L’ORDRE RÉPUBLICAIN
Lorsque le gouvernement de M. Goblet faisait fusiller à Châteauvillain de pauvres femmes dont le seul crime était de vouloir prier dans une chapelle libre, ce forfait ne souleva dans les rangs républicains aucune émotion. Les victimes étaient cléricales : leur sang ne comptait pas. Il en est autrement, lorsque la troupe, pour sauver Tordre et se défendre elle-méme contre Témeute, tire sur les ouvriers et couche quelques malheureux sur le carreau. On s’émeut, alors, on se lamente, on s’indigne, on s’accuse, on demande d’un ton courroucé des explications sur le terrible « malentendu » qui a causé cette atrocité. C’est que Talfaire, au
lieu de relever de la justice toute seule, ce dont jamais républicain ne s’est proccupé, peut avoir des conséquences politiques incalculables. L’ouvrier a été jusqu’ici le meilleur client de la république. C’est lui qu’on appelle « le peuple », au détriment du reste de la nation, et tous les trésors de la rhétorique révolutionnaire, qui est très riche en verroterie, ont été répandus devant lui. Le peuple, à vrai dire, commence à s’apercevoir qu’on ne vit pas de métaphores et qu’il n’y eut jamais de régime plus décevant et plus creux que celui-là. Mais les républicains populaciers n’en continuent pas moins leur commerce, et jamais un émeutier ne tombera sous les balles sans qu’ils se croient obligés de déclamer sur sa mort.
Des événements comme celui de Fourmies s’expliquent tout seuls, et il ne serait vraiment pas besoin d’encombrer la tribune d’explications et de déclamations inutiles, s’il n’y avait au fond de tout cela des leçons pour tout le monde. Il en sera de même, toujours et partout, chaque fois qu’on mettra l’émeute et l’armée face à face. Le gouvernement, assez mal servi par ses fonctionnaires civils, n’a pas eu de peine à justifier la conduite de ses soldats. Des bandes d’émeutiers les assaillent à coups de pierres ; les troupes répondent à coups de fusils : c’est la
fatalité de ces rencontres. Les interpellateurs ont négligé de nous dire ce qu’ils feraient eux-mêmes, s’ils avaient la charge du gouvernement et la garde de l’ordre, .l’entends bien que leur doctrine initiale est d’appliquer à l’émeute le mot d’ordre des économistes : « Laissez faire, laissez passer. y> Mais il y a toujours un point où il devient impossible de laisser faire. On peut, à la rigueur, laisser aux manifestants socialistes la liberté de vaguer par les rues et de pousser, sur l’air qu’il leur plaira, le cri de leurs revendications ; mais comme ni les promenades ni les cris ne changeront rien à leur condition, ils en viendront, par une pente fatale, à des démonstrations moins inoffensives. Ils s’en prendront, soit aux pouvoirs publics, qui ne font rien pour eux, soit au patron qui les exploite, et voudront envahir l’Hôtel de Ville ou saccager l’usine. A cette limite, que ferait un gouvernement socialiste révolutionnaire, eût-il pour ministres M. Dumay, M. Antide Boyer et autres réformateurs de leur espèce ? Ou bien il résisterait, et provoquerait en résistant, dans tous les centres ouvriers à la fois, de sanglantes collisions comme celle de Fourmies; ou bien il abdiquerait devant le socialisme triomphant, et son abdication aboutirait à une immense Jacquerie. Du sang toujours, et du sang partout I
Si dure que fût Tépreuve et si dignes de pitié que soient les victimes, l’armée a fait son devoir, et le gouvernement a compris le sien en la défendant. Il ne faudrait point partir de là, cependant, pour tresser des couronnes à nos ministres et les traiter en sauveurs de l’ordre. S’ils sont hommes à méditer sur ces événements douloureux, à rechercher leurs causes et à discerner les responsabilités, ils doivent s’apercevoir que la préserA^ation de l’ordre est d’une pratique moins simple qu’ils ne l’avaient imaginé jusque-là. Il n’y a pas d’ordre là où la paix sociale n’est maintenue que par la répression. Il y a désordre, au contraire, partout où l’on sent bouillonner et sourdre du sein des malheureux des appétits révolutionnaires et des passions homicides que réprime la force ou que contient la peur. Tel est, malheureusement, l’état de la société contemporaine telle que l’éducation républicaine nous l’a faite. La guerre sociale gronde aujourd’hui partout, et les aspirations incendiaires, encore éparses, bientôt coalisées, n’attendent que l’occasion propice pour éclater ensemble.
Il arrive souvent aux républicains de célébrer la tranquillité dont le pays a joui sous leur loi, et de rappeler avec orgueil que, pas une fois, depuis vingt ans, l’ordre n’a été troublé. C’était même
l’argument favori qu’ils opposaient aux revendications conservatrices. L’argument avait une force apparente jusqu’à vendredi dernier. Mais, alors même que l’accident de Fourmies ne se fût pas produit, ce n’était qu’une apparence.
Qu’importe que l’ordre règne à la surface, si le désordre est au fond? Et quel argument valable peut-on bien tirer de la paix publique si elle couvre simplement l’indiscipline et l’insurrection? La vérité, c’est que la politique républicaine n’a été, depuis douze ou quinze ans, qu’une initiation systématique des classes ouvrières et des jeunes générations, aux idées et aux mœurs de l’anarchie. Interrogez, dans les centres ouvriers, les âmes formées à son école, et vous n’y trouverez que l’envie, la haine, l’indiscipline, l’esprit de révolte, les aspirations chimériques et violentes, la surexcitation des appétits et l’impatience de jouir. Sans doute, l’ordre règne et dure, pendant que s’accumulent, à son ombre, tous les matériaux d’incendie. Mais à quelque moment que se produise l’explosion désormais fatale, la faute en sera toujours aux politiciens imprévoyants et bornés qui l’auront préparée.
Certes, il ne me déplaît pas que le gouvernement, en même temps qu’il loue nos soldats de leur discipline et de leur fermeté, flétrisse ces misérables
excitateurs qui, sans s’exposer eux-mêmes au péril, poussent de malheureux ouvriers au-devant de ces exécutions sanglantes. Mais je voudrais qu'il eût l’esprit assez élevé et le jugement assez sûr pour s’apercevoir que ces maigres turlupins ne sont pas les véritables auteurs du mal qu’il réprime. Le crime vient de plus haut et de plus loin. Il vient de ces faux apôtres du progrès, philosophes de quatre sous et politiciens de pacotille, qui ont entrepris de réformer les mœurs politiques de la France, en la déshabituant de ses anciennes croyances. C’est l’enseignement matérialiste inauguré par eux dans nos écoles qui engendre ces revendications impatientes et brutales. Ce sont leurs doctrines, leurs promesses, leurs exemples et leurs flagorneries qui poussent le peuple des misérables à la révolte. Tout ce qu’ils ont dit ou fait au pouvoir n’a été qu’une école d’indiscipline, une semence de sédition. Ils peuvent aujourd’hui déplorer, en toute sincérité, l’aveuglement furieux des foules qui vont expier sous les balles la foi qu’ils ont mise en leurs sophismes : ils ne sauront jamais assez la part qui leur revient dans ces catastrophes. Si le sang des victimes pouvait être rejeté par la terre et marquer au front ceux qui l’ont fait verser, il n’est peut-être pas un républicain de notre temps qui resterait sans tache.
Mais ce sont là des vérités trop dures pour qu’on se les applique spontanément, et l’on en chercherait en vain la trace dans la discussion à laquelle je viens d’assister. Ni les interpellateurs ni les ministres qui leur ont répondu n’ont eu souci de remonter aux causes premières et d’accuser leur propre parti . Ils se croient quittes sans doute envers leur conscience et envers leur pays en déplorant en termes éloquents ou acerbes ces fatalités sanglantes qui arment les pouvoirs publics contre la partie la plus intéressante de la nation. Des motsi des mots ! des mots î et sous les mots du sang I Leur excuse, s’ils en ont une, est qu’ils ne savent ni dire ni faire autre chose.
Cette discussion, douloureuse entre toutes, s’est terminée par une misérable pasquinade où l’on a vu le gouvernement et la gauche associer dans le même hommage les travailleurs et l’armée et promettre ensemble de résoudre la question sociale. Ce sont là de touchantes funérailles pour les morts d’hier I Seulement, si la solution se fait trop attendre et que les travailleurs s’impatientent, il faudra encore recourir aux feux de peloton. Eh bien l c’est notre revanche, à nous, théoriciens et serviteurs impénitents de l’ordre moral, à nous qui plaçons l’autorité dans le respect, et non dans la répression, c’est notre
revanche de constater que nos principes, nos traditions et nos croyances offrent à la paix sociale d’autres garanties que le nihilisme républicain qui leur succède. Nous ne triompherons pas de l’impuissance et de l’imbécillité de ceux qui en ont fait une doctrine d’État, parce que ce triomphe coûte trop cher à ses victimes. Mais nous avouons hautement l’espérance c|ue ces leçons sanglantes ne seront pas perdues pour tout le monde, et que les temps sont proches où le peuple des travailleurs, las de duperies et saturé de mensonges, voudra changer de tuteurs.
5 mai 1891 .