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VOYAGEURS D'AUJOURD'HUI

C'est l'heure des vacances et la saison des voyages (2). Autrefois, il y a quelque quarante ans, lorsque nos pères s'ennuyaient au logis (ce qui leur arrivait bien quelquefois), ils ne pouvaient guère entreprendre

Un voyage en lointain pays.

Il fallait alors beaucoup de temps et beaucoup d'argent pour faire peu de chemin. Aussi n'en faisaiton guère. Les bourgeois de province, une fois en leur

(i) Dans rinde, par André Chevrillon. Un vol. in-i8, librairie Hachette et C'*, iSgr. — Correspondance de Victor Jacquemont avec sa f-imille et plusieurs de ses amis, pendant son voyage dans l'Inde {1828-1S32).

(2) Cette Causerie fut publiée dans la Civette de France du 24 août 1891.

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vie,allaientà Paris, etles bourgeois de Paris allaient... à Versailles. C'était à peu près tout.

Nous avons marche' depuis ce temps-là. Grâce aux chemins de fer et aux bateaux à vapeur, on visite maintenant la Suisse en dix jours, l'Italie en trois semaines, la Grèce et Constantinople en un mois, ou encore, en six semaines au plus, l'Egypte et l'Asie Mineure. Et cependant, même aujourd'hui, il n'est pas donné à tout le monde d'aller à Corinlhe. Combien doivent se contenter de voyager c7//.v i^ ires prochaines ! combien même ne voyagent que dans leur chambre, et un livre à la main !

A ceux-là je recommande le récent volume de M.André Chevrillon : Dans l'Inde. Ce volume pourrait avoir pour sous-titre : Le Tour de VInde en 48 jours. M. Chevrillon a parcouru, en effet, l'Inde tout entière et suivi à peu de chose près le même itinéraire que Victor Jacquemont, allant comme lui de Pondichéry aux bouches du Gange, de Calcutta à Bénarès, de Bénarès à Agra, d'Agra à Delhi, de Delhi à Jeypore, de Jeypore à Bombay. Débarqué à Pondichéry le II avril 1829, Jacquemont arrivait à Bombay le 29 octobre i832. Son voyage dans l'Inde avait duré trois ans et demi. Celui de M. Chevrillon a duré, je viens de le dire, quarante-trois jours, — exactement le temps mis par son prédécesseur pour aller de Calcutta à Bénarès. Il est vrai qu'ils ne voyageaient pas précisément dans les mêmes conditions.

Le 5 novembre 1829, à la veille de quitter Calcutta, Victor Jacquemont écrivait à son frère Frédéric :

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Dans huit jours, je vais commencer ce voyage de six cents lieues au nord-ouest. Une charrette de bambou, traînée par des bœufs, portera mon bagage. Un bœuf de transport sera chargé de la plus petite tente de l'Inde. Ton serviteur, voué aux chevaux blancs, chevauchera sur une vieille rosse de cette couleur qui ne lui coûte que mille francs [un bon cheval en coûte trois mille, trois mille cinq cents), à la tête de ses six domestiques, l'un portant un fusil, l'autre une outre avec de l'eau, l'autre la cuisine et l'office, l'autre le déjeuner du cheval, etc., sans compter les gens des bœufs (i).

Le 8 novembre, il écrit à son autre frère, M. Porphyre Jacquemont :

Prends la carte, et suis-moi.

Monté sur un cheval blanc (je suis prédestiné aux chevaux blancs !), pistolets en bon ordre dans les fontes, etc., j'ouvrirai la marche, immédiatement suivi de deux pauvres diables qui me coûteront ensemble vingt-quatre ou trente francs par mois, et dont l'un, appelé suisse, est proprement le palefrenier, et l'autre, gassyara, ou coupeur d'herbe, est chargé de la table de ma haridelle. L'un et l'autre auront un de mes fusils chargés à balle ou à plomb, suivant les occurrences. Quand je galoperai, ils courront, c'est l'usage.

Diversement groupés autour d'un char grossier, fait de bambous et attelé de deux bœufs, sur lequel s'avancera lentement mon bagage, se promèneront le grand maître de ma garde-robe, sirdar bierah, un ketmadgar ou serviteur à table et (par un cumul ingénieux) cuisinier en même temps, un mochaltchi ou laveur d'assiettes [nota bene que j'ai deux assiettes), et un beetcheti ou porteur d'eau.

(i) Correspondance de Victor Jacquemont avec sa famille et plusieurs de ses amis pendant son voyage dans l'Inde, lova. I, pag. ii3.

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Outre le bouvier du char, un autre poussera jusqu'à Bénarès un bœuf de charge, portant la plus petite tente de l'Inde.

Je ferai six, sept, huit lieues par jour; vivant de riz accommodé à la façon des natifs, de poulet, de lait, et buvant de l'eau mêlée d'eau-dc-vie de France tant que j'en aurai ; jamais de pain. Je coucherai sous ma tente, ou sur un cadre léger tendu de toile.

En trente-cinq à quarante jours, je serai à Bénarès ; il y a deux cents lieues d'ici passant par Burdwan, Rogonatpore et Sasseram.

A Bénarès, je me referai, moi et mes gens, chez quelque juge ou receveur général, et louerai des chameaux pour aller à Delhi par la rive droite de la Jumna... De Delhi au pied des montagnes, passant par une partie du territoire des Sykes, je continuerai avec les chameaux ; puis dans les montagnes avec des mulets et des bœufs ; puis enfin, les derniers jours, à dos d'homme (i).

Je ne sais si M. Chevrillon a eu occasion de voir dans l'Inde des bœufs, des mulets et des chameaux ; en tout cas, il n'a pas eu à s'en servir, ayant voyagé tout le temps en chemin de fer, allant de Calcutta à Bombay aussi commodément qu'il serait allé de Calais à Marseille. Il écrit en sortant de Calcutta :

Vingt-quatre heures de chemin de fer suffisent pour atteindre Darjeeling et la grande chaîne de l'Himalaya. On s'embarque à la gare du Bengale-Nord. Cela est vaste comme King's-Cross ou notre gare d'Orléans. Dans le grand terminus vitré, les trains formés attendent, et un peuple indien d'employés de toute espèce, inspecteurs, contrôleurs, gardes, porteurs, allumeurs de gaz, vendeurs

(i) Tom. I, pag. 121.

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