‹ Études et portraitsChapitre 3 sur 15 · II · texte numérisé non relu

II

Composé avec beaucoup de soin , le volume de M. Félix Reyssié renferme pourtant quelques petites erreurs. Qui peut se flatter de n'en pas commettre? Il dit à la page 172 : « M™^ de Lamartine conserve quelque temps son fils auprès d'elle à Milly; mais (J//a- Cent-Jours, le jeune homme veut servir son roi. En juillet, nous le trouvons garde du corps en garnison à

(i) Correspondance de Lamartine, tom. II, pag. 211.

(2) Ibid., tom. II, pag. 25g.

(3) Ibid., tom. II, pag. 278.

Beauvais. » Ce n'est pas aux Gcnt-Jours, en i8i5, c'est à la première Restauration, au mois de juillet 1814, que Lamartine entra dans les gardes du corps, où il servit dans la compagnie de Noailles.

Au mois d'avril 18 19, Lamartine tomba gravement malade et composa Le Chrétien mourant :

Compagnons de l'exil, quoi! vous pleurez ma mort; Vous pleurez, et déjà, dans la coupe sacre'e. J'ai bu l'oubli des maux, et mon âme enivrée Entre au céleste port.

a Aussitôt qu'il va mieux, on lui ordonne la campagne, le repos d'esprit. M. de Montmorency oflVe une \ petite maison près de Sceaux... » (1). Lamartine dit, en elTet, dans une lettre en date du 2b avril : « On m'accable ici de soins et de bonte's, on me tourmente pour me faire accepter une petite maison près de Sceaux, que M. de Montmorency m'oflYe pour me rétablir, passer mon été et travailler « (2). M. Félix Reyssie glisse peut-être trop légèrement sur cet épisode. J'imagine pourtant que le lecteur n'eût pas été fâché d'apprendre que cette « petite maison près de Sceaux )> n'était rien moins que la maison où Chateaubriand avait écrit les Martyrs, V Itinéraire et les premiers livres de ses Mémoires^ la l'allce-aux-Loups. Chateaubriand l'avait achetée en 1807 et comptait y finir ses jours. En i8i6,à la suite de la publication de la Monarchie selon la Charte, il fut rayé de la liste des

(i) Félix Reyssié, pag. 284.

(2) Correspondance .. tom. II, pag. 336.

LA JKUNliSsE DE LAMARTINE Hd

ministres d'État, et la pension attachée à cette place lui fut retirc'e. Le grand écrivain se trouva du jour au lendemain sans ressources réduit à vendre ses livres à la criée, à la salle Sylvestre, et à faire le sacrifice de sa maison de campagne : « Ma Vallce-aiix-Loups fut vendue comme on vend les meubles des pauvres, sur la place du Châtelet. Je souffrais beaucoup de cette vente ; je m'étais attaché à mes arbres, plantés et grandis, pour ainsi dire, dans mes souvenirs. La mise à prix était de cinquante mille francs; elle fut couverte par >L le vicomte de Montmorency, qui seul osa mettre une surenchère décent francs; la. Vallée lui resta «(i).

Un jour viendra où Lamartine connaîtra, lui aussi, ces tristesses, où il essaiera de mettre ses biens en loterie, où Milly sera vendu aux enchères comme cette Valldc-aiix-Loiips dont il dit quelque part : « L'affection de M. de Montmorency pour moi m'y valait l'accueil le plus distingué. Je jouissais de fouler ces gazons semés autrefois par un grand homme et possédés aujourd'hui par le plus vertueux des hommes. Ces deux grandeurs m'éblouissaient : j'admirais l'une, je respectais et je chérissais l'autre « (2).

Je regrette que M. Félix Reyssié n'ait pas rappelé ces souvenirs, et qu'il soit passé à côté de Cliateaubriand, comme tout à l'heure à côté de Joseph de Maistre, sans s'y arrêter.

Puisque je viens de parler de Mathieu de Montmorency — qui était, en ces années 1817, 181 8 et 1819, le

(i) Mémoires d" outre-tombe , tom. VII, pag. 227. (p.j Souvenirs et portraits, tom. I, pag. 334.

vicomte de Montmoi'ency (i), comme a soin de le dire Chateaubriand, et non le duc de Montmorency^covnuMi le dit à tort M. Reyssié, — c'est par lui que je veux finir.

M. Félix Reyssié me paraît incliner un peu trop dans son livre à faire de Lamartine, en ces années de la Restauration, sinon un libre-penseur, du moins un spiritualiste,plus près de Platon que de Jésus-Christ. Je ne crois pas que cela soit exact, et j'en trouve la preuve dans la correspondance même du poète.

Le 24 mars 1826, jour du vendredi saint, malgré les fatigues d'un grave étourdisscment qui l'avait frappé dans la rue du Bac, la semaine précédente, Mathieu de Montmorency voulut aller prier au tombeau dressé dans sa paroisse. Il vint à Saint-Thomas d'Aquin dans l'après-midi; mais à peine s'était-il agenouillé \ pour adorer la croix qu'il perdit connaissance : il chancela, on accourut près de lui, il n'était plus (2).

Lamartine était alors à Florence. C'est de là qu'il écrivait à sa mère, le 6 avril :

«... La mort angélique de ce brave et saint duc de Montmorency me fait un réel chagrin. C'était un homme unique, accompli et non remplaçable pour tout ce qui l'a connu. Outre cela, c'est une perte de cœur pour moi. On me mande de Paris que les dernières lignes qu'il ait tracées de sa main étaient une

(i) C'est seulement au mois de novembre 1822, à son retour du congrès de Vérone, que Mathieu de Montmorency fut créé duc par le roi Louis XVIII, en récompense du traité qu'il avait signé avec les trois puissances continentales, l'Autriche, la Russie et la Prusse.

(2) GeolVroy de Grandmaison, La Congrégation, pag. 295.

lettre commence'e pour moi. Je l'aimais beaucoup, et il m'aimait sincèrement aussi. Tout s'en va successivement ainsi, bon et mauvais; tout nous montre le chemin, et le monde se renouvelle. Heureux ceux qui suivent les traces des Montmorency, dans ce monde, et surtout dans l'autre. J'espère être du nombre, car je fais mes Pâques demain. Je sais que c'est une bonne nouvelle à vous donner » (i).

Quel meilleur épilogue pourrait-on donner au livre de M.Félix Reyssié, que cette lettre du 6 avril 1826?

14 avril 1892.

(0 Correspondance, tom. III, pag. 098.

Rendant compte, le 2 octobre 1887, du livre de M. Charles Alexandre sur Madame de Lamartine, Armand de Pontmartin exprimait le vœu que l'on « replaçât sous leur jour, non seulement les chefsd'œuvre de Lamartine, mais les e'pisodes de sa noble vie, l'atmosphère de pureté, de tendresse, de piété, de vertu, où il est né, où il a grandi et dont il garda toujours le mystérieux parfum; sa mère si incomparable que, pour louer le fils, il suffit de rappeler qu'il fut digne de sa mère; les belles amitiés qui lui furent fidèles dans Vadversité^ et qui auraient été moins viuaces si elles avaient rencontré che:{ l'homme qui les inspirait la séchei-esse du cœur » (2). — Après avoir, dans sa Préface, rappelé ce passage, M. de Chambo-

[i) Lamartine inconmi, Sotes, Lextres ei Documents inédits, Souvenirs de famille, par le baron de CHAMnoRANT de Pek.ssat, un volume in-8, Pion, Nourrit et O', éditeurs.

(2) Souvenirs d'un vieux critique, par Armand de Pontmartin. Neu vième série, pag. 259.

■go LA VIlilILLESSE DE LAMARTINE

rant ajoute : « En lisant ces dernières lignes, il m'a

semble qu'un appel direct m'était adressé Parmi

les amitiés qui sont restées fidèles à Lamartine à travers toutes les adversités, jusqu'à la mort même, je ne crains pas de l'affirmer, il n'y en a pas eu de plus

vivace que celle de mon père Mon père, hélas!

n'est plus. Il ne peut apporter lui-même son témoignage. Je viens le faire à sa place. Et j'apporte le mien avec le sien ; car, moi aussi, pendant vingt ans, j'ai été l'objet des constantes bontés de Lamartine. Il me faudrait une véritable sécheresse de cœur pour ne pas me souvenir; et je me souviens. »

Pourquoi faut-il qu'Armand de Pontmartin n'ait pas assez vécu pour pouvoir parler lui-même du volume en tête duquel son nom est si honorablement inscrit? A son défaut, j'essaierai du moins de dire de quels éléments il se compose, l'intérêt des pièces inédites qu'il renferme, la chaleur de cœur, l'enthousiasme communicatif, qui, de la première à la dernière page, animent ce généreux livre.

M. de Chamborant n'a point écrit une Biographie de Lamartine. Il n'a point fait sur lui une de ces études vagues, banales, vides de faits, auxquelles on donne pour titre : X, sa Vie et ses Œui^res, ou bien : ^, sa Vie et son Temps. La vérité est qu'il n'a point pris la plume ^o\iv faire un lipre, mais pour produire un témoignage. Aussi ne parle-t-il que des vingt-cinq dernières années du poète, parce que ce sont les seules qu'il ait connues; il ne relate que les circonstances auxquelles son père ou lui ont été directement mêlés;

LA VIEILLESSE DE LAMARTINE ç) I

il ne produit que des pièces originales, ine'dites, de nature à e'clairer toute une portion importante de la ,'ie de Lamartine, la portion la moins comprise ou /a plus ignorée. « En outre de mes souvenirs personnels, écrit-il, et de ceux de mon père, si souvent reproduits devant moi, j'avais en ma possession des notes, des documents de valeur et toute une correspondance inédite qui remonte à 1842, et qui s'est continuée depuis, à intervalles inégaux. Si bien des lettres ont été perdues ou égarées, ce qui n'est pas douteux, beaucoup ont été sauvées, et des plus importantes sans nul doute. Au moment des crises officielles elles s'accentuent, se multiplient. Au sujet des dettes,

le dossier moral est complet Mais une question

grave se posait devant moi. En présence de l'intipiité des confidences reçues et de la délicatesse du sujet, ne fallait-il pas choisir avec soin les pensées secrètes que j'allais divulguer? Après avoir interrogé mon cœur et ma raison, je ne l'ai pas cru. Au contraire, je n'ai pas retranché une ligne pouvant donner une indication utile ou offrir quelque intérêt. La franchise la plus complète, une franchise ne dissimulant rien, m'a paru asseoir toute mon argumentation sur une force d'autant plus grande qu'au milieu des épanchements les plus intimes, des plaintes les plus désespérées, il n'y a pas un mot qui choque, pas une pensée qui ne reste imprégnée des parfums les plus exquis de l'honneur et de la foi « (i).

(i) Préface, pag. vt.

92 LA VIElLLliSSfc; iJli: LAMARTINt:

A côte des lettres de Lamartine, M. de Chamborant a été amené à citer quelques lettres de M'"^ de Lamartine, lettres absolument inédites aussi, toutes très belles et dignes du nom illustre dont elles sont signées. En outre, tout en restant dans la discrétion qui lui était ici imposée, il a cité également, à leur heure, plusieurs lettres écrites à son père ou à lui par la nièce bien-aimée, devenue la fiUeadoptive du grand homme, par M"^^ la chanoinesse Valentine de Cessia, comtesse de Lamartine, qui a été, pendant tant d'années, selon la propre expression de son oncle, « rame et raiiq-e » de sa maison.

Ce sont donc des Souvenirs intimes, de véritables Mémoires que nous donne aujourd'hui M. de Chamborant, Mémoires d'autant plus précieux que l'auteur les a écrits en s'effaçant, en s'oubliant lui-même, pour ne laisser parler que les faits et les documents, non pour se faire valoir et se mettre en scène, mais pour mieux faire connaître un homme illustre, pour accomplir un acte qui ne se présentait pas seulement à son cœur comme un besoin de respectueuse affection, mais qui s'imposait à sa conscience comme un devoir de stricte justice et d'absolue sincérité.

Lamartine n'est pas seulement le plus grand poète du xix'^ siècle; son caractère était à la hauteur de son génie. L'âme, le cœur, le caractère, étaient choses qu'il

mettait à plus haut prix que le talent, le succès et la gloire. J'en trouve la preuve dans une lettre de i83o, qui ne figure ni dans le livre de M. de Chamborant, ni dans la Correspoudance pubWéQ par M'^'^ Valentine de Lamartine (i), et que je crois, pour cette raison, devoir insérer ici. Je l'emprunte au Correspondant du 9 avril i83o. Lamartine avait pris sc'ance à l'Académie française le i'^'" avril; son discours de réception, admirable de tous points, avait eu l'honneur d'être attaqué par le Constitutionnel, qui écrivait dans son numéro du 4 avril :

M. de Lamartine, dit ce matin un journal, est nommé ministre plénipotentiaire auprès du nouveau souverain de la Grèce. Sa nomination était certainement faite avant qu'il eût prononcé le discours dont nous avons rendu compte dans notre numéro d'hier. Ainsi l'on voit que, quand une fausse doctrine n'est pas une cause d'avancement, elle en est quelquefois la conséquence. Le public, habitué à lier les effets aux causes, verra probablement plus de politique que de vérité dans le discours du nouvel académicien. M. de Polignac enverrait-il M. de Lamartine dans ]a terre classique pour y naturaliser le romantisme?

A ces insinuations, Lamartine répondit par la lettre suivante :

Paris, le 5 avril i83o.

Monsieur,

Permettez-moi, non comme écrivain, mais comme homme, de protester contre un article inséré dans le

(i) Correspondance complète de Lamartine, six volumes in-8> Hachette et Ci", éditeurs

Constkutionnel d'hier. Cet article suppose que l'indépendance de mes opinions politiques et morales aurait ctc ou aurait pu être influencée par une nomination au poste de ministre en Grèce : il y a une double erreur dans cette assertion. Premièrement, je ne suis point nommé ministre en Grèce ; secondement, lors même que j'aurais été ou que je devrais être un jour honoré d'une semblable mission, une considération de convenance ou d'intérêt personnel n'aurait jamais pu et ne pourrait jamais m'engager à changer ou seulement à modifier l'expression consciencieuse de mes opinions ou de mes sentiments. Mes opinions ne sont pas de circonstance ; je ne les ai jamais mises à aucun prix ; s'il en était autrement, je les mépriserais moi-même, et je laisserais aux autres le droit de les mépriser.

Quoique, dans un article précédent de votre journal, à l'occasion de mon discours à l'Académie, on m'ait attribué des pensées et des paroles diamétralement opposées à mes paroles et à ma pensée, je n'ai point relevé cette injustice ; les opinions, les doctrines, le talent surtout, plus ou moins bien interprétés, appartiennent à la discussion et à la critique; mais je réclame aujourd'hui, avec l'énergie de la vérité, contre une insinuation qui offense plus que le talent^ le caractère : le caractère d'un homme n'appartient qu'à lui tant qu'il n'a donné, par aucune bassesse, le droit de le suspecter ou de l'avilir; c'est un droit que j'espère ne donner jamais à personne.

J'attends de votre loyauté que vous vouliez bien insérer ma lettre dans votre prochain numéro.

Agréez, Monsieur, etc.

Alphonse de Lamartine.

Le caractère de Lamartine ne se montra jamais plus grand que dans les vingt dernières années de sa vie, dans ces années où, écrase par la ruine, il consumait

son génie en un labeur acharné, prodigieux, inouï, pour pouvoir payer jusqu'au dernier sou une dette e'norme, pour sauver au moins le toit où sa mère était morte.

D'honnêtes gens, de bons bourgeois, tranquillement assis au coin de leur feu, ont trouvé que cela prêtait à rire, et que le pauvre grand poète, quêtant des souscriptions au Cours familier de littérature, ressemblait au Bélisaire des pendules du premier empire. Dieu sait quelles aimables et spirituelles plaisanteries ils ont faites sur les chenets de mes pères! Ils oubliaient,^ ces braves gens, que cette misère, à leurs yeux si plaisante, avait sa source dans une générosité sans bornes,, une générosité de grand poète et de grand seigneur. Ils ne comprenaient pas ce qu'il y avait de noble et de touchant dans l'âpre et incessant labeur de ce vieillard, qui ne tenait tant à sauver ses châteaux, et Saint- Point, et Monceau, et Milly — Milly ou la terre natale ! — que parce que ces terres et ces maisons c'était pour lui le souvenir et l'âme de son père, l'ombre toujours vivante de sa mère ! Ils ne savaient pas — et si on le leur eût dit, ils ne l'auraient pas cru — ils ne savaient pas, ces gens rangés, que l'empereur avait fait offrir à Lamartine un don de deux millions et que Lamartine, malgré sa détresse, avait refusé, ne voulant rien devoir qu'au travail et à l'honneur. Pour moi, mon choix est fait : entre Lamartine laissant glisser l'or de ses mains toujours ouvertes et mourant endetté, et Victor Hugo, hommes d'affaires consommé, savant dans l'art de rédiger un contrat ou de faire

fructifier des capitaux, et laissant à sa mort une fortune de sept millions, tout juste la fortune du père Grandet, je n'hésite point, et je n'ai pas besoin de dire à qui vont mes préférences.

M. de Chamborant a précisément un chapitre intitulé : les Dettes. C'est un des plus intéressants du volume. J'adresserai pourtant un reproche à l'auteur : il est trop sobre de détails sur les causes de la ruine du poète. Ces causes, très nombreuses, sont toutes à son honneur.

Dès l'époque de la Restauration, au temps où il était chargé d'affaires à Florence, il commença de s'endetter, comme l'avait fait Chateaubriand pendant son ambassade à Londres, Les deux poètes estimaient qu'il était de leur devoir de représenter i^qyalement le roi de France. « A Florence, dit M. Charles Alexandre dans son livre sur Madame de Lama?'ti>ie, sa femme et lui accueillaient par centaines les voyageurs français et anglais^ leur villa était leur caravansérail sur cette route du monde. Le 22 mars 1S28, il écrivait à M.deVirieu : «Je suis toujours traité en Benjamin par « ma charmante cour; mais je suis accablé de voya- « geurs qui me mangent. » Son traitement de chargé d'affaires, sa fortune, agrandie par l'héritage de l'abbé de Lamartine, n'y suffisaient pas. li se chargeait de

dettes généreuses pour l'hospitalité avec la complicité de sa femme » (i).

Il avait hérité de propriétés importantes; mais chaque succession nouvelle était pour lui un nouveau piège que la fortune lui tendait et auquel il se laissait prendre. Il lui fallait faire des emprunts pour payer la part de ses cohéritiers; il lui fallut en faire encore pour payer les dots de ses sœurs à l'époque de leur mariage.

Ces terres, d'ailleurs, le poète ne savait pas résister au désir de les arrondir, et pour cela besoin était de recourir à de nouveaux emprunts. « La terre m'a tué, dira-t-il plus tard, il est juste qu'elle m'ensevelisse » (2).

Dans les mauvaises années, quand il voyait ses vignerons dans la gêne, il achetait leur vin; seulement il le leur payait très cher, et il le revendait à perte.

En 1848, pour venir en aide au commerce aux abois, pour répondre aux demandes de secours qui affluaient chez lui de toutes parts, il sema l'or à pleines mains.

La charité lui était aussi naturelle que la poésie. Il faisait de magnifiques aumônes aussi facilement qu'il faisait des vers. Au temps de sa prospérité, au poète Barthélémy, qui lui avait reproché dans sa Némésis, de « mêler Ezéchicl avec l'arithmétique » et de battre

(i) Charles Alexandre, pag. 60.

(2) Lettre du 21 septembre i852 à M. le baron de Chamborant.

98 LA \li:il.LI>M-; DK LAMAKIINK

monnaie avec sa muse, il avait fait cette fière réponse :

L'or pur que, sous mes pas, semait sa main prospère N'a point payé la vigne ou le champ du potier; Il n'a point engraissé les sillons de mon père, Ni les coffres jaloux d'un avide héritier. Elle sait où du ciel ce divin denier tombe. Tu peux, sans le ternir, me reprocher cet or; D'autres bouches un jour te diront sur ma tombe Où fut enfoui mon trésor.

Ce qu'il disait en i83i, au temps de ses prospérités, il aurait pu le dire toute sa vie : même aux jours de sa ruine, au plus fort de sa détresse, il ne cessera pas de donner.

Voilà les causes, les seules causes de la ruine de Lamartine. Sa femme disait donc vrai lorsqu'elle écrivait en i855 :

« Il faut payer ses qualités : l'optimisme, l'idéal, le génie, sont de grands dons entraînant de grandes peines. La réalité disparaît sous les grandes perspectives idéales, et, lorsque la vraie situation se révèle, c'est un éclair qui précède à peine la foudre.

« Le génie comporte un laisser-aller, mais en même temps une charité, une générosité sans bornes qui sera, je l'espère, reçue en balance par Dieu et même par les hommes qui le connaissent et qui l'aiment. »

Elle disait dans une autre lettre, en i858 : « Nous sommes dans une crise cruelle; il en souffre bien affreusement... Je suis un peu soutenue par la certitude que la trop grande générosité et l'abnégation de

sa personne en 48 et en bien d'autres années et dans bien d'autres circonstances, ont causé, en grande partie, la douloureuse, la navrante position où nous sommes. Personne n'en est aussi humiliée que moi^ ni aussi fière de sa glorieuse conduite en 48, et de sa générosité à secourir sans compter toutes les infortunes qui se sont adressées à lui...

« Je n'ai contribué en rien aux embarras financiers^ mais j'en connais les sources, et, sauf l'imprudence des terres, elles sont de celles que Dieu admet en atténuation de tous les torts. La charité couvre unemultitude de péchés, dit l'Evangile, et j'aime cette parole. »

Elle disait encore, en cette même année i858, dans une lettre à M. de Ghamborant :

« Je répète bien : Que la volonté de Dieu soit faite? Mais est-ce bien sa volonté , de laisser périr unhomme à qui on ne peut reprocher un VICE commecause de ruine? Je défie d'en trouver un seul : prodigalité de générosité! Oui ! mais pas pour lui-même^ pas pour une satisfaction personnelle, pas pour utB.

ncE.

« Mais je vous dis ce que vous savez déjà « (1).

Qui ne s'associerait aux sentiments et au langage de M. de Ghamborant, lorsqu'aprcs avoir reproduit ces lignes il ajoute : « Après avoir entendu l'accent d'ui> témoignage aussi véridique et aussi sacré, quel e^t celui qui conservera encore des doutes injurieux pouL'

(i) Lamartine iticonnii, pag. iS3.

lOO l.A VIEILLESSE DE LAMARTINE

le souvenir d'un de nos plus grands hommes? La cause du cœur, qui est ici celle du bon sens, n'est-elle pas gagnée auprès de tous les honnêtes gens? Touchés par les accents déchirants d'une femme qui a été l'ange sans tache du mariage, tous, quelle que soit leur tendance politique, ne voudront-ils pas monter enfin dans les régions sereines de la bonne foi et de rîmpartialité ? Et de là, s'ils contemplent Lamartine au milieu du dédale de ses affaires, ils y trouveront le malheur, jamais le mal; l'illusion généreuse, jamais le vice ; la grandeur et la dignité toujours; une auréole de plus : la souffrance soumise à Dieu. »

Le spectacle de Lamartine aux prises avec la ruine en rappelle un autre, qui présente des caractères presque identiques, celui de Walter Scott, Comme le chantre de Jocelyu^ l'auteur de Wai'e?^ley avaheu, lui aussi, ce que M'"^ de Lamartine appelle « l'imprudence des terres ». Il avait rêvé une grande propriété, un château qu'il bâtirait comme « un roman de pierre et de mortier », et il avait réalisé son rêve. Abbotsford lui avait coûté, en acquisitions de terrains, améliorations, constructions, plus de quinze cent mille francs. Il y recevait royalement ses hôtes, en même temps que sa main répandait autour de lui, sans compter, les bienfaits et les aumônes. Pour subvenir à ces dépenses, il s'était associé secrètement avec un

LA VIEILLESSK DE LAMARTINE lOI

imprimeur-éditeur, James Ballantyne, et s'était ensuite engagé dans les affaires d'un autre éditeur, Constable. La faillite de Constable, à la fin de 1825, amena celle de la maison Ballantyne et C'^ en janvier 1 826, et Walter Scott se trouva débiteur de 1 1 7 mille livres (2.925.000 francs). Cette somme, une souscription publique l'eiJt aisément couverte; le pays tout entier eiàt répondu à l'appel des amis du grand romancier. Il ne voulut pas recourir à ce moyen; il ne demanda à ses créanciers que du temps, bien résolu à ne devoir sa libération qu'à son travail. En quatre ans, il écrivit plus de trente volumes, Romans, Histoires, Œuvres diverses, et réalisa pour ses créanciers 70.000 livres sterling (1.750.000 francs). La propriété littéraire de ses oeuvres représentait bien au delà du restant de la dette. Il était libéré, mais ce labeur surhumain l'avait tué. Frappé deux fois d'apoplexie (février i83o, avril i83i), il mourut à Abbotsford le 21 septembre i832.

11 faut le dire à l'honneur de l'Angleterre : il n'y avait eu qu'une voix dans les trois royaumes pour applaudir aux efforts du poète ruiné, pour admirer la noblesse de sa résolution. Sa ruine et ses souffrances n'avaient rencontré qu'une universelle et pieuse sym.pathie. Nous savons, hélas! qu'en France il n'en fut pas de même pour Lamartine. L'injustice, la moquerie, la calomnie même répondirent trop souvent à ses l courageux, à ses héroïques efforts. La postérité sera plus équitable. Nul doute qu'elle ne réunisse dans un même sentiment d'admiration la vieillesse de Walter

102 LA VIlilLLIiSSE DE LAMARTINE

Scott et celle de Lamartine. Ce sera l'honneur de M. de Chamborant d'avoir préparé son arrêt, d'avoir réuni, en si grand nombre, les pièces justificatives de son jugement. Les lettres qu'il a publiées, et dont plusieurs sont vraiment admirables, méritent d'être lues en entier. J'en donnerai ici quelques fragments.

Lamartine écrit le 27 juin i852 :

« J'ai beaucoup d'ennuis nouveaux pour déficit de trésor et énormités à payer. Cela se commence cependant. Je vends tout ce que je peux en meubles, livres €t bijoux. Je sauve les choses animées par les inanimées, mais Je range les maisons et les arbres au nombre des choses animées... »

Du 24 juillet :

« J'ai écrit un volume de quatre cents pages depuis mon arrivée ici (à Saint-Point, où il était depuis le i'^'' juillet) et un de mes moins mauvais volumes. Je vais en écrire un autre, et ainsi de suite.

« Je suis comme Cicéron, qui écrivait, dit-il, plus que ses deux secrétaires ne pouvaient copier.

« Hélas ! les hommes ne se ressemblent pas, mais les temps se ressemblent. Les Antoine et les Lépide, les LucuUus sont éternels, les Cicéron ne le sont pas.

« Je suis seul et je n'attends personne. Le soleil et l'ombre me suffisent. »

Il écrit de Monceau, le 22 novembre :

« Mon cher ami, accusez l'infortune et l'excès de labeur, si je ne vous ai pas répondu selon notre cœur, plus vite et plus à loisir. Je dispute les minutes aux

LA VIEILLESSE DE LAMARTINE I o3

pendules, les heures à la nuit, les matinées et les soirées aux jours, hélas ! et je ne triomphe pas des difficultés. Elles me submergent plus que jamais. J'ai franchi Tannée, c'est beaucoup, mais voilà tout. L'autre se présente plus sinistre. Monceau et Mâcon sont affichés, bientôt peut-être Milly ou Saint-Point. Enfin n'en parlons plus »

Un an après, le 9 novembre i853, c'est encore de Monceau qu'il écrit au baron de Chamborant :

c( Mon cher ami, je pars pour Paris du 25 novembre au i*"" décembre, bien heureux de vous retrouver, car vous êtes maintenant \tspes altéra Romœ. La mort enlève les hommes, les feuilles et les amitiés. Vous sere\pour moi la sève d'automne. Votre lettre me console; peu importe à un homme qui, comme vous, n'a ni dettes ni embarras, plus ou moins de billets dans son portefeuille. Tout ce qui a une retraite rurale, inviolable aux huissiers, où il peut dormir dans le lit de son père et manger les pommes de terre de son jardin, est heureux. Regardez plus bas ! et même regardez-moi et remerciez Dieu.

« J'ai moi-même, grâce à la Providence et à un travail d'araignée qui refait sa toile autant de fois qu'on la lui brise, un bien-être de sécurité momentanée. J'en jouis en fermant les yeux pour ne pas voir plus loin que l'année. C'est une intermittence à la fièvre... »

Si d'aventure un léger temps d'arrêt se produit au milieu de ses angoisses d'affaires, il n'interrompt pas pour cela son travail. « Les récoltes ont été pitoyables, dit-il, le 21 novembre i855, mais l'année i856 est

assurée. On travaillera d'ici en 1857. » Cette volonté persistante de travail est la pensée dominante de Lamartine à travers toute la crise de ses derniers jours. On a travaillé^ en effet, en i856, et le 2 décembre, il peut écrire ù son ami : « J'ai eu, et j'ai encore, une sévère et interminable rechute de rhumatisme. Pendant ce temps-là j'ai écrit 800 pages et payé 25o,ooo francs. Jugez si je suis à mon aise. «

Maintenant d'ailleurs toutes les années se ressembleront. Sa nièce écrit le 3i octobre iSSy :

« Mon oncle travaille énormément. Il vient, en trente jours, de faire 5oo pages de la Vie d'Alexandre le Gî^and. Avec cela, il parle à soixante paysans par jour, fait ses comptes de vin, visite ses vignes et n'a pas une minute à lui et à nous; il faut le prendre au

vol II est, comme toujours, bon et divin; il est

impossible de vivre avec lui et de ne pas l'adorer; aussi c'est ce que je fais avec bonheur... »

A.U commencement de i856, il fonda le Cours fajnilier de littérature^ revue miensuelle, purement littéraire , dont il devait être l'unique rédacteur. En annonçant cette nouvelle à M. de Chamborant, il lui écrivait le 5 février :

« Mon cher ami, les adversités nous accrochent et nous retardent. Trois catastrophes financières viennent de m'écraser à la fois. Je lutte comme il faut

lutter : vainqueur ou vaincu En attendant, vous

verrez dans le programme ci-joint le parti que je

prends Ma femme et Valentine iraient bien sans

ces, adversités qui retentissent dans leurs cœurs, Moi,

je ne dors plus et je travaille plus la nuit que le jour. Je rapporte seize cents pages de travaux, et je commence celui-ci. Il faut que ce germe vive ou meuj^e! Adieu. » Se représente-t-on bien l'énormité de ce labeur? En quelques anne'es Lamartine écrit le Nouveau Voyage en Orient^ les Nouvelles Confidences, Geneviève^ le Tailleur de Saint-Point^ Antoniella, Fior d'Ali-^ia, l'Histoire de la Restauration^ l'Histoire des Constituants, l'Histoire de la Turquie, l'Histoire de la Russie^ le Manuscrit de 771a 77iere, ses Mémoires de l'jgo à i8i5 , ses Mé7noires politiques ; il donne une édition de ses Œuvres accompagnées de Coinme7itaires^ il rédige à lui seul des journaux, des recueils politiques et littéraires, le Conseiller du peuple^ le Civilisateur, le Cours fa}7iilier de littérature : en tout, plus de soixante volumes. L'Histoire littéraire n'offre pas un autre exemple d'une pareille dépense de travail, d'une telle force de production, et cela quand l'heure du repos semble avoir sonné, quand la vieillesse est venue. Jamais ne fut mieux justifié le mot de Gœthe : « Génie et fécondité sont choses très voisines. » Parmi ces œuvres, quelques-unes, je le sais, VHistoi7~e de la Turquie, par exemple, et y Histoire de la Russie^ ne sont guère que des compilations; dans le Coui's familier de littérature, h\^n des pages témoignent de la hâte excessive avec laquelle elles ont été écrites. Mais, en revanche, dans ces soixante volumes, combien méritent devivre ! Est-ce que Geneviève et le Tailleur de Saint Point ne sont pas des chefs-d'œuvre? Est-ce que VHistoire de la

loG i.A vii:ii,i.i';ssE dk Lamartine

Rcstauralion ne renferme pas des parties excellentes et un récit des Cent-Jours qui est superbe ? Et dans le Cours de littérature lui-même, est-ce qu'on ne rencontre pas à chaque instant des pages admirables?

Ce qui apparaît surtout dans ces pages, ce qui respire dans toutes les lettres publiées par M. de Chamborant, c'est le sentiment chrétien dont était pénétré Lamartine. Lui qui avait dit, aux jours de jeunesse et de triomphe, en pleine poésie :

O Dieu de mon berceau, sois le Dieu de ma tombe !

s'écriait, dans ses Œuvres complètes, en pleine douleur et en pleine vieillesse :

« Lechristianisme aétéla vieintellectuelle dumonde depuis dix-huit centsanset l'hommen'a pas découvert jusqu'ici une vérité morale ou une vertu qui ne fussent contenues en germe dans les paroles évangéliques.

<.'. J'ai été élevé dans son sein. J'ai été formé de sa substance. Il me serait aussi impossible de m'en dépouiller que de me dépouiller de mon individualité. Et si je le pouvais, je ne le voudrais pas, le peu de bien qui est en moi vient de lui et non de moi. »

Ailleurs, dans une de ses plus belles oeuvres, VEntretien sur Job, Lamartine écrit cette ligne, qui doit lui être comptée devant les hommes, comme elle lui aura été comptée devant Dieu : « Je m'humilie, je me repens et j'espère ! «

Le Génie n'est jamais plus grand que quand il

s'humilie devant celui qui distribue tous les dons, qui

abaisse et qui élève!

i8 avril 1892.

M. de Gcnoude, dont le nom est inséparable de celui de Lamartine, a écrit sous ce titre : Histoire (.finie Ame, une autobiographie qui s'arrête malheureusement à l'année 1811 : il avait alors dix-neuf ans. Pour incomplet qu'il soit, ce petit livre n'en est pas moins un document précieux, où revivent, avec un grand charme, l'enfance et la Jeunesse du célèbre publiciste.

Né à Montélimar, dans le Dauphiné, en 1792, il était, à peine âgé de deux ans, conduit à Grenoble, et c'est là que se fera toute son éducation. Les premiers faits dont son imagination ait été frappée, sont l'arrivée à Grenoble, en 1799, du pape Pie VI, et le concours immense de personnes qui se pressaient autour de lui. Il avait gardé aussi, jusqu'en ses dernières années, un vivant souvenir de la foule qui couvrait la place de la prison afin de voir sortir des jeunes gens que l'on allait fusiller pour avoir accompagné des

lOH LA JEUNESSE DE M. DE GENOUDE

émigrés, et qui chantaient, en mourant, le Réveil du peuple.

Il fut mis de bonne iieure au collège de la ville, comme externe, et s'y révéla dès le début, ce qu'il devait être toute sa vie, un travailleur acharné. Sa curiosité était insatiable. Souvent, pendant les récréations, il s'enfermait chez un libraire et lisait tout ce qui lui tombait sous la main. Aux travaux du collège, il ajouta le grec et l'hébreu. Il étudiait cette dernière langue avec un condisciple, du même âge que lui, qui déchiffrait l'hébreu avec une prodigieuse facilité, comme il fera plus tard des hiéroglyphes : cet héroïque déchiffreur s'appelait Champollion (i). En ces premières années, cependant, Genoude n'avait pas la foi. Tout enfant, sous le Directoire, au temps des prêtres constitutionnels, on le conduisait à la messe dans une chambre, au troisième étage. Ses parents lui recommandaient de n'en pas parler. Il allait à la Décade par curiosité, mais il n'attachait aucune idée à tout ce qui se passait autour de lui. Il a peint avec force, en ce style feriae et sobre qui lui était propre, l'état de son âme aux jours, de son enfance :

La foi était en moi comme si elle n'était pas. J'avais appris quelques paroles que je récitais de mémoire : je répétais le Credo et quelques autres prières, mais je ne savais que des mots et ne concevais nullement ce qu'ils signifiaient. .. Je n'ai pas entendu un mot alors qui me donnât une idée des mystères et des preuves de la religion.

(!) Champollion était né à Figeac Mérartement du Lot), en 1792.

Nous étions à l'époque de l'Empire. La philosophie matérialiste du dix-huitième siècle régnait dans le gouvernement et dans les mœurs. Rien ne peut peindre, dit M. de Lamartine, qui cherchait alors la poésie comme je cherchais la religion, l'orgueilleuse stérilité de cette époque.

Les hommes géométriques qui avaient alors la parole, souriaient dédaigneusement quand ils prononçaient les mots: enthousiasme, religion, liberté, poésie. Calcul et force, tout était là pour eux. Ils ne croyaient que ce qui se prouve, ils ne sentaient que ce qui se touche. La religion était morte dans leurs intelligences, morte dans leurs âmes, morte en eux et autour d'eux. Le calcul seul était permis, honoré, protégé, payé. On vivait dans une atmosphère de lâcheté et de servitude, on manquait d'espace et d'air. Je ne me rendais pas compte de cette situation morale de la société, mais je la subissais à mon insu.

J'ai fait, en herborisant , de nombreux voyages à la Grande-Chartreuse. J'admirais ses sapins, son torrent, ses montagnes; mais il n'y avait plus alors le moindre vestige de religion. A la chapelle de Saint-Bruno, pas un signe du culte. Des noms écrits sur toutes les murailles n'indiquaient que la curiosité ou la vanité des voyageurs On se croyait au milieu des ruines du Christianisme, comme à Thèbes ou à Persépolis on est au milieu des ruines de l'idolâtrie. A la croix du Grand-Som, qui apparaissait encore au milieu de ces déserts et dominait tout, jene meprosternais même pas. Perinne ne me donnait cet exemple. Je ne savais pas ce que voulait dire ce signe sacré. J'y inscrivis mon nom comme à la croix de Charousse, au-dessous de Revel, machinalement. L'idée de Dieu ne subsistait au fond de mon âme que par le sentiment d'admiration dont j'ai toujours été pénétré pour lui sur le sommet des montagnes.

Telle était la situation de mon esprit, lorsque j'ouvris

no LA JEUNESSE I)K M. UE GhNOUDE

Voltaire pour la première fois. Je n'avais jamais entendu parler des merveilles opJrces par Jésus-Christ, ou, si j'en avais entendu parler, c'était sans y prêter aucune attention. Les jours d'abstinence observe's par habitude, des chapelets, des prières récite'es sans ferveur, des chants dans une langue qui me paraissait barbare, parce que je goûtais beaucoup le latin de Virgile, des légendes, des histoires de prodiges et de revenants : c'était là, pour moi, toute la religion (i).

Il ne se borna point à ouvrir Voltaire ; il ne le ferma pas qu'il n'eût lu, dans l'arricre-boutique de son ami le libraire, VEssai sur les mœurs, la Correspondancey le Dictionnaire philosophique . Le patriarche de Fexney devint à ce point son auteur favori, qu'il apprit ses vers par cœur.

Après Voltaire, ce fut le tour de Diderot et d'Helvétius. Les arguments de Voltaire en faveur de l'existence de Dieu et de l'immortalité de l'âme ne pouvaient défendre le l3^céen de Grenoble contre les arguments des matérialistes et des athées. Une nuit immense se répandit dans son esprit. Il perdit la foi en Dieu, en sa propre existence. Un vide affreux se fit dans son âme à l'idée du néant. Il était plein de mépris pour la religion, et cherchait à communiquer à ses condisciples ses dédains pour la Bible. En rhétorique, il eut pour professeur un prêtre ; celui-ci s'irritait de ses objections, et lui dit un jour en pleine classe : « Vous faites avec nioi comme Voltaire avec

[ï) Histoire d'une âme, chap. ii. — Voir le tome II des Œuvres de M. de Genoude, publiées par A. Delaforest. Deux volumes in-8. Paris, librairie de Parent-Desbarres, iSm.

le P. Porée ; voulez-vous être, ainsi que lui, un e'tendard d'incre'dulité ? » C'e'tait d'ailleurs un élève des plus brillants, dévorant les historiens, les poètes, lisant de toutes mains.

Au sortir de sa rhétorique, en 1809, il suivit les cours de l'école de droit de Grenoble. Il ne prit du reste aucun goût à cette nouvelle étude. Un livre à la main, livre de poète ou de philosophe, il parcourait sans repos les rives de l'Isère, les vallées du Grésivaudan, les montagnes du Dauphiné. Un jour, il avait emporté l'Emile de Rousseau ; il lut, avec une émotion qui allait croissant de page en page, le passage qui se termine par ces paroles : « Plus je m'efîorce de contempler son essence infinie, moins Je la conçois ; mais elle est, cela me suffit ; moins je la conçois, plus je l'adore. Je m'humilie et lui dis : Être des êtres ! je suis parce que tu es ; c'est m'élever à ma source que de te méditer sans cesse. Le plus digne usage de ma raison est de s'anéantir devant toi ; c'est mon ravissement d'esprit, c'est le charme de ma faiblesse de me sentir accablé de ta grandeur. »

Après cette citation, M. de Genoude ajoute :

Je ne puis rendre l'effet que produisirent sur moi ces belles pages ; mais il me semble encore aujourd'hui, à plus de trente ans de distance, qu'un rayon de lumière entra dans l'obscurité' de mon esprit. Il se fit comme une illumination soudaine en moi. Quelque chose d'intime et de doux venait de se révéler à mon cœur. Je crus en Dieu et en mon âme ; je me jetai à genoux : c'était sur la montagne de la Bastille, dans un champ que je vois encore. Je fus qaigné de larmes; je remerciai Dieu de s'être ainsi mani-

festé pour moi, et je me promis bien de ne plus abandonner cette vérité que je venais si merveilleusement de recouvrer. Je me souviens que les derniers mots de cette instruction restèrent gravés si profondément en moi que, pendant longtemps, ils furent ma prière et que je les répétais sur toutes les montagnes où j'herborisais (i).

Notre étudiant menait alors une vie très singulière. II passait beaucoup de temps dans une solitude absolue, n'ayant aucun des amusements des jeunes gens de son âge, toujours occupé d'études et de méditations. Il avait des amis et des sœurs qu'il aimait beaucoup. Il ne vivait que de ses idées et de ses affections.

11 dévora tout Rousseau. Mais déjà, malgré sa jeunesse, il commençait à juger ceux qu'il lisait. Les fréquentes contradictions du philosophe de Genève le jetèrent dans de grandes perplexités; il sentait bien, d'ailleurs, que le théisme de Rousseau n'a point de sanction. Il arriva enfin au passage si étonnant sur Jésus-Christ. « Je vois encore, dit-il, le lieu où je l'ai lu pour la première fois : c'était dans les bois de Prémol, non loin de Vizille. » Profondément impressionné de cette lecture, il se dit alors que, puisque Rousseau parlait ainsi de Jésus-Carist, malgré les railleries de Voltaire, la religion chrétienne méritait d'être discutée, et il se promit de se livrer avec ardeur à cet examen.

Après avoir écrit : « Si la vie et la mort de Socrate

(i) Chap. III.

LA JEUNESSE DE M. DE GENOUDE ll3

sont d'un sage, la vie et la mort de Jésus sont d'un Dieu. Dirons-nous que l'histoire de l'Evangile est inventée à plaisir? Mon ami, ce n'est pas ainsi qu'on invente, et les faits de Socrate, dont personne ne doute, sont moins attestés que ceux de Jésus-Christ... L'Evangile a des caractères de vérité si grands, si frappants, si parfaitement inimitables, que l'inventeur en serait plus étonnant que le héros» ; — après avoir écrit ces lignes, on sait que Rousseau ajoute : « Avec tout cela, ce même Evangile est plein de choses incroyables, de choses qui répugnent à la raison et qu'il est impossible à tout homme sensé de concevoir ni d'admettre. Que faire au milieu de toutes ces contradictions ? être toujours modeste et circonspect, mon enfant ; respecter en silence ce qu'on ne saurait ni rejeter ni comprendre, et s'humilier devant le grand Être qui seul sait la vérité. Voilà le scepticisme involontaire où je suis resté, mais ce scepticisme ne m'est nullement pénible. »

Si l'Emile de Rousseau s'accommodait sans trop de peine de ce scepticisme, le jeune Genoude ne crut pas possible de s'y tenir. Il prit la résolution de consacrer sa vie à la grande question de savoir ce qu'était Jésus-Christ : homme, envoyé de Dieu, ou Dieu. Rien ne lui paraissait plus important.

C'est à ce moment que, dans une de ses promenades sur les bords de l'Isère, il fit la rencontre d'un vieux prêtre, qui lia conversation avec lui et l'emmena en son presbytère. C'était le curé de Saint-Ferjus. La connaissance fut vite faite. « Le bon curé, dit

M. de Genoudc, me prêta Fe'nelon, Bossuet et la Bible, que je voulais lire pour juger si elle méritait les mépris de Voltaire. Je me rappelle encore les passages des dialogues de Fénelon sur le jansénisme et des Méditations sur VEvangile de Bossuet que nous lûmes à Saint-Ferjus. Je n'ai rien oublié de cette époque de ma vie (i). »

Je sais peu de lectures plus saines, plus fortifiantes que celle des chapitres où l'auteur de Y Histoire d'une âme nous montre comment, à la suite de ses nouvelles études et de ses entretiens avec le pieux et savant curé de Saint-Ferjus, il s'est élevé peu à peu à la pleine connaissance de la vérité philosophique et religieuse. Yy renvoie le lecteur, assuré qu'il y trouvera grand profit et aussi grand agrément : car ces pages, écrites par M. de Genoude vers 1840, au plus fort de ses luttes politiques, sontpleines de charme, de fraîcheur et de paix. On est tout surpris de trouver chez l'ardent et vigoureux polémiste des accents si émus, une si grande tendresse de cœur, des effusions d'âme si pénétrantes et si pures. Il y a dans ces pages une douceur fénelonienne. Et , à côté d'harmonieuses peintures, de touchantes confidences, prennent place d'heureuses descriptions, des coins de paysages du Dauphiné, qui montrent le talent de M. Genoude sous un jour nouveau et que ne faisaient pas soupçonner ses articles, si forts de choses, si puissants de logique, mais si sévères de forme. Réimprimée à

(i) Chap. V.

LA JEUNESSE DE M. DE GENOUDE I l5

part, en un petit volume, précédée d'une biographie de l'auteur, V Histoire d'une âme prendrait place dans les bibliothèques d'élite sur les rayons préférés.

Si Genoude avait trouvé des lumières dans Fénelon et Bossuet, surtout dans le Discours sur Ihistoire universelle et le Traité de la connaissance de Dieu et de soi-même ; s'il avait étudié ensuite avec fruit Platon, Descartes, Malebranche, ce fut la Bible qui acheva de vaincre son esprit et de toucher son cœur. Chaque verset de l'Ecriture était pour lui une révélation. « Sublimité et simplicité, dit-il, sont les deux caractères du style de la Bible, et la sublimité et la simplicité doivent être, en effet, les deux traits de l'Esprit de Dieu, comme la justice et la miséricorde sont les deux traits du caractère divin. La Bible me mettait donc en communication avec Dieu lui-même. Je connaissais, par elle, sa parole et son cœur; aussi, c'est avec le cœur qu'il faut lire l'Ecriture. Si l'univers révèle la grandeur de Dieu , la Bible nous révèJe sa bonté, et sa bonté semble surtout faite pour nous, dans l'état misérable où l'humanité se trouve réduite. Le spectacle de la nature m'avait donné au plus haut degré l'idée de la puissance de Dieu : la religion me révélait sa sagesse; la Bible me manifestait son amour. — Aussi, pour réparer le mal que j'avais pu faire en partageant les dédains de Voltaire et en

f l6 LA JEUNESSE Di: M. DE GENOUDE

les communiquant à mes camarades de collège, je me promis de traduire les Livres saints et de consacrer à ce travail tout le sentiment poétique qui était en moi » (i).

L'esprit et la raison du jeune étudiant cherchaient les preuves du Christianisme ; son cœur se laissa prendre à l'amour de la gloire humaine. La lecture des poètes, d'Homère, de Virgile, du Tasse, le remplissait d'admiration pour le génie de l'homme. Tous les personnages de Vlliade^ dcVEnéide et de la Jcriisaïem vivaient pour lui ; il apprenait les pièces de Racine, de Corneille et de Voltaire; il lisait Milton, il copiait les plus beaux ouvrages littéraires pour les apprécier davantage. Ses jours, ses nuits se passaient dans ce travail. Il avait commencé un poème sur la Coîojnbîade et une tragédie sur la Mort d*Abel. L'Institut avait donné le sujet d'un prix de poésie : Genoude envoya une pièce au concours. Il s'occupait en même temps de traduire d'après la Vulgate le livre àe Job.

On le verra plus tard multiplier pendant trente ans les livres, les articles, toujours sur la brèche, toujours prêt. Nous avons maintenant l'explication de cette production incessante, de tous les jours, je dirais presque de toutes les heures. S'il a pu y suffire, s'il a été le premier publiciste de son temps, c'est que ses premières années, loin de « déshériter Icsdernières », selon le mot de Mirabeau, avaient

(i') Clhap. XI.

amassé pour elles des tre'sors. Il s'c'tait levé dès l'aurore ; il avait rempli ses greniers dès le temps de sa jeunesse.

L'heure était proche cependant où il allait quitter ses montagnes et se diriger, lui aussi, vers Paris. II lisait habituellement le Mercure. Les articles de M. de Fontanes sur M™^ de Staël et sur Chateaubriand, le Jour des Morts, les stances au chantre des Martyrs., lui avaient inspiré une grande confiance dans le grand maître de l'Université. Il lui écrivit pour lui demander une place auprès de lui. La demande était rédigée en prose et en vers. Il reçut deux lettres. M. de Fontanes lui donnait quelque espérance : il prit la résolution de partir pour Paris et disposa tout pour ce voyage.

Après avoir obtenu de son père et de sa mère leur consentement, il ne pensa plus qu'à l'exécuter : « J'avais, dit-il, un parent à quelques lieues de Lyonv je devais m'arrêter quelques jours chez lui. Habitué,, comme je l'étais, par mes herborisations, à faire de grandes courses à pied, je me levai un jour à cinq heures du matin : c'était au mois de mars iSio; je sortis de ma chambre et je descendis l'escalier. Je trouvai ma sœur aînée; elle avait compris la veille ma résolution et m'attendait. Elle m'embrassa tout émue, et voulut me donner ce qu'elle possédait de plus précieux, pour me servir en cas que j'eusse besoin d'argent. — Je n'oublierai jamais son émotion. Je lui dis adieu en pleurant, et me voilà longeant les terrasses du jardin de Grenoble, me dirigeant vers la

Il8 LA JEUNESSE DE M. DE GENOUDE

porte de France, traversant Voreppe, Moirans, Rives, laissant derrière moi ces montagnes, cette vallée où s^était passée mon enfance et où j'avais commencé ma jeunesse. Quand l'horizon se développa devant moi, sans être borné de tous côtés par des rochers, il me sembla que j'entrais dans un autre monde et une vie nouvelle. Je me retournai, je fis mes adieux à nos montagnes... » (i).

Ces montagnes, il ne les oubliera jamais. Toute sa vieil restera l'homme du Dauphiné, enraciné dans ses idées, obstiné dans ses desseins, inébranlablemtent fidèle au double culte de la royauté et de la liberté. Il les confondra dans un même amour, il les défendra l'une et l'autre avec une énergie indomptable, comme le montagnard défend pied à pied le sol sacré de la patrie. Pas un seul jour il ne s'écartera des principes proclamés, à l'aurore de 89, en cette Assemblée de Vizille, tenue près de son berceau...

Mais Genoude n'a encore que dix-huit ans. Suivons-le en ce voyage qui va décider de sa destinée :

Je fus rejoint, dit-il, par un de mes amis à quelque distance de la ville. Il voulut me ramener avec lui. Je persistai.

Combien de fois je me retournai vers Grenoble!!! Que <ie peine j'avais à m'arracher de Taspect de cette belle vallée !

De Bourgoin à Lyon, je pris les voitures publiques, ainsi que de Lyon à Paris. Le souvenir de ce voyage le plus présent encore pour moi, c'est, près de Fontaine-

(i) Chap. xxn.

Meau, l'aspect de toutes ces petites voitures dont les cochers criaient : Paris! Paris! Ce mot était magique. Je croyais que j'allais entrer dans une ville d'or et de marbre; tous les hommes que je devais voir m'apparaissajent comme des géants. Quel fut mon étonnemeni quand on me dit : Voilà Paris, et que je me trouvai dans le faubourg Saint-Marceau ! Je ne pouvais revenir de ma surprise. Je descendis dans un hôtel de la cour du Commerce* je pris là une petite chambre très modeste, et je me hâtai d'aller rue Dauphine, chez un jeune homme avec qui j'avais herborisé dans nos Alpes, et qui depuis quelques années était à Paris. Il me conduisit partout (i).

L*Empire était alors à son apogée. Le jeune voyageur tombait au milieu des fêtes du mariage de Napoléon. Il fut émerveillé, il ne fut pas ébloui. Il se rappelait que, peu de semaines auparavant, un sénatusconsulte avait sanctionné le décret impérial du 17 mai 1809, ordonnant la réunion à l'empire français de Rome et des Etats du Pape. Ce sénatus-consulte disposait que le pape conserverait deux palais, l'un à Paris, l'autre à Rome, et que sa dotation serait de deux millions en biens ruraux (2). Pour être dorée, la chaîne n'était pas moins lourde, et Genoude se disait que Pie VII, avec ses deux palais et ses deux millions, serait moins libre encore que Pie VI, qu'il avait vu, sous le Directoire, prisonnier à Grenoble. Il se rappelait aussi qu'au moment où il partait du Dauphine, avait paru un décret de l'Empereur, relatif aux détenus dans les prisons d'Etat, « qu'il n'est point

(i) Chap. XXII

(2) Sénatus-Consulte du 17 février 1810.

convenable, ni de faire traduire devant les tribunaux, ni de faire mettre en liberté ». Aux termes de ce décret, il devait y avoir HUIT PRISONS PERMA- NENTES. La détention serait ordonnée par le conseil privée sur le rapport du ministre de la police ou de celui de la justice. Le premier avait en outre la faculté de mettre en surveillance les individus qui lui paraîtraient dQvoÏT y être mis (i). Notre Dauphinois se demandait si c'était pour ériger ces huit prisons pei^manentes que l'on avait renversé la Bastille, et si l'on n'avait guillotiné Louis XVI et Marie-Antoinette que pour permettre au lieutenant d'artillerie Bonaparte d'épouser à son tour une archiduchesse d'Autriche! Un nuage obscurcissait d'ailleurs l'éclat des fêtes du mariage, et ce nuage venait des Pyrénées. Sans doute les feuilles publiques ne parlaient de la guerre d'Espagne que pour annoncer des victoires-, mais de vagues bruits de défaites étaient dans l'air : on sentait que la fortune de l'empereur était là arrêtée, et que, peut-être, après avoir jusqu'ici monté sans cesse, elle allait enfin décroître. Mais ce n'étaient là encore que des soupçons sans consistance. Aux yeux de la France et du monde entier, le lien qui venait d'unir le glorieux parvenu à la plus ancienne maison delà chrétienté donnait à son trône une telle solidité que rien désormais ne paraissait pouvoir l'ébranler, à son front une telle auréole que rien ne semblait pouvoir le découronner.

(i) Déc;et du 3 mars iSio.

Si le jeune Genoude ne partageait pas l'entliousiasme générai, s'il conservait au fond du cœur le souvenir du Pape exilé, la mémoire des Bourbons oubliés et proscrits, il ne croyait pas à leur retour. S'il avait gardé la foi royaliste, cette foi n'avait pas chez lui pour sœur et pour compagne l'espérance. Résolu de se tenir à l'écart delà politique, il rêvait de se consacrer tout entier aux lettres. Son premier soin, en débarquant à Paris, fut de se faire présenter aux personnages marquants de l'époque. Il vit successivement MM. de Chateaubriand, Bernardin de Saint- Pierre, Palissot, Andrieux, Saint-Ange, Talleyrand, Bonald, M"^" de Staël, de Genlis, de Laval, de Coi-

gny-

M. de Chateaubriand était sa grande admiration. Il avait lu et relu le Génie du Christianisme; il savait par cœur le fameux article du Mercure : Lorsque dans le silence de l abjection... — la Lettre à M. de Fontanes et la prière de M. de Chateaubriand dans une petite chapelle de la campagne de Rome, pour cet inconnu qu'il ne devait jamais revoir (i). C'est à Aulnay, sous

(0 « Dieu du voyageur, qui avez voulu que le pèlerin vous adorât dans cet humble asile, bâti sur les ruines d'un palais d'un grand de la terre, nous ne sommes ici que deux tîdèles prosternés au pied de votre aute! solitaire : accordez à cet inconnu, si profondément humilié devant vos grandeurs, tout ce qu'il vous demande; faites que les prières de cet homme servent à leur tour à guérir mes infirmités, afin que ces deux chrétiens, qui sont étrangers l'un à l'autre, qui ne se sont rencontrés qu'un instant dans la vie, et qui vont se quitter pour ne plus se voir ici-bas, soient étonnes, en se retrouvant au pied de votre. trône, de se devoir mutuellement une partie de leur bonheur, par les miracles de leur charité. » Chateaubriand. Voyage en ■'a lie.

les ombrages de la Vallée-aux-Loups, que Genoude vit pour la première fois l'auteur des Martyrs^ qui lui parla de religion et de poésie, d'Homère et de la Bible, et lui dit, avant de le quitter : « Je mettrais ma tête sur le billot pour confesser la divinité de Jésus- Christ ! » (i).

Une fois installé dans sa petite chambre de la cour du Commerce, il partagea sa vie entre les cours du Collège de France, ses travaux littéraires, le Théâtre- Italien, le Musée, quelques promenades autour de Paris, à Bellevue, Versailles, Chantilly, Mortefontainc, Ermenonville. Corneille, Racine, Homère, Théocrite, Voltaire, tous les poètes étaient sans cesse dans ses mains. Il les lisait et les relisait à tous les instants. Il alla aux Français entendre Talma. « Je me rappelle encore, écrit-il, l'impression profonde que la tragédie âCHorace fit sur moi. Je pleurai en entendant ce vers du vieil Horace à ses enfants :

Faites votre devoir et laissez faire aux dieux.

« L'admiration a toujours été un des sentiments dominants de ma vie, et ce vers un de ceux que j'ai le plus goijtés. »

Le goût des lettres et le goût des arts vont presque toujours de compagnie. Le nouveau débarqué passait des journées entières au Musée, où se trouvaient alors les plus beaux tableaux de l'Italie. Il recherchait surtout dans la peinture la perfection du dessin, l'ex-

(i) Œuvres de M. de Genoude, tom. I", Dédicace à M. de Chateaubriand.

pression de la pensée. C'est ainsi que plus tard, devenu écrivain, il s'attachera, dans son style, à la ligne plus qu'à la couleur; il se préoccupera moins de rendre sa pensée avec éclat que de l'exprimer avec netteté et avec force. La musique l'attirait plus encore que la peinture. Il entendit M"*^ Grassini, et, plus tard, ]^me Pasta. « La poésie et la musique, dit-il, me révélaient le langage de l'âme dans l'éternité : aussi, jamais je n'ai cru que les arts dussent se borner à une simple imitation des choses; ils peuvent servir à nous faire comprendre cette beauté idéale que l'homme perçoit et qui n'a pas de nom ici-bas. » Et un peu plus loin : « La musique a toujours eu beaucoup d'empire sur moi. Je me rappelle encore que J£ ne pouvais entendre chanter ou jouer du piano sans verser des larmes. Ma mère et ma sœur avaient de belles voix; je les écoutais souvent dans mon enfance, et, depuis, tous les chants me rappelaient ma mère et ma sœur. Qui ne retrouve, en effet, dans la musique ses joies du foyer maternel, le charme de ses affections, les aspirations vers Dieu, et ce sentiment ineffable où l'âme se plonge et où elle rencontre l'infini? Il n'y a pas jusqu'aux bruits de la forêt, aux frémissements delà nuit, au son des cloches, au vent dans les arbres, à l'éclat du tonnerre, aux gémissements des oiseaux, à l'émotion religieuse qu'on éprouve devant les Alpes, devant l'Océan ou devant une belle nuit, qu'on ne reconnaisse dans la musique » (i).

(i) Histoire d'une dme, chap. xxii.

12 I LA JEUNKSSIi \>h M. 1)1'. GENOUDrC

Peu de jours après son arrivée à Paris, Genoude s'était rendu au séminaire de Saint-Sulpice, pour y voir son ancien professeur de mathématiques, M. David. Ce dernier le présenta à un de leurs compatriotes, M. Tesseyrre.

Paul Emile Tesseyrre, un des prêtres les plus éminents du dix-neuvième siècle, avait reçu, à Grenoble, dans sa famille (i), une éducation chrétienne. Entré, à seize ans, à l'Ecole polytechnique, dont il fut un des plus brillants élèves, il y était revenu, comme répétiteur, après une année d'étude à l'Ecole des ponts et chaussées. Son biographe a pu écrire de lui à cette époque de sa vie : « On lui attribue la conversion d'une centaine de familles, qu'il avait ramenées à la vérité pendant son séjour à l'Ecole polytechnique, comme élève ou comme répétiteur; ce chiffre tout étonnant qu'il soit, ne peut être récusé, il est donné par deux de ses collègues, témoins de l'efficacité de son apostolat » (2).

C'était un apôtre, en effet, que Tesseyrre. Les ambitions les plus hautes sollicitaient son âme. En 1807, il donna sa démission et sortit de l'Ecole polytech-

(i) Son père, chevalier de Saint-Louis, avait été secrétaire du maréchal d'Aubeicrre, et était commissaire des guerres au moment de la Révolution, qui détruisit sa modeste fortune. La Vie de M. Tesseyrre a été écrite par M. l'abbé Paguelle de Follenay.

(2) Vie de M. Tesseyrre, chap. vi.

nique pour aller frapper à la porte du séminaire de Saint-Sulpice. M. Emery dirigeait alors cette pieuse maison. Elle n'occupait plus les anciens bâtiments, démolis par suite de l'agrandissement de la place, mais une modeste habitation de la rue du Pot-de- Fer(i). L'abbé Emery accueillit à bras ouverts le jeune savant, qui allait faire, pendant onze ans, l'édification de la communauté. Il y mourut le 22 août 1818, bien jeune encore, use par les labeurs apostoliques. Ses amis recueillirent sur ses lèvres expirantes ces paroles qui résumaient toute sa vie : « Je veux faire aimer l'amour! » Sa mort eut un retentissement inattendu. M. Duclaux, supérieur général de Saint-Sulpice, disait à cette occasion qu'on ne pouvait se faire une idée de la quantité de lettres de condoléance qu'il recevait de tous les diocèses de France. Il ajoutait que la mort de l'archevêque de Paris n'aurait pas fait une impression plus profonde et plus générale (2).

Dès leur première entrevue, Genoude sentit pour l'abbé Tesseyrre un attrait irrésistible. « Je promis de le revenir voir souvent, écrit-il, et j'ai tenu ma parole. Je puis dire, après saint Augustin parlant de saint Ambroise : « C'était vous, Seigneur, qui

(i) La rue du Pot-de-Fer-Saint-Siilpice, autrefois rue du Vergerdes-Jésuites (la maison du noviciat avait été bâtie dans cette rue en 1616,, forme aujourd'hui la partie de la rue Bonaparte qui longe les jardins du séminaire. C'est dans cette rue et dans les bâtiments de l'ancien noviciat que se trouvait, avant 1789, la loge du Grand Orient.

(2) Vie de M. Tesseyrre, chap. xxi. — Voir aussi le livre de M. Geoffroy de Grandmaison : la Congrégation (i8oi-i83o).

" me meniez invisiblement vers lui, afin que, m'ou- « vrant les yeux, il me menât ensuite vers vous, <( Je commençai aussitôt à l'aimer. J'e'tais susce pendu tout entier aux paroles qui sortaient de sa « bouche » (i).

Ses visites à Saint-Sulpice se multipliaient de plus en plus. Il raconta toute sa vie à M. Tesseyrre. Celuici lui parla de la nécessité de se confesser et de communier. «Je fis ce que M. Tesseyrre me demandait,

et je trouvai une grande joie à suivre ses conseils

C'est à la chapelle de la sainte Vierge, à Saint-Sulpice, que je communiai, en i8i i, et je puis dire que ce fut là ma première communion. Je me donnai tout entier à Dieu, et j'éprouvai toute la vérité de ce vers du Dante :

Tanto si dà quanto truova d'ardore.

Dieu se donne à nous d'autant plus qu'il trouve en nous plus d'ardeur...

tt Non, je n'oublierai jamais tout ce que j'éprouvai après ma communion de Saint-Sulpice. C'est de là que datent, pour moi, le désir de vouer ma vie au Sauveur, les vœux ardents pour la vie contemplative. Je me vois encore dans une des rues de Paris où je passais souvent et où je demandais à Dieu de mourir pour lui. Je suis encore à la Charité, près du lit des malades-, je me rappelle les délices que j'éprouvais dans mes promenades à Aulnay au lever du soleil,

(0 Histoire d'une dme, chap. xxii.

mes lectures, mon désir de souffrir : tout cela ne venait point de moi, mais de la communion » (i).

M. Tesseyrre lui répétait souvent : « Il faut s'engager hautement dans le monde. Faites profession de vos croyances : vous serez défendu même par ce qui perd les autres, le respect humain. » Un jour, Genoude rencontra, dans la chambre de l'abbé, le duc de Rohan. M. Tesseyrre leur dit, en les présentant l'un à l'autre : « Fackm eiintis in Jérusalem^ voici la figure de quelqu'un qui va à Jérusalem. » A dater de ce jour, le prince et l'étudiant, Eugène Genoude et Louis-François-Auguste de Rohan-Chabot, prince de Léon, duc de Rohan (2), devinrent amis.

Les faibles ressources avec lesquelles le petit étudiant de Grenoble était arrivé à Paris, étaient à la veille de s'épuiser, lorsque^, de Foatanes le fit entrer au lycée Bonaparte er^iquali,te' d'a^fi^ë^de sixième. C'était au commencemerl^<îie Tarifée rBj\ : il avait vingt ans. Il n'était bruit à ce raoment?^qu'i^is préparatifs de la guerre de Russie. Genoude ^^tajn allé voir M. de Chateaubriand à la Vallée-aux-ÏCbups, l'auteur de René lui prédit la chute de Bonaparte : « Il aura le sort de Crassus, dit-il. Les Russes vont se retirer devant lui comme les Portugais, et cette expédition sera l'écueil de sa puissance. »

M. de Chateaubriand, à qui le jeune professeur avait parlé de son projet de traduire la Bible, l'y en-

(i) Chap. xxiii et xxiv.

(2) Fils d'Alexandre-Louis-Auguste de Rohan-Chabot et de Pcnhoct et de Louise-Annc-Elisabeth de Montmorcncv.

128 i-A jKUNKssr; 1)1-: m. dp: ciknoude

courageait beaucoup. M. Tesseyre n'était pas moins pressant. En i8 1 3, la traduction des propiiéiies d'Isai'e était prête à paraître. La censure impériale y mit son veto^ et non sans motifs : comment n'auraitelle pas reconnu dans le roi Assur Napoléon lui-même? comment n'aurait-elle pas fait à l'Empereur l'application des versets suivants :

Malheur à Assur !... Son cœnr ne respire que le ravage et la ruine des nations.

Car il dira :

Les grands de ma maison ne sont-ils pas les rois de la terre?... Comme mon bras a détruit les royaumes et leurs idoles, ainsi j'enlèverai les simulacres de Jérusalem et de Samarie... — Mais voici ce qui arrivera : Lorsque j'aurai accompli mes desseins sur la montagne de Sion et contre Jérusalem, je visiterai, dit le Seigneur, le cœur superbe du roi Assur et l'orgueil de ses regards. Car il a dit : J'ai tout fait par la force de mon bras et par les conseils de ma sagesse ; j'ai enlevé les bornes des peuples; j'ai dépouillé leurs princes ; ma main puissante a arraché de leurs trônes les rois les plus élevés. — La force des nations a été pour moi un nid de faibles oiseaux; j'ai rassemblé toutes les nations de la terre comme des œufs abandonnés, sans que la mère ait remué l'aile ou jeté le moindre cri. — La hache se glorifie-t-elle contre celui qui s'en sert ? la scie se soulève-t-elle contre celui qui l'emploie ? la verge conduirat-elle la main de celui qui la lève ? et ce bois impuissant s'élève contre Dieu !... — Mais voilà que le Seigneur, le Dieu des armées, brisera ce vase d'argile; il coupera les rameaux de cet arbre. Les puissants seront renversés, les orgueilleux seront humiliés. — Le fer détruira cette forêt superbe; ce Liban tombera avec ses cèdres élevés (i).

(i) Isaie, traduction de M. de Genoude.

Et ce qui suit se pouvait-il publier, au lendemain de la campagne de Russie, après l'incendie de Moscou et le désastre de la Bérésina?

Comment es-tu tombé du ciel, astre brillant, fils de l'Aurore? comment es-tu renversé sur la terre, toi qui frappais les nations ?

Tu disais dans ton cœur : « Je monterai par-dessus les cieu-x; j'établirai mon trône au-dessus des astres; je me reposerai près de l'aquilon...

« Je m'élèverai au-dessus des nuées; je serai semblable au Très-Haut. »

Mais tu seras jeté dans l'enfer, au plus profond de l'abîme.

Ceux qui te verront se pencheront vers toi, te regarderont de près, et diront : « Est-ce là cet homme qui a troublé la terre, qui a ébranlé les royaumes ?

« Qui a fait de l'univers une solitude, qui a renversé les villes, et qui n'a cessé d'appesantir ses fers sur ses captifs?»

Les rois des nations sont morts dans la gloire : tous ont leur tombeau...

Pour toi, tu n'entreras pas en partage de leur sépulture : tu as ruiné ton pays, tu as massacré ton peuple. La race des méchants ne durera pas toujours.

Et ceci encore, comment le publier, alors que les Alliés étaient à la veille d'envahir la France?

Malheur à toi qui portes partout le ravage ! ne seras-tu pas ravagé à ton tour ? Tu méprises les autres : ne seras-tu jamais méprisé?

Tes cordages seront relâchés, ô Assur ! ton mât ne te permettra pas d'arborer ton étendard : alors on partagera tes dépouilles; les infirmes eux-mêmes recueilleront le butin.

l3o LA JEUNESSE DE M. DE GENOUDE

Lorsque la traduction d'Isaïe put enfin paraître, en i8i5, les paroles du prophète s'étaient accomplies jusqu'au bout : « Et voilà que des peuples éloignés viendront, et la tige de Jessé refleurira. » Assur était tombé. Les Bourbons étaient rentrés, ramenant avec eux la paix et la liberté. La Restauration allait faire de Genoude un journaliste. Nous verrons, dans le chapitre suivant, quels furent ses débuts dans la presse.

21 septembre i8qi.

'^ *iÇ ?i^ 4: 4? ^f^îi^^

« Ceux qui te verront se pencheront vers toi, te regarderont de près et diront : Est-ce là cet homme qui a trouble la terre, qui a distribué les royaumes ;

« Qui a fait de l'univers une solitude, qui a renversé les villes, et qui n'a cessé d'appesantir ses fers sur ses captifs? » ""

Ces paroles du prophète s'étaient réalisées. Evadé de l'île d'Elbe, vaincu à Waterloo, Napoléon, après avoir « distribué des royaumes », était à son tour captif à Sainte-Hélène. La traduction d'Isa'ie pouvait maintenant paraître (i). Eugène Genoude la publia dans les derniers mois de i8i5. Trois ans après, en 1818, il donnait la traduction du Livre de Job^ à Ja-

(r, Voir le précédent chapitre.

quelle devait succe'der, l'année suivante, la traduction des Psaumes. L'abbc Fayet, qui sera plus tard, à l'évêché d'Orléans, le pre'décesseur de Mgr Dupanloup, appréciait en ces termes l'œuvre considérable devant laquelle n'avait pas reculé la jeunesse de Genoude et qu'il devait mener à bien :

L'auteur de cette traduction nouvelle des Psaumes^ M. Genoude, qui nous a déjà donné la traduction de Job et d'haïe, aidé de la connaissance de la langue hébraïque, a pu en saisir les rapports, en sentir la précision, en apprécier les équivalents dans notre langue. Aussi l'ouvrage que nous annonçons se disiingue-t-il par un caractère de force et de chaleur qui lui appartient en propre. M. Genoude possède aussi l'art de plier à son gré l'idiome dans lequel il écrit; inspiré par le texte, il aie don de l'enrichir en créant au besoin des rapprochements et des tours nouveaux, mais toujours heureux (i).

En 1824, Genoude acheva sa traduction de la Bible, qui ne forme pas moins de seize volumes in-8. Il avait consacré douze années à ce grand travail. Lamartine ne l'apprécie pas moins favorablement que M. l'abbé Fayet. Voici le jugement qu'il en porte dans . une note de ses Premières Méditations : « M. Genoude est le premier qui ait fait passer dans la langue française la sublime poésie des Hébreux. Jusqu'à présent nous ne connaissions que le sens des livres de Job, d'Isaïe, de David ; grâce à lui, l'expression, la couleur, le mouvement, l'énergie, vivent aujourd'hui dans notre langue » (1).

(0 Le Conservateur (1819). tome III, pag. 553. J

(2) Celte noie accompagnait dans la première édition des Médita- ^

ET ALPHONSE DE LAMARTINE l33

Entre temps Genoude avait abordé le journalisme mais sans s'y engager à fond tout d'abord.

Chateaubriand avait fonde' en 1818 le Conservateur^ journal hebdomadaire, qui ne vécut que dixhuit mois (octobre 1818-mars 1820), mais auquel la direction et l'active collaboration de l'auteur du Génie du Christianisme donnèrent un éclat incomparable. « La révolution opérée par ce journal, écrit Chateaubriand dans ses Mémoires d'outre-tombe , fut inouïe : en France, il changea la majorité dans les chambres : à l'étranger, il transforma l'esprit des cabinets... Je mis la plume à la main aux plus grandes familles de France. J'affublai en journalistes les Montmorency et les Lévis ; je convoquai l'arrièreban ; je fis marcher la féodalité au secours de la liberté de la presse. J'avais réuni les hommes les plus éclatants du parti royaliste, MM. de Villèle, de Corbière, de Vitrolles, de Castelbajac, etc. Je ne pouvais m'empêcher de bénir la Providence toutes les fois que j'étendais la robe rouge d'un prince de l'Eglise sur le Conservateur pour lui servir de couverture, et que j'avais le plaisir de lire un article signé en toutes lettres : le cardinal de la Luzerne. »

C'est un véritable livre d'or, en effet, que la liste des rédacteurs du Conservateur. J'y relève les noms suivants : vicomte de Bonald, Henri de Bonald, duc

tions l'admirable Dithyrambe qui a pour titre : La Poésie sacrée. « Ce dithyrambe, ajoutait Lamartine, est un témoignage de la reconnaissance de l'auteur pour la manière nouvelle dont M. GenouJe lui a fait envisager la poésie sacrée. »

l34 EUGÈNR DE GENOUDE

de Fitz-James, marquis d'Herbouville, cardinal de la Luzerne, Berryer fils, vicomte de Castelbajac, F. de la Mennais, marquis de Coriolis d'Espinouse, comte Humbert de Sesmaisons, de Villèle, comte de Bruges, A. Dupetit-Thouars, duc de Lévis, Fiévée, Charles Nodier, Achille de Jouffroy, Agier, de Bouville, Rives, Fayet, de Kergorlay, de Salaberry, Martainville, de Frénilly, Bureau de la Malle, O'Mahony, de Saint-Marcellin, vicomte de Suleau, Benoist, vicomte Emmanuel d'Harcourt, baron Trouvé, comte Edouard de la Grange, Adolphe de Custine, comte de Saint- Roman, vicomte de La Rochefoucauld, comte de Virieu, — Genoude enfin, l'un des plus jeunes, mais non le moins ardent. Sa collaboration ne pouvait être qu'intermittente, la traduction de la Bible absorbant presque toutes ses heures; mais le choix des sujets, l'élévation et la vigueur de la pensée, la fermeté du style donnent déjà à ces premiers articles une réelle importance. En voici la liste : Sur les Observations de M. de Bonald relatives au dernier ouvrage de M"^^ de Staël (i). — D'un manifeste des doctrinaires. — De l'Essai sur Vindifférence. — De la liberté des cultes selon la Charte. — Des Stuarts et de la Révolution de 1688. — Sur un ouvrage de M. Vabbé F. de la Mennais , intitulé : Réjlexions sur l'état de l'Eglise de France. — Sur les Mélanges littéraii^es, politiques et philosophiques de M , de Bonald. — Sur un ouvrage intitulé : les Institutions sociales dans leur

(i) Les Considérations sur les principaux événements de la Révolution française, ouvraaft posthume de M"» de Staël, publié en 18 18.

ET ALPHONSE DE LAMARTINE l35

rapport avec les idées nouvelles, par M. Ballanche. — De la Ligue j de la Fronde et de la Révolution. — Sur les MÉDITATIONS POÉTIQUES de M. de Lamartine.

L'article sur les Méditations parut dans la livraison du 9 mars 1820, au lendemain même de la publication du volume. Les feuilles libérales furent très sobres d'éloges pour le nouveau poète, le tenant pour très inférieur à Casimir Delavigne et à Béranger. Les feuilles royalistes, au contraire, célébrèrent avec joie cet éclatant début et répétèrent à l'envi, avec Horace :

... Huic Musœ indulgent, Hune poscit Apollo.

Elles ne laissèrent pas cependant de le critiquer un peu. Le Lac inspirait, par exemple, à M. de Feletz, le critique du Journal des Débats., cette singulière remarque : « Je lis, dans la Méditation X^ : Le flot fut attentif, c'est un hémistiche de Quinault ; 0 temps., suspends ton vol, c'est un hémistiche de Thomas » (1). Seul, Genoude parla des Méditations avec un enthousiasme véritable; seul, il salua dans les Méditatiofis un merveilleux chef-d'œuvre et dans Lamartine un poète de génie. « Ses inspirations, disait-il, sont toutes dominées par le goût; ses Méditations, genre de poésie qui lui appartient, se prêtent à tous les sujets, sublimes ou tendres ; et il passe de l'un à l'autre avec une facilité prodigieuse. Ses stances sont pleines de mélancolie, ses épîtres d'élévation et de véritable

(i) Mélanges de philosophie, d'histoire et de littérature, par M. Ck.' M. de Felet^, de l'Académie française, tom. II. pag. 243,

l36 EUGENE DE GENOITDE

philosophie, ses odes de feu et de verve. » Son article se terminait par ces lignes : « Ce recueil se compose de peu de pages, et nous en parlons comme d'un ouvrage d'une grande importance, parce que nous avons cru y reconnaître un véritable génie poétique, et les apparitions du géfiie sont si rares qu'il faut bien lui rendre tous nos hommages, surtout quand il se transforme en ange de lumière » (i).

Au moment où parurent les Méditations^ Eugène Genoude était depuis quelque temps déjà étroitement lié avec Lamartine. Ils s'étaient rencontrés chez le duc de Rohan, à La Roche-Guyon. Ils avaient même âge, même foi politique et religieuse; l'un traduisait la Bible, l'autre composait des odes : la connaissance fut vite faite. Genoude se prit aussitôt d'enthousiasme pour les vers de son ami. Comme ils n'étaient pas encore imprimés, il ne pouvait pas dire à tous ceux qu'il rencontrait : avez-vous lu Baruch? Mais il leur récitait le Vallo?t, le Lac, le Soi7'y V Isolement^ y Immortalité, la Prière. C'est par lui que l'abbé de La Mennais connut les vers du poète, et bientôt le poète lui-même (2). Lamartine cependant cherchait un éditenr et n'en trouvait point. Il avait vainement frappé à la porte de Didot et de quelques autres. Tous l'avaient poliment éconduit. Ce fut alors que Genoude se mit en campagne. On lit, dans VEntretien

(i) Le Conservateur, tom. VI, pag. 5o8.

(2) Voir, dans les Méditations poétiques (édition de 1849), la '^°*® e Lamartine à la suite de la pièce qui a pour titxe : Di&u. — Voir aVi^si Correspondance de Lamartine, tom, II, pag. SyS et suiv.

ET ALPHONSE DE LAMARTINE iSj

littéraire de Lamartine, sur M. de Genoude : « Enthousiaste passionné de mes vers, il se chargea, par pur dévouement pour moi, de la recherche d'un éditeur et de toutes les fastidieuses démarches qui précèdent l'apparition d'un livre de vers; il s'adressa à M. Charles Gosseli?îf éditeur des traductions françaises de Walter Scott, qui commencèrent sa brillante fortune. M. Gosselin lui remit pour moi la modique somme de six cents francs, prix de ma première édition. Elle fut écoulée en deux ou trois jours, et M. Gosselin continua à des prix tout différents à éditer pendant plusieurs années l'auteur qu'il avait créé » (i). Les souvenirs du poète l'ont ici mal servi. Ce n'est pas Charles Gosselin qui fut l'éditeur des MéditatîonSj mais H. Nicolle (l'histoire littéraire doit conserver ce nom) qui demeurait rue de Seine, n° 12, et qui était déjà l'éditeur de Genoude. Le petit volume (il n'avait que ii8 pages) fit son apparition dans les premiers jours de mars 1820 — ô printemps de la poésie ! — sans nom d'auteur, portant cette épigraphe : Ab Jove priiicipium, et précédé d'un Avertissement signé E. G. (Eugène Genoude).

A partir de ce moment, la liaison de Genoude et de Lamartine prit un véritable caractère d'intimité. Les

(i) L,K}i^A^iï^z, Souvenirs et Portraits, tom, I, pag. 3io.

l38 EUGÈNE DE GENOUDE

témoignages que nous fournit à cet égard la Correspondance du poète sont aussi nombreux qu'intéressants. J'en reproduirai quelques-uns.

Le 29 juillet 1820, Lamartine est à Rome. Il arrive de Naples, où il a vu une révolution, et il écrit à Genoude :

.. Que devenez-vous, mon cher ami? Depuis Chambéry, je n'ai point de vos nouvelles, je crois, si ce n'est un petit mot à Turin. Persistez-vous dans le bon projet d'un hiver à Naples? Mais Naples n'est plus Naples, Entendez-vous faire des motions au pied du sacré tombeau de Virgile ! et voyez-vous des clubs de carbonari dans les temples de Baïa et de Pouzzoles! La liberté est belle, mais elle était mieux au Capitole que sur ces délicieux rivages de la Campanie, où l'on ne s'attend à trouver que des délices, du repos et des chants

... A propos, je vous remercie mille fois de tous les bons articles dont les journaux m'ont comblé. Je sais que je les dois en bonne partie à votre amitié industrieuse.

... Adieu, mon cher Genoude. Je vous écrirai souvent, une fois arrivé à ma destination. Faites-en autant au milieu de vos travaux. Je vois qu'on vous joue des tours indirects par les journaux, mais moquez-vous-en : il n'y a pas de bons ni de mauvais tours contre un vrai talent. Comme votre superbe Bible, il triomphera du passé, du présent et du futur. Bonsoir et à revoir. Je vais faire mes paquets pour ce troisième et ennuyeux voyage de Naples (i).

Le 24 septembre suivant, il écrit de Naples à M. Eugène Genoude, rue du Regard ^n° /, faubourg Saint- Germain, Paris :

(i) Correspondance de La>'iartine, tom. III, pag. i6.

ET ALPHONSE DE LAMARTINE I Sq

Ne sachant plus où vous étiez, mon cher ami, j'avais renoncé à vous arracher un mot, et je venais d'écrire à différentes personnes à Paris pour me mettre au courant de mes petites affaires, soit avec le journal (i), soit avec Nicolle. J'ai un besoin d'argent extrême. Portez pour moi les i,5oo francs que vous me dites devoir recevoir de NicoUe, avec tout ce que NicoUe aura en sus à ma disposition, chez M. Boscary, agent de change, place Vendôme, n» 24, ou chez M. Auguste de Parseval, frère d'Amédée que vous connaissez, pour que ces messieurs me les adressent surle-champ à Naples par leurs correspondants... • ... Pardon de tous ces de'tails ; mais si vous connaissiez tous mes embarras présents, je suis sûr que vousy mettriez un peu de zèle... Je ne touche pas un sol d'appointements jusqu'ici; je n'ai pas une obole de chez moi, au moins de dix-huit mois encore, il faut vivre d'esprit. Si j'avais été seul plus longtemps à la campagne, je vous aurais envoyé un second volume, mais cela ne pourra être de quelques mois. Laissez donc aller la chose telle quelle, sans plus faire de bruit, et arrêtez les éditions à cette sixième. C'est trop, surtout en rendant si peu...

. . . Envoyez-moi donc le numéro des Lettres de Champenoise, où vous dites qu'il y a des vers sur mon trépas, atin que je sois une ombre polie... (2).

Lamartine parle ici des Lettres Champenoises, et non des « Lettres de Champenoise «, comme on l'a

(i) !1 s'agit du Défenseur, destiné à remplacer le Conservateur. Genoude s'en occupait très activement. Les principaux rédacteurs du nouveau recueil étaient, avec lui, F. de la Mennais, le vicomte de Bonald, Saint-Victor, le comte O'Mahony, Saint-Prosper, Henri de Bonald, Charles Nodier, etc. — Le Défenseur, organe religieux, politique et littéraire, paraissait chez H. NicoUe, l'e'diteur de Genoude et de Lamartine.

(i) Correspondance, tom. III, pag. 35.

imprimé par erreur dans la Correspondance. Les Lettres Champenoises étaient une revue royaliste, fondée en 1817 et qui avait pour principaux rédacteurs Laurentic, Méiy-Janin, de Saint-Prosper, de Feletz, O'iMahony et Gorentin Royou. La livraison d'aoijt 1820 contenait des Stances à M. de Lamartine, par A. de Sigoyer.

D'autres lettres nous montrent Genoude devenu décidément l'homme d'affaires de Lamartine, se multipliant pour lui rendre service, cherchant un éditeur pour les Nouvelles Méditations, ainsi qu'il l'avait fait pour les premières. Le poète lui écrit le i^'" février 1821 :

.. Vous m'avez ouvert la porte d'une petite réputation qui m'a valu un peu d'argent, qui m'a valu un délicieux mariage, qui me vaudra, etc. Je voudrais vous rendre tout cela

Les grands médecins de Naples me promettent de longues souffrances. Je veux tâcher de m'arranger pour les adoucir. Je soupire après la campagne, comme j'ai toujours fait : elle adoucit tout. Y viendrez-vous réellement passer vos étés ? Je suis assez riche au moins pour que vous ayez votre chambre, un bon dîner et un bon feu, sans que je m'en aperçoive que par le plaisir. C'est beaucoup

Adieu, je vous aime comme un frère, et je vous quitte pour mener ma femme à la fontaine d'Egérie. Bonjour, que n'êies-vous à Rome, vous qui savez décrire ! Je n'ai pas encore votre Vendée^ mais j'en entends beaucoup et bien parler (i).

(i) Correspondance, tom. III, pag. 82.

Genoude venait de publier son Voyage dans la Vendée et dans le Midi de la France^ suivi de ft^agments d'un voyage pittoresque en Suisse (i). Cette même année 1821, il faisait paraître sa traduction de V Imitation de Jésus-Christ . Son Voyage en Vendée, ou plutôt son pèlerinage aux lieux où étaient tombés tant de héros, où vivaient encore tant de témoins de la grande guerre, a conservé un très vif intérêt : c'est le complément naturel des Mémoires de la lîiarquise de la Rochejaquelein.

Au mois de mai 1821, Lamartine est en route pour Paris. De Turin, il écrit à son ami, qui habite alors rue de V JJjiiversité^ n° 25.

... J'ai cherché votre nom encore en vain dans toutes les ordonnances de l'Université, Faites-l'y donc insérer une fois. Où en êies-vous de cela ou d'autre chose? Je ne cesse d'y penser. J'ai deux amis pour qui Je fais les mêmes vœux : Vignet (2) et vous. Que les hommes sont sots de ne pas savoir juger et employer les hommes! Vous feriez tous les deux des merveilles si l'on vous donnait le canevas, mais on le donne à des peintres d'enseigne. Enfin, vous vous ferez connaître vous-mêmes.

Où en sont les projets littéraires, les Journaux, les souscriptions, etc.? Que J'aimerais à causer de tout cela avec vous, sous les arbres des Tuileries, comme Jadis!...

Ecrivez-nous : consolez-nous de nos disgrâces et de nos

(i) Un vol. in-8, à la librairie grecque, latine, allemande, rue de Seine, n" 12, H. Nicolle, éditeur, 1821.

(2) Le baron Louis de Vignet, neveu du comte de Maistre et ancien camarade de collège du poète chez les Jésuites de Belley. Louis de Vignet mourut jeune. Suivant Lamartine, qui en parle longuement dans ses Confidences, il était plein de génie.

142 1£UGFNK Dli GKNOUDK

maladies. Dès que ma pauvre femme sera iransporiable, nous nous réacheminerons, et ciiaque tour de roue me rapprochera de vous.

Plus de vers, plus de prose, des soucis domestiques grands et petits absorbent le peu d'instants que les souffrances laissent. J'aspire à devenir un patriarche pur et simple, si je ne puis pas obtenir de rester dans un coin de l'Italie avec cinq à six mille francs, limites de toute mon ambition. Que la vôtre ne se borne pas là! Où en sont les mariages? Si vous vous mariez, vous êtes perdu pour la gloire et les lettres; mais qu'est-ce que la gloire, encore une fois! Une bonne heure passe'e au soleil, à la campagne, près de ce qu'on aime, vaut mieux que ces siècles d'un froid avenir qu'on ne sentira pas(i).

Lorsque Lamartine écrivait ces lignes, son ami était marié depuis un mois. La lettre qui en portait la nouvelle au poète avait couru après lui sans le rencontrer. Genoude venait d'épouser M"^ de Fleur}^ dont Lamartine a dit avec raison que c'était « une personneaccomplie ». Où le poète cesse absolument d'être exact, c'est quand il raconte en ces termes la part prise par lui à ce mariage :

J'avais indirectement contribué à faciliter le mariage de M. de Genoude. La famille chez laquelle M"« de Fleury avait été élevée répugnait à l'accorder à un homme d'une

(i) Correspondance, tom. III. i^ag. 93.

naissance inconnue. On voulait des preuves de noblesse, M. de Genoude ne pouvait pas en fournir. Il vint un matin chez moi et m'avoua l'embarras où il se trouvait. « N'êtes-vous pas lié, me dit-il, avec Pasioret, qui est poète distingue' aussi et directeur du sceau des titres au ministère de la Justice? — Oui, lui dis-jc ; et si vous me c-hargez de lui demander quelque chose qui puisse favoririser votre mariage, je suis certain qu'il se fera un plaisir de l'obtenir, si cela lui est possible. — Eh bien! reprit-il, je regarderais mon mariage comme assuré s'il pouvait me faire obtenir du roi des lettres de noblesse. — A cela ne tienne », lui répliquai-je. Et j'écrivis à l'instant à Pastoret le désir de Genoude et les circonstances qui le rendaient intéressant. Avant que la journée fût achevée, Pastoret me répondit que c'était fait et que le roi Charles X ajoutait à cette grâce la dispense de payer au sceau des titres les douze ou quinze mille francs qu'on payait ordinairement pour la noblesse. Genoude reçut le soir même la lettre qui le faisait noble et le mariage n'éprouva plus d'obstacle de ce côté (i).

Voilà ce gui s'appelle aller vite en besogne. Genoude voit Lamartine. Lamartine écrit à Pastoret. Pastoret voit le ministre. Le ministre voit le roi. Le roi consent. Le ministre fait libeller l'Ordonnance. On l'envoie à Genoude, — et tout cela en moins d'un tour de cadran. Les choses n'étaient pas plus prestement enlevées sur la scène du Gymnase, dans les vaudevilles de M. Scribe, quand il s'agissait de marier Cécile et Gustave. — La vérité est que Lamartine ne joua aucun rôle en cette affaire. Le mariage de Genoude eut

(i) Souvenirs et portraits, tom. lil, pag. 325.

lieu au mois d'avril 1821. Lamartine n'e'tait pas alors à Paris, qu'il avait quitté à la fin de mars 1820 et où il ne revint que le 20 juin 1821. Bien loin d'avoir contribue' à ce mariage, d'avoir été ici le Deiis ex machina^ il y était demeuré, par suite de son éloignement, si complètement étranger qu'il écrit à Genoude, le 14 juin 182 1, d'Aix-en-Savoie : « Eh quoi ! vous êtes marié depuis deux mois, mon cher ami, et je faisais bêtement des vœux pour ce mariage ! Je l'ai appris par hasard à Chambéry Tautre jour. On dit MUe de Fleury une personne accomplie et votre sort pleinement heureux. Recevez nos félicitations. Jamais vous n'en aurez de plus sincères. Qu'il me tarde de vous entendre conter ce fortuné dénouement ! » (i)

La famille de la fiancée n'avait aucunement fait dépendre le mariage de l'anoblissement de Genoude ; cet anoblissement n'eut lieu, en effet, que quatorze mois plus tard, le 18 juin 1822. Ce fut Louis XVIII qui, sur la demande de M. de Villèle, accorda des lettres de noblesse au traducteur de la Bible. Le roi Charles X n'y fut donc pour rien — non plus que le chantre des Méditations.

Le 20 juin 1821, comme je l'ai dit tout à l'heure, Lamartine arrive à Paris. Au débotté, il écrit à Genoude, au château de Chénoise, près Provins :

J'arrive ce soir, je vais chez vous, vous êtes à Provins ! Si j'étais ici pour plus de huit jours, encore passe, mais ce terme m'est fixé impérieusement par l'état de ma femme.

(1) Correspondance, tom. III, pag. 100.

Venez donc au nom de notre vieille amitié. Je ne puis aller, étant ici pour cent mille affaires. Si je ne vous vois pas après-demain, je me pendrai.

Bonsoir, et présentez-moi à M™' Genoude, que je brûle de connaître et de remercier du bonheur qu'elle vous a enfin donné (i).

Ce billet était écrit de l'Hôtel Richelieu^ alors un des plus beaux de la capitale, situé rue Neuve Saint- Augustin, dans les anciens appartements du maréchal de Richelieu, Le poète ne manquait jamais d'y descendre, toutes les fois qu'il venait à Paris.

De 1822 à 1827, la correspondance entre les deux amis devient plus active que jamais et de plus en plus intéressante. J'en donnerai quelques extraits.

Le 4 janvier 1822, Lamartine écrit de Paris au plus intime de ses amis, Aymon de Virieu, alors secrétaire d'ambassade à Turin : « J'ai dîné, hier, chez le ministre (2). Genoude y est au plus avant. » M. de Villèie et ses amis étaient arrivés au pouvoir, le 14 décembre précédent. Le nouveau ministère nomma Genoude maître des requêtes au conseil d'Etat, et lui donna le privilège de VEtoile^ journal du soir, feuille semi-officielle, qui paraissait depuis le i^"" novembre 1820. Lamartine se plaisait à célébrer les étoiles : Quand Vétoile du soir se lève dans l'azur. . .

Mais cette autre Étoile, messagère des ministres, lui agréait peu, et il eût été d'avis que Genoude ne la décrochât point. « Cette Étoile, écrit-il à M*"- Ge-

(i) Correspondance..., lom. III, pag. 102. (2) Mathieu de Montmorency, ministre des affaires étrangères.

1^6 EUGENE Di: GEiNOUiXE

noude, le 22 février 1X22, ne sera ni celle de sa gloire ni celle de sa fortune... Dites-lui bien que cela n'aura pas quatre abonnes en province. Les journaux du soir n'y ont aucun avantage sur les autres et les vieux noms sont tout. » Le i3 mars, il écrit à Genoude luimême, qui habite maintenant me du Bac^ n° 1 28 : « Je ne comprends rien à cette Etoile, Laissez-la mille fois tomber de vos mains.... Ne dégradez pas vos chastes mains en les barbouillant dans l'encre d'un journal nocturne... Ecrivez-moi un peu, seulement une ligne entre deux affaires. — Votre ami in œternum et ultra. »

A peu de jours de là cependant il est revenu de ses préventions et il écrit de Mâcon, le 29 mars : a Grâce à vous, je reçois VEtoile, et malgré mes préventions, j'en suis content. C'est un fort bon journal, mais, en ce bas monde, les premiers venus ont les meilleures places, et les vieux abonnés de la Galette,, de la Qiiotidiennetx des Débats ne renonceront pas à leur vieille habitude. Ils s'eff'raieraient de voir un autre titre aux opinions toutes faites qu'ils reçoivent par eux tous les matins. Mandez-moi donc un peu où vous en êtes à ce sujet. Cela prospère-t-il réellement entre vos mains, ou n'est-ce qu'une semence perdue que vous jetez sur le roc ?... Je ne m'étonne pas de vos longs silences : je vois d'ici que vous êtes dans la chaleur du combat. Vous vous en tirez bien. »

Genoude, en eff"et, s'en tirait à merveille. Il était sur son vrai terrain, dans son véritable élément. Maintenant que le voilà journaliste, il le sera jusqu'à

la dernière heure. La mort seule pourra lui arracher cette arme qui est la sienne, arme puissante qui, pas. un seul jour, ne cessera d'être entre ses mains une. arme loyale.

Il s'est donné tout entier à son journal, et sa correspondance s'en ressent. C'est pourquoi Lamartine écrit à M"^*^ de Genoude, le 17 juin 1822 : « Madame, mon amitié pour cet ingrat de votre connaissance sera plus forte que sa paresse. Dites-lui que je l'aime toujours en dépit de son silence. Je comprends trop ce silence au milieu des embarras de fortune, des tracas, des affaires, des rédactions, corrections d'épreuves, et surtout de la maladie. Enfin, il me donne une si aimable compensation dans vos marques de souvenir, que je ne sais trop si j'ai beaucoup à me plaindre... »

L'intimité va sans cesse croissant. M. et M"^^ de Genoude sont décidément les chargés d'affaires du poète et de sa femme. A M'^'^ de Genoude est confié le soin de chercher des cuisinières ; à M. de Genoude, celui de chercher des éditeurs.

D'Angleterre, où il est avec sa femme et son enfant, Lamartine écrit, le 18 septembre 1822 : « Nous avons une maison retenue à Paris, rue de Rivoli, sur un jardin, rez-de-chaussée meublé, etc. J'ai fait cette affaire avant d'en partir. Mais nous nous recommandons à M"" de Genoude pour une cuisinière médiocre, mais honnête, qui viendrait seulement passer la journée pour faire notre cuisine et ne coucherait pas chez nous. Tâchez de nous arrêter cela pour le i5 oc-

tobre. Tout ce que vous ferez sera bien fait quant aux gages, n'étant que pour cinq mois, à moins qu'elle ne voulût rester et ne fût très bon sujet. »

En 1823, Genoude a quitté la rue du Bac pour le «° 10 de ta rue de l'Université; c'est là qu'il reçoit la lettre suivante. Lamartine n'a pas encore fait ses gros héritages, et, pour le moment, c'est la Muse qui est chargée de faire bouillir le pot. 11 écrit donc à son ami, de Màcon, le 20 août :

Mon cher Genoude, j'arrive des eaux, et j'ai un petit voyage à faire à Paris dans six ou huit jours. Je n'en aurai que trois à y rester. Y serez-vous ?

Avant que j'arrive, j'ai un service à vous demander. C'est peu de chose, mais cela presse : faites dire à Ladvocat, libraire au Palais-Royal, de passer chez vous, et là demandez-lui, de ma part, combien il me donnerait, comptant et tout de suite, d'un petit poème intitulé : Le Phédon ou la mort de Socrate, formant 900 vers, et susceptible, ^vec une gravure et une préface, de faire un joli petit volume de 3 francs.

C'est certainement ce que j'estime le plus de ce que j'ai fait. Et, entre nous, je ne le donnerais pas à moins de 8.000 francs . Vous me garderez sa réponse et son offre que vous me direz à mon arrivée.

Voilà tout. Vous me tenez rigueur; mais ne m'écrivez pas encore, car je vais vous voir, c'est plutôt fait. Seulement, je n'ai que deux jours : passons-les au moins ensemble! Êtes-vous toujours seul? U Etoile prospère, à ce qu'on dit. Je ne l'ai pas eue à l'étranger. Adieu, vale et ama.

Lamartine.

Je vais porter mon deuxième volume de Médita-

tions {ij, et je travaille deux belles tragédies. Puis je m'en vais voyager cinq ou six ans verseggiando mon poème. Spes altéra ! Adieu encore et prospérez !

Expliquez-lui que ce serait vendu pour neuf ans (2).

En 1824, comme en 1823, M. de Genoude continue d'être l'intendant de Lamartine. Celui-ci lui e'crit, le 19 janvier :

Avez-vous reçu, mon cher Eugène, toutes mes lettres et procurations? Avez-vous touché pour moi? Quoi et comment? Quand y aura-t-il encore à toucher? Avez-vous porté les 3oo fr. chez M. Tiron, agent de change, successeur de Boscary, rue de Provence ? Dites ou faites-moi dire cela.

Vous a-t-on remis en activité de maître des requêtes ? L'ambition vous sourit-elle autant que la fortune et le bonheur ? Ce sont nos vœux pour vous au commencement et à la fin des années. Votre petite fille prospère-t-elle ? M»"* de Genoude vous promet-elle un fils ? Avez-vous un bon logement, de petits dîners fins, une société douce et aimable pour vos soirées?...

Adieu en attendant, mon cher ami. UEtoile va très bien. Elle gagne en crédit tous les jours...

Le 22 mars, nouvelle lettre, où l'on voit que, dès 1824, Lamartine songeait à ce voyage en Orient qu'il réalisera seulement en i832 :

Enfin, enfin, vous avez parlé! Mais vous me traitez tout à fait en ami en disponibilité; je vois que les affaires vous absorbent, et que d'ici à l'âge du repos il faut renoncer à

(i) « Je viens de vendre 14,000 francs comptant mon deuxième volume de Méditations^ livrable et payable cet e'té. » Lettre du i5 février 1823 à Aymon de Virieu. Les secondes Médit.itions ïwrtnl e'ditées par Urbain Canel, en un volume in-8 de 179 pages.

(2) Correspondance..., tom. III, pag. 23o.

l5o EUGÈNK DE GENOUDE

jouir de vous. Je ne vous en aimerai pas moins tendrement et n'en ferai pas des vœux moins vifs pour que vous arriviez promptement et solidement à cette situation d'inde'pendance et de fortune où un homme est enfin rendu à lui-même et à ses amis. Pour cela, il vous faut servir d'un levier qui est en vos mains : Obtenez une bonne et solide place avec V Etoile, et aussitôt après, vendez VEtoile un bon prix à un amateur. Voilà mon plan pour vous. Pour cela ne soyez pas malades ni l'un ni l'autre, ou, si vous le devenez, venez vous rétablir dans ma solitude...

... Vous me demandez ce que je fais. Vous le saurez dans dix ou douze ans, si Dieu me prête vie, force et persévérance. D'ici là, vous n'entendrez plus parier de moi. Je n'irai plus guère où vous êtes. Je vivrai dans mon ombre, ou f irai en Turquie, en Palestine, en Grèce, en Suisse, en Italie. Quant à vous, je voudrais vous voir vous occuper de l'histoire du christianisme ou d'autre chose. On ne vit que de son vivant sur le fonds d'un journal. Vous êtes fait pour mieux. Songez-y donc.

Sans doute, si Genoude eût préféré le livre au Journal, il aurait obtenu de brillants succès d'écrivain, il eût été inembre de l'Académie française. Et après? Il a mieux aimé se dévouer à une cause, s'y attacher avec plus de passion encore le jour où elle a été vaincue, tout lui sacrifier, ses ambitions les plus légitimes, sa fortune, sa vie même. Qui oserait dire qu'il n'a pas choisi la meilleure part?

Dans cette lettre du 22 mars 1824, se trouve cette phrase : « Je reçois quelquefois cette muse française qui vous amuse tant : elle est, en vérité, fort amusante» (i). Ainsi imprimée, la phrase peut donner lieu

(i) Correspondance, tom. III, paiï- 272-

ET ALPHONSE DE LAMARTINE l5i

à une fausse interprétation. Elle donne à croire qu€ Lamartine avait ici en vue quelque poétesse, une Sapho de province ou de Paris. Il n'en est rien» La Muse dont il parle est un recueil romantique, laMiise française, où écrivaient Victor Hugo, Alfred de Vigny, EmiJe Deschamps, Alexandre Soumet, Jules Lefebvre, Adolphe de Saint-Valry, Jules de Rességuier, Ulric Guttinguer, et qui commença en juillet 1823 pour finir en juin 1824. Elle paraissait une fois par mois et avait pour épigraphe ces vers de Virgile :

Jam redit et Virgo

Jam nova progenies cœlo demittitur alto.

Au mois de septembre 1824, une place est vacante à l'Académie française, par suite de La mort de Lacretelle aîné. Lamartine se met sur les rangs. C'est Genoude qui mène pour lui la campagne. Le poète lui écrit le 10 novembre: « Faites soigner Lacretelle (r) et Campenon qui me menacent seuls. Auger m'est contraire, il me l'a montré. — Bonsoir, ne dites rien dans les journaux. — Faites, au nom du succès, parler à M. Ferrand qui veut, dit-on, nommer bêtement un ennemi au lieu d'un ami sûr comme moi ». L'ennemi, c'était cet honnête M. Droz, l'auteur de VEssai sur Vœrt d'être heureux^ qui fut élu et que le bonheur poursuivit du reste jusque dans la mort : M eut pour successeur à l'Académie Montalembert, qui lui a con-

(i) Lacretelle Jeune, auteur de l'Histoire de France pendant les guerres de religion, etc., etc. ; membre, comme son frère, de l'Académie française.

l53 EUGENE DE GENOUDE

sacré un des plus beaux discours qui aient été prononcés au Palais Mazarin.

La dernière lettre recueillie dans la Correspondance est du II août 1826. Ecrite de Livourne, elle est adressée à Monsieur de Genoude^ hôtel de Talmont, n° yy, rue de Grenelle : « Mon cher Genoude, que devenez-vous tous? Gomment va M""* Léontine?...Si, après ses couches, une course en Italie entrait toujours dans vos vues, je vous écris pour vous offrir un agréable et tranquille logement chez moi, à Florence, et tous les soins de l'amitié la plus active. Répondezmoi, et comptez que che^ moi voudra toujours dire chei vous » (4).

Après la Révolution de juillet, tandis que Genoude restait ce qu'il était la veille, le poète s'engageait dans des voies nouvelles. Si leurs relations s'en ressentirent, elles ne cessèrent pas cependant. « Depuis i83o, a dit Lamartine, je ne voyais plus que rarement cet ancien ami de mes premiers vers. Nous nous aimions néanmoins à travers des opinions politiques et religieuses très dissemblables » (2).

Les Recueillements poétiques, publiés en 1 838, renferment deux pièces qui consacrent cette amitié, l'une Aux enfants de M^^ Léontine de Geîioîtde, l'autre A M. de Genoude sur son orditiation (décembre i836). De cette dernière pièce, je détache cette strophe :

(i) Correspondance, tom. III, pag. 413.

(2) Entretien avec le lecteur^ en tête de l'édition définitive des Recueillements poétiques ('1849).

ET ALPHONSE DE LAMARTINE l53

Cependant trois enfants sans mère Te suivront du regard et du pied aux autels, Et se diront entre eux : « Ce saint fut notre père Quand il portait son nom d'homme chez les mortels. » Et les peuples émus penseront en eux-même, Voyant leurs bras pendus à tes robes de lins : De l'amour du Seigneur combien il faut qu'on aime,

Pour laisser ses fils orphelins !

De tous les hommes avec lesquels il avait été lié dans sa jeunesse, M. de Genoude est celui sur lequel Lamartine est revenu le plus fréquemment. Il en a longuement parlé dans les Commentaires qui accompagnent ses poésies, dans ses Entretiens littéraires et dans son Histoire de la Restauration (i).

Lamartine, pour la postérité, sera surtout le poète de la Restauration. C'est là son vrai cadre, celui où il a tous ses avantages, où sa politique est aussi noble que sa poésie, où son génie est pareil à ce beau Lac qui ne réfléchissait que l'azur du ciel. Le reste de son œuvre pourra sombrer : les Méditations sont immortelles. Ce petit livre sera l'une des grandes dates de notre histoire littéraire. C'est lui qui a rendu à la poésie ses titres et lui a restitué son domaine : la nature ce l'idéal, l'âme et Dieu. Par une heureuse fortune, le nom d'Eugène de Genoude est inséparable des Méditations.

2 Novembre 1891.

(i) Tom. VIII, pag. 141-144. — i853.

Sgjg^pgfW^SSU»,

ET

Page 1