A BERLIN
Pendant que la politique nous laisse un peu tranquilles à l’intérieur, il peut être intéressant de regarder au dehors. Le spectacle n’a rien de déplaisant pour nous. Il s’est produit sur l’échiquier diplomatique des coups extraordinaires qui ont modifié sensiblement l’état de la partie qui s’y joue. Nous avons vu disparaître, en moins d’une année, de maîtresses pièces, M. de Bismarck, M. Tisza et M. Crispi, c’est-à-dire trois chefs de gouvernement qui servaient ensemble une politique commune, celle de la Triple Alliance. Comme il entre beaucoup d’intempérance et d’irréflexion dans nos appréciations, surtout en politique extérieure
nous avons salué de vivats un peu précipités la disparition de ces trois ennemis. Il était licite de s’en féliciter, mais c’était aller peut-être trop loin que d’y voir une victoire française.
La politique extérieure des États n’est pas liée au sort des hommes qui la dirigent : elle dépend de leurs rapports, et leurs rapports sont réglés eux-mêmes par leurs passions nationales ou leurs intérêts. Il n’est point d’événement au monde qui puisse allier la France et l’Allemagne. L’antagonisme entre elles est inépuisable aussi longtemps que durera le supplice de r Alsace-Lorraine. On a dit que certains de nos gouvernants, en ces dernières années, avaient essayé d’un rapprochement avec l’Allemagne, en s’accommodant des faits accomplis. C’est une politique qui peut convenir à des Français d’hier, c’est-à-dire à des gens qui n’ont pas l’hérédité de notre sang et des passions qu’il a charriées à travers les siècles. Elle est contraire au sentiment populaire, à l’honneur national et à l’intérêt bien compris de notre pays. Les peuples, non plus que les hommes, ne vivent pas seulement de pain : ils vivent d’estime, de considération, d’honneur, de üerté, d’orgueil, et leur place dans le monde se mesure à l’opinion qu’on a d’eux. La défaite a diminué la France, elle ne l’a point avilie. Mais il y a quelque chose qui la
ferait tomber plus bas que la défaite dans l’estime des autres : c’est la renonciation. Il faut que l’ Alsace- Lorraine soit reconquise par la guerre ou qu’elle nous soit rendue par la diplomatie. Jusqu’à ce que cette réparation s’accomplisse, la France ne peut avoir, à l’endroit de l’Allemagne, d’autre politique que celle d’une patiente, mais intraitable revendication. Et voilà pourquoi les changements qui se produisent de l’autre côté du Rhin ne peuvent modifier l’état de nos rapports.
Cependant, il se produit du côté de l’Allemagne certains phénomènes qui pourraient passer pour des avances et qui témoignent, tout au moins, qu’on a le sentiment là-bas qu’il vaut mieux vivre en paix qu’en guerre avec nous. L’empereur Guillaume II nous écrit une lettre de condoléance à l’occasion de la mort de Meissonier, et s’étonne qu'une manifestation aussi extraordinaire n’ait pas eu plus d’éclat. L’impératrice Frédéric vient visiter Paris et se félicite tout haut de l’accueil courtois qu’elle y trouve. Le fait est qu’elle n’a rencontré parmi nous d’autre ennui que la poursuite des reporters qui courent après sa voiture comme des chiens de chasse. Enfin les organisateurs de l’exposition invitent nos artistes à figurer dans ce concours de gloire et à ne pas refuser plus longtemps les cou-
ronnes qui les attendent là-bas. Ce sont là des phénomènes de surface qui ne peuvent rien changer à la situation respective des deux nations. Néanmoins, les formes ont leur prix, et lorsque Ton compare cette courtoisie et ces prévenances à la provocante brutalité de M. de Bismarck, on ne peut nier qu’il ne soit survenu un changement appréciable dans l’état de nos rapports, et s’il est vrai que ce changement ne nous fait pas même espérer la suprême satisfaction que nous recherchons, il est permis cependant de s’en féliciter comme d’une preuve de respect et d’une garantie donnée à la paix du monde.
Gomment la France doit-elle y répondre? C’est, en somme, le rôle du vainqueur de se montrer généreux et de faire oublier sa victoire au vaincu . Nous sommes, d’ailleurs, assez riches de gloire militaire pour oublier nous-mêmes notre défaite, si elle n’eût laissé derrière elle qu’une blessure d’amour-propre. Aussi bien, la gloire des armes a-t-elle beaucoup perdu de son prix, depuis qu’on a usiné la guerre et que les vertus héroïques qui faisaient autrefois le renom des armées et le prestige des chefs sont devenues des facteurs inutiles ou gênants qu’on remplace par la puissance et la multiplicité des engins de destruction. Bonaparte et
ses trente mille soldats d’Italie ont moissonné plus de gloire que n’en recueilleront jamais les quatre ou cinq millions d’iiommes qui combattront, sans se joindre et même sans se voir, dans les batailles de l’avenir; et je ne sais rien dans la campagne allemande de 18”0 qui vaille la merveilleuse victoire de Davout à Auerstædt. Oui, vraiment, l’oubli nous serait facile, si nous n’étions que des vaincus. Mais nous sommes des amputés, et la blessure saigne toujours.
L’arrachement de PAlsace-Lorraine est l’un des grands crimes de ce siècle, le plus grand peut-être, qu’on ait osé contre la civilisation et l’humanité. Certes, l’histoire est pleine de pareils exemples et la gloire des conquérants n’est faite que de ces violences. Mais la justice varie suivant les temps, et la gloire d’hier peut être le forfait d’aujourd’hui. Il y a des provinces qui ont vingt fois changé de maîtres, sans que les populations qui étaient l’enjeu de la guerre eussent pu dire de quel côté était la patrie. C’est le temps, l’habitude, la vie commune, l’affinité de race et de tempérament, le sang versé ensemble pour les mêmes causes et sous le même drapeau qui ont fixé leur nationalité ; et le jour où elles ont pris conscience de cette nationalité, un droit nouveau leur est né du même coup, le droit à la patrie, qui est
une religion aussi auguste et non moins inviolable que l’autre . Il n’est pas plus légitime d’obliger un Français à devenir Allemand que de contraindre un protestant à se faire catholique. Devant la conscience humaine, l’oppression est la meme, et le crime est égal. Nous avons eu l’honneur d’introduire dans le monde ce principe souverain, et destiné à devenir la loi des temps nouveaux, que les peuples s’appartiennent et peuvent seuls disposer d’eux-mêmes. Nous l’opposerons implacablement à la conquête allemande, et aussi longtemps que l’ Alsace-Lorraine se réclamera de la patrie française, il n’y aura ni paix ni trêve entre nous.
C’est ce sentiment de la revanche inéluctable qui rend nos rapports avec l’Allemagne si délicats qu’il est presque impossible de les fixer. Rien, assurément, n’est plus facile que de répondre avec de la courtoisie et de la bonne grâce à leurs prévenances. L’impératrice, mère de l’empereur, vient se promener à Paris. Nous regretterions qu’une maison française organisât une fête en son honneur ; mais nous traiterions de goujat quiconque lui manquerait de respect. Guillaume II, qui est d’humeur voyageuse, viendrait lui-même que nous lui devrions le même accueil. L’idéal serait qu’on fît le silence sur sa visite et qu’aucun reporter ne s’en
É Tl DES ET PORTRAITS
aperçût. Mais lorsqu’on nous invite à aller nousmêmes à Berlin, la question change de face, et l’on se demande si la bonne grâce et la courtoisie des procédés ne nuit pas, en pareil cas, au patriotisme.
C’est une question très controversée, en ce moment, que de savoir si les artistes doivent répondre à l’invitation qui leur est venue d’Allemagne. Les bonnes raisons de s’y rendre ne manquent pas, et on nous les a fait abondamment connaître. C’est la renommée de l’art français, l’éclatante affirmation de sa supériorité, son triomphe certain sur l’Allemagne, obligée de reconnaître et de proclamer elle-même notre immortelle et inaliénable primauté. Ce sont là, du moins, des raisons pour ceux qui ont l’irrépressible appétit de médailles nouvelles ou de clients nouveaux. Mais le cœur aussi a « ses raisons que la raison ne comprend pas », et le cœur ne veut pas qu’on aille à Berlin. Et pour peu qu’on interroge cette défense instinctive, on y peut démêler des arguments qui valent bien les autres. Vous irez en Allemagne pour y faire triompher, dans vos œuvres, l’art français et mériter que l’Allemagne proclame elle-même votre supériorité. Soit : mais les couronnes qui vous attendent c’est l’Allemagne qui les distribuera. Vous faites de Berlin, qui n’est encore qu’une immense caserne.
une capitale des arts. Vous lui donnez le rayonnement qui lui manque et sans lequel elle restera sans gloire. Vous l’illustrez aux dépens de Paris, et tout ce que vous ajoutez à sa renommée est un vol fait à la nôtre. II y a, sur le trône d’Allemagne, un jeune souverain d’humeur néronienne, toujours sur la scène, toujours en quête de l’applaudissement universel, et qui rêve tout haut de faire de sa ville la capitale du monde. Son rêve éperdu embrasse Paris, Athènes et Rome, et prétend les transplanter ensemble à Berlin. Le génie allemand est. Dieu merci ! ce qu’il y a de plus impropre au monde à la réalisation d’un tel rêve. Mais c’est déjà trop vraiment que des Français prêtent les mains à qui le tente et s’en aillent là-bas signer le premier acte de notre déchéance.
Il convient d’avoir pour l’art et les artistes toute la déférence qu’ils méritent. On ne peut s’empêcher néanmoins de trouver qu’ils prennent dans nos soucis un peu plus de place qu’il ne leur en appartient. Peintres, sculpteurs, romanciers, poètes décadents ou symbolistes, littérateurs névropathes, comédiens et bateleurs de toute catégorie nous étourdissent du bruit de leurs gestes ou de leurs prétentions. Il semble que la France ne vive que par eux et pour eux, et nous nous acheminons
ainsi, sans en avoir conscience, à la condition de ces Grecs dégénérés, Græeuli^ comme on les appelait à Rome, grammairiens, rhéteurs, poètes, philosophes, qui vivaient en mercenaires de Fart, et n’avaient pas même gardé le souvenir de la patrie conquise. Si nous souhaitons à notre pays une autre destinée , il faut savoir cultiver les vertus qui la préparent. Or, la vertu qui nous est le plus nécessaire, à l’heure présente, c’est la force : force matérielle et force morale, tout doit contribuer au succès de l’effort décisif que nous avons à faire pour notre rédemption. Par contre, tout ce qui peut l’affaiblir ou le dévier est une diminution de la patrie. Quand on a ce sentiment bien chevillé dans l’âme , on songe à faire des citoyens qui soient égaux à la tâche qui leur incombe, et l’on
attend, avec l’inflexible résolution qu’un tel des
sein comporte, que nos soldats l’aient accomplie, avant de songer à les montrer en peinture â Berlin.
24 février 1891.