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LA QUESTION DES SOEURS

Vous savez combien la musique, même la plus caressante, affecte douloureusement les nerfs des chiens. Les pauvres bêtes se lamentent et hurlent comme si la mélodie qui nous enchante leur déchirait les fibres. J’ai pour mes collègues de gauche toute la déférence qu’il faut et je me reprocherais d’user à leur endroit de comparaisons désobligeantes. Mais c’est vraiment un phénomène de même nature que produisent sur eux les questions religieuses. Observez-les pendant la discussion du budget. Ils sont là sur leurs bancs, attentifs ou distraits, suivant la question qu’on discute ou l’orateur qui parle, écoutant, causant ou dormant, mais l’air honnête et

suffisamment rassis. Tout à coup, le mot de congrégation religieuse retentit à leurs oreilles, et leur physionomie se transforme à vue d’œil. Ils ont le regard rouge et la mine convulsée. Ils trépignent, ils grincent, ils hurlent. Ce sont des frénétiques.

L’Église avait autrefois un mot expressif pour désigner ces troubles nerveux que la science moderne ramène aux phénomènes variés de l’hypnotisme. Elle disait que les malheureux en proie à ces convulsions étaient des « possédés ». Et, de fait, cette hystérie antireligieuse qui se traduit par de pareilles fureurs est bien la marque d’un état d’âme absorbée par l’idée fixe. Les victimes de ce dérèglement mental sont possédées par la manie qui les agite; elles ne se possèdent plus. La conscience se voile, le jugement se détraque, les nerfs seuls agissent, et comme les lois de l’équilibre physique et moral sont en même temps bouleversées, l’accès se manifeste toujours par des grimaces.

Ces spectacles, qui reviennent à des intervalles à peu près périodiques, seraient le divertissement de la Chambre, si l’on n’avait le sentiment que des milliers de malheureux sont victimes de l’affolement qui les provoque. La semaine dernière, c’est une interpellation de M. le docteur Després qui a déterminé l’accès, M. le docteur Després n’est ni conscr-

valeur, ni clérical. C’est, au contraire, un républicain qui se pique de libre-pensée. Mais, chez lui, du moins, l’enseigne ne ment pas. Il pense librement, et à cette qualité, qui est fort rare chez les républicains de profession, il en joint une autre qui n’est pas moins précieuse : c’est de dire librement aussi ce qu’il pense. Comme médecin des hôpitaux de Paris, il a constaté que l’expulsion des sœurs de charité et leur remplacement par des infirmières laïques étaient gravement préjudiciables aux malades, et il a demandé qu’on les réintégrât dans leur ancienne fonction.

C’est une cause populaire entre toutes que celle-là, et depuis longtemps gagnée dans le cœur des populations, même les plus hostiles au cléricalisme. La sœur a fait la conquête du peuple. On voit quelquefois de sinistres et blêmes voyous insulter un prêtre; il ne s’est jamais vu sur le pavé de Paris de brute ou d’ivrogne qui ait seulement l’idée de molester une sœur. Partout où elles passent, le respect et la sympathie les accompagnent. C’est qu’elles sont l’expression la plus parfaite de la plus parfaite vertu, la charité. On sait qu’elles ont complètement renoncé à vivre pour elles-mêmes, qu’elles ont fait abnégation de leur personnalité, qu’elles n’ont ni une pensée, ni un désir, ni une ambition qui les concerne, et

que tout chez elles, l’argent qu’elles quêtent comme le dévouement qu’elles répandent, appartient aux malheureux. Entre tous les miracles qu’a produits la foi, il n’en est pas de plus étonnant et de plus beau que celui-là : produire des créatures qui ont fait de l’humanité leur famille et ne connaissent ni d’autre devoir, ni d’autre fin dans la vie que de se dévouer tout entières à elle.

Une pareille vertu faisait d’elles des garde-malades d’élite et c’est par là qu’elles excellaient dans le service des hôpitaux. Ce service ne comporte pas seulement des soins matériels ; il exige, pour être complet, une sollicitude morale à laquelle les sœurs de charité peuvent seules répondre. Le malade à l’hôpital est seul, et cette solitude lui est souvent plus cruelle que le mal dont il meurt. Lorsque nous souffrons, nous autres, nous avons autour de nous des parents et des amis qui nous entourent, et notre souffrance est allégée de toute la part qu’ils y prennent. L’homme de l’hôpital n’a personne qui souffre avec lui, personne qui recueille sa plainte et lui réponde. La sœur, autrefois, lui servait de famille. Elle s’intéressait à lui, mêlait à ses soins les paroles qui relèvent et consolent; elle pansait l’âme et sauvait le malheureux de l’horreur de l’abandon. Ce n’est rien sans doute, au regard de la philo-

Sophie officielle, que cette sollicitude amie et pénétrante substituée par les sœurs à l’indifférence glaciale et parfois même à la sourde hostilité des mercenaires. Car ce ministère moral a été la cause déterminante de leur expulsion.

On les a chassées parce qu’elles exerçaient autour d’elles une sorte de prosélytisme involontaire. Il devait nécessairement arriver que le malheureux, réconforté par elles, remontait spontanément à la source de ces vertus surhumaines et devenait l’adepte d’une religion qui inspire de tels dévouements. Peut-être conseillaient-elles aussi la prière aux désespérés : c’était encore adoucir leur souffrance que de les inilier au secret de leur sérénité. Le matérialisme est une doctrine qui va bien aux santés insolentes ; ce n’est point un viatique d’hôpital, et le prosélytisme religieux des sœurs valait mieux, à tout prendre, pour les malades, que la neutralité indifférente qui lui succède. Mais ce n’est point l’avis de nos fortes têtes municipales. Il s’est rencontré là, comme ailleurs, d’épais imbéciles pour déclarer que tout, chez les sœurs, n’était que superstition, leur dévouement comme leur foi, et qu’une démocratie comme la nôtre ne pouvait plus longtemps tolérer cette insulte à la libre-pensée. — Tout ce qu’elles font, elles le font au nom de Dieu, et l’on sait, au

conseil municipal, que Dieu n’existe pas ! — Faites commenter cet apophtegme par un collectiviste du quartier des Épinettes ou de la Goutte-d’Or, et vous saurez par quelle pente l’Assistance publique, qui est, paraît-il, aux ordres de ces libres esprits, a été conduite à laïciser les hôpitaux.

C’est ce crime, Fun des plus odieux que l’on puisse commettre, puisqu’il choisit pour victimes des malheureux sans défense, que M. le docteur Després reprochait l’autre jour à l’administration républicaine. Il l’a fait avec la conscience d’un honnête homme et l’autorité d’un témoin. C’est un légitime hommage à lui rendre que de citer le portrait qu’il a fait de la sœur de charité : — « Une femme, dit-il, qui n’a ni famille, ni intérêts pécuniaires, qui n’a même plus de nom et qui s’appelle « la sœur », qui vit de la vie d’un prisonnier, qui couche dans un dortoir, mange dans un réfectoire la même nourriture que les malades et qui, trois cent soixantecinq jours de l’année, depuis quatre heures du matin jusqu’à dix heures du soir, sauf les heures de prières, qui ne sont pas bien longues, et les heures de repas, peut donner son temps avec la régularité d’un mouvement d’horloge, avez-vous remplacé cela ? Non î Et vous ne le remplacerez jamais î »

On a tenté, du moins, de les remplacer par des

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infirmières laïques dont le moins qu’on puisse dire est qu’elles font par intérêt ce que les sœurs faisaient par charité . Un trait cité par le docteur Després dans son discours souligne curieusement la différence. Dès le lendemain de la laïcisation, on se crut obligé d’afficher dans les salles cet édifiant avis : — Les malades ne doivent rien au personnel qui les sert. — C’était, en propres termes, l’interdiction du pourboire. Ces laïques cependant coûtent sept cents francs, quand elles sont logées, dix- huit cents ou deux mille cent francs, quand elles ne le sont pas. Les sœurs ne coûtaient que deux cents francs. Mais qu’importe? Du moment où le pansement des malades est un métier, et non plus une œuvre de dévouement, il est naturel que celles qui l’exercent veuillent en tirer le plus d’argent possible. Ce métier d’infirmière est, d’ailleurs, l’un de ceux qui répugnent le plus à l’égoïsme humain. L’homme fuit, d’instinct, la souffrance, lorsqu’aucune affection particulière ne l’attache au patient.il faut une vocation surhumaine pour consacrer ses soins et son cœur à ces spectacles désolés. Cette vocation, la foi religieuse peut l’inspirer ; l’argent n’y supplée pas . Et qu’importe, après cela, que le principe d’où elle descend soit une superstition ou une vérité? C’est, en tout état de cause, une œuvre bienfaisante et, si

c’est une chimère, la chimère vaut, par ce qu’elle donne, la plus précieuse et la plus sainte des réalités.

C’est M. Constans qui a répondu à l’interpellation du docteur Desprès, et j’ai le regret de dire que la cause des soeurs valait mieux que son plaidoyer. Il n’a point médit de ces saintes filles, mais il a fait l’éloge des infirmières laïques et proclamé que les unes et les autres occupaient le même rang dans l’estime de son gouvernement. Il n’est pas, d’ailleurs, plus partisan qu’un autre de la laïcisation des hôpitaux, mais c’est une affaire qui n’est point de sa compétence. Il n’appartient qu’à l’Assistance publique de régler, comme elle l’entend, les services hospitaliers, et du moment qu’elle est d’accord avec le conseil municipal, le gouvernement n’a plus rien à dire. Si l’on veut leur réintégration, il faut demander à la population parisienne d’élire un conseil municipal investi de ce mandat. On peut être certain que, dans ces conditions, le gouvernement n’y ferait pas obstacle I

C’est là, si l’on veut, de la politique parlementaire dont le principal souci est de garder l’équilibre entre les partis ; mais c’est aussi de la politique subalterne, plus digne d’un jongleur que d’un homme d’État. Elle nous étonne et nous choque dans la

bouche de M. Conslans, parce qu’il avait témoigné, en maintes circonstances, d’une politique personnelle, originale et hardie, et qu’on ne le savait pas homme à se traîner dans les sentiers battus de l’opportunisme. Le propre des vrais ministres est de savoir distinguer au premier regard les causes qui honorent et grandissent Thomme qui les adopte, et je n’en connais pas qui pût léguer à son défenseur une popularité de meilleur aloi .

C’est une mauvaise plaisanterie que d’en appeler aux élections municipales. Si la question devait être l’objet d’une consultation électorale, ce sont les malades et les médecins qu’il faudrait consulter, et leurs voix seraient, à peu près, unanimes. Le sentiment de la population n’est pas plus obscur. Qu’on fasse un plébiscite, et ce sont précisément les quartiers les plus infectés de l’esprit révolutionnaire qui donneront les majorités les plus fortes pour la réintégration des sœurs. Cela ne les empêche pas de nommer des conseillers municipaux qui les expulsent. Ils votent d’instinct pour le candidat hydrophobe qui répond le mieux à leur rage de bouleversement, sans regarder, d’ailleurs, si l’expulsion des sœurs fait partie des exécutions qu’il médite. Avec un pareil système, Paris possède un conseil qui est la parfaite caricature de ses goûts,

de ses sentiments et de son génie. Cette difformité vivante est sa représentation légale ; mais ce n’est pas à M. Constans qu’on fera jamais croire qu’elle en est l’image.

C’est un regret pour nous et un malheur pour lui qu'il ait laissé passer l’occasion de mesurer son autorité de ministre à la défense d’une cause aussi haute et aussi sûre que celle-là. Mais la défaite qu’il a consentie, s’il ne l’a pas lui-même infligée, n’est pas pour cela définitive. La cause des sœurs est destinée à la même revanche et promise au même triomphe que toutes les causes identiques sacrifiées depuis quinze ans à la brutalité républicaine. Nos adversaires croient voir s’évaporer l’esprit monarchique, et ils s’en réjouissent. Eh bien I il y a quelque chose qui fond et s’efface encore plus vite que nos traditions et nos croyances : c’est le jacobinisme. Oui, Homais, le libre penseur typique dans lequel il s’était incarné, Homais, l’idéal accompli du républicain de notre temps, le Homais mangeur de prêtres et mangeur de rois, dont l’intolérance persécutrice et haineuse n’était qu’une Inquisition retournée, Homais se meurt sous les huées. On le honnit, en attendant qu’on l’enterre, et sur sa boutique effondrée, la conscience publique s’apprête à restaurer le règne de la vraie justice et de la vraie liberté. C’est une

î^rave erreur pour un homme de gouvernement de n’avoir pas compris que les grands ministres de demain seront ceux qui se feraient aujourd’hui les initiateurs et les prophètes de cette réparation.

23 décembre 1890.

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