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DE QUELQUES ARTISTES

FALCOXET, BOUCHER, FRAGONAHD ET GREUZE

Il reste encore à tirer de la correspondance de Gochin une chose infiniment précieuse, ce sont les détails qu'il nous donne sur la vie artistique de peintres et de sculpteurs célèbres, détails qui éclairent et complètent leur biographie.

Sur Falconet, la correspondance débute par une supplique.

Oserois-je, Monsieur, écrit Gochin, le g mars 1762, vous toucher cy un mot de l'attente douloureuse où est M. Flaconnet de votre décision sur les moyens de lui procurer du marbre... Après avoir consommé tant de temps à consolider sa réputation, et n'étant nullement avancé du côté delà fortune, par la modicité du prix qu'il a reçu de ses ouvrages et par la nécessité où il s'est trouvé de se construire une maison et un atelier, ce seroit pour lui le chagrin le plus amer que dese voir forcé d'abandonner cette occasion qui lui est nécessaire pour vivre...

Marigny, très bien disposé, de répondre presque aussitôt.

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Mon sentiment, Monsieur, est conforme à celuy contenu dans votre lettre, à cela près que je ne suis point dans l'intention de faire faire de retenue sur les arrérages de pension des à M. Falconnet en déduction des 9.000 livres qu'il a reçu acompte d'un ouvrag-edont il afFaiblittrop le mérite.

Il joint à de rares talents une délicatesse à laquelle je ne puis que donner les plus g-rands élog-es, mais son désintéressement est une raison de plus pour ne pas accepter l'arrang-ement qu'il me propose. Comment ? parce qu'il n'a pas réussi à son gré et suivant son idée dans l'exécution d'un ouvrage très difficile, je luy laisserois faire aux dépends de sa fortune un sacrifice de plus de 4.ooo livres de déboursés, outre la perte de son teras et de ses soins !

C'est ce à quoy je ne saurois souscrire ; il est de la grandeur du Roy de favoriser les arts et de distinguer les artistes surtout ceux qui ont une façon de penser aussy élevée que M. Falconnet. Il jouira donc, Monsieur, des arrérages de sa pension, tant échus qu'à échoir, mais pour le mettre en règle sur les 9.000 livres d'acomptes reçus et pour terminer cette affaire sans retour, il faut faire un mémoire en son nom pour cet ouvrage, en fixer la valeur à g.oôo livres et quand vous me laurés présenté à viser, j'ordonneray les arrangements convenables afin qu'il soit dans le cas de donner une quittance pour parfait payement ; au moyen de cet expédient, ce sera une affaire consommée.

Pour profiter d'un ouvrage dont il est dégoûté, vous me proposerés un jeune artiste capable d'achever ce morceau avec quelque succès.

Pour lui, on fait des exceptions. En 1764, il désire juger en plein air de l'efFet que fera sa statue de /'///uer, encore inachevée; il demande à l'exposer dans

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le jardin des Tuileries et l'autorisation demandée lui est accordée.

Peu de temps après, appelé en Russie par Catherine II, il part; mais la question des travaux qu'il avait acceptés du roi reste encore à trancher. Cochin expose la situation dans la lettre suivante :

Monsieur, Vous avez été instruit par M. le Prince de Galliczin et par M. Faiconet, des choix que la czarine a fait de cet artiste pour exécuter la staliie équestre du fameux czar Pierre I . La lettre qu'il a rcçiie de vous et qu'il m'a communiquée m'a fait connoître que vous approuvés ce choix et que vous applaudisses à l'honneur qui résulte pour nous d'être désormais la pépinière de toute l'Europe; honneur autrefois attribué uniquement à TltaHe.

Il reste à recevoir vos ordres sur les ouvrag-es dont M. Faiconet est chargé pour le Roy. Il lui a été ordonné une lijiure de femme représentant l'hiver.

Deux moyens se présentent j)our terminer celte afl'aire. Le premier qu'il m'a proposé c'est qu'il emporte cette fig-ure en Russie, l'y achève pour le Roy et l'envoyé ensuitte icy. J'y vois plusieurs inconvèniens qui m'empêchent de le regarder comme praliquable, lorsque M. Faiconet sera dans ce pays, charg-é d'un ouvrage aussi considérable, aux ordres d'une souveraine qui pourra exiger de lui beaucoup de travaux divers il pourra difficilement dérober le temps nécessaire. J'ajouteray a l'impossibilité que peut éprouver M. Faiconet a remplir ses engagements à cet égard que l'oubly presque inévitable ou peut-être même l'inutilité de l'empressement qu'on pourroit apporter à le solliciter d'achever, ferolent que ce que le Roy auroit donné sur cette hgure seroit en pure perte.

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Le second moyen que M. Falconet propose et même comme celui qui lui laisseroit le moins d'inquiétude, c'est qu'il remette aux Bâtiments du roy les à comptes qu'il a reçus et le prix du marbre qui lui a été confié. Alors cette fig"ure revenant dans sa propriété il l'acheveroit lorsqu'il le pourroit ; et il est assez certain que l'impératrice désirant d'avoir quelques ouvrag'es de lui, autres que la statue équestre, elle lui en remettra le prix, c'est en effet, je crois, le moyen le plus simple de terminer cette affaire, soit pour lui, soit pour l'ordre des bâtimens, et c'est aussi ce qu'il désire le plus que vous veuillez bien ordonner.

Il seroit urg-ent pour lui que vous voulussiez bien avoir la bonté de décider le plustôt possible du sort de cette figi-ure. Il est forcé de la faire embarquer promptement, parce qu'il y a un vaisseau prêt qui emporte ses effets, que lui-même est obligé de partir, peut-être dans un mois d'icy, afin d'être arrivé à St-Pétersbourg- avant un long voyage que la czarine doit faire à Moscou ; que l'occasion d'un pareil vaisseau ne devantse retrouver que dans un an, il ne seroit plus icy pour veiller à l'encaissement et le modèle aussi bien que le marbre dégrossi pourroient courir les plus grands risques.

Voilà, Monsieur^ quelle est la pi-ière de M. Falconet. Elle est dans l'ordre de la plus sévère justice. Cependant, comme votre justice à l'égard des artistes célèbres comme lui est toujours accompagnée de quelques marques de faveur, je crois que vous pouvez accorder que les a comptes qu'il a reçu, il a reçu 3. 000 -tt le 12 août 1760, ne lui seront point redemandés en argent comptant, mais seulement retenus sur les pensions qui luy sont diies actuellement, ou qu'il pourroit recevoir dans la suite.

Quant au marbre dont il propose de remettre le prix,

désapprouveriez-vous l'idée où je suis ? Je crois qu'il j aurolt de la dig-nité à ce que vous ordonnassiez qu'il ne soit rien redemandé à M. Falconet pour cet objet, qui ne peut être de grande valeur. Au reste, cette proposition est uniquement de moy et M. Falconet n'en a aucune idée.

Je saisiray Finstant de votre passag-e à Paris pour obtenir une réponse verbale sur ce sujet,vû la brièveté du temps qui lui reste. Je suis, etc.

CoCfflN.

Le 1 1 août 1766.

La réponse fut tout à fait à l'avantag-e de l'artiste.

J'ai reçu, Monsieur, écrit Marig-ny le 24 août, la lettre par laquelle vous m'exposez l'embarras où se trouve M. Falconet, a raison de la fig-ure i^eprésentant l'hyver qui lui a été ordonnée pour le Roi, et sur laquelle il a déjà reçu un a compte de 3. 000 -ff-. Il me propose par votre entremise ou d'emporter cette fig-ureen Russie pour l'y finir et ensuite la renvoyer en France, ou d'en faire lui-môme l'acquisition en remettant à la caisse des bâtiments la somme qu'il a reçue et le prix du marbre, au moyen de quoi il la finira pour son propre compte. Le i®"" de ces arrang"ements me parolt ainsi qu'à vous sujet a bien des inconvéniens et je préfère le second, je consens donc à renier les eng'agemens contractés par M. Falconet envers le Roi pour l'exécution de cette fig-ure, me faisant i-emettrc par lui à la caisse des bâtiments la somme de 3. 000 H- qu'il a reçue; mais mon intention est qu'il la fasse remettre en arg-ent comptant, attendu que le sort que lui fait la Russie le met a portée de le faire facilement et que dans la disette d'arg-ent où nous nous trouvons souvent cette somme peut

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être utilement employée à l'acquittement de ce qui est dû à plusieurs autres artistes.

A l'égard du marbre, quoique ce soit un objet de i .Goo -ffau moins, S. M. pourra bien en faire don et je lui en ferai la proposition au i'''' travail. Je suis, etc.

Sur Boucher nous n'avons qu'une lettre relative à son fils; mais elle est importante.

Le fils du grand peintre, Juste-Nathan Boucher, avait commencé par étudier l'architecture sous Blondel et Soufflot. Avec des moyens médiocres, il voulait néanmoins s'essayer à la peinture, mais ne réunissait pas les qualités requises pour être envoyé à Rome. Cochin,pour l'y faire aller, avise Marigny d'un moyen par un document qui contient toute une théorie curieuse sur l'utilité qu'il y a pour les architectes de ne pas rester trop longtemps en Italie :

Monsieur, dit-il, j'ai vu la part que vous avez bien voulu prendre au déplaisir qu'éprouve M. Boucher en voyant son fils retardé dans ses études et le connaissant d'ailleurs susceptible d'un découragement absolu : il se trouve forcé, s'il ne veut que le crayon lui tombe des mains, de l'envoyer à Rome à ses dépens, ce qui d'une part lui serait lourd à supporter et de l'autre inquiétant, s'il est abandonné à lui-même et hors de l'Académie, j'ay l'honneur de vous proposer un moyen de peu de dépense (le donner à M. Boucher une consolation sensible et digne de l'affection dont vous l'honores.

J'ai déjà, en quelques occasions, sans y être poussé par aucun intérêt particulier, eu l'honneur de vous exposer une

vérité avouée par M. Sou flot et par tous les artistes qui connaissent Rome et le g-enre d'étude que les architectes y doivent faire ; c'est que les architectes n'ont pas besoin de rester à Rome plus de trois années. Plusieurs raisons militent pour ce sentiment : i» trois années accordées à un architecte équivalent aux quatre accordées aux peintres et aux sculpteurs, en ce que ces derniers ont une copie à faire pour le Roj ou en marbre ou une peinture qui leur consomme leur quatrième année; tribut auquel les architectes ne sont point assujettis ; 2° les connaissances que les architectes ont besoin de prendre en ce pays consistent à ramasser dans un portefeuille toutes les choses ingénieuses et de bon g-oiitqu'ils y voyent, recueil qui peut être fait en moins de trois années par un homme studieux; 3° la science des architectes consiste certainement dans le g'oùt et la décollation, et c'est là, quoi qu'en puissent penser ceux qui attachent beaucoup de g'ioire à la distribution et même à la construction, c'est là, dis-je, ce qui distingue le grand architecte du maître maçon ; c'est là ce qui a été et sera toujours infiniment rare. Cependant, on ne peut nier que l'Architecte qui veut faire usage de ses talents n'ait besoin de beaucoup de connaissances pratiques, relatives aux matériaux de son pays, qu'il n'acquiert point à Rome et qui consomment du temps en prolongeant au delà de trois années son séjour à Rome. Il retarde d'autant cette étude ingrate, en rien nécessaire; 4° les difficultés qu'éprouvent les architectes à trouver l'occasion d'employer leurs talents et à obtenir la confiance les obligent encore plus à ne point rester trop longtemps éloignés. C'est en partie ce qui a été cause que toute l'école ancienne n'a point cherché à faire de voyage. Laissons-les aller à Rome, disaient-ils, pendant cet intervalle nous ferons des connaissances utiles, nous

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obtiendrons les ouvrao-es, et ces Romains, avec leur g-oût antique, ne sauront où se placer. C'est pourquoy il est important aux architectes que leur absence par le séjour de Rome ne soit pas trop long-ue.

Cela prouvé, j'ay l'honneur de vous supplier de fixer le séjour des architectes à Rome aux trois années, qui leur sont suffisantes, de l'aveu de tous les architectes consommés.

Il en résultera plusieurs avantages. Cette quatrième année, dont par cet arrang-ement vous pourrez disposer sans intervertir l'ordre établi, vous mettra à portée, sans qu'il en coûte rien au Roy, des places de grâce, dont vous gratifierez des sujets dignes d'attention et à qui ce secours peut être utile, quoique leur genre de talent ne soit pas de nature à concourir aux prix. Tels étaient MM. Greuze, Robert, peintres d'architecture, et tels sont le Paon, peintre de batailles, si ses talents achèvent de se développer, et le jeune Bertrand dans la supposition que ses dispositions éclatantes pour le dessin ne le conduisent pas à la peinture d'histoire. Et dans le cas où il ne se rencontrerait pas de ces vocations qui cependant sont assez fréquentes, vous seriez à portée de gratifier de prolongation les pensionnaires de qui vous recevriez des témoignages favorables.

Je viens au moyen que cela vous donnerait d'accorder â M. Boucher une grâce à laquelle il serait fort sensible. Vous pourriez accorder à son fils une place de pensionnaire qui serait composée en partie de ces quatrièmes années. L'ordre qui, il y a quelques années, était tout à fait troublé et qu'il a fallu rétablir, n'a pas encore permis que les architectes (excepté un seul) ayant eu quatre années, ceux qui y sont, par les restes de ce désordre, sont dans le cas que l'année 1766 n'est que leur troisième année ; mais par ce môme ordre rétabli, tous auraient commencé en 1766,

successivement, à jouir de cette quatrième année qui leur est superflue. Quelques-unes de ces quatrièmes années à commencer à l'automne 1766 pourront faire une place de pensionnaire à Boucher le fils et, dans la suite, à d'autres, sans que la dépense ordinaire de l'Académie en soit augmentée.

Mais comme ce serait reculer bien loin Boucher le fils, que de remettre à le faire jouir de cette g-râce à deux ans d'icy où on commencerait le bénéfice de ces quatrièmes années, je vous supplie, Monsieur, de vouloir bien accorder cette faveur à la considération d'un père célèbre par ses talents, et que d'ailleurs vous afl'ectionnez, en ordonnant que son fils parte dès l'automne de l'année prochaine et lui accordant pour cet effet pendant la première année qui s'écoulera une pension de gratification, ainsi que vous avez déjà bien voulu faire pour quelques autres. Cette dépense sera très peu considérable pour le Roy et sera un soulagement pour M. Boucher qui, joint à la satisfaction de savoir son fils à l'Académie, lui donnera lieu de connaître le plaisir que vous prenez à lui faire du bien. Je suis, etc.

COCHIN

Ce !*"■ septembre 17G3.

C'était, en somme, une illégalité ; elle trouva grâce aux yeux du surintendant. Par décision du 8 octobre 1763, le séjour des élèves architectes fut réduit à trois années. « Boucher le fils » fut nommé pensionnaire extraordinaire et Marigny le recommanda particulièrement à Natoirc.

Le 10 mai 1704, il y avait un an que Fragonard était

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élève de l'Ecole des Elèves protég-és : en 1756, il était parti pour Rome. A son retour, son mérite commença à se faire jour et Gochin se sentit pris pour lui de la plus vive sympathie.

Un des mérites de cet artiste, écrit-il à Marig-ny le i^'avril 1765, est une modestie qui va même jusqu'à une défiance outrée de soy-même. C'est pourquoy je croy qu'il a besoin plus que personne des encourag-ements qu'il mérite d'ailleurs bien.

Il met tout son crédita son service et sollicite pour lui l'achat de son tableau de Callirhoé pour les Gobelins et un atelier au Louvre, bien que d'autres plus anciens l'attendissent : « M. Frag-onard, dit-il, paraist dans la carrière des arts avec un éclat si supérieur au leur qu'il n'est plus question de droits d'ancienneté », et il ajoutait: «Ces bienfaits encourag-eans le mettront" à portée de suivre des talens qui paraissent destinés à soutenir la gloire de notre école. »

MarigTiy accorda tout ce qu'on lui demandait : la commande et l'atelier. Ce n'était pas encore assez. Le 5 août, il écrit à nouveau :

Monsieur, J'ay remis long-temps a vous faire une prière en faveur de M. Frag'onardjinais son besoin m'y détermine. Il se trouveroit oblig'é par ce besoin de se livrer à des ouvrag-es peu conformes à son g-énie et qui retarderoient les succès que l'on a droit d'en attendre. Je vous supplie donc de vouloir bien accorder un a compte sur le tableau de

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Coresus se sacrifiant pour Callirhoé que vous avez bien voulu retenir pour la manufacture des Gobelins. Cet acompte si vous voulezbien l'en favoriser peut-être de 1.200 -ff-et le revenu le mettroit en état de travailler, tant au tableau qui y sera pendant qu'à celui qu'il doit faire pour sa réception à l'Académie. Je suis, etc..

COCHIN

Cette fois, Marig-ny fait quelque défense. « Auparavant de rien payer, répond-il, sachons un peu à combien il porte le prix du tableau et de quelle utilité il sera aux Gobelins . »

Aussitôt, Cocliin de répliquer par une lettre qui nous vaut une curieuse appréciation du tableau :

La beauté de la couleur, l'effet et l'intelligence, la lumière très singulière et très savante, joints au soigné de l'exécution vous frappèrent ainsi qu'ils ont frappé tous les artistes ; en effet, c'est un tableau dont le voisinage sera dangereux au salon. Vous relintes ce tableau pour le Roy et le destinâtes à être exécuté en tapisseiies aux .Gobelins, vous lui ordonnâtes un pendant, vous ajoutâtes à touttes ces bontés le don de l'atelier de M. Deshayes qui vint alors à vaquer. Ces grâces ont été confirmées par la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser à ce sujet en date du 2 avril 1760.

Maintenant la grâce que je vous demande pour lui, c'est de l'aider de quelque secours d'argent, ce tableau de Callirhoé est un morceau d'environ i3 pieds de large sur 10, les figures sont de proportion moyenne, il est fort riche et bien fini, s'il étoit de quelqu'un de nos ouvriers, je ne pourrois l'estimer environ de 3.600 •ff-,prix auquel ont été estimés

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les tableaux qui ont servi aux tapisseries de votre salon, qui sont moins charg-és d'ouvrag-e et n'ont que lo pieds de large. J'use un peu de la jeunesse de M.Fragonard et quoiqu'il soit aisé de prévoir qu'il prendra bientôt un vol aussi élevé que ces messieurs, néanmoins je n'estime son tableau que 2400 -ff- des prix plus forts dans la suitte pourront être la récompense de sa persévérance à bien faii-e. Je suis. . .

COCHIN

Ce 8 août 1765.

Fragonard eut l'acompte qu'il sollicitait.

Greuze resta très long-temps en froid avec l'Académie. Il était déjà célèbre ; ses productions se vendaient avec faveur, lorsqu'il s'avisa de s'en faire recevoir. Il le fut, en effet, le ^3 août 1769 avec un tableau représentant l'empereur Sévère qui reproche à Caracalla, son fils, d'avoir voulu l'assassiner. Ce tableau, bien qu'il assurât la réception du candidat, fut trouvé universellement mauvais. Il en résulta dans le monde des arts une série d'incidents que nous ne connaissons que par Diderot. Voici, sur ce point, le témoignag-e de Cochin ; il est nouveau et précieux :

Comme la réception de M. Greuze pourra faire quelque bruit dans le monde par les plaintes qu'il en portera en ce qu'il n'a pas rempli ses prétentions, je crois devoir en expliquer les détails.

Lorsque M. Greuze a été ag-réé en 1765 avec les plus grands et les plus justes applaudissements il avait présenté des tableaux dans son genre et n'avoit point annoncé de prétention au titre de peintre d'histoire. Lorsqu'on ag-rée

un peintre d'histoire, le directeur lui ordonne ce qu'il doit faire et le sujet qu'il doit traiter pour sa réception, mais dans le cas d'un peintre de g-enre on lui laisse la liberté de faire ce qu'il croit plus analogue à son genre .

M. Greuze s'est malheureusement mis dans la tête de se faire peintre d'histoire et de travailler un genre qu'il n'a point étudié. Cette émulation est louable, mais on ne peut point la couronner quand elle n'est suivie d'aucun succès. Le tableau que M. Greuze a apporté, inférieur encore à celuv de l'invocation à l'Amour, est rempli d'incorrections de dessin, intolérable, d'une couleur triste, lourde et soutenue d'ombres noires et sales. Le faire en est pesant et fatigué, point de choix dans la manière d'agencer et de frapper ; les expressions même qu'il se flattoit d'avoir rendues d'unemanièreimposanteoutre qu'elles sont équivoques elles sont malheureusement attachées à des caractères de têtes bas et triviaux. Enfin on ne peut se refuser a convenir que ce tableau est infiniment au-dessus de ce que l'on avoit lieu d'attendre du mérite de M. Greuze et que l'Académie qui avoit lieu d'espérer d'orner ses salles d'un morceau excellent et qui auroit fait honneur à son corps n'en recueille qu'un tableau de la plus grande médiocrité.

Tout le monde a été surpris et affligé, on se regardoit sans rien dire. Il y eût lieu de craindre que ce tableau ne fût refusé ; on raisonna par pelotons et l'on convint qu'il ne convenoit pas qu'un homme du mérite de M. Greuze fût refusé, quoique mauvais que fût son tableau ; que toute l'Europe qui a des ouvrages excellents de ce peintre ne comprendroit jamais qu'on eût pu refuser un homme de ce mérite et dautant moins qu'on ne verroit point le tableau qui par sa faiblesse l'auroit exposé à un refus.

M. Greuze avoit bien laissé connaître à quelques amis

quesa prétention étolt d'être reçu comme peintre d'histoire mais il ne l'avoit point articulé décisivement à personne î il ne me l'avoit point dit, ainsi je n'étois point charg-é de l'annoncer à l'Académie. Personne même de ses amis n'avoit commission d'énoncer son désir, ainsi l'Académie étoit censée l'ig-norer. La réception faite à la pluralité de 24 fèves blanches contre 6 noires ; comme les lettres de réception des peintres de g-enre diffèrent de celles des peintres d'histoire, j'ay demandé qu'on levast l'équivoque que laissoit l'espèce de sujet qu'il avoit choisi, c'est-à-dire que l'on décidast si le tableau que venoit de donner M. Greuze étoit regardé par l'Académie comme un tableau d'histoire qui le mist en possession des droits accordés aux peintres d'histoire ou si l'Académie le reg-ardoit simplement comme un sujet de l'histoire, mais traitté par un peintre de genre ; Téniers, Berg-hem. Hesker, Terburg et autres, qui ont traité des sujets d'histoire, mais sans jamais autre prétention que celle de peintre de g-enre traittant l'histoire à sa manière. Ceci a donné matière a une sorte de contestation. Quelques amis particuliers de M. Greuze ont prétendu que la nature du sujet remportoit nécessairement la qualité de peintre d'histoire ; mais toutte l'Académie, qui sent cette nuance presque aussi sensiblement que celle qui seroit entre deux arts différents, a déclaré qu'elle s'expliqueroit par le scrutin. Ce scrutin a donné 21 fèves noires contre 9 blanches. Il a donc été décidé que M. Greuze étoit reçu aux mêmes droits de son ag-rément, c'est-à-dire comme peintre de g'enre.

M. Greuze, non instruit de ces circonstances, est entré, a fait le serment et pris séance ; on a ensuite passé à l'ag-rément du S''Houdon, sculpteur, qui a été agréé avec satisfaction à la pluralité de 27 fèves blanches contre 'S noires.

J'ay inscrit sur le registre ces faits, mais je n'av point fait mention de ce qui s'étoit passé à l'ég-ard de cette décision de ne recevoir M. Greuze que comme peintre de genre parce que je ne voulois point lui donner le déplaisir de lire cela à haute voix en sa présence, que j'aimois mieux quil l'apprit par quelque ami, et que d'ailleurs assez ordinairement, je ne fais point mention sur le registre de ces petites contestations qui s'élèvent quelquefois et qui se décident au scrutin par moitié ; de plus il me paroissoit suffisant que l'Académie sçut ce qu'elle avoit décidé afin de se diriger dans les occasions de nomination d'officiers et que je fusse instruit de sa décision pour donner les lettres de réception en conséquence.

En finissant l'Assemblée, j'ay lu la délibération et l'on ne m'a point fait d'observation qu'on désirât que j'eusse inscrit la décision. Après deux ou trois signatures, plusieurs ont observé qu'il leur paroissoit nécessaire que cette décision fût inscrite, je leur av dit les raisons qui m'en avoient empêché. Elles ont été approuvées par quelques-uns et rejettées par d'autres, les signatures cependant se faisoient et l'assemblée tout à fait terminée, sauf à inscrire le fait à une autre assemblée si absolument on le jugeoit nécessaire, ce que je ne pensois pas. Ce petit mouvement a inquiété M. Greuze, il a demandé de quoi il étoit question, quelques personnes qui n'étoient pas portées à le ménager, autant que moy, le lui ont dit tout net, il s'est cabré contre cette décision, a laissé échapper quelques traits de l'estime qu'il a pour soy mesme et même du mépris qu'il fait de tous les autres. On lui a répondu avec politesse, mais quelquefois avec fermeté, en luy faisant cependant toujours connoître l'estime infinie qu'on faisoit de ses talents, quand il les emploj'oit au genre

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qu'il avoit étudié et en lui exposant toujours limpossibilité où l'on étoit de trouver son tableau bon dans le genre qu'il avoit prétendu annoncer. Touttes les contestations ce sont faites par pelottons ou chacun a tâché de lui faire sentir combien l'Académie l'estime, mais tout cela l'a peu satisfait. Il avoit sa marotte de peintre d'histoire en teste et tous les compliments a d'autres ég-ars ne le flattoient point.

Il résulte de cecy que M. Greuze est reçu de l'Académie, à ma grande satisfaction et à celle de l'Académie, à ce que je crois, mais qu'il n'est pas reçu de la manière qu'il le prétendoit. Si M. Greuze s'en plaint dans le public, son tableau exposé dans le salon opérera vis-à-vis de ce public la justification de l'Académie.

Gochin avait deviné juste : Greuze s'en plaignit dans le public. Le public lui donna tort ; le peintre bouda, et ce n'est qu'en l'an VllI qu'on le vit prendre part à nouveau aux expositions du Salon.

Je ne sais ce que réservera aux historiens de l'avenir le dépouillement de la correspondance des secrétaires perpétuels de l'Académie avec les Directeurs ou les ministres des Beaux-Arts ; de l'étude de celle de Cochin, il résulte une série de constatations intéressantes et dont la philosophie est éternelle.

L'expérience de l'ancien régime, expérience poussée à ses dernières limites, prouve que, sous couleur de protection, l'Etat prend trop à l'Art ; que, sous prétexte d'être protég-é, l'Art sacrifie trop à l'Etat. On ne saurait nier que les nécessités de la vie, que le besoin d'un travail indépendant ne commandent à l'artiste de

chercher un secours matériel ou de se préoccuper d'une oisiveté débarrassée de tout souci d'argent. Mais c'est au détriment de sa dignité que l'Art a trouvé l'aide dont il avait besoin.

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