L'ACADÉMIE FRANÇAISE
Le II février 1 876, le jour où M. Alexandre Dumas fils vint prendre séance à la place de M. Pierre Lebrun, le directeur, M. le comte d'Haussonville, crut devoir défendre l'Académie contre le reproche d'avoir repoussé et Dumas père et Balzac.
Nos règlements, dit-il, dont vous avez reconnu la sagesse, puisque vous vous y êtes soumis, nous interdisent d'apporter nos suffrages à quiconque n'a pas témoigné par écrit le désir de nous appartenir. Votre illustre père les aurait sans doute obtenus s'il les avait demandés. A Vexemple de Balzac, de Béranger, de Lamennais et de tant d'autres, pour ne parler que des morts, il a préféré demeurer ce que vous appelez quelque part un académicien du dehors.
La vérité, pour nous en tenir à Balzac, c'est que l'auteur de Ta Comédie humaine s'était présenté plu-
sieurs fois, se soumettant aux i^èglements et témoi' gnant par écrit de son désir d'appartenir à l'illustre compagnie.
Mieux informe' que M. d'Haussonville, le secre'taire perpétuel, M. Camille Doucet, s'est bien gardé de dire, quand il a eu à parler de Balzac, que celui-ci n'avait jamais frappé à la porte de l'Académie.
Voici comment il s'exprimait, dans la séance du 25 novembre i886, en annonçant que l'Académie proposait pour sujet d'éloquence une Etude sur r Œuvre d' HoJioré de Balzac : « Comme de Beaumarchais, comme de beaucoup d'autres, on a pu dire de Balzac que sa gloire manquait à celle de l'Académie. C'est bien le cas d'accuser la mort ! La porte qu elle a fermée ne demandait plus vraiment qu'à s'ouvrir tout à fait devant l'immortel auteur de la Comédie HUMAINE M (i). — Deux ans plus tard, dans son Rapport sur les concours de l'année i8fS8, M. Camille Doucet faisait allusion, en ces termes, au désir de Balzac d'être de l'Académie et aux démarches qu'il avait faites pour y entrer :
S'il ne faut pas mourir trop tard, il faut aussi prendre garde de mourir trop tôt. Parfois alors, passée pour les uns, l'heure de la justice n'est pas encore venue pour les autres. Voilà, Messieurs, comment Balzac s'est arrêté sur le seuil de l'Académie, dont la porte déjà entr' ouverte ne demandait qu'à s'ouvrir tout à fait devant Villustre auteur de la Comédie humaine.
{i) Rapport de M. Camille Doucet, secrétaire perpétuel de l'Académie française, sur les concours de l'année i<^S6-
ET l'académie française ibj
Il ne sera peut-être pas sans intérêt de rappeler exactement, et avec quelques de'tails, comment les choses se sont passées.
Dès i833, Balzac songeait à l'Académie. Causant un jour, à cette époque, avec sa sœur Laure, — celle qu'il appelait Laura soror, — des vieux prosateurs français et de certains mots tombés en désuétude et qui n'avaient pas été remplacés : « Quels jolis mots ! disait-il. Expriment-ils bien ce qu'ils veulent dire ! Quelle grâce naïve ! On ne les trouve qu'à l'enfance des langues; il faut aujourd'hui des phrases pour les remplacer. Quand Je travaillerai au Dictionnaire de V Académie !... » (i).
En iSSg, il estime qu'au risque de n'être pas élu, il a le droit de se présenter et que tout au moins le moment est venu pour lui de prendre date. Il n'a que trente-neuf ans, mais déjà il a publié les Scènes de la vie de province et de la vie parisienne^ les Scènes de la vie privée^ la Peau de chagrin, Louis Lambert, Eugénie Grandet, le Médecin de campagne, le Père Goriot, la Recherche de l'absolu, le Lys dans la vallée, le Cabinet des antiques^ Un gî^and homme de province à Paris, César Birotteau. Sainte-Beuve et la i^ei'Me ^w i)e«A- Mondes ont fait une gorge chaude de la lettre qu'il
{i) Balzac, sa vie et ses œuvres, par M" Laure Surville '.nce de Balzac), pag. 145.
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vient de publier dans la Presse {i) et où il ne cache pas qu'il croit être un des dix ou dow^e maréchaux de France littéraires àt son e'poque (2). Sainte-Beuve a bien de l'esprit; mais, pour piquantes qu'elles soient, ses railleries n'empêchent point que Balzac n'ait raison : il est l'un des dix ou douze premiers, — qui sait? le premier peut-être parmi les écrivains de son temps. Pourquoi ne prétendrait-il pas à devenir l'un des Quarante ?
Il s'agissait de remplacer Michaud, l'historien des Croisades et le directeur de la Quotidienne. Les candidats au fauteuil étaient Berryer, Casimir Bonjour et Vatout. Balzac posa sa candidature et commença ses visites. Dans ses Guêpes ^Alphonse Karr, qui n'aimait pas Balzac, raconte ainsi la visite de l'auteur du Médecin de campagne à M. Alexandre Duval, un des doyens de l'Académie :
Selon toutes les apparences, M. Bonjour sera élu. Il s'agit bien plus de n'avoir pas fait certaines choses que d'en' avoir fait certaines autres... M. de Balzac est allé voir M. Alexandre Duval, qui lui a dit en montrant son lit :
— Monsieur, voilà un lit où je vais bientôt mourir.
— Je vous crois encore bien des années d'existence , monsieur, a répondu l'auteur de la Physiologie du Mariage, et la preuve, c'est que je viens vous demander votre voix. Je ne serai pas nommé cette fois-ci ni l'autre. D'après toutes les probabilités, il n'y aura pas d'extinction avant trois ans; c'est donc dans six ans au plus tôt que je compte sur vous (3). .
(i) La Presse du iS août iSSg.
(2) La Revue des Deux Mondes, i" septembre iSSg.
Q) Les Guêpes, àécamhi'a '-^Sq.
ET l'académie française I Sq
Sur ces entrefaites, Victor Hugo, qui avait déjà e'choué une première fois en i836, se décida à se présenter. Balzac n'iiésita pas : il se retira devant le poète des Feuilles d'automne et de Notre-Dame de Paris, ce qui lui permettra d'écrire dix ans plus tard à son ami Laurent Jan : « L'Académie m'a préféré M. de Noailles. Il est, sans doute, meilleur écrivain que moi ; mais je suis meilleur gentilhomme que lui, car je me suis retiré devant la candidature de Victor Hugo » (i).
Balzac est de ceux dont la parole se suffit à ellemême. Son affirmation est, du reste, confirmée ici par une lettre inédite de Victor Hugo que j'ai en ce moment sous les yeux et qui porte en tête ce mot : confidentielle :
Puisque vous désirez l'apprendre par moi, je m'empresse de vous faire savoir que, depuis l'autre soir, les choses ont tourné de la façon la plus honorable et que ma candidature en résulte tout naturellement. Je me présente donc, mais, par grâce, croyez-moi, ne vous retirez pas. Vous savez ce que je vous ai dit à ce sujet.
Mille bonnes amitiés. Victor H.
L'auteur des Scènes de la Vie privée n'était pas seulement un homme de génie ; c'était aussi un bon garçon. Il se retira. Son désistement n'assura point le succès de Hugo. Il y eut, le 19 décembre 1839, sept tours de scrutin sans résultat. Au septième, Berryer réunit 10 voix; Casimir Bonjour, 8; Victor Hugo, 7; 8 bulletins blancs. L'élection fut renvoyée à deux mois. Le 20 février 1840, M. Flourens fut élu au qua-
(i) Correspondance de H. de Bal^^ac, tom. H, pag. 372.
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trième tour par 17 voix contre 12 données à Victor Hugo; le même jour, le poète essuyait une seconde défaite : il était battu par le comte Mole. Il ne devait être nommé que le 7 janvier 1841, par 17 voix contre 1 5 accordées à M. Ancelot.
La veille du jour fixé par l'Académie pour la réception de Victor Hugo (i), Balzac lui écrivit le billet suivant :
Mon cher Hugo,
Si vous avez mis de côté les deux billets que Je vous ai demandés, et que je suis allé chercher déjà deux fois sans vous rencontrer, ayez la complaisance de les remettre sous enveloppe au porteur ou envoyez-les-moi par la poste, rue des Martyrs, 47. — Sinon, que le diable emporte l'Académie et ses habits verts!
Mes adorations et mille amitiés (2).
La réponse de Victor Hugo ne se fit pas attendre :
Mais, hélas! cher poète, je n'ai plus un seul billet, plus un seul, et depuis plus de quinze jours I Le jour où vous serez reçu, il faudra s'y prendre six mois d'avance. Comment venez-vous si tard ? Je sais bien que vous ne comptez pas avec le temps, parce qu'il est à vous et qu'il ne peut rien sur vous; mais je n'en suis pas moins désolé. Soyez donc de l'Académie pour entrer comme bon vous semblera ! Si j'avais su où vous écrire, je vous aurais épargné hier un dérangement.
A vous de tout cœur. Je puis tout vous donner, et je
vous donne tout, excepté un billet.
Votre ami,
Victor (3).
(i) Elle eut lieu le 2 juin 1841.
(2) Correspondance de H. de Balzac, tom. II, pag. 19.
(3) Cette seconde lettre de Hugo est également inédite.