A ROME
Je n’ai pas demandé à monseigneur Freppel ce qu’il est allé faire à Rome. Mais je connais assez mon éminent collègue pour ne pas me tromper sur les intentions qui l’y conduisent. L’évêque d’Angers n’appartient pas seulement à l’Église militante : il est doué au plus haut point de cet instinct batailleur que les physiologistes appellent la combativité. La nature s’est trompée de siècle en le faisant naître en un temps où les évêques ne portent plus que la crosse et ne doivent enseigner que la paix. C’est un contemporain de Jules II, le pape-soldat, qui prenait les villes d’assaut et passait le premier par la brèche.
Dans les législatures précédentes, il avait can-
tonné son opposition, toujours ardente, dans les questions qui mettaient en cause renseignement, la religion et l’Église. 11 n’y faisait exception que pour l’expédition du Tonkin, dont il fut le plus fervent et le plus éloquent apologiste. La politique de parti ne l’intéressait guère, et nul n’eût pu dire s’il était, à cette époque, plus royaliste qu’impérialiste ou plus impérialiste que républicain. Mais c’était, en tout cas, un défenseur actif, entreprenant et redoutable de toutes les causes morales que les conservateurs de tous les partis servent indistinctement ensemble. Dans la Chambre actuelle, monseigneur Freppel représente, avec M. de Gazenove de Pradines et M. de Villebois-Mareuil, le royalisme le plus intransigeant. Il n’admet ni tempéraments ni délai, et les gens qui lui insinuent qu’une restauration souffrirait peut-être quelques difficultés s’exposent à de terribles anathèmes. Il lui faut le roi tout de suite ! J’imagine que le comte de Paris doit être un peu ébahi d’inspirer à un évêque de cette humeur une pareille passion.
On conçoit, dans ces conditions, que les manifestations qui se sont produites dans l’épiscopat l’aient profondément irrité. Il commença par répondre dans le journal qu’il inspire au toast retentissant du cardinal Lavigerie, qui avait donné le signal de ce
ÉTUDES ET PORTRVTTS
mouvement. Mais sa réponse n’y fît rien. Plusieurs évêques, non point de ces prélats assermentés que la République a promus en ces derniers temps et qui paient leur place en complaisances ou en flagorneries, mais des évêques de Droite pure, conservateurs orthodoxes et prêtres irréprochables, avaient publiquement adhéré aux conseils du cardinal. Enfin, le pape lui-même avait approuvé cette évolution d’une fraction plus ou moins considérable du parti catholique, et dans une entrevue récente avec M. Piou, il venait de confirmer explicitement son approbation.
On a beau, comme l’a fait M. d’Haussonville, distinguer entre l’enseignement et le conseil, il n’est pas moins certain que le conseil, bien qu’il n’oblige pas, prend dans la bouche du chef de l’Eglise une autorité particulière. Ceux qui raisonnent conserveront, à l’exemple des royalistes de Nîmes, le privilège du libre examen qui leur appartient sans réserve, dans le domaine politique, et ne se croiront pas obligés de conformer leur opinion à l’avis du Souverain-Pontife ; mais ceux qui croient sans raisonner, et c'est le plus grand nombre, inclineront vite à penser que ce n’est pas la peine d’entretenir la guerre implacable quand le chef de l’Église lui-même leur conseille la conciliation* C’est
évidemment parce qu’il a senti toute l’autorité de ce conseil et mesuré sa portée que monseigneur Freppel s’est rendu à Rome. Il essaiera sans doute d’obtenir, à son tour, des déclarations qui atténuent l’effet de l’adhésion précédemment donnée au manifeste du cardinal Lavigerie et de l’entrevue récente du pape avec M. Piou.
Je n’ai pas vu mon collègue et ami M. Piou, depuis son retour de Rome, et j’ignore absolument ce que le pape a pu lui dire. Mais je lui sais un gré infini de n’en avoir pas fait usage pour les besoins de la cause qu’il sert. Je suis un catholique trop respectueux de l’autorité pontificale pour dire que l’avis du pape sur nos querelles de parti ne m’importe guère; mais j’avoue très sincèrement qu’il ne me plaît pas qu’on le lui demande. L’intervention de l’Église dans la politique, si discrète et si mesurée qu’on la veuille, est toujours un péril pour elle et un embarras pour nous. Lorsque le Christ répondait aux questions insidieuses des politiciens de son temps en disant : « Mon royaume n’est pas de ce monde », il enseignait à tous ceux qui portent la parole en son nom, depuis le pape jusqu’au curé de village, le principe du désintéressement temporel qui doit être leur loi. L’Église a le gouvernement . des âmes et son ministère est purement spirituel.
Chaque fois qu’elle descend dans l’arène politique et se mêle aux discordes des hommes, autrement que pour les apaiser, elle compromet son autorité et manque à sa mission.
J’ajoute que le pape, quel qu’il soit, n’a ni qualité ni titre pour nous dire quel est le gouvernement qui nous convient le mieux en France, parce qu’il est toujours un étranger. Léon XIII est assurément l’une des intelligences les plus hautes et les plus déliées de notre temps. Il lui manque cependant une grâce essentielle à nos yeux : c’est de penser en Français. C’est un Italien qui a Tâme italienne, et l’âme italienne nous jalouse ou nous hait. J’admets sans hésitation qu’il a su s’affranchir des passions misérables qui ont envenimé la politique de l’Italie envers nous. Il n’a jamais parlé de la France qu’en termes d’une noble et généreuse affection , et il y a eu d’autant plus de mérite que la conduite du gouvernement français envers l’Église ne l’y provoquait pas. Seulement, cette affection, qui est celle d’un père spirituel, n’est pas et ne peut être exclusive, et c’est à cette condition pourtant qu’on a l’âme française. L'Allemagne occupe dans sa sollicitude une place égale à la nôtre. C’est à ses instigations et sur ses sommations publiques que le centre catholique du Reichstag votait, il y a quatre ans, l’augmentation*
d’effectif qui lui était demandée par M. de Bismarck, et c’est lui qui entretient à Vienne un des pires courtiers de la Triple Alliance, diplomate intrigant et gallopliobe effréné, le nonce Galimberti. Peut-être la conception qu’il a des intérêts de l’Église l’obliget-elle à faire ainsi. Il est universel par situation : mais c’est aussi j^our cela qu’il n’est pas nôtre.
L’Église n’a point de parti, et toutes les formes de gouvernement sont égales devant elle. Elle n’est ni monarchique ni républicaine; elle tient, suivant l’ancienne formule, que la voix des peuples est la voix de Dieu, et elle considère que le gouvernement légitime est celui qu’il plaît aux nations de se donner. C’est la doctrine qu’elle a professée de tout temps et que le pape Léon Xlll a rappelée plusieurs fois dans» de mémorables encycliques. Cette doctrine me semble juste et bonne, aussi propice à l’autorité de l’Église qu’à la paix des États, et je serais fâcbé que le clergé de France s’en départît. Non point qu’il doive se désintéresser d’une façon absolue de la politique qui se fait autour de lui. Non seulement le prêtre est citoyen comme nous et conserve, en cette qualité, sa part d’intervention dans les destinées de la patrie commune; mais il est, en outre, le ministre et le gardien des principes qu’il a l’obligation de défendre, La politique et la religion ne sont pas con-
finées sur des domaines absolument séparés. Elles se touchent par maints endroits, et le malheur veut que les conflits les plus aigus qui nous divisent aient précisément surgi à ces points de rencontre. Le Concordat, par exemple, les lois sur l’enseignement, la loi militaire, la contribution fiscale appliquée aux congrégations, sont autant de questions mixtes dans lesquelles l’Église et l’État sont également engagés. 11 est impossible et personne ne saurait raisonnablement exiger que le prêtre reste neutre dans les conflits qu’elles soulèvent, parce que sa neutralité, en pareille matière, pourrait être justement taxée d’a- ' postasie. 11 se doit tout entier à la foi qu’il professe, et jamais le combat ne lui apparaît plus impérieux ,et plus légitime que lorsqu’il est obligé de souffrir pour elle.
11 en est autrement lorsqu’il s’agit de choisir entre la république et la monarchie, et c’est précisément la question qu’on pose au pape et qu’on agite en France. H appartient au chef de l’Église d’enseigner aux catholiques le respect des institutions et des lois de leur pays, autant qu’elles respectent elles-mêmes les intérêts et les droits de l’Église; mais il ne peut, en vérité, sans excéder sa mission, intervenir personnellement dans nos querelles et se déclarer monarchiste ou républicain. Quelque avantage que dût
trouver dans l’intervention papale la politique à laquelle je me suis attaché, je regretterais qu’on y recourût. Et je regretterais autant que les catholiques de France se constituassent en parti politique, désormais inditférent à la question de forme qui se débat entre la république et la monarchie, et voué exclusivement à la défense des intérêts et des principes qui intéressent leur conscience et leur foi. Outre qu’un parti pareil affaiblirait sensiblement la Droite, en laissant de côté un contingent sérieux de conservateurs qui appartiennent à d’autres confessions ou ne professent même aucun culte, il aurait pour efîel infaillible de déconcerter et de s’aliéner peut-être des populations qui n’ont jamais admis que l’on confonde la politique et la religion. Le Français est généralement religieux ; il n'est pas clérical . Il aime et respecte le prêtre dans l’exercice de son ministère spirituel; il redoute et déteste son intervention dans la politique. Il y a plus d’hommage que d’injustice dans cette prévention ; c’est sa façon d’entendre que la religion ne doit travailler que pour le ciel.
Soyons conservateurs avec elle; mais prenons garde de la compromettre en faisant d’elle un instrument de parti. Ses intérêts, ses droits, ses prin cipes, ses revendications sont aussi les nôtres. Nous défendons la liberté de son culte, parce qu’il est le
premier des droits de l’homme, et nous défendons son enseignement, parce qu’il est, à nos yeux, la plus haute école de discipline et de morale qui convienne aux peuples. Mais ce qui fait la force de notre cause, c’est qu’à ces principes s’ajoute la défense d’intérêts sociaux, moins nobles, sans doute, mais qui ne sont ni moins pressants, ni moins chers. Une cause aussi solide et aussi riche doit suffire à son triomphe, pourvu qu’on n’en brise pas l’unité. Italia far a dà sel Cette fière devise que ritalie ne prit, d’ailleurs, que pour la montre, puisqu’elle n’a rien fait toute seule et que tout lui est venu des autres, peut être plus justement la nôtre. Les conservateurs doivent se suffire, et tout fils respectueux de l’Église qu’ils sont, il leur sied d’oser dire que l’intervention du pape dans nos affaires serait plus redoutable qu’utile à leur triomphe.