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AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE

Les rapports qui existent aujourd'hui entre l'Art et l'Etat; cette démarcation entre l'Art officiel et l'Art libre; ce droit à réglementer le premier, à l'inspirer, à le diriger ;ce devoir de le subventionner et, par contre, le sentiment chez les artistes officiels qu'ils sont à part des autres, qu'ils jouissent de privilèges et qui s'en vantent; cette relation de patron à client : tout cela est une survivance du passé.

S'il n'y avait pas, sous l'ancien Régime, d'Académie des Beaux- Arts, il y avait, ce qui revenait au même, une Académie de peinture, un premier peintre du roi. un académicien « chargé du détail des arts » et un « Directeur et ordonnateur gi^énéral des bâtiments jardins, arts, académies et manufactures » ; autrefois, comme aujourd'hui, il y avait des Salons.

Les mêmes erreurs et les mêmes vices d'organisation ; les mêmes intrigues; les mêmes flatteries des subordonnés ; les mêmes altitudes impérieuses des fonctionnaires se retrouvent d'une époque à l'autre. La subordination de l'Art à l'Etat, les textes législa-

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tifs nous l'avaient révélée ; mais il nous manquait de connaître les mœurs que cette dépendance avait fait naître. De cette conception toute logique, établie surtout sur des ordonnances et des arrêts du Conseil, les mille traits probants que la vie et l'usage ajoutent étaient absents.

Les documents conservés aux Archives nationales (i) nous permettront, en toute connaissance de cause, de nous immiscer dans le détail des arts au milieu du xviii*^ siècle et de juger une organisation dont nous avons, en partie, hérité.

Au milieu du règne de Louis XV, le Directeur et ordonnateur des bâtiments était Abel Poisson (M. de Vandières), plus tard marquis de Marigny, le frère de M de Pompadour qui succédait à son oncle Le Normant deTournehem.;Ses fonctions, telles queles définissaient les Lettres patentes de 1 708, étaient fort étendues; non seulement il avait la haute main sur les arts, les académies et les manufactures royales, mais encore sur tous les bâtiments appartenant au roi,lesjardins,les parcs, les avenues des maisons royales, les routes de chasses royales, l'acquisition des terrains nécessaires aux bâtiments du roi; il était commis pour rechercher.

(i) Celte étude était écrite d'après la correspondance de Cochin et les documents contenus dans les cartons 1260 de la série O' des Archives nationales lorsque M. Furcy Raynaud a publié cotte correspondance dans les Nouvelles Archives de l'Art Français, 3'= série, t. XIX. La courtoisie la plus élémentaire me commandait de le citer : ce que j'ai fait.

surveiller, inspecter les « carrières de marbre, granit, albâtre, jaspe, porphyre » dans toute l'étendue du royaume, et en diriger l'exploitation ; il était en outre grand voyer de la ville de Versailles.

C'était là plus que n'en pouvait faire un homme, si intelligent et si actif qu'on le supposât. Aussi, dans toutes ces fonctions, les directeurs des bâtiments étaientils généralement aidés par des conseillers techniques. En ce qui concerne les Beaux- Arts, c'était d'ordinaire le premier peintre du roi qui était appelé à cette mission de sous-directeur dont le titre, assez vague, était officiellement celui de « chargé du détail des arts ». De 1761 à 1770 — dates extrêmes de la correspondance que nous avons eue entre les mains — furent successivement chargés de correspondre avec le Directeur sur les questions artistiques : Coypel jusqu'en 1752, année de sa mort, Lépicié de juillet 1762 à janvier 1755 et enfin Ch. Nicolas Cochin de 1755 au 18 juillet 1 770. Ce fut par dérogation spéciale que Cochin, qui n'était qu'un graveur çt secrétaire de l'Académie de peinture, fut investi de ces fonctions. Boucher, nommé premier peintre du roi, se soucia peu de les remplir; peut-être ne s'en sentait-il pas capable. Cochin, qui avait accompagné dans son voyage en Italie, avec Soufflot et l'abbé Le Blanc, M. de Vandières, futur Directeur des bâtiments, et que sa sœur voulait préparer à cette grande charge ; Cochin, connu comme critique par la publication du- Voyage d'Italie,

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des Lettres un jeune artiste peintre et par ses attaques contre le style rocaille, fut choisi pour suppléer Boucher.

Ses lettres à Marigny forment le recueil le plus curieux à consulter sur les rapports de l'Art et de l'Etat au XVIII® siècle, sur les passions et querelles qui agitaient le monde académique et, chemin faisant, nous y rencontrerons de précieux renseig-nements sur la vie et les œuvres des grands artistes de cette époque.

l'académie : LE CHARGÉ DU DETAIL DES ARTS

L'Académie royale de Peinture et Sculpture devait sa création à l'initiative du peintre Charmois, à l'aide que lui prêta Le Brun et à la protection du chancelier Séguier; autorisée par arrêt du Conseil du 20 janvier 1648, elle fut reconnue comme institution d'Etat par édit d'avril 1692, et définitivement organisée par lettres-patentes de novembre 1676. Elle se composait d'un Directeur, de trois Recteurs se relevant par quart, d'Adjoints aux recteurs, d'Académiciens titulaires, d'Académiciens honoraires amateurs, d'Académiciens honoraires associés libres, de Conseillers, d'un Secrétaire historiographe et d'un Trésorier. A ce té se trouvaient des professeurs, dépendant d'elle, destinés à donner l'enseignement académique et assistés d'adjoints.

L'Académie avait pour protecteurs nés le Roi et le Directeur des bâtiments du roi, chargé de lui faire parvenir les ordres du souverain ; elle siégeait au Louvre, au premier étage, dans quatre salles, la première, qui renfermait les tableaux de réception des anciens

Académiciens, les portraits des rois et des protecteurs de l'Académie; la seconde, où travaillaient les élèves, était ornée des portraits des Académiciens et de modèles d'après l'antique ; la troisième, servant de salle d'Assemblée, décorée de tableaux d'Académiciens, et la g-alerie d'Apollon, où se trouvaient les ateliers des six élèves protégés qui formaient, dans l'étude académique, une catégorie privilégiée, où se recrutaient les sujets qu'on envoyait à l'Ecole de Rome.

L'âme de toute cette organisation, c'était le personnage chargé du détail des arts; on le consulte sur tout, et c'est lui qui dirige effectivement la vie artistique du royaume.

Non seulement, lorsqu'il s'agit d'une commande royale ou princière, c'est lui qui désigne les artistes propres à l'exécuter, mais, dès qu'il surgit une question de technique, c'est lui qui lajuge en dernier ressort. Et il la juge suivant ses passions. En ce qui concerne Cochin, il se montra toujours particulièrement sévère pour tous ceux qui prétendaient avoir découvert de nouveaux procédés de gravure : le graveur François, en 1757, en sut quelque chose.

Son autorité est telle; elle est si bien assise qu'à propos de contestations entre peintres et gens de cour, vraisemblablement au sujet du portrait de Marigny par Tocqué, on lui fit dresser en 1766 un tableau de la valeur des toiles proportionnellement à leur grandeur, et ce tableau paraît avoir servi de

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commune mesure dans les règlements de compte. Comme s'il s'agissait d'un devis de construction : il écrit :

Les portraits sont estimés valoir i5o livres le pied qiiarré... Si des portraits excèdent cette grandeur, l'excédent ne doit pas être payé sur le même pied, parce que ce ne sont ordinairement que des accessoires faciles qui remplissent cet espace... Les copies seront payées, selon l'usag-e, la moitié de la somme des originaux. Les tableaux d'histoire seront payés sur le pied de 25 livres le pied quarré... pour les figures de grandeur naturelle. Il ne serait pas juste que des tableaux de figures petites et très soignées y fussent assujetties... Ainsi les tableaux de figures de grandeur demi-naturelle seraient estimés sur le pied de5o livres le pied quarré ; ceux où elle serait du quart de nature loo l. le pied quarré et même plus, puisqu'il se peut trouver tels sujets qu'on ne pourroit estimer sans injustice moins de 200 1. le pied quarré.

Signale-t-on au Directeur des bâtiments royaux quelques tableaux intéressants, il y envoie le chargé du détail des arts. En février 1768, la princesse de Talmont est frappée par un tableau représentant la Madeleine, qui se trouvait aux Carmélites de la rue Saint-Jacques. Marigny y expédie Cochin : celui-ci lui répond :

Le tableau de la Magdeleine qui a touché M™» la princesse de Talmont est, en elTet, un des plus beaux morceaux de Le Brun ; mais je ne pense pas qu'on pût l'ôter du lieu où il est sans affliger les bonnes Religieuses dont il fait l'é-

dification et sans donner quelque lieu de plainte tant aux amateurs de peinture qu'aux curieux étrang-ers. L'Eglise des Carmélites est un des plus beaux cabinets de peinture qu'il y ait à Paris, soit pour la beauté, soit pour la quanti tédes chefs-d'œuvre qu'elle renferme et il seroit dommag-e d'en démembrer quelque partie.

Quelquefois, c'est Gochin qui prend les devants et insiste sur l'intérêt de quelque acquisition. En janvier 1763, il apprend qu'on va vendre les tableaux qui sont au noviciat des Jésuites de la rue du Pot-de-fer, au faubourg Saint-Germain ; il demande à Marigny de les acheter, en mettant en avant des raisons qui sont éternellement employées, et, g-râce à lui, le cabinet du roi, le Louvre ensuite, comptèrent deux chefsd'œuvre de plus, que Marigny fit acquérir par l'intermédiaire deRémy, chargé de liquider les biens des Jésuites.

On assure, lui écrit-il, qu'il y a des commissions de la part du roy de Prusse, et de celle de plusieurs Anglais pour en acquérir les plus beaux. Or il y en a d'excellents.

Geluy que je connais le plus, et qui est en effet admirable, est un tableau du Poussin au maître autel du Noviciat, — il peut avoir environ 16 pieds de haut et représente saint François-Xavier qui ressuscite une fille (i).

Dans cette même église, il y a aussi un tableau de Vouet, qui est estimé (2).

(i) Il est au Louvre, sous le n» 72.3; payé, par Remy, 3. 800 francs. (2) Il représente la Vierge protéj^eant l'asile des Jésuites. Il est au Louvre, n» 971, et fut payé par Uémy 5. 600 livres.

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Les collections du roi servaient souvent à orner les maisons particulières ; et le fondé de pouvoirs du Directeur est chargé de récupérer les pièces qui en avaient été distraites. C'est ainsi qu'on avait prêté au duc de Gesvres des statues pour orner « les jardins de sa maison au village de Saint-Ouen ». A sa mort, Cochin trouva plus avantageux de les faire vendre, de leur faire réintégrer le Louvre.

Les statues du duc de Gesvres (« sept figures ruinées de marbre etune de pierre absolument détruite») sont vendues à l'enchère 324 livres par le ministère de Mr Grignard, huissier, et Cochin écrit en émettant, à ce propos, des opinions quelque peu radicales sur les antiques :

Quelque médiocre que soit cette somme, néanmoins il est beaucoup plus avantageux de s'en être défait que de les laisser remplir les magasins du roy. Il serait même à souhaiter que quantité de mauvaises sculptures, qui sont dans la salle des Antiques à Paris, pussent se vendre pareillement et laisser à de meilleures choses la place qu'elles occupent inutilement.

Tels sont les vingt bustes (pour la plupart) que j'ay été reconnaître et réclamer, dans ce même jardin qui seront remis dans la salle des Antiques d'où ils ont été tirés. Cependant, il y en a plusieurs dont on peut décorer quelques palais en les mettant dans des places éloignées de la vue. . .

Une autre fois, c'est Marigny lui-même qui s'émeut de la disparition de toiles de valeur. Le 22 mai 1768, il envoie à Cochin cette lettre irritée :

J'apprends ici que la dame Godefroy a depuis 9 à lo ans chès elle les grands tableaux de l'Albane représentant les Elémens. J'ignore les raisons qui ont pu l'engag-er à les garder aussi longtemps ; informés-vous-en et rendés-m'en compte; s'il en subsiste encore pour lesy laisser, instruisésnioi pour combien de tems ; mais conservés avec elle des moyens les plus prompts, pour qu'ils puissent être transportés au cabinet du Roy, à Versailles, où je veux qu'ils rentrent absolument le plus tôt possible.

Le 8 juin, Cochin lui répond de la façon la plus naturelle :

Il est vray que M"^*" Godefroy a entre les mains depuis plusieurs années les Elémens de VAlbane qu'elle m'a plusieurs fois demandé si elle travaillerait à les restaurer ; mais n'ayant pas reçu d'ordre de vous à ce sujet, je lui ay toujours conseillé d'en attendre de précis.

Marig^ny avait oublié les ordres donnés et personne n'était là pour le faire apercevoir de cet oubli.

Mais la plus grosse besogne du cbargé du détail des Arts est certainement sa besogne académique.

Gomme tous les corps privilégiés, l'Académie était très jalouse de ses prérogatives ; dès qu'on faisait mine d'y toucher, elle réclamait énergiquement auprès du roi et de son représentant, le Directeur des bâtiments.

Les usages lui conféraient une sorte de privauté que l'édit de 1777 reconnut en lui donnant à elle seule le droit de s'intituler « première et principale » ; cette primauté, l'Académie se la voyait fréquemment dispu-

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ter par la corporation des peintres, cette Académie de Saint-Luc, qui n'était qu'une association de métier, une jurande d'un ordre supérieur. De nombreux procès étaient nés de cette rivalité : Cochin va même jusqu'à prétendre que la chicane était la suprême force d'une communauté assez riche pour entretenir des procureurs. Ces procès, l'Académie ne les avait pas tous çag-nés dans le passé ; elle les fuyait donc pour l'avenir. iMais elle ne put éviter la lutte, lorsqu'elle apprit que la communauté de Saint-Luc entendait se mettre de pair avec elle et faire insérer dans l'Almanach royal une annonce qui en faisait l'égale de l'Académie royale. Ceci se passait en 1763. Cochin saisit aussitôt Marig-ny de l'affaire. L'admission d'une pareille prétention, l'insertion d'une semblable note, c'était la ruine de l'Académie; ses craintes étaient d'autant plus vives que le protecteur de l'Académie de Saint-Luc était le marquis de Voyer d'Argenson. Marigny prit, avec énergie, les résolutions que les circonstances commandaient : il demanda les ordres du roi, qui furent d'interdire pufement et simplement à l'imprimeur Le Breton d'accueillir la moindre annonce et de l'insérer.

Ainsi fut fait; cependant, l'Académie n'en avait pas terminé avec sa rivale. L'année suivante, on apprit que la communauté de Saint-Luc, qui projetait de séparer les peintres des entrepreneurs de peinture, c'est-à-dire l'élément artiste de l'élément commerçant,

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concevait en outre l'ambition, encouragée par le marquis de Voyer, son nouveau protecteur, de s'adresser au Parlement et, s'appuyant sur les privilèges qui avaient été octroyés, d'obtenir de la Cour souveraine le titre d'Académie royale, ce qui lui permettrait de faire plus sûrement concurrence à l'autre. Le célèbre avocat Elie de Beaumont rassura Cochin sur les suites de l'action qu'il redoutait.

Mais la concurrence entre les deux rivales se portait sur un terrain où l'Académie ne pouvait pas lutter : sur celui de l'enseignement. Les cours de la communauté de Saint-Luc étaient plus nombreux et d'une autre valeur que ceux de l'Académie; elle avait un cours d'anatomie qui était ignoré au Louvre et c'est en faisant mieux que sa concurrente qu'elle pouvait en triompher. Elle était aidée en cela par un amateur fort ami de Cochin, M. de Caylus.

En lyBg, il fonda un prix de deux cents livres pour « la figure d'expression ». Celte fondation se décomposait ainsi : « 5o livres d'honoraires à la personne qui voudra bien se tenir (c'est-à-dire au modèle) ; 5o livres au professeur qui l'instruira et loo livres à l'élève qui aura le plus de succès. » En décembre de la même année, on prend en sérieuse considération la proposition d'un anonyme de faire étudier le cheval vivant et de récompenser les meilleurs travaux. Enfin, en 1763, Cochin étudie, de concert avec Marigny, l'établissement d'une « nouvelle école de l'Antique ».

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Même lorsque son existence n'était pas en jeu, l'Académie défendait avec une égale âpreté ses privilèg'eset ceux de ses membres.

Les édits lui conféraient une sorte de patronage sur les Académies de province. S'agit-il d'en fonder une à Lyon, en 1766, sous la direction de Frontier et de Nonnotte, l'Académie royale est consultée, et Cochin écrit :

Leur procédé est tout à fait dans l'ordre, et il n'y a pas lieu de douter qu'ils ne consomment cette entreprise, en prenant ainsi l'attache de l'Académie royale, conformément aux lettres patentes et au règlement à cet effet, registre au Parlement, le 22 décembre 1676, par lequel toute école académique de peinture et de sculpture établie en province doit ressortir de celle de Paris et être gouvernée et conduite par les officiers que l'Académie royale commettra.

Ce patronage s'étend même aux personnes. Le 27 octobre 1755, Marigny écrit à Cochin :

M. Vernet désirerait que les bordures des tableaux qu'il peint pour le Roy fussent faites par son beau-frère, sculpteur à Avignon...

Outre qu'une épargne de 3 à 4oo livres pour ces quatre bordures n'est pas à négliger, je serai fort aise de faire plaisir àM. Vernet...

— Marquez moy s'il n'y a pas d'inconvénient à ce qu'il me propose.

Cochin répond :

Je crois que M. Vernet aurait pensé plus utilement pour

son beau-frère, s'il l'eût engagé à s'établir à Paris, à s'y faire maître, et qu'ensuite, sous votre protection, il eût travaillé de continuité dans les bâtiments du Roy.

A Paris, il serait bon à quelque chose, sous la tutelle académique, mais à Avignon...

Du petit au grand, le même esprit régnait.

A propos de l'impôt municipal d'entretien des lanternes d'un quartier, les académiciens excipent de leurs privilèges.

En 1762, c'est autour de Goustou d'entretenir ces lumières; il se plaint; Vandières aussitôt d'écrire :

C'est contre les privilèges accordés par le Roy aux membres de l'Académie... Comme je ne veux pas qu'on porte la plus légère atteinte à ses privilèges, je vous prie. Monsieur, d'examiner avec soin quels sont les droits de l'Académie.

Et Lépicié de répondre, dix jours après :

M. Berryer (le lieutenant de police) a révoqué la nomination de mondit sieur Coustou pour allumer les lanternes et le tout s'est passé de la part de ce magistrat avec tous les égards possibles pour le maintien de nos privilèges et de nos exemptions.

Il en est de même pour l'exemption de la milice dont jouissent les élèves de l'Académie; en 17G6, on discute ce droit ; Cochin le fait confirmer.

Mais en voici bien d'une autre ; le maréchal de Richelieu, gouverneur du Bordelais, ne s'est-il pas avisé de trouver mauvais que Francin, membre de l'Académie, portât l'épée et de le lui interdire?

Gochin écrit, le ii octobre 1761 :

Il serait difficile à aucun corps d'établir le droit de porter l'épée sur des titres authentiques et incontestables. Les ordonnances et les déclarations de nos rois n'ont jamais revêtu de ce droit, comme honorifique, que la noblesse, le militaire et les officiers de la maison du Roy et, comme nécessaires à la sûreté publique, les officiers ou autres qui servent au maintien et à l'exécution de la justice.

La sévérité de ces ordonnances a été abrogée par le nonusage et elles n'ont pu être exécutées à la rigueur. Elles établissaient une tyrannie trop cruelle de la part du militaire, naturellement porté à la hauteur ou au despotisme ; et si l'on eût voulu les modifier, elles se seraient trouvées si susceptibles d'exceptions, si étendues de proche en proche, qu'il eût été infiniment difficile de placer la barrière où aurait dû finir ce droit. C'est pourquoy cette question si délicate n'a jamais été décidée définitivement.

Ce qu'on peut trouver de plus positif à ce sujet, c'est la borne qu'y mettent arbitrairement, mais peu à peu, les personnes chargées de veiller à la police de Paris. Elles confisquent les épées des personnes qu'elles croient n'avoir pas le droit à la porter et les laissent à celles qu'elles jugent être en possession de ce droit. Or, il est certain qu'aucun magistrat, à Paris, ne contestera ce droit à un membre d'une Académie royale... Il y a plus, les maîtres de l'Académie de Saint-Luc sont dans le cas d'avoir ce droit reconnu de notoriété publique.

L'orgueil de rAcadémie, l'idée que, le roi étant son patron, elle était au-dessus du commun étaient si forts qu'elle n'admet aucune critique anonyme

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pour le Salon qu'elle organisait périodiquement au Louvre.

Les comptes rendus des expositions étaient, comme tout ce qui s'imprimait en France à cette époque, subordonné au visa de la censure. M. de Sartines ayant remplacé M. de Malesherbes comme chef de la librairie, Cochin l'avertit que toutes les critiques doivent lui être soumises. Il va même plus loin et il écrit, le 7 septembre 1766 :

Je dois vous prévenir en même temps que j'ay demandé à M. de Sartines qu'il voulût bien ne point permettre l'impression d'aucune critique à moins que ses auteurs n'y missent leurs véritables noms, n'étant pas juste que, sous le voile de l'anonvme, le premier étourdi puisse injurier à son aise les gens d'un mérite reconnu et qui se présentent au public sous leur propre nom. Il y a lieu de croire que tout homme obligé de se nommer prend garde à ce qu'il dit et est forcé de se respecter.

M. de Sartines a trouvé ma demande fort juste et m'a en quelque manière promis qu'il y tiendrait la main, et, en effet, il l'exige de ce même écrivain qui voudrait bien s'en exempter sous des prétextes frivoles.

Je vous supplie donc, au cas que vous ne désapprouviez pas d'ailleurs la brochure (que je n'ai point voulu voir), de tenir bon à exiger qu'elle ne puisse être imprimée sans que le véritable nom de l'auteur y soit. C'est le plus sûr moyen de rendre la critique décente et mesurée.

Au haut de la requête, Marigny écrit prudemment :

D. l'EUItO DE SOUZA E HOLSTEIX nrc II K p.\ I. M i: 1. 1. a

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« J'attends la critique et j'écrirai ce qu'il faut à M. Desartine. »

Les académiciens ne savaient pas résister aux désirs du pouvoir; ils les prévenaient en quelque sorte : et cela leur valait parfois de piquantes leçons.

En mars 1761, Marig-ny demanda une faveur pour un élève; Cochin de répondre :

Je ne m'arrêterai point à vous répéter combien l'Académie se fera toujours un devoir de prévenir vos moindres désirs et qu'il n'y a point de règlement qu'elle ait cru devoir faire pour le bien de l'ordre qu'elle n'abroge aussitôt qu'elle croira vous être ag'réable.

Marig'ny réplique aussitôt :

Le règlement de l'Académie que vous m'avez envoyé est si sage et si réfléchy que quelque sollicitation qui puisse mètre faite à l'avenir... l'Académie peut être assui^ée que je n'en accorderai aucun.

Il n'en était pas toujours ainsi. Lorsque le surintendant voulut que Soufflot fut de l'Académie, Cochin et Marigny trouvèrent le seul moyen pratique de réaliser ce désir, qui eût été impossible autrement, par suite de l'absence de vacances, c'est de créer deux places nouvelles d'associés libres qui furent, en 1760, attribuées l'une à Soufflot, l'autre à Boullongne.

Une institution, quelque étroitement qu'elle soit prise dans les rets d'une administration officielle,

rend d'ordinaire une partie des services pour lesquels elle a été instituée.

En fut-il de même de l'Académie royale de peinture et sculpture ?

Elle donna aux peintres, nous le verrons plus loin, aux peintres qu'elle distingua, un certain lustre et des privilèges. Quant à son action sur le développement des arts, il est hors de proportion, dans une étude spécialisée, d'en rechercher les effets.

Mais cette Académie avait une mission d'enseignement. Gomment la remplissait-elle ?

Cochin, dans une lettre du 25 mai 1762, donne avec une évidente sincérité son opinion sur les difficultés de la vie d'artiste. Ses conseils, pour être intéressés (il ne voulait évidemment pas s'occuper du protégé de Marigny), ne manquent pas d'une certaine justesse.

On nV voit rien, dit-il en parlant du jeune homme qu'on lui a recommandé, qui donne lieu à fonder des espérances de succès. L'âge de 17 à 18 ans est un peu avancé pour commencer l'étude de talens qui demandent douze à quinze ans de culture pour être portés à un degré un peu distingué, et qui, de plus, pendant les huit ou dix premières années, ne peuvent procurer aucun secours pécunier à ceux qui s'y adonnent. Il serait nécessaire, s'il embrassait les arts, qu'il y fût soutenu...

...Est-ce d'ailleurs un bien pour ce jeune homme que de quitter un état que l'habitude lui laisse envisager sans

amertume, pour entrer dans un autre, plus élevé à la vérité... Ne serait-ce pas plutôt un malheur pour lui s'il n'atteignait qu'à cette médiocrité si méprisée et qui cependant coûte tant de soins à acquérir ?

Si l'on connaissait l'intérieur de Paris à cet ég^ard, et l'état de ceux qui n'ont pu s'y faire un nom, peut-être trouveraiton bien des peintres plus malheureux que des vignerons.

Les élèves que l'Académie adoptait, une fois qu'elle s'était entourée de toutes les garanties qu'elle exigeait, ne semblaient pas être tenus à elle par des liens très é troits. Marigny s'étonnait un jour, en décembre 1 762, qu'il fût possible que ses élèves ne se fussent point trouvés à la distribution des médailles qu'on avait décernées. Il demanda des détails à Cochin sur les élèves négligents. Il lui fit cette extraordinaire réponse :

Nous avons (à l'Académie) une liste des noms des élèves, mais non pas avec ces circonstances, nous ne sommes pas dans l'usage de nous informer de leur âge, ou de leur naissance, parce que cette liste ne sert absolument qu'au concierge, pour appeler à leur tour ceux qui n'ont point gagné de médailles.

L'Académie ne prend point de connaissance de cette liste, parce que, dans tous les jugements qu'elle a à faire, elle évite de connaître les noms (par scrupule).

L'Ecole des élèves protégés qui assurait le recrutement de l'Ecole de Rome placée sous la direction de l'Académie était plus étroitement surveillée. Les

élèves, en nombre très restreint, avaient leurs ateliers au Louvre et travaillaient avec les maîtres dans une fructueuse intimité.

Cependant elle souffrait de la détresse financière de l'Académie; en 1766, Cocliin sollicite de Marig-ny l'ordre de faire partir pour l'Italie les cinq élèves protégés qui doivent remplir les places vacantes à l'école de Rome. Ces élèves étaient : les peintres Frag-onard, Monet et Brenet ; les sculpteurs d'Huez et Brenet ; la pénurie du budget empêcha leur départ. « Si vous n'ordonniez pas, avoue-t-il, le départ des élèves pour l'Italie, je serois couvert de ridicule d'avoir fait faire à l'Académie un concours superflu. »

« Il y a une année et demie de crédits en arrière », écrit Cochin le 26 mai 17Ô1, et Marigny note mélancoliquement, en marge de la supplique : « Il faut tâcher de lui donner de l'argent. »

Cette détresse financière est le grand mal dont souffre l'Académie ; la correspondance entre le Chargé du détail des arts et le Surintendant est pleine de ces doléances. La plainte la plus caractéristique date du 1 3 janvier 1760.

Monsieur, dans la situation embarrassée où sont touttes choses, y est-Il dit, c'est avec déplaisir que je me vois forcé (le vous représenter les besoins de l'Académie royale de peinture. Il y a plus de deux années qu'elle n'a rien reçu de la pension de 4ooo livres qui lui est accordée par le Roy

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pour son entretien. Le produit du livret des salons a été le seul secours qui l'a soutenuejusqu'à présent, mais ces ressources sont épuisées ; cet établissement aussi important ne pourrait pas se soutenir encore longtempsdans cet abandon. Les honoraires des officiers restés en arrière ne sont point ce qui nous occupe ; on peut compter sur leur zèle, qui ne s'est jamais démenti ; mais nous ne sçavons plus où trouver les soutiens nécessaires, pour les modèles, la concierge et plusieurs autres frais journaliers et inévitables. Je vous suplie donc, Monsieur, de nous ordonnancer unquartierde 1000 fr. qui reste dû sur 1757.

Cochin, ayant acquis pour le roi, de M. de Cohade, un portrait de Charles VIII, ne peut arriver à en faire payer le montant. Cohade réclame pendant longtemps ; enfin, las d'attendre son arg-ent, il demande, en 1760, qu'on le paye au moins en billets de tontine ; ce qu'on refusa.

En 1755, à bout de ressources et ayant été volée par son concierg-e, l'Académie , par la plume de Cochin, voulut mettre Marig-ny de tiers dans la combinaison suivante : en sa qualité de secrétaire, Cochin réclama son droit au bénéfice du livret du Salon, droit que Lépicié, son prédécesseur, avait abandonné au concierge. Il voulait, à l'aide de ce profit, dont il s'engageait à remettre la part intégrale à l'Académie, solder, peu à peu, les dettes de la compagnie. Mais Portail, qui plaçait les tableaux au Salon, réclamait aussi ce bénéfice, comme dédommagement du mal qu'il se donnait.

2l4 ÉTUDES ET PORTRAITS d'aUTREFOIS

Marig-ny refusa d'entrer dans les vues de Cochin : le produit du livret, répond-il, appartient non au secrétaire, non au concierge, mais à l'Académie tout entière, et sa décision ruina la petite combinaison dont Cochin s'était flatté de pouvpir faire bénéficier ses collèg-ues en détresse.

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