LE DROIT D’ASILE
Il faut qu’il se produise de temps en temps des accidents éclatants pour réveiller les questions endormies. L’assassinat de M. de SéliverstofT, ancien directeur de la police en Russie, a ramené violemment l’attention publique sur cette racaille internationale qui n’use de l’hospitalité qui lui est offerte à l’étranger que pour conspirer à l’aise contre leur gouvernement. Il y eut des nations qui s’honorèrent grandement, autrefois, en recueillant les champions proscrits du droit, de la justice et de la liberté. C’est grâce à leur libérale et hère hospitalité que la conscience humaine put faire entendre au monde ses revendications immortelles. La Hollande, la Suisse,
l’Angleterre, firent du droit d’asile un piédestal à. tous ceux qui témoignaient contre l’oppression et, du haut de ces tribunes ou de ces chaires érigées en terre libre, les proscrits appelèrent les peuples à l’émancipation universelle. Sans eux, le monde n’eût été qu’un étouffoir.
Ces traditions subsistent, bien qu’elles n’aient plus de raison d’être à peu près nulle part. La liberté de parler ou d’écrire règne dans la plupart des Etats, et il est devenu complètement inutile d’aller crier à l’étranger ce que l’on peut tranquillement dégorger chez soi. Il y a cependant des proscrits, et des gouvernements qui continuent de leur offrir l’hospitalité. Mais les proscrits des temps nouveaux méritent rarement l’asile qui leur est offert, et les gouvernements qui le leur concèdent font simplement une sottise. Il n’y a aucune comparaison à établir entre l’écrivain ou l’agitateur d’autrefois et le réfugié politique d’aujourd’hui. Le premier était un apôtre et le nihiliste n’est, le plus souvent, qu’un assassin.
Assassin politique ! dira-t- on : prenez garde à la différence ! — Oui, je sais bien ; il y a des moralistes subtils qui distinguent entre l’assassin politique et l’assassin ordinaire, et font même de l’épithète qu’ils décernent au premier un titre de
noblesse. L’assassinat politique est classé dans ces cerveaux-là comme une variété de l’héroïsme.
Héroïsme étrangement discret, en tout cas, puisqu’il se dérobe, agit dans les ténèbres, ajoute sans remords, pour esquiver le châtiment, l’immolation de quelques innocents au meurtre du tyran. Pour se débarrasser de l’empereur Alexandre II, on blesse ou l’on tue avec lui une dizaine de pauvres diables qui n’avaient rien fait aux assassins. Fieschi fait avec sa machine un épouvantable massacre sans atteindre le roi qu’il visait, et Orsini, du haut de son balcon, pouvait tuer trente ou quarante personnes, sans courir le risque d’une égratignure. Je ne (tonnais guère qu’un assassin politique qui ait vraiment quelque titre à cette estime particulière : c’est Louvel. 11 y allait bravement de sa personne et la mort qu’il donnait ne s’égarait pas.
Je refuse, quant à moi, mon hommage à ce genre d’héroïsme, et ne reconnais pas la distinction qu’on prétend établir. S’il y avait une distinction à faire entre l’assassinat ordinaire et l’assassinat politique, c’est au bénéfice du premier que je la consentirais. Car si le crime politique procède d’une inspiration moins vile, il est autrement terrible dans ses conséquences. L’individu qui tue pour voler ne frappe qu’une victime et porte le deuil dans une seule
famille. L’assassin politique peut bouleverser la fortune d’un peuple. Il peut sortir de son attentat d’effroyables révolutions qui déchaîneront la guerre civile et coûteront la fortune et la vie à des milliers d’honnêtes gens. Si le crime n’a pas une révolution pour conséquence, il est inutile, et s’il est suivi de cette épouvantable épreuve, il devient le plus abominable des fléaux. Dans l’un et l’autre cas, il ne mérite que l’exécration.
Ce n’est point ainsi qu’on en juge communément, surtout en France. Nous avons tiré de notre éducation classique une morale déclamatoire qui est toute à la haine des tyrans et à la gloire de leurs meurtriers. J’ai fait, comme tout le monde, des vers latins en l’honneur d'Harrnodius et d’Aristogiton, et je n’oserais dire encore que l’éloge fût immérité. Dans la plupart des sociétés antiques, la tyrannie du chef d’Etat n’était point tempérée par les lois. Ils régnaient à leur gré, suivant les circonstances, suivant leur humeur, et leur autorité, comme leur morale, ne connaissait guère d’autre règle que le bon plaisir. Or, ce pouvoir arbitraire devenait aisément atroce, et l’on conçoit que l’opposition, qui n’avait pas d’arme légale, recourût de temps en temps au poignard des conjurés.
Dans les sociétés modernes, la bombe explosible a
remplacé le poignard comme arme de délivrance. Mais outre qu’elle est moins noble, on n'en saurait plus justifier l’emploi par de pareilles raisons. 11 n’est pas un État au monde, si ce n’est dans quelques régions perdues du centre africain, où sévisse le despotisme libertin ou sanglant des anciennes tyrannies. Même en Russie, où toutes les institutions se concentrent en la personne du tzar, l’autocratie impériale est bridée par les mœurs, à défaut des lois. Là, comme ailleurs, l’opinion publique seule est souveraine ; elle régit l’empereur tout-puissant comme le plus humble des moujiks. Les Russes qui sont en avance sur la conscience encore obscure de leur pays, peuvent souhaiter qu’on substitue à l’autocratie du tzar des institutions politiques et sociales comme celles qui constituent l’organisme des autres Étals. R n’y a dans ce vœu rien qui ne soit légitime et ne doive se réaliser un jour. Mais lorsqu’ils préludent à ces réformes par l’assassinat, ils commettent un crime, non seulement contre l’humanité, mais contre leur patrie ; car ils savent que la conscience et le cœur de la Russie tout entière sont avec les assassinés.
R est, d’ailleurs, parfaitement inutile de vouloir les en convaincre. Les individus qui se sont adonnés à cette politique assassine sont des monomanes
aussi réfractaires au raisonnement qu’à la morale ordinaire des honnêtes gens. Mais ce qu’ils ne veulent pas entendre, les gouvernements, eux, ont le devoir de se le dire et de conformer leur conduite à leurs obligations. Us doivent se demander si rhospitalité qu’ils accordent à une bande de maniaques en proie à l’idée fixe ne devient pas un encouragement. Un journal suisse, qui s’inspire à Berlin, s’est écrié, en apprenant le meurtre de l’ancien directeur de la police :
— Voilà un terrible coup pour l’alliance francorusse î
— Ce n’est qu’une sottise. La France n’est pas responsable du mauvais coup que peut faire un malade ou un bandit. Où sa complicité commence, c’est dans le parti pris de rester hospitalière au nihilisme, et de devenir le refuge ouvert et préféré de tous ceux qui prêchent ou pratiquent l’assassinat.
On a dit que les chancelleries s’étaient émues de cette situation et que des mesures internationales étaient élaborées pour purger le monde de ce fléau. Je pense bien que la France ne refusera pas son adhésion à cette ligue d’assurance et de salubrité, mais son adhésion viendra trop tard. Puisque le crime a été commis chez elle, et qu’elle a le malheur
d’héberger une douzaine de nihilistes, émules d’Hartmann et de Padlewski, c’est à elle qu’il appartient de prendre les devants et de préluder aux conventions futures par une expulsion spontanée. Est- ce qu’on ne rencontrera jamais, sous ce régime, un ministre de cœur assez ferme et de taille assez haute pour désavouer, au nom même de la république, toute compromission révolutionnaire? Si la république a la prétention d’être un gouvernement comme un autre, et non un champ d’expériences ouvert à la révolution indéfinie, il faut qu’elle s’astreigne aux obligations de tous les gouvernements. Elle a, de ce chef, des devoirs envers elle-même et envers les autres, et le premier de tous est d’extirper et de bannir les éléments délétères qui compromettent la sécurité ou les intérêts de la communauté.
Qu’est-ce qu’un nihiliste? C’est un ennemi, non pas seulement l’ennemi de la monarchie russe qui vous demande de l’expulser, mais votre ennemi à vous, au même titre et pour les mêmes causes. C’est le représentant armé et militant des appétits et des haines qui menacent tout gouvernement et toute société. Quel droit a-t-il dès lors à votre asile? Quel titre à votre pitié ? S’il assassine en Russie, comme Hartmann, il n’en reste pas moins un assassin, parce
ÉTUDES ET POllTRAlTS
qu’il s’est réfugié en France; s’il assassine en France les fonctionnaires russes, comme Padlewski, le crime apparaît plus odieux encore, parce qu’il s’accomplit sous Je couvert de votre hospitalité ; s’il se contente de le prêcher, comme Lawroff, il n’est ici comme là-bas qu’un apôtre de l’assassinat. C’est en politique encore plus qu’en moraliste, qu’il faut juger ces choses, en politique qu’il faut les trancher.
FCit-il vrai, d’ailleurs, que le nihiliste réfugié chez nous ne menace ni le gouvernement français ni la société française, que le devoir n’en serait ni moins clair ni moins étroit. Il y a solidarité entre les gouvernements, d’où qu’ils viennent, quels qu’ils soient, et par cela même que la république est d’origine suspecte, son gouvernement a plus rigoureusement qu’un autre l’obligation de s’associer à la défense commune. Si la République devait devenir le refuge naturel de tous les conspirateurs et comme le foyer du monde révolutionnaire, ses destinées se trouveraient promptement compromises. La société a fait des lois pénales pour retrancher d’elle les individus qui lui nuisent. Il y a pour les gouvernements un code naturel qui leur impose les mêmes devoirs et les mêmes mesures de préservation.
Pour mériter de vivre, il faut qu’un gouverne-
ment soit également conservateur pour lui-même et pour les autres. S’il manque à cette loi de vie, il se condamne lui-même et l’exécution de la sentence lui vient d’autrui.
25 novembre 1890.