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LE SOCIALISME AU PARLEMENT

Un député qui déborde de bonne volonté, l’honorable M. Maujan, a déclaré l’autre jour, à la tribune, que la question sociale devait se résoudre au Parlement, et non dans la rue. Il a dit cela d’un ton solennel et sévère, avec un geste dominateur, c’est-à-dire en homme qui croit fermement ce qu’il dit, et ses congénères républicains ont beaucoup applaudi sa déclaration. 11 leur avait fait voter la veille un ordre du jour dans lequel, après avoir rendu un égal et fraternel hommage aux ouvriers de Fourmies et aux soldats qui venaient de les fusiller, la Chambre s’engageait à travailler d’arrache-pied la question sociale et à la résoudre dans le courant de l’année.

Ce sont là de louables dispositions dont il ne faut pas médire, et j’admire bien sincèrement, pour mon compte, les cervelles où elles trouvent à se loger. Malheureusement, je n’ai pas la foi parlementaire. Je ne crois pas du tout à la solution de la question sociale par voie législative, et, entre tous les exercices inutiles auxquels s’adonne la Chambre, il n’en est pas qui me semblent plus dérisoires et plus vains que scs lois sur la réglementation du travail et la condition des travailleurs.

Ce n’est pas que je sois plus indifférent qu’un autre à ces problèmes, et surtout aux effroyables misères qui les suscitent. Aussi bien ne servirait-il guère de se désintéresser de ces questions. Elles s’imposent d’elles-mémes et nous prennent à la gorge ; impossible d’échapper à leur étreinte. La politique pure, je veux dire la brigue des partis et les conflits de systèmes, ne nous échauffe plus. On se passionnait, naguère, pour des questions ou pour des hommes qui ne recueillent plus que le sourire moqueur de la galerie. On ne croit plus en personne et l’on ne tient communément à rien. Ce peuple de Paris, notamment, jadis si ardent et si jeune, si facile à l’enthousiasme ou si prompt à la révolte, s’est fait une triple cuirasse de scepticisme, de mépris et de dégoût, sous laquelle rien ne bat plus*

Il a fouillé les nobles programmes dont on berçait sa naïve espérance et n’y a trouvé que du son ; il a jjris mesure de ses favoris, et s’est aperçu qu’ils n’étaient que des bateleurs. Son éducation est maintenant achevée : il blague ses vieilles idoles.

Mais il est un fait dont on ne rit pas : c’est le socialisme. Le mot est vide et vague, d’autant plus formidable qu’il comprend, sans les définir et sans les discipliner, toutes les aspirations chimériques ou bestiales des déshérités. C’est comme une nouvelle invasion des barbares qui se rue sur le vieux monde, et l’on voit déjà se former et grossir aux quatre coins de l’horizon le sinistre et formidable grouillement des multitudes en marche pour le dévorer. Encore que l’humeur aimable et légère dont nous sommes doués ne s’accommode guère des longues perspectives, il n’est personne parmi nous qui ne s’arrête effaré devant la date fatidique du 1®’’ mai. C’est un symptôme terriblement alarmant pour la paix sociale que cette manifestation, non dans ce qu’elle est, mais dans ce qu’elle présage. D’un bout du monde à l’autre, les malheureux et les révoltés s’entendent et se répondent et, en même temps qu’ils échangent leurs doléances, leurs haines et leurs revendications, ils prennent conscience de leur souveraineté* Comme ils sont le nombre, ils

sont aussi la force, et ils n’ont qu’à vouloir ensemble pour que le moule social craque et se brise sous l’étreinte de leur main.

11 faudrait que les malheureux fussent des anges pour résister à la tentation, et ce ne sont même plus des croyants. Le monde appartient à une race d’éducateurs et d’hommes d’État qui s’évertuent à débarrasser l’âme des peuples de toute foi spiritualiste et de la morale qui en découle. La discipline sociale était autrefois fondée sur un corps de doctrines et de croyances qui opposaient victorieusement au mal physique l’espoir des compensations éternelles. On enseigne aujourd’hui que c’est duperie de croire et folie d’espérer. 11 n’y a de certain que les fonctions diverses de l’organisme, et l’homme qui remplit le mieux sa destinée est celui qui joint à la diversité des appétits le talent de leur donner les plus larges satisfactions. C’est la morale d’État qui prévaut aujourd’hui, et pour l’avoir inaugurée dans nos écoles, M. Jules Ferry s’est fait la réputation d’un homme de gouvernement !

Ce matérialisme insurgé contre l’ordre traditionnel et les privilèges sociaux dont il était le cadre se complique de rancunes féroces. La république semblait venir parmi nous comme une sorte de providence terrestre destinée à réparer les iniquités du

monde et à faire le bonheur universel. C’est ainsi, du moins , que l’annonçaient ses prophètes , et leur évangile politique soulevait autour d’eux un peuple d’adorateurs. Hélas ! les prophètes d’antan sont devenus les parlementaires d'aujourd’hui. Ils sont descendus des sommets de l’idéalisme pour pâturer dans le marais.

Comment en iin plomb vil...?

Je ne sais : c’est au peuple qui les élut qu’il faut demander des nouvelles de leur métamorphose.

Elle est peu darwiniste, leur clientèle, et n’entend rien aux théories de l’évolution. Elle ne voit qu’une chose : c’est que la république leur avait tout promis, et qu’elle ne leur a donné jusqu’ici que des coups de fusil. La déception est vraiment amère, et l’on ne peut raisonnablement s’étonner que la foi primitive ait fait place à d’effroyables colères. « Prenons garde, s’écriait l’autre jour M. Tony Ré Villon, de décourager nos électeurs I » Voilà qui est d’un bon homme. Malheureusement, sa sollicitude retarde. Il y a beau temps que les électeurs ne croient plus aux encouragements.

Que faire contre ce mouvement d’ensemble qui monte des profondeurs de la démocratie, grossit,

s’étend, s’irrite et menace de submerger le vieux monde sous le flot trouble de ses revendications? Les oracles se consultent et se répondent les uns aux autres : « Il faut faire quelque chose. — Mais quoi ? Voilà le problème, et ce sont les solutions pratiques qui nous manquent le plus. Dans le programme socialiste, tout n’est que chimère ou charlatanisme. On nous propose, par exemple, la réduction des heures de travail et la réglementation des salaires. Nous voulons les trois huit ! » disent les ouvriers. « Donnons-leur les trois huit, répondent nos socialistes, et voilà la question sociale résolue du coup. » Ceci est de la démence toute pure, et l’on a mis à Charenton des fous moins dangereux que les idéologues ou les fumistes qui préconisent de pareils expédients. On ne peut réglementer le travail sans nuire à la liberté de l’ouvrier. On ne peut réglementer le salaire sans compromettre le capital du patron. Toute réglementation est la gène pour l'un ou la faillite pour l’autre, c’est-à dire une aggravation certaine du mal auquel on veut remédier.

Je ne parle pas des difficultés internationales qui proviennent de la différence des forces, des ressources, des capacités, des mœurs, des besoins afférents au génie de chaque race et au climat de chaque pays ; différences qui constituent autant

d’éléments réfractaires à toute réglementation internationale du travail. Je prétends que la question, réduite à ces deux termes, est radicalement et à jamais insoluble, et que les pires ennemis de la paix sociale sont ceux-là mêmes qui l’agitent et se piquent d’en venir à bout. Le plus grand service que l’on pût rendre à la classe ouvrière serait de discuter devant elle ces dangereuses rêveries et de lui en faire sentir tout le néant. Le malheur est qu’il y a dans le socialisme autre chose que des travailleurs : il y a surtout des charlatans qui exploitent ces redoutables problèmes comme une industrie, éveillent dans l’âme populaire des aspirations chimériques et des espérances insensées et ne consentent à cesser ce commerce de sophismes et de mensonges que lorsqu’ils en ont touché le prix sous la forme d’un mandat de député ou d’un portefeuille de ministre. Je sais des régimes qui osent considérer cette industrie comme pernicieuse à la santé publique et la supprimer tout net. Mais on ne peut raisonnablement demander à la république d’être à ce point cruelle à sa propre famille.

Et que reste-t-il alors? Des palliatifs tels que les sociétés de prévoyance, les caisses de retraite, l’assurance obligatoire, et autres institutions phi-

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lanthro piques du même genre, qui constituent une atténuation marquée du mal social. Il n’y a rien à redire, en principe au moins, à ces expédients, et Ton peut souhaiter que l’Etat les convertisse en faits ou en lois. 11 est là dans son domaine, et le bien qu’il y peut faire s’impose à lui comme un devoir. Puis, il est d’autres remèdes, moins inoffensifs, comme la réforme des lois fiscales, par exemple, ample matière et thème particulièrement commode aux imaginations radicales. N’a-t-on pas vu, la semaine dernière, le même M. Maujan bouleverser d’une chiquenaude tout le système de nos impôts ? Il y a là aussi quelque chose à faire, encore qu’il y ait plus à laisser qu’à prendre dans ces improvisations. Mais dût-on trouver le secret de supprimer l’impôt tout net, sans le remplacer par rien, que le mal social se trouverait atténué, sans que la question sociale eût fait seulement un pas. Car elle consiste tout entière dans le conflit vivace et de plus en plus aigu entre le capital et le travail, le patron et l’ouvrier, et il n’est pas de réforme qui la puisse résoudre.

Les lois n’y peuvent rien. Si elle doit se résoudre un jour, ce sera par une collaboration mieux réglée de ces forces ennemies ou par l’usage mieux entendu de la liberté ; j’entends par là une parti-

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cipation plus large du travail aux bénéfices du capital, et la mufiiplication des sociétés coopératives. Lorsque des ouvriers également laborieux, également économes réunissent dans une entreprise commune les capitaux dont ils peuvent disposer et les talents qu’ils possèdent, ils font du socialisme pratique, le seul qui soit capable et mérite de réussir; de même le patron, lorsqu’il associe ses ouvriers l’industrie qu’il exploite et leur accorde une part proportionnelle au produit net de leur travail. Mais il n’est pas besoin pour cela de réglementer le salaire ou la tâche. Ces lois libératrices ne sont qu’une gêne et un danger. C’est seulement par la pratique de la liberté, par l’économie, par l’entente plus nette et plus sûre* des intérêts de l’ouvrier, par l’épuration graduelle de ses idées jusqu’ici perverties par tous les sophismes révolutionnaires que se réalisera l’harmonie sociale et que le socialisme atteindra ses fins légitimes. En dehors de cette évolution lente, méthodique et volontaire, il faut se méfier aussi bien des réformateurs du Palais-Bourbon que des agitateurs de la rue. Les uns et les autres nous mènent, par des chemins différents, à la guerre civile.

19 mai 1891.

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