ANNEXE II
6 Thermidor an VII.
L (idniinistrulion municipale de la Commune de Slrasbourf/ aux président et juff es du tribunal criminel du département des Vosges.
Au désir de la lettre du 24 Messidor dernier que le citoyen Pottier, votre greffier, nous a adressée en votre nom, nous vous prévenons citoyens juges que nous avons chargé le commissaire de police de la 4® section de cette commune de prendre les renseignements relatifs aux citoyennes Ferrerv etMonfort.
Il résulte de ces renseignemens :
1° Que la citoyenne Catherine Ferrery née Laroche de meure en cette commune, au vieux marché au vin n" 87 cidevant hôtel de Neuviller.
... i) Elle a une fille du premier lit nommée Louise.. . qu'elle a épousé un capitaine nommé Monfort, qu'on présume mort ne sachant pas ce qu'il est devenu ; que celle-ci a un enfant nommée Louise qui setrouveavecsamère Louise Monfort née Crevelli à Bar-sur-Ornain chez le citoyen Dubehoquer ci-devant capitaine des charrois ;
3'' Que Ton prétend que la fortune de la citoyenne Ferrery n'est pas considérable et que la citoyenne Monfort no vit pas avec son mari qu'elle dit mort.
Salut et fraternité.
Grandmoiiçin, Reichard, Rcmcr, Gruber. {Dossier Charavay.) (i) Les ]ioints remplacent les mots enlevés par une déchirure.
Tout l'esprit du xviii^ siècle, cet esprit dont nous avons, par une pudibonderie que nos actes n'imitent pas, désappris le mordant, le sans-gène et le sel, semble s'être incarné dans une « fille d'Opéra » : Sophie Arnould. De ses bons mots, comme de ceux de Santeuil, on a fait des recueils d'anas. De son vivant même, les Arnoldiana eurent un vif succès. Il n'est pas sûr qu'ils l'aient entièrement perdu. Ses amours furent aussi célèbres que ceux de la Clairon, aussi faciles que ceux de la Guimard ; ses aventures défrayèrent la chronique lég"ère de l'ancien ré§"ime finissant. Elle fut, de son vivant, une héroïne : héroïne du chant, héroïne de l'Amour, et le temps n'a point touché à sa renommée, tant il est vrai que nos défauts nous servent plus, au reg^ard de la postérité, que les vertus les plus chèrement acquises.
Sophie Arnould, cependant, ne fut pas rien qu'une
(i) Sources : Documents particuliers ; collection d'autographes. Archi- -ves du ministère de la Guerre ; E. et J. de Concourt, Sophie Arnould-
— Emile Cainpardon, V Académie royale de musique au XVIIl'' siècle, tome I. — IMetra, Correspondance secrète. — P. de Contenson, le Colonel de Brancas, ap. le Carnet. — Taschereau, Revue rétrospective.
— Paul Cottin, Nouvelle Revue rétrospective, etc.
^O ÉTUDES ET POHTHAITS d'aUTREFOIS
fille d'Opéra; le plaisir ne fut pas sa recherche exclusive; elle fut artiste et Gluck la prisait très haut.
Parler de Sophie Arnould après les Concourt, cela semble imprudent ; cela le serait, si les documents nouveaux et en partie inédits, ne lui créaient un titre de plus à notre considération. Elle fut une excellente mère de famille ; l'histoire de ses rapports avec ses enfants présente cette déesse du théâtre sous un aspect inattendu qui est tout à son avantage.
De sa liaison avec Louis-Léon-Félicité de Brancas, duc de Lauraguais, Sophie Arnould avait eu trois enfants : Aug^uste-Camille, né le 27 août 1761, Antoine-Constant, né le 16 octobre 1764, et Alexandrine- Sophie, née le 7 mars 1767.
Lors de leur naissance ni le père, ni la mère ne les reconnurent ; mais, en 1786, sur la demande de « ses enfants naturels, sollicitant la reconnaissance de leur état civil » (ainsi s'exprime l'acte), Sophie Arnould fit devant deux notaires du Châtelet une rectification authentique par laquelle Auguste-Camille, qui avait été inscrit sur les registres de Saint-Sulpice comme fils de Jean de Lorval, bourg-eois de Paris, et de Marie, et Antoine-Constant, qui avait été inscrit à Saint-Sulpice comme fils de père inconnu et d'une nommée Lorval (encore I) comme mère, soient recon-
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nus comme issus de Tunion illét;itime de Louis de Brancas et de Sophie Arnould. Cet acte étant muet sur la fille, on peut en inférer qu'elle avait été reconnue dès le premier jour.
Ce tardif aveu fut enregistré en outre, certainement du consentement du père, qui, ne pouvant pas légalement faire plus pour eux puisqu'il était marié, avait, dès 1765, constitué à Sophie Arnould 6.000 livres de rente viagère « à charge de faire les dépenses nécessaires pour l'entretien et l'éducation » de ces deux enfants. Mais, une fille, Alexandrine-Sophie, étant née, le 9 juillet 1768, Brancas modifia ses précédentes libéralités en octroyant, par devant notaire, 2.000 livres de rente à la 'mère et t.5oo francs à chacun de ses enfants, le tout garanti par hypothèque sur la terre, seigneurie et marquisat de Franconville.
Par acte de juin de la même année, Sophie Arnould avait été nommée tutrice des trois enfants, M. de Beauvau, le chevalier de Launay, le sieur Roger, ancien chirurgien des armées du roi, Jacques Laurent, maître paulmier, Ennemond Cayrel, commissionnaire en soie, Jean Garnier, bourgeois de Paris, et son oncle, Jules-Marie-Arnould, procureur au Chàtelet de Paris, avaient été les témoins de cet acte de tutelle. Puis Lauraguais cessa de s'occuper de ses enfants.
Sophie Arnould, par contre, se montra bonne mère. Mais après avoir chanté tout l'été, suivant une de ses expressions favorites, quand la bise fut venue, elle se
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trouva fort embarrassée. Elle écrivit au financiei" Boutin^ le 3i décembre 1788 :
Me voici aujourd'hui, après vin^t années de gloire, dt> flatteries, d'aisance, obligée de compter avec moi-même pour n'avoir pas à décompter avec les autres. Mes atl'aires pécuniaires sont engagées. La charge d'une famille nombreuse dont j'étais la plus riche, trois enfants grands seigneurs le matin et très petits bourgeois le soir, ou lorsqu'il s'agit de les placer à droite ou à gauche : bref, tout cela m'a sinon ruinée, au moins bien dérangée.
La Révolution la rendit un peu plus pauvre que l'ancien régime ne l'avait laissée. Elle possédait une maison de campagne à Clicby où, pendant quelque temps, elle tint table ouverte pour tous ses amis et les amis de ses amis. En janvier 1789, elle écrit à (i ) l'un d'eux pour contracter une hypothèque sur sa fortune mobilière; « elle donne pour garantie, dit-elle, sa maison de Clichy et tous ses autres biens » ; l'emprunt échoua. Cette maison de Clichy, en 1790, elle finit par la vendre, le 24 mars 1791, à M. Germain. Elle s'installa alors dans l'ancienne maison des pénitents du tiers ordre de Saint- François, à Rocquemont-
(i) Le 21 du même mois, Sophie Arnould avait clé volée par un compagnon menuisier sans ouvrage, qui aA'ail. pénétré avec etïraclion dans sa maison de Clichy, rue Royale. Il lui avait dérobé : quatre chemises de batiste, cinq robes de batiste, cinq jupons de satin, et douze autres jupons, des « pierrots », un « déshabillé de toile de Jouy », deux paires de llambcau de cuivre argenté, un moutardier d'argent « garni d'une pierre bleue », des carafons de cristal, six pelitcs timbales « d'argenl vermeil », une brosse de bois de rose.
Le 23, Sophie Arnould, bonne fdle, se désista <ie sa plainte. ^Cainpardon, I, 3i-36.)
SOPHIE ARNOULD, MERE UÉ FAMILLE fi^
les-Luzarches, qu'elle appela le « Prieuré de Luzarches » et qu'elle baptisa u le Paraclet-Sophie ».
Elle ne g^arda à Paris qu'un pied-à-terre et c'est là qu'elle vécut pendant toute la Révolution,
Les idées nouvelles trouvèrent en elle une adepte fervente, à tel point qu'on la vit envoyer ses deux (ils aux Jacobins pour y puiser les principes révolutionnaires.
L'aîné de ses enfants, Auguste-Camille, qui dans la vie porta successivement les noms de Velerville, de Merville ou de Berreville, qui fut marié, qui eut des enfants, ne paraît pas avoir tenu dans la vie de sa mère une bien grande place ; du moins, l'état actuel de nos connaissances ne nous permet pas de porter un autre jug"ement, car nous ne savons presque rien sur lui (i).
(i) Il vit encore en 1809; le 12 septembre de cette année, il demande au ministre de la Guerre de lever « l'extrait de mort » de son frère. « Des affaires de famille, dit-il, et mon droit à sa succession m'en font un besoin. )>
A qui étudiera la descendance des enfants de Lauraguais et de Sophie Arnould, cette étude réserve des surprises. En l'état de mes connaissances je signale simplement les faits suivants :
En 181 2, le 1 5 juillet, « Louise Brancas de Lauraguais de Sainte-Luce », demeurant a aux dames du Sainl-Sacrement, rue Neuve-Sainte-Geneviève, près de lEstrapadc ■», demande les états de services de Brancas; elle renouvelle cette demande le 9 juillet i8i3 « pour obtenir, dit-elle, une place dans un lycée pour mon fils ».
Le 3o août i85o, « Brancas-Duponccau, chef des huissiers de l'Assemblée nationale », demande aussi des pièces officielles sous ce prétexte : o des affaires de famille m'obligent à justifier des états de services d'un de mes frères, Antoine-Constant, Brancas. » Un « F''' Brancas, « ancien commis de i" classe aux affaires de l'Algérie », sollicite le relevé des services du colonel « frère de mon père ».
Enfin, le g novembre 1897, « Ilelioghard de Brancas », demeurant à
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Il n'en est pas de même pour les autres enfants.
Sa fille Alexandrine, une rousse d'infiniment d'esprit mais de peu de beauté, vécut avec sa mère, qu'elle n'éparg-nait guère en ses propos.
Elle s'amouracha d'un poète : II s'appelait M. André à ses débuts, passait pour « un des jeunes suppôts de l'encyclopédisme » et fut mis en lumière par un incident qui fit beaucoup de bruit. L'Académie avait proposé au concours un éloge de Voltaire : deux pièces furent retenues; la première, qui avait remporté tous les suffrages, fut écartée, lorsqu'on sut qu'elle était d'un académicien, M. de La Harpe, et c'est la seconde pièce qui eut le prix. Elle était d'André, qui prit alors le nom de Murville, et sa pièce courut les gazettes littéraires.
Afin de courtiser la mère aussi bien que la fille, le jeune lauréat composa ces deux quatrains, qui sont parvenus jusqu'à nous. Pour être mis au bas du buste de Sophie Arnould, il avait trouvé ces vers :
Ce buste nous euchaate ; ah ! fuyez mes amis. Fuyez ! que de périls on court près du modèle ! Je n'ai jamais vu d'honmie en sa présence admis Qui n'entrât inconstant et ne sortit fidèle !
Paris, « 89, rue Saint-Louis en l'ilc >>, dcsirr le dnj)licata des Etats de services de son « grand-oncle », Constant de Brancas, « pour établir l'historique et la généalogie de ma famille ».
Pour Alexaadrine, son inspiration était du dernier galant :
Celle dont le portrait ici n'est point tlatté, Digne des chants d'Ovide et du pinceau d'Apelle, N'a rien vu sous les cieux d'égal à sa beauté, Rien, si ce n'est l'amour que je ressens pour elle.
Sophie Arnould ne mit pas d'obstacle au penchant de sa fille. Alexandrine épousa Murville en novembre 1780 ; elle n'avait que treize ans et demi et son mari ving-t-sept (i).
Par son contrat de mariage, qui est du i4 novembre, André de Murville (c'est ainsi qu'il est nommé dans l'acte), qualifié de bachelier en droit, fils de André de Murville « intéressé dans les affaires du roi » et de Jeanne Fisallier, décédée, et sa femme, malgré la coutume, ne devaient point jouir de la communauté de biens.
La future épouse conservait la jouissance « des biens qui lui appartenaient, de l'apport de sa dot» et garda le privilège de « régler le douaire et le gain de survie ».
La fillette devait se repentir de son coup de tète ; elle fut parfaitement malheureuse en ménage. Murville la battait et l'injuriait ; ne l'épargnant pas même lorsqu'elle était en couches, et, de ce fait, en 1785, elle failht mourir; elle futmèineadministrée. Les plain-
(i) Murville, de son vrai nom André (Pierre-Nicolas), était né à Paris le 7 mai 1753.
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les de la jeune femme aftluenl chez le commissaire ; plainte en lySS, plainte en 1786.
En 1785(1), le 19 octobre, elle étale devant le magistrat ses infortunes conjugales. « Depuis que j'ai eu le malheur, confesse-t-elle, d'épouser Mur\ ille, je n'ai eu un moment de repos. Persécutée sans cesse et sans sujet par cet homme dur et impérieux, j'ai employé, inutilement, tous les moyens pour le ramener à des sentiments plus honnêtes (2). » Elle lui a payé ses dettes, espérant l'adoucir; ses violences recommencèrent ; elle n'y a opposé « que douceur, prévenances et elle a toujours patienté aux dépens même de sa santé. Il a vendu ses meubles; elle n'a plus de logis ».
Sa mère la recueillit ; puis les choses parurent s'arranger. En 1786, nouvelles plaintes d'Alexandrine. Le i3 avril elle se confie encore au même commissaire. A peine s'est-elle remise avec Murville qu'il a derechef vendu ses meubles, l'a logée dans un hôtel garni, rue Montmartre, hôtel d'Artois, l'a laissée sans argent, sans pain, (( s'en allant tous les jours manger en ville». Gomme elle regrettait d'avoir repris la vie commune
(i) A celle époque, le 9 aoùl 1785, on donne aux Français une pièce en un acte, de Murville, où le gendre prenait peu élégamment texte d'une aventure de sa belle-mère et la mettait à la scène.
Sophie Arnoult,dit la Correspondance de Métra (t. XVlIl,p. 3 10), avait congédié un artiste pour prendre le comédien Florence ; mais l'artiste trouva plaisant d'adresser la lettre de renvoi au comédien. La vanité de, celui-ci en lut picjuée, cl il y eut entre lui et Sophie x\rnoult une brouillerie qui dura plusieurs jours.
(2) Campardon, I, a8, 3o.
Murville la saisit violemment par le bras et la mit dehors, à peine vêtue, à une heure du matin.
Pour échapper à la brutalité maritale, Alexandrine, le 26 janvier 1786, sollicite son entrée dans les chœurs de l'Opéra, autant pour échapper à l'autorité légale du sieur Murville, l'Opéra étant un lieu privilégié, que pour subvenir par de modiques appointements à ses besoins. Sa demande fut rejetée et finalement, dès que la Révolution eut établi le divorce, elle profita de la nouvelle loi pour reprendre sa liberté.
Elle n'en jouit pas longtemps ; en 1799, elle était morte, laissant à la vieille Sophie la charge et la garde de ses trois enfants.
Quant à son mari, la Révolution en fit un soldat. II est sergent-major dans le second bataillon de Paris (bataillon du Panthéon) ; puis, on l'y voit quartiermaître-trésorier ; en cette qualité, il signe, le quartidi de la 3® décade de l'an II, une réclamation pour toucher l'arriéré de sa solde. Il devient ensuite capitaine adjoint à un adjudant général, capitaine aidede-camp adjoint à l'Etat-major de la ii*^ division militaire ; il fait les campagnes de l'an I, de l'an II, de l'an III et se fait réformer le 7 novembre 1806 à cause « de sa faiblesse dans les reins et dans la vue, provenant de ses campagnes ». Le 6 juin 181 1, il est retraité avec 3oo frs. de pension et redevient homme de lettres.
La même année, le 17 juillet, il adresse à V'erneuii
une épître « aux mânes de sa femme ». Avait-il été pris de remords pour les soufirances qu'il avait inflig-ées à Alexandrine ou pleurait-il une seconde femme qu'il avait depuis peu perdue ?
Dans les dernières années de l'Empire, nous le trouvons plaidant contre le directeur de l'Odéon, Alexandre Duval. Murville avait fait recevoir dans ce théâtre un drame, Héloïse, qui avait eu onze représentations. Un caprice de l'un des acteurs, Clauzel, qui s'était abstenu de jouer, les avait fait interrompre : l'auteur se plaig-nit à Duval; il n'avait eu pour toute réponse que les désagréments d'un pamphlet qui ridiculisait et Murville et son Héloïse. qui, disait-on, « faisait mourir d'ennui et de rire ».
Pamphlet pour pamphlet : Murville répliqua par les Infiniment petits. Duval y était traité « d'homme sans éducation » ; d'auteur et d'acteur « désenfariné » du boulevard; faisant preuve d'une « nég-lig-ence w coupable dans ses fonctions et de plus « paresseux, indolent, jaloux, envieux ».
Pour le coup, Alexandre Duval se fâcha ; Murville se trouvait dans un mauvais cas, d'autant qu'administrativement il avait lorl. Duval n'était en rien responsable des acteurs de l'Odéon ; seul, Gobert, entrepreneur, qui engag-eaitet payait les artistes, avait qualité pour les forcer à respecter leur contrat. Murville se vit donc assigné par Duval devant le tribunal et accusé de calomnie. Entre temps, Alexandre Duval
SOPHIE ARNOULD, MERE DE FAMILLE f^J
avait été élu de l'Académie française et dans son discours de réception avait avoué que son éducation avait été fort nég'ligée. Berryer père, qui défendait Murville, en prit texte aussitôt pour démontrer que les injures de son client n'étaient que l'expression un peu amplifiée de défauts que le plaig-nant avouait lui-même, et, partant de là, fit si bien pour expliquer les autres calomnies que le tribunal se déclara incompétent à connaître de querelles entre gens de lettres. Vers le même temps, toujours prêt à batailler, on le voit réclamant, auprès d'un autre Duval, Amaiiry, la paternité d'une poésie, publiée dans le Mer-ciire sous le nom de Legouvé. La paternité de ses enfants a paru moins le préoccuper.
Sophie Arnould se plaint du surcroît de charges que lui causaient les enfants de sa fille dans une lettre du 2 1 septembre 1799, à qui? Précisément à leur propre grand-père, à ce duc de Laurag-uais, échappé aux poursuites de la Révolution, qui, sous le nom de Brancas, s'est fait berg-er, non loin d'elle, à Manicamp,
Je suis retenue ici, lui mande-t-elle de Paris, par les secours que j'y reçois du gouvernement, qui, tels modiques qu'ils sont, fournissent à ma subsistance et m'aident à nourrir^ à élever les trois enfants que la mort de noiii^ Alexandrine a laissés à ma charge ; c'est un devoir sacré que je suis seule à remplir.
11 lui en coûtait de le remplir, car la pauvre femme était dans la misère. Ces secours auxquels elle fait
allusion dans sa lettre à Lauraguais, secours officiels, comme ancienne pensionnaire de l'Opéra, ne furent pas de longue durée.
Le 20 Messidor an VII, elle écrit au citoyen Quêtant, un des fondateurs de l'Opéra-Comique, le doyen des gens de lettres, où, après des doléances légitimes, le naturel léger et gai de celle qui cachetait ses billets d'un papillon reparaît :
Je commence à perdre courage sur la détresse, le dénuement où je me trouve et la vie contrariée et malheureuse que je suis obligée de mener. Cela fait pitié.., bonjour, mon ami. Ne t'afflige pas ; c'est à toi à avoir du courage, prendsen, puisque tu n'as pas voulu voler de l'argent comme un autre, et que tu as voulu rester honnête homme au milieu d'un tas de fripons... Adieu encoie, mon ami, riche ou pauvre, de loin comme de près, je t'aimerai d'un cœur tout à toi.
En vendémiaire an VIII, la gêne devient cruelle. De Luzarches, elle fait au « citoyen Lucien Buonaparte, ministre de l'Intérieur» le tableau de ses misères en ces termes :
Je suis forcée de vous dire que je meurs de faim, que voilà le cinquième mois qui court, que, par une fatalité attachée vraisemblablement à ma mauvaise étoile, je ne suis point payée au théâtre des Arts, ainsi que vous l'avez ordonné. Je suis ruinée... C'est bien le droit du jeu que la Veuve de Castor vive au moins de son douaire, sur un théâtre, où pendant vingt années, elle fut l'idole, dont elle fit la "■loirc et la fortune...
SOPHIE ARNOULU, KERE DE FAMILLE 01
On me dit : on ne vous refuse pas ! mais prenez un rôle dans la pièce donnée à cette intention ; eh ! dans quel rôle de mon genre pourrai-je èti'e supportable à mon âge ; dans celui de Pomone,d'Eg-lé, de Psiché, d'iphig-énie, etc., etc., etc. ! Enfin tous ces rôles dans lesquels j'ai acquis la célébrité... ! Que j'aille, à mon âg-e, à près de soixante ans, jouer un rôle de nimphe, de divinité, de bergère ou bien celui de la fille d'Ag-amemnon ! Et fi donc... ! Quels pleurs ferait verser une telle victime ! En vérité, c'est trop bête aussi ! mais vous m'avouerez qu'il faut avoir bien faim pour vivre ainsi aux dépens de sa gloire. Oh bien ! moi, j'aime mieux, à ce prix, mourir de faim que de honte.
Ce refus d'une représentation à son bénéfice, où elle n'eût pu que paraître caduque et grotesque, ne toucha point Lucien.
La misère est de plus en plus grande; elle écrit à Quêtant, du Louvre, le i4 ventôse an VIII : « Mon Quêtant, ami bien aimé, vite, vile à l'aide. J'ai besoin de toi, de tes services ! Oui, accours chez ta Sophie, il y a urgence. »
Arnault devient chef de division au ministère de l'Intérieur; il est chargé de l'instruction publique ; elle lui écrit le 24 pluviôse an VIII pour l'apitoyer sur son sort. Elle sollicite son appui, demande un secours mensuel et finit par accepter une représentation à son profit, mais ne consent point à y jouer.
Notre auguste premier consul Bonaparte, dit-elle, nous prometun avenir si heureux ; est-ce que je n'en jouirai pas, moi? Dites à son frère Lucien, que nous avons pour minis-
tre, qu'il me donne donc de quoy manger pour vivre jusques à la paix, qu'il faut mang-er pour vivre; jamais la vie ne m'a semblé plus désirable.
On distribue des secours à tous les artistes du théâtre des Arts et Sophie Arnould espère être comprise dans la distribution. Vite, le 19 ventôse an VIII, elle remercie Lucien.
En l'an IX, le 28 g-erminal, comme elle n'a rien touché encore, elle écrit à Chaptal, devenu ministre de l'Intérieur :
Vous avez permis à nos amis de ne pas perdre de vue la pauvre Sophie, ]y compte... Vous m'apprenez trop bien à ne pas douter de vos promesses, je vous dirai seulement, sur mes besoins, cito^^en ministre, qu'il y a urg-ence.
Il y avait en effet urgence. Le 28 vendémiairean IX, elle avait fait celle confession à Madame de la Grange :
Il n'y a courag-e qui tienne contre l'état de splendeur dans lequel j'étais et celui de g"êne où je me vois réduite. Ah ! à quel âge encore !... Si mes cheveux étaient blancs, passe ! Mais ils ne sont encore que comme le cheval de bataille du grand Turenne, ce qui n'est du tout ni intéressant, ni beau. Joignez à cela l'honneur d'être pauvre comme un rat d'ég-lise. Ma foi ! c'est joliment finir une aussi belle vie.
Et le i*"" fructidor, elle lui avait mandé qu'elle était « harcelée par des alguazils qui lui réclament ses impôts )i.
Il y avait aussi les créanciers, qui réclamaient. Le 26 g-erminal an IX, elle écrivait à son ami Belang-er :
Que le diable emporte les marchands qui viennent sans cesse troubler le repos des braves g'ens ! Tenez, je ne décolère pas contre ces g'ens dont on est assailli... Et moi aussi je suis tracassée, non pour le bien qu'on veut me reprendre, car je n'ai rienet jepuis défiersur celales plus fameux filous... La santé que je possède est le seul bien qui reste à la pauvre Sophie.
Enfin, en brumaire an X, on lui accorde la représentation demandée, sur laquelle elle aura 2.000 écus. Le 9 frimaire, elle en remercie Chaptal. Mais le payement de cette misérable somme ne va pas sans quelques lenteurs et elle s'en plaint à Arnault :
Quant à moi, dit-elle, qui ne suis plus ce que j'ai été et qui ne saurais jamais l'être, j'espère aux bons souvenirs à votre bienveillance pour la veuve de Castor^ Iphigéme^ Thélaire, qui, pendant ving-t ans, rég-na sur le Théâtre des Arts, par les suffrages qu'elle obtint du public ; qui peutêtre encore y règne par ses regrets, mais qui, nonobstant, n'a pas, comme la cigale :
. . . Un seul petit morceau De mouche ou de vermisseau.
En conséquence, je réclame votre bienveillance, votre justice, pour me faire liquider de la somme d'environ cent louis, qui me restent dus sur les deux milleécus qui doivent m'être comptés, pour la représentation qui m'a été mandée à mon profit au Théâtre des Arts, et de convention faite avec mon ami Cellerier, l'un des administrateurs de ce théâ-
54 ETUDES ET PORTRAITS dVuTREFOIS
tre qui pourra vous attester le fait, le comment, le pour quoi, etc..
Voyez donc, Monsieur, à faire terminer cette interminable affaire ; je ne demande point une grâce nouvelle, je ne demande que l'exécution de celle qui m'a été accordée (et avec tant de grâce etde bienveillance) par le ministre Chaptal.
Ce qu'elle ne disait pas dans les lettres officielles, c'est qu'elle demandait autant pour elle que pour ses petits-enfants. Sa tâche de grand'mère ne paraît point avoir été facilitée. Elle s'ouvre, sur ce point, à son vieil ami l'arcliitecte Bélanger.
Dans une lettre du 19 mai 1801, visant particulièrement sa petite-fille Clémeuline, elle dit :
Dites-lui, écrit-elle, dites à cet excellent M. Vigier de ne pas oublier ce dépôt précieux qu'il a commis à ma garde, en attendant mieux. C'est cette Clémentine, fille de Murville, dont je veux parler. Je voudrais bien qu'elle fût déjà rendue à l'auteur de ses jours... Amen.
Et quelques mois après, le 2 août 1801, elle écrit à ce même ami :
J'ai vu M. Vigier, qui m'a dit et assuré que bientôt il me débarrasserait de cet embarrassant personnage... II a reçu la procuration qu'il attendait, et il allait accélérer son départ, ce que je désire bien vivementet depuis longtemps ; je compte les moments où m'arrivera cette bonne aventure.
Le 19 août, elle n'est pas encore partie; elle écrit à madame Bélanger.
Je vais encore user de votre oblig-eance pour vous prier d'eng-ag-er cet autre bon, ce M. Vigier, d'accélérerle départ de cette Clémentine, dont la charge devient de plus en plus pénible pour moi, qui, comme vous savez, n'ai pas besoin d'avoir des subrecots et ajouter à ma dépense ; eng-ag-ez donc ce brave homme, non pas à me donner de l'arg'ent, mais à la faire partir pour m'en éparg-ner, ainsi que beaucoup d'embarras.
Elle avoue d'ailleurs, dans la même lettre, que cette fillette n'est pas avec elle, mais qu'elle l'a confiée à des amis de Luzarclies à qui « elle cause de l'embarras » et qui trouvent « le temps bien long- ».
Ce n'est qu'en novembre que la petite-fille n'est plus à la charg-e de sa nerveuse g-rand-mère.
Le cœur de Sophie Arnould se révèle plus complètement maternel pour le second de ses fils, Antoine- Constant de Brancas, dit Dioville de Brancas.
Dans sa première enfance, ses parents le destinaient à l'Eg^lise. Bâtard de g-rand seig-neur, il aurait pu, si l'ancien régime n'avait pas disparu, prétendre à quelque abbaye en commande qui l'aurait largement fait vivre ; même il avait déjà revêtu le petit collet, et, en 1789, il est « étudiant au séminaire de Bourg-es en Berry ». La Révolution lui rendit une liberté dont Sophie Arnould fut quelque peu gênée pour lui.
Le 3o décembre 1790, Constant avait ving-t-six ans,
ETL'DES ET POnTUAITS U AUTREFOIS
Sophie écrit à un ami, resté inconnu, pour lui faire part de ses intentions à l'égard de son fils.
La lettre est d'un sans-façon tout à fait pittoresque :
Voici, mon ami, un grand garçon, d'un ci-devant erand seig-neur, resté grand homme et par-dessus tout votre ami; en un mot, mon ami, voilà le fils très naturel du ci-devant comte de Laurag-uais (et de Sophie). Nous en avions fait un abbé, parce que nous avions de grands moyens de faire faire fortune à notre gas (dans cet état nous en aurions fait un pape ou au moins un g'ros bénéficier); le ciel en a ordonné autrement. Vous vo^'ez l'état où sont les choses, et il est... soldat de la g-arde nationale non soldé; il a quinze cents livres de rente pour tout potag;e.
Il en aurait mangé, depuis quinze mois qu'il a jeté le froc aux orties, le fonds et le tréfonds, comme on dit. l^ref ! il n'a pas assez de fortune pour vivre à Paris: moi je n'ai assurément pas assez de fortune pour l'y entretenir; et surtout à rien faire. Il veut aller à Londres en Ang-leterre; il a le projet de se mettre dans une pension pour en apprendre la lang-ue, et entrer ensuite dans une g-rande maison de commerce .
Ce projet, qui semble émaner du père, Laurag"uais ayant beaucoup vécu en Angleterre, ne paraît pas très raisonnable à Sophie qui consulte son ami en ces termes :
Moi, qui ne connais ni l'Angleterre, ni Londres, ni .ses usages, ni son commerce, croyez-vous qu'un grand garçon, comme celui que je prends la liberté de présenter et de vous recommander, puisse avec quinze cents livres de rentes et ne connaissant de ce monde que les collèges, les séminaires
et les b... (les mauvais lieux), croyez-vous, dis-je, qu'il puisse faire quelque chose ?
La réponse fut sans doute défavorable. Constant n'alla point à Londres, mais demeura à Paris, où, depuis 1789,11 fut garde national, puis caporal, puis sergent dans la compagnie des grenadiers, section des Jacobins Saint-Honoré. De simple « garde national non soldé )),il s'éleva peu à peu jusqu'au grade d'officier et fit « dans le militaire » une assez jolie carrière. Sous-lieutenant au io4® d'infanterie, le 12 janvier 1792, il passe au 5'' hussards, le 10 octobre 1792 ; le 3i octobre de la même année, il est adjoint aux adjudants généraux. Adjudant général chef de bataillon à l'armée de Sàmbre-et-Meuse le i5 mal 1793, il est suspendu de ses fonctions le 26 août de la même année et arrêté comme suspect.
Il ne lui avait servi de rien d'être présenté par sa mère aux jacobins ; sa naissance illégitime n'avait pas été une garantie suffisante pour le défendre contre la redoutable accusation d'être un aristocrate.
Constant se réfugia auprès de sa mère et il ne cessa de faire d'activées démarches pour être réintégré dans ses grade et fonction.
Il écrit de Luzarches, le 18 nivôse an II, au citoyen Xavier Audoin, adjoint au ministre de la Guerre, qui lui avait demandé son extrait de naissance et ses états je service, en lui envoyant les pièces qu'il réclamait,
s'excusant de son retard — utile précaution — « occupé qu'il est pour la société populaire de l'endroit qu'il habite » et signe bravement :
« Je suis avec fraternité et haine des tyrans, Ton concitoyen,