A PROPOS DE THERMIDOR
Je suis de ceux à qui il n’importe guère que le cabinet trébuche ou marche droit. Il ne me déplaît pas qu’il vive, parce qu’il ne serait pas remplacé par meilleur que lui : mais il succomberait que je ne prendrais pas le deuil. Ce qui me choque, c’est de voir des gens d’esprit se conduire comme des nigauds. Il n’est pas trop bête, ce ministère, si l’on considère individuellement les personnages qui le composent, encore qu’ils ne soient pas tous de même qualité ; cependant il vient de commettre une sottise qui ne pourrait être proprement signée que par M. Tirard I A quoi tiennent les réputations I On eut cherché dans nos assemblées un homme pour interdire Ther-
midor que M. Tirard eût été communément désigné à cet office, et il se trouve que c’est M. Constans qui le supplée; voilà un homme terriblement vengé !
Il est à remarquer, d’ailleurs, que tous nos républicains ont déraisonné à l’envi dans cette affaire. J’excepte naturellement M. Henry Fouquier, dont la thèse était bonne, et M. Reinach, qui a prononcé un maître discours, où le courage égale la raison. Mais l’isolement même où sont restés ces deux républicains schismatiques armés contre leurs frères pour la défense de la justice et de la liberté, témoigne avec éclat combien l’âme républicaine est inféodée à la cabale et réfractaire à la conception la plus élémentaire de l’ordre. Prenez tout ce qui s’est dit, au cours de cette séance, par les républicains orthodoxes, vous n’y trouverez, sous ses aspects variés, que l’esprit de secte et de coterie, complaisant aux siens, implacable aux autres et faisant de son intolérance ou de sa haine l’élément de sa politique et la loi de son gouvernement.
Voici, par exemple, des collègues ayant, d’ordinaire, l’esprit lucide et l’humeur aimable qui tirent argument contre la liberté du Théâtre-Français de la subvention qu’il reçoit. Ils eussent supporté Thermidor sur la scène de la Porte-Saint-Martin ou de l’Ambigu; mais ils ne peuvent admettre qu’un
théâtre subventionné emploie l’argent qu’il reçoit de la république à déshonorer la mémoire de ses fondateurs. Je sais un gré infini au ministre de l’instruction publique d’avoir écarté cette thèse qui pouvait paraître tentante à un membre du gouvernement, et d’avoir revendiqué pour la Comédie- Française, comme pour tous les autres théâtres, le droit à la liberté. Mais le sophisme n’en subsiste pas moins, et les commentateurs de cette mémorable journée s’obstinent à proclamer qu’un théâtre subventionné n’a pas le droit de médire de Robespierre l
Subventionné, oui; mais par qui? et pourquoi? Comme l’a dit M. Bourgeois, la subvention n’a jamais été donnée à la politique : on l’a de tout temps considérée comme un encouragement donné à l’art, et l’art n’a point de parti. Vous n’avez pas à regarder si la pièce est sympatiiique ou déplaisante, conservatrice ou républicaine : c’est au public seul qu’il appartient de la juger. La subvention produit tout son effet si l’œuvre est belle par elle-même et mise hors de pair par le talent des artistes qui l’interprètent. Aussi bien est-ce un étrange abus de langage que de dire ou de laisser entendre que c’est le parti républicain ou le gouvernement républicain qui subventionne le Théâtre-Français. La subven-
ÉTITDES ET PORTRAITS
tion est donnée par l’État, c’est-à-dire par l’universalité des citoyens, et l’argent qui constitue cette subvention sort également des poches réactionnaires et des poches républicaines. D’où il suit que la politique de droite ou de gauche ne peut avoir accès dans le jugement qu’on porte sur les pièces qui y sont représentées . C’est l’affaire du public qui applaudit ou proteste, selon son goût ; ce n’est pas la vôtre.
Il plaît aujourd’hui, par exemple, à certains républicains de proclamer que la Terreur est une période glorieuse et sacrée pour leur parti et d’ériger Robespierre en idole. C’est leur droit et je ne me mets pas en peine d’y contredire. Qu’ils fassent donc ou commandent des pièces pour glorifier la Terreur et déifier Robespierre. Je m’engage d’avance à ne point troubler les cérémonies de leur culte. Mais qu’ils laissent, en revanche, à ceux qui ne voient dans la Terreur qu’un accès de bestialité sanglante et dans Robespierre un sinistre et plat gredin, la liberté de les peindre comme ils les voient, et qu’ils consentent au public qui pense comme eux, la liberté de ses applaudissements.
C’était autrefois la théorie des républicains doctrinaires, alors que les républicains enseignaient seulement la République, et ne l’occupaient pas.
Aujourd'hui que la république est entre leurs mains, ils prétendent en faire une boutique où Ton ne débite que des drogues marquées à leur estampille. Il leur suffit qu’une pièce manque de respect à la guillotine pour qu’ils en réclament l’interdiction.
Question d’ordre public ! dit M. Constans. C’est un habile homme qui ne se risquerait pas à dire qu’il interdit Thermidor pour sauver l’honneur de Robespierre. Il aime mieux sauver l’ordre. Mais quelle étrange façon de l’entendre I Vingt-cinq tapageurs troublent la représentation et promettent de revenir en force le lendemain. Il semble bien que ce fût l’affaire de la police et des tribunaux qui sont institués précisément pour prévenir ou réprimer ce genre d’accidents. Point! On fermera plutôt le théâtre, afin de parer au désordre annoncé. De la part d’un dompteur d’émeutes, tel que l’est M. Constans, l’expédient paraît au moins douteux. Car c'est le droit au tapage qu’il consacre. Mais le droit du spectateur qui a payé sa place et qui prétend jouir en paix du spectacle qu’il s’est réservé? Et le droit de l’auteur qui voit se dissiper sous les sifflets ou les horions tout le travail d’une année ? Et le droit de l’entrepreneur qui a fait des sacrifices considérables pour monter la pièce ? Et le droit de tout le monde enfin contre la brutale fantaisie d’une minorité qui
n’a pas de droits du tout? On n’en prend point souci. Il est entendu que tout doit être sacrifié à la sauvegarde de l’ordre. Oh ! le bon apôtre I Si la même troupe de manifestants, revenue de ses tendresses, allait vociférer quelque jour contre la majorité républicaine, est-ce que vous fermeriez la Chambre ?
Ce sont là de mauvaises raisons qui ne trompent personne. La vraie cause de l’interdiction, M. Clémenceau nous l’a dite dans cette sauvage sortie qui a fait revivre un moment sur nos bancs les haines et les fureurs de la Convention : c’est la solidarité de parti qui unit tous les républicains dans le culte indistinct de la Révolution et ne permet pas qu’on y touche. La Révolution, selon lui, ne comporte pas la critique: c’est « un bloc » dont on ne peut rien distraire. Cette théorie, qui assimile le parti républicain tout entier à un troupeau de brutes, sans conscience, sans critique et sans liberté, fait ma joie et mon admiration. Il est toujours plaisant de regarder au fond de l’âme de ces pontifes du progrès. Le verbe est superbe et l’esprit misérable. Voilà un homme qui se pique de libre-pensée et dont le culte révolutionnaire est notablement inférieur à l’idolâtrie d’un nègre. Il haussera les épaules devant l’acte de foi d’un homme qui croit en Dieu : mais il
ne permet pas qu’on discute ni un homme, ni un acte de la Révolution. C’est sa religion à lui, et comme il la trouve parfaitement adéquate à sa conception personnelle de la politique et de l’histoire, il l’érige en dogme et jette l’anathème à qui se permettra d’y porter la main.
Ce brutal fétichisme, qui est toute la religion politique de M. Clémenceau, il a su l’enfoncer de vive force au cœur de la majorité républicaine, et il reste, en somme, le seul triomphateur de la journée. Il a triomphé de la meme façon et pour la même cause que ces terroristes dont il célèbre aujourd’hui la gloire indivisible. Il fait peur à son peuple, et c’était une joie d’une saveur assez rare que de voir les malheureux se courber et frémir au vent de cette parole stridente et sèche qui a la flamme courte et le tranchant de l’acier. Mais ce sont là des satisfactions de théâtre qu’on peut savourer en dilettante, lorsqu’on n’est pas de la famille. Je ne suis pas républicain, et ni les doctrines ni les anathèmes de M. Clémenceau ne sauraient me toucher. Je prends ma part de la Révolution française, sans lui demander permission, et dans le défilé tragique de ceux qui furent ses héros ou ses victimes, je choisis mes auteurs. C’est le droit de tout le monde, et tout le monde peut l’exercer à sa façon.
En réalité, M. Clémenceau est rincarnation la plus brillante du grand vice qui est aussi le grand mal de notre temps, l’esprit révolutionnaire. La Révolution française, mal enseignée et mal comprise, est la grande corruptrice des générations qui se réclament d’elle. Elle a substitué l’effraction à la méthode rationnelle, qui est la loi la plus certaine du progrès, et, voulant faire des citoyens, elle a fait surtout des insurgés. Elle a émancipé l’individu des servitudes séculaires qui pesaient sur lui ; mais elle l’a du même coup déshabitué de tout respect, de toute discipline et de toute règle ; elle lui a soufflé l’esprit de révolte contre tout ce qui le gêne, en le grisant de sa souveraineté toute neuve, et comme il a plus d’appétits que de jouissances, elle lui a donné la violence pour régime et l’anarchie pour fin.
Si nous pouvions disposer des lois qui gouvernent le monde physique, il y a beau temps que la terre serait retournée au chaos. Nous sommes les maîtres de nos destinées politiques et sociales ; les lois qui nous régissent nous appartiennent, et nous n’en avons usé depuis cent ans que pour bouleverser à plaisir la société et l’État. La révolution, proprement dite, était accomplie et devait être close par l’inscription dans nos lois des vérités qu’avait proclamées la Déclaration des Droits de l’homme; en
s’en tenant là, elle n’eût été qu’une réforme bienfaisante et féconde. Mais elle a eu pour épilogue un accès de démence furieuse qui mêla, saccagea, confondit tout dans sa ronde infernale, et c’est cette frénésie qui s’est appelée la Révolution. De là vient qu’il y a parmi nous une école de politiques révolutionnaires qui ne distinguent pas plus dans son œuvre qu’elle ne distinguait elle*meme et prétendent nous contraindre à l’adorer « en bloc ».
Cette théorie du bloc, qui a fait fortune, est le défi le plus insolent qu’on ait jamais porté à la conscience humaine. Vouloir qu’on aime, qu’on honore, qu’on glorifie tout dans la Révolution, sans choix, sans critique, sans réserve, le bien et le mal, la grandeur réelle et le cabotinage, le dévouement héroïque et la bestialité sanglante, le canon de Valmy et le couperet de Sanson, c’est vouloir ravaler l’espèce humaine au niveau du plus grossier fétichisme, et les sorciers de Rehanzin n’enseignent pas à leur peuple de nègres une superstition plus sauvage que celle que M. Clémenceau appelle le culte intégral de la Révolution.