SOCIALISME CATHOLIQUE
xM. de Mun est assurément l’une des personnalités les plus hautes et les plus brillantes de la politique contemporaine. Il doit la place d’élite qu'il occupe dans l’attention du monde autant à l’inquiétante originalité de l’œuvre qu’il poursuit qu’à la distinction de son talent. C’est un très noble esprit au service d’un grand cœur. Il n’est pas seulement l’orateur le plus éloquent et le plus pur de la Chambre des députés, il est aussi le prosélyte le plus fervent de la réforme sociale. 11 porte dans la politique des soucis plus élevés que le commun de ceux qui s’y adonnent, et l’objet ordinaire de ses efforts dépasse sensiblement le cadre de son parti. Il se
laisse appeler royaliste, parce que c’est une opinion de famille qui l’oblige et qu’il croirait déchoir en s’affublant d’un autre nom. Mais ce qui lui importe, ce n’est pas un changement d’enseigne dans le gouvernement de son pays; c’est l’inaugui'ation d’un régime nouveau dans les rapports qui régissent la société. Il n’est réellement et pleinement que catholique, mais un catholique doublé d’un apôtre, qui sent avec force ce que peut le principe de la charité évangélique pour atténuer ou guérir le mal social, et voudrait convertir tout le monde aux sentiments et aux idées dont il est lui-même pénétré.
M. de Mun n’est point le seul catholique qui s’intéresse à la question sociale ; il faut dire, à l’honneur du catholicisme lui-même, que tous les esprits qu’il inspire réellement ont fait de ce redoutable et pressant problème leur principal souci. On a témoigné, l’an passé, au Congrès de Liège, plus de science et plus de sollicitude à la fois pour les ouvriers que n’en montra jamais le socialisme officiel, je veux dire le socialisme révolutionnaire, lequel n’est qu’une exploitation politique de la misère publique et des revendications farouches qu’elle engendre, mais qui n’en fut et n’en sera jamais le remède. De tous les catholiques qui se sont consacrés à l’étude du problème social, M. de Mun est celui qui marche le plus
intrépidement sur cette route semée d’écueils et tend le plus loin. Il va si vite et si loin qu’il a fini par effrayer les autres. Il s’est produit dans Y Association catholique de légères divergences, non sur les principes, mais sur l’application des remèdes qui en dérivent, et M. de Mun vient de s’en expliquer dans une brochure retentissante qui est à la fois un programme et une profession de foi .
Lacordaire, que cite M. de Mun, disait dès 18 io : « C’est dans la question du travail que toute servitude a sa racine ; c’est la question du travail qui fait les maîtres et les serviteurs, les peuples conquérants et les peuples conquis, les oppresseurs de tout genre et les opprimés de tout nom. Le travail n’étant pas autre chose que l’activité humaine, tout s’y rapporte nécessairement, et, selon qu’il est bien ou mal distribué, la société est bien ou mal ordonnée, heureuse ou malheureuse. » Cette distribution sociale du travail est devenue le plus terrible problème de l’heure présente. Il apparaît clairement à tous les regards que la constitution actuelle de la société ne peut demeurer intacte sous peine d’aboutir aux plus effroyables bouleversements. La disproportion choquante des fortunes est un élément de désordre chronique et une semence de guerre civile. Les misérables se résignaient, autrefois, à cette inégalité.
parce que la foi religieuse dont ils étaient nourris en adoucissait l’épreuve par l’espoir des compensations éternelles. Mais la propagande matérialiste qu’on a déchaînée dans l’âniede ces multitudes qui souflTrent et ne croient plus a dissipé la résignation, provoqué l’indiscipline, attisé la haine, et maintenant, du haut en bas de la hiérarchie du travail, il n’y a plus que des intérêts discordants et des appétits en guerre.
C’est ce problème gonflé de haines que M. de Mun et les catholiques de son école essaient de résoudre, et la solution qu’ils recommandent tient tout entière dans ces deux termes : la réglementation du travail par les pouvoirs publics et le retour aux corporations.
La réglementation du travail, assure M. de Mun, ne soulève aucune objection de principe de la part des catholiques. — a Tous reconnaissent que le pouvoir public a une mission de protection sociale à remplir envers ceux qui lui sont soumis, en intervenant, dans la mesure de ses attributions, pour promouvoir le bien et empêcher le mal. » — Ce principe dérive, en effet, d’une conception toute spéculative de la justice. 11 n’est point juste que les uns jouissent et que les autres peinent, et que la jouissance d’un seul soit précisément faite de la peine accumulée des
ÉTUDES ET PODTRATTS
autres. H y a dans ce phénomène social qui résulte d’une imparfaite distribution du travail quelque chose d’anormal et de monstrueux dont souffre la conscience humaine. Les économistes purs s’accommodent de cette fatalité, non par indifférence, mais parce qu’ils ne reconnaissent d’autre loi que la liberté des contrats. L’homme, suivant leur doctrine, fait ce qu’il veut de ce qui lui appartient en propre, de ses bras, s’il est ouvrier, de ses capitaux, s’il est patron, et l’Etat ne saurait intervenir dans les rapports qui s’établissent librement entre eux, sans bouleverser l’ordre universel. Au contraire, les socialistes et les catholiques prétendent que la liberté du contrat n’est que l’une des formes les plus inhumaines de l’oppression du faible par h* fort, du pauvre par le riche, de l’ouvrier par le patron, et que l’État a le devoir impérieux et sacré d’intervenir pour substituer à cette tyrannie des conditions de vie plus conformes à la justice et à l’humanité. Ils disent, suivant une parole qui est, je crois, de Lacordaire, qu’en matière économique, c’est la liberté qui opprime et l’autorité qui affranchit.
L’intervention de l’État leur paraît donc légitime et souhaitable, et tous les catholiques y font également appel. Mais s’ils sont d’accord sur le principe de cette intervention, ils ne s’entendent plus dès
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qu’on en vient à l’application, M. de Mun, qui va jusqu’au bout de sa doctrine, réclame la réglementation du travail, non seulement pour les enfants et les femmes, mais aussi pour les adultes, et comme la réglementation du travail implique la réglementation des salaires, il ne recule pas devant cette conséquence. Seulement, ce n’est plus à l’État qu’il en appelle. Il n’admet pas que le salaire puisse être réglé par une loi. Il cherche la solution du problème a dans l’accord formé au sein de la profession par un conseil d’arbitrage représentant les parties intéressées ou mieux encore par la corporation régulièrement organisée ».
C’est un point où d’autres catholiques, qui furent ses collaborateurs de la première heure, n’ont pas osé le suivre. Il s’est fondé récemment à côté de lui une « Société catholique d’économie politique et sociale », placée sous la haute direction de monseigneur Freppel et qui compte parmi ses leadeî^s monseigneur d’Hulst, MM. Lucien Brun, Buflét, le duc de Brogiie, Chesnelong, de Cazenove de Pradines, Relier, Claudio Jannet, tous catholiques de marque et socialistes de bon renom. Ces socialistes circonspects admettent et réclament volontiers, par voie législative, certaines améliorations dans les conditions du travail; ils répugnent au socialisme d’État. Ils consentent une
protection raisonnée de la femme et de l’enfant contre une exploitation excessive, même quand elle est volontaire ; mais ils repoussent énergiquement la réglementation des heures de travail pour les adultes, à plus forte raison, la réglementation du salaire.
Le socialisme de M. de Mun est plus généreux ; la résistance des autres est plus sage et procède d'un sentiment plus pratique de la réalité. Pour être un bienfait, la réduction des heures de travail implique l’irréduction du salaire, et c’est bien ainsi que l’entendent les réformateurs. Ils veulent diminuer la peine sans en diminuer le prix. Seulement, ce bienfait a des conséquences économiques auxquelles ils ne prennent pas assez garde. S’il faut que le patron paiepour buitou dix heures de travail ce qu’il payait pour douze ou quatorze, ce renchérissement de la main-d’œuvre l’oblige à vendre plus cher, et s’il élève dans la même proportion ses prix de vente, il se heurte à la concurrence étrangère qui, vendant à meilleur compte des produits similaires, lui arrache sa clientèle et ferme ses débouchés. La conséquence, c’est la faillite inéluctable pour lui et le chômage forcé pour ses ouvriers.
Une réforme aussi grosse que celle-là, c’est-à-dire impliquant la réduction du travail et la réglementation du salaire, exigerait une législation internatio-
nale qui ferait au travail les memes conditions dans tous les pays du monde et procéderait par nivellement. C’est à cela qu’avait songé, l’an passé, l’empereur d’Allemagne, lorsqu’il appelait les grandes nations d’Europe à tenir les grandes assises du travail à Berlin. Son dessein n’a été qu’une manifestation platonique sans réalité et sans avenir. Il en sera toujours ainsi. L’identité de législation est impraticable et le nivellement impossible, parce qu’il y a, de peuple à peuple, des inégalités de climat et de tempérament impossibles à combler. Il serait déraisonnable de vouloir égaler le salaire de l’ouvrier italien au salaire de l’anglais, parce qu’ils n’ont pas de besoins égaux et ne produisent pas la même somme de travail. Et si nous passons d’Europe en Asie, on constatera que le Chinois, par exemple, donne à peu près pour rien la force que nous payons très cher en France. Il suit de là qu’une législation internationale sur les conditions du travail n’est qu’une utopie.
Je ne sais si le retour aux corporations que préconise M. de Mun aurait aisément raison de ces difficultés. Je crois, pour mon compte, que la meilleure et la plus sûre des méthodes, c’est la coopération, parce qu’elle a pour effet certain de répartir entre les travailleurs eux-mêmes la part de béné-
fîces qui, dans le régime du salariat, est absorbée par le capital. Il faudrait donc favoriser, autant qu’on le peut, le développement des sociétés coopératives. Mais cela, c’est l’œuvre de la liberté, plutôt que celle de l’Étal. Je ne sais si le système des corporations aurait tous les avantages qu’en attend M. de Mun. En tout cas, il a contre lui d’être un anachronisme. Le moule de l’ancienne société est brisé, et l’on ne peut guère songer à faire revivre ses institutions, sans l’accompagnement obligé de scs idées, de ses pratiques, de ses traditions, de sa hiérarchie et de son gouvernement. Nous sommes dévorés par l’individualisme et la solidarité professionnelle n’est même plus un rêve. Ce qu’il convient de dire à l’éloge de M. de Mun, c’est qu’il ne contraint personne. La corporation qu’il recommande est libre et toujours ouverte : entre qui veut et qui veut en sort. On peut, dans ces conditions, adhérer au système et en recommander l’expérience. La grandeur des intérêts qui sont aux prises et dont l’antagonisme menace incessamment l’ordre social mérite qu’on fasse librement et sincèrement l’essai de tous les remèdes. C’est d’autant plus facile, en la circonstance, que M. de Mun ne réclame de l’État que le droit commun et l’usage de la liberté.
Et puis, se trompât-il sur l’efficacité des réformes
qu’il propose, qu’il faudrait le louer encore d’y avoir pensé. Ce sont de nobles chimères que celles qui s’inspirent du spectacle de tant de misères et d’injustices et du désir ardent de les guérir. Elles révèlent chez ceux qui les nourrissent un sentiment de solidarité humaine que le socialisme révolutionnaire n’a jamais connu. Il irrite, il déchaîne, il exploite les passions incendiaires de ces multitudes de travailleurs affolés par le sophisme ou révoltés par la misère. M. de Mun et les catholiques qui lui font cortège les consolent et les appellent à des destinées meilleures. Il n’est pas certain que les classes ouvrières fassent jamais la différence entre ces deux écoles. Mais qu’importe? C’est l’immortel honneur des grands esprits et des grands cœurs de faire et d’enseigner le bien pour lui-même, et non pour le profit qu’on en peut tirer.
27 janvier 1891.