AUX COLONIES
Nos prisons regorgent et nos colonies restent vides. Il n’y a aucune relation apparente entre ces deux faits. En y réfléchissant, cependant, on pour^ rait peut-être y trouver un commencement de solution à ce double problème qui est l’un des graves soucis de notre temps : décharger la métropole et peupler nos colonies.
Je ne veux rien dire ici de la politique d’expansion coloniale. Il se passera quelque temps encore avant que l’opinion publique puisse porter un jugement définitif sur les diverses entreprises auxquelles elle a donné lieu. L’expérience seule pourra dire si ce fut une coûteuse chimère ou une réalité bienfai-
santé : la discussion n’y suffit pas. Elle se heurte, d’une part, aux résistances raisonnées de ceux qui prétendent qu’un pays sans émigration est radicalement impropre à la colonisation ; d’autre part, à l’amour-propre national, à l’instinct mystérieux de la conquête, à ce chauvinisme ailé, irréfléchi, irrépressible qui ne pose pas à terre et prend toute expansion de l’empire colonial pour un accroissement de puissance et un titre de gloire. Le souvenir et les effets de la défaite pèsent lourdement sur ce peuple de France dont le génie rayonnant et dominateur s’était fait une habitude de la primauté. Conquérir des colonies et planter triomphalement son pavillon sur des possessions nouvelles, ce n’est pas encore la revanche des grands désastres ; mais c’est, aux yeux des enthousiastes, le signe d’une renaissance, le retour à la vie, la nouvelle donnée brillamment au monde que la France n’a pas abdiqué .
Cette politique d’imagination a subi de sévères mécomptes, et le moindre peut-être est sa stérilité. Mais nous n’en sommes encore qu’à la période d’exaltation qui accompagne la conquête, et quelles conquêtes que celles de ces dernières années I Des territoires dix ou vingt fois vastes comme la France, des possessions dont nous ne savons pas les limites.
et qui nous appartiennent tout de même, parce que nous avons décidé qu’elles devaient être à nous. Puis, quelle merveilleuse simplicité dans la prise de possession î M. Étienne, sous-secrétaire d'État aux colonies, s’en expliquait ainsi l'autre jour : — « Faut-il rappeler le lieutenant Binger qui, parti seul de Bamakou, s’est jeté, s’est enfoui, pour ainsi dire, dans la brousse pendant deux ans et, au bout de ce temps, est réapparu sur la côte après avoir donné à la France un territoire aussi grand que le Soudan tout entier ! » — Cela rappelle le mot de Pascal : — « Ce chien est à moi, disaient ces pauvres enfants; et voilà l’origine de la propriété sur la terre. »
Il est de principe, en effet, que la terre appartient au premier occupant, et puisque les indigènes ne comptent pas, il est certain que ces territoires sont à nous. Nous ne les connaissons pas ; nous savons seulement qu'ils sont nôtres. Ils porteront désormais sur les cartes géographiques la teinte française, et la diplomatie internationale les reconnaîtra comme notre propriété. Malheureusement, ces possessions immenses, illimitées, ne sont entre nos mains qu’une parure inutile. Elles sont ouvertes à tout le monde; leurs trésors inconnus sont promis à qui voudra les prendre, et personne n’y veut aller.
Après avoir glorifié notre expansion coloniale,
M. le sous-secrétaire d’État était forcé d’avouer que nous n’en tirions aucun parti. L’État indépendant du Congo, par exemple, possession belge, donne au commerce soixante-cinq millions par an , tandis que le Congo français, plus étendu et plus riche, ne donne que deux millions et demi. Que faire? M. Étienne l’a dit : imiter les autres. Mais encore, s’il n’y a pas d’imitateurs?
J’avais ouvert, l’an passé, devant la Chambre, un avis auquel je voudrais donner aujourd’hui la publicité plus large et plus retentissante du journal. On sait que nous avons le régime pénitencier le plus absurde qui soit au monde. Les maisons centrales font aux détenus une existence abondante et ouatée que pourraient envier des millions d’honnêtes gens. Ils sont logés, vêtus, nourris et chauffés comme le sont très peu d’ouvriers. C’est un fait inouï, mais certain, que l’État français traite mieux ses voleurs que ses soldats! Quant à la Nouvelle-Calédonie, elle jouit, dans le monde du crime, d’une si douce renommée, que les voleurs se font assassins tout exprès pour y être envoyés. C’est une villégiature à laquelle ils aspirent, comme le bureaucrate aspire à la retraite et le commerçant à la campagne. Ainsi l’ont voulu les philanthropes qui se sont consacrés à l’étude des questions péniti entai res. Ils se sont pris
K T ü D i: S ET P 0 R T fl A I T S
d’une sollicitude attendrie pour leur peuple de gredins, et n’ont plus songé qu’à adoucir leur sort, aux dépens de la justice et de la société. Le résultat de leur démence est que la peine afflictive a disparu de nos lois ; la peine infamante seule est restée. Mais la note d’infamie, qui fait reculer les honnêtes gens, prête à rire aux autres. Ils s’en consolent et n’en souffrent pas. En résumé, la justice, qui n’était que boiteuse, a perdu ses deux jambes ; il y a toujours des condamnations ; il n’y a plus de châtiment.
Nous avons pourtant une loi sur la récidive dont on attendait des miracles, et qui les eût réalisés, si on avait osé l’appliquer. Mais on ne l’applique pas, parce que là, comme ailleurs, la philanthropie des spécialistes s’est mise en travers. Cette loi, votée en 1883, sous l’énergique impulsion de M. Waldeck- Rousseau, et malgré les réclamations sauvages des radicaux édicte la peine de la transportation contre les « individus qui auront été condamnés deux fois, dans l’intervalle de dix années, pour faits qualifiés crimes, aux travaux forcés pour moins de huit ans, à la réclusion ou à l’emprisonnement ou auront subi, après la condamnation susénoncée, la peine de trois mois d’emprisonnement pour vol, abus de confiance, escroquerie, destruction ou dégradation d’ar-
bres ou récoltes, outrage public à la pudeur, excitation habituelle de mineurs à la débauche, les vagabonds ou gens sans aveu qui n’ont ni domicile certain ni moyen d'existence, soit qu’ils tirent profit habituel de jeux illicites et prohibés sur la voie publique ou de la prostitution d’autrui ».
J’ai reproduit textuellement le dispositif, afin de montrer, par l’énumération des différentes catégories d’individus qu’il vise, quelle magnifique épuration nous était promise.
Pourquoi cette épuration, d’autant plus ardemment souhaitée que le flot fangeux du vice monte toujours, ne s’est-elle pas accomplie? Si vous adressez cette question aux pouvoirs publics, ils vous répondront que l’application intégrale de la loi ne coûterait pas moins de quarante millions par an, et ils trouvent que c’est trop cher. C’est, à vrai dire, leur conception de la loi qui est trop chère, et non son application. Ils se croient obligés de parquer les relégués dans une étroite enceinte et de les entretenir à rien faire, sous la garde d’une garnison puissante qui veille à leur défense! A ce compte, ce sont les condamnés qui font la fête et les soldats qui sont punis I On peut, j’imagine, entendre la loi d’une façon moins absurde et tirer d’elle des services qui coûteraient infiniment moins cher.
Il y a deux catégories à faire parmi les condamnes destinés à la transportation : les forçats proprement dits qui font leur peine, et les récidivistes qui ont acquitté leur dette, mais que la société rejette, parce qu’elle les juge incurables. Rien n’est plus simple que de régler le sort des premiers. Ils sont condamnés aux travaux forcés : eh bien, faites-les travailler ! Au lieu d’en faire les rentiers indolents que vous entretenez à la Nouvelle-Calédonie, et qui se moquent de vous, employez-les à faire tous les grands travaux que réclament nos colonies ; faites-leur ouvrir des routes, creuser des ports, élever des digues, drainer des marais, défricher des bois, préparer, en un mot, les voies à la colonisation future. — Il n’y a pas un mètre de route à la Guyane! s’écriait l’autre jour M. Pelletai! . Et M. Étienne de répondre ; — Donnez-nous de l’argent! — Eh non ! ce n’est point de l’argent qu’il faut vous donner. Vous avez trois ou quatre mille forçats qui vous feront des routes pour rien, et si vous voulez les employer comme leur condamnation vous y oblige, ils auront fait en vingt ans, de la Guyane, la plus riche, la plus féconde et la plus saine de nos colonies.
Quant aux récidivistes, on ne peut légalement les soumettre au même traitement. Ils sont bannis, mais ils ne doivent plus rien à la société qui les
expulse. Pourquoi ne pas tenter avec eux l’expérience de colonies pénitentiaires dans ces espaces immenses qui s’étendent du haut Niger au Congo? Versez-les par milliers dans ces territoires inoccupés ; donnezleur des instruments de travail, des graines pour ensemencer la terre, des armes pour chasser et se défendre, et une fois nantis de tout ce qu’il faut pour vivre, qu’ils se débrouillent ! Ils vivront, car la terre est fertile et le climat salubre partout ailleurs qu’à l’embouchure des fleuves, et leur vie vaudra ce qu’ils la feront ; car ils en seront les maîtres. Ils se constitueront en république et feront sans doute des lois sévères sur la propriété. Ce sera leur affaire, et non plus la nôtre. Ce qu’on peut souhaiter de mieux pour eux et pour nous, c’est qu’ils colonisent et fassent souche de générations vigoureuses et fécondes, lavées par le travail de la tache originelle et rendant à la mère -patrie un empire colonial pour un désert.
Mais il n’est pas besoin de compter sur de pareils résultats pour justifier l’épreuve. Il y a un premier bienfait qui la commande : c’est le salut même de la société. Il est absolument impossible que la société française, plus menacée que d’autres par l’éducation qu’on lui inflige, ne se défende pas contre cette armée du mal qui la presse, l’assiège et la submerge.
La loi n’effraie plus ; la loi ne punit plus. Il y a sur le pavé de nos grandes villes et dans les cellules de nos prisons une innombrable et malfaisante canaille qu’il faut retrancher tout net de la société qu’elle encombre et déshonore, comme on coupe une branche morte sur un arbre en fleurs. Cette expulsion de l’écume sociale sera le plus grand des bienfaits comme elle est déjà le plus urgent de nos besoins.
Pourquoi faut-il qu(i certains républicains protestent contre cette épuration? De mauvais plaisants ont dit qu’ils défendent ainsi leur clientèle électorale. Il n’en est rien, Dieu merci. Les individus que menace la relégation ont généralement perdu la qualité de citoyens en même temps que leur qualité d’honnêtes gens. C’est plutôt dans ce sentiment de philanthropie maladive et dévoyée, particulière aux républicains de principe, qu’il faut chercher le secret de leur résistance. Ils cultivent la pitié, célèbrent le repentir et se méfient de la justice. Pour eux, le criminel est un malade qui a droit à des homélies et à des soins particuliers, mais qu’on ne doit pas punir. Il n’est pas d’exemple que ces bonnes âmes qui se répandent en doléances sur le sort d’un condamné à mort aient trouvé une larme pour l’assassiné. Ils pleureraient de même sur les sombres
convois qui devraient arracher à leur patrie les intéressantes victimes de la police correctionnelle et des assises. Mais quelque effet qu’ils attendent de leur philanthropie, les gens pratiques lui préféreront toujours le balai !
Décembre 1891.