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PHILOSOPHIE DES GRÈVES

L’expérience que nous avons faite des grèves, en ces dernières années, a révélé une grosse lacune dans la loi de d 864 sur les coalitions : elle a omis d’interdire l’immixtion de tout élément étranger dans les conflits qui s’élèvent entre ouvriers et patrons. L’omission, à vrai dire, était excusable: car rien ne faisait prévoir alors les étranges spectacles auxquels nous assistons aujourd’hui. En ce tempslà, le gendarme avait encore tout son prestige et la peur du gendarme toute son efficacité. Si quelque socialiste en mal d’apostolat s’était avisé d’aller prêcher la guerre sociale aux grévistes, on l’eût mis tout de suite à l’ombre. On le savait, et cette con-

viction suffisait seule à la garde de l’ordre. On sait le contraire aujourd’hui : de là le sentiment de protestation qui s’élève un peu partout contre une industrie que le législateur de 1864 n’avait pas prévue.

La grève est de droit naturel, et s’il est vrai que les ouvriers en abusent un peu, on ne peut contester qu’ils exercent une liberté légitime et qui est bien à eux. 11 serait trop facile au patron d’écraser le travailleur, si le travailleur n’avait recours à l’entente commune, à la coalition et à la grève pour débattre avec lui les conditions de son travail. 11 importe seulement que la grève soit contenue dans ses limites naturelles, et ces limites sont déterminées par la liberté respective des parties. Une grève est un phénomène d’ordre essentiellement privé. Des ouvriers mécontents, à tort ou à raison, du patron ou de la Compagnie qui les emploie, déclarent qu’ils vont cesser leur travail si on ne leur accorde pas certaines satisfactions. Le patron ou la Compagnie refuse et la grève éclate. Elle durera plus ou moins longtemps, jusqu’à ce que l’une des deux parties se fatigue ou cède. Il n’y a rien en tout cela qui regarde l’État. Ce sont des intérêts privés qui sont en cause : la querelle se produit, se développe et se résout en dehors de lui. Le rôle de l’État commence lorsque la grève.

au lieu de rester pacifique et libre, tourne au désordre ou à Toppression. Si des rixes ou des manifestations tumultueuses surviennent, TEtat a le devoir de les réprimer et de rétablir l’ordre. Si des menées illicites se produisent, soit d’un côté, soit de l’autre, contre la grève ou contrôle travail, l'État doit encore intervenir pour faire respecter la liberté de tout le monde.

Or, cette liberté peut être violée de ditférentes façons. Elle peut l’être par le patron ou par la Compagnie, s’ils usent de menaces, de violences ou de manœuvres dolosives pour vaincre la résistance des ouvriers ; elle peut l’être aussi par les grévistes, s’ils prétendent interdire le travail à ceux de leurs camarades qui voudraient retourner à la mine ou à l’atelier ; elle peut l’être enfin par l’intervention d’agitateurs politiques qui viennent prêter à la grève le contingent de leurs excitations, et c’est là toute l’histoire de Carmaux.On a vu les grévistes organiser des patrouilles pour intimider les travailleurs et bafouer l’armée, et cette dérision publique de l’autorité gouvernementale est restée sans châtiment. On a vu des meneurs politiques, totalement étrangers au conflit, se mêler à la grève, en prendre la tête et bientôt l’accaparer, substituer aux revendications propres des ouvriers l’agitation révolutionnaire, encourager leur

résistance et tromper leur crédulité par des excitations et des promesses qui étaient une provocation directe à la guerre sociale. Le gouvernement a laissé tout dire et tout faire, et le plus clair résultat de son inertie a été de condamner trois mille familles à la plus atroce misère. Les fatalités de parti qui pèsent sur la république l’ont toujours empêchée et l’empêcheront toujours de gouverner : de là vient que l’État est livré depuis quinze ans à des pouvoirs généralement imbéciles, qui n’ont ni conscience, ni courage, ni volonté. On supposait pourtant qu’il y avait des bornes à leur infirmité, et personne n’eût osé prévoir qu’elle pût descendre à ce degré où le ramollissement cérébral cesse d’être une pitié pour devenir une honte.

La grève de Carmaux n’est, d’ailleurs, qu’un épisode dans la campagne que le socialisme mène aujourd’hui partout ; pour peu qu’il rencontre dans les pouvoirs publics la même complaisance, on peut d’ores et déjà marquer les étapes et le terme de sa conquête. Le métier d’agitateur en grèves est l’un des plus attrayants qui soient au monde. 11 n’exige de celui qui s’y adonne aucune préparation particulière, ni études, ni talent, ni services. Il n’exige même pas cette éloquence populaire, triviale, mais imagée, virulente, incendiaire, qui sonne la charge

aux oreilles des foules, et les a précipitées tant de fois aux barricades. C’est un fait digne de remarque que parmi les députés socialistes qui sont les fruits directs de cette industrie — elle n’en produit pas d’autres ! — il n’y ait pas même la monnaie d’un tribun. De l’intrigue, du bagout, de l’effronterie et des mensonges, c’est tout ce qu’il faut. Avec celte mise de pauvre, on devient député ; on prend d’assaut la gloire ; on occupe les journaux ; on fait trembler les ministres, et tel politicien de pacotille qui n’était bon à rien, la veille, pas même à faire un manœuvre, se trouve être le lendemain un personnage de mine formidable, qui tient la puissance publique en échec et fait reculer les lois !

Une carrière aussi fructueuse n’est faite pour décourager personne, et ceux qui la parcourent dans leur fortune et dans leur gloire ne peuvent manquer d’émules. Nous avons donc autant de grèves en perspective que ces heureux exemples susciteront de courtiers. Car l’ouvrier est une proie d’élection pour tous les charlatanismes. C’est un mineur éternel, qui paraît arrêté dans sa croissance morale et qui ne parviendra Jamais à l’àge de raison. On l’excite aussi facilement qu’on le trompe : il joint à des violences d’ivrogne une crédulité d’enfant. Son ingénuité confiante est sans défense contre le

racolage des meneurs. On le plaint, on le flatte, on l’admire, on l’exalte, on l’affole, et la tête du malheureux, qui n’avait jamais vu plus loin que le bout de sa pioche ou de sa pelle, chavire sous la pression des appétits formidables qu’on éveille en lui. Il avait fait jusque-là son métier de machine humaine, muette, passive et résignée, sans autre idée que de gagner son salaire, sans autre curiosité que d’assister sa vieillesse avec ses économies. O misère de l’ignorance ! Il faisait de l’or, et c’est un autre qui empochait le fruit de son travail ! On le traitait en serf, et c’était un maître I Mais il ne savait pas ! Maintenant qu’il a pris conscience de ses droits de citoyen et qu’il a les yeux ouverts, c’est fini de cette exploitation inique. Il attendra, pour travailler, que la société soit retournée de fond en comble et que toutes choses soient remises à leur place : — La terre au paysan I L’usine à l’ouvrier I La mine au mineur! — Il travaillera quand il sera propriétaire, et, pour le devenir, il commence par se mettre en grève. Il boit, dans ces longs jours de paresse, le sophisme et l’alcool avec le même délice, et de cette double intoxication sort un réfractaire du travail qui crève de faim sur son outil, quand il ne tombe pas sous les balles. Le meneur qui lui a préparé cette destinée ramasse dans l’aventure un mandat

de député. C'est à cela que servent les grèves I C’est à cela qu’elles servent ; mais ce n’est pas à cela qu’elles s’arrêtent. Elles ont des lendemains qui devraient inquiéter les apôtres du prolétariat, s’ils avaient un réel souci de leur peuple. La multiplicité des grèves a pour conséquence immédiate la raréfaction du travail et pour fin le chômage forcé. Lorsqu’une grève se résout par une hausse du salaire, elle oblige le patron à vendre ses produits plus cher, afin de rétablir l’équilibre, ce qui revient à dire qu’elle favorise la concurrence étrangère aux dépens de notre propre industrie ; car, à produit égal, le client achètera toujours à celui qui vend le meilleur marché. C’est ainsi que l’Allemagne, par exemple, où la main-d’œuvre est moins élevée que chez nous, nous évince peu à peu de tous les marchés du monde, et la répercussion fatale de cette éviction toujours croissante sera pour l’ouvrier français de travailler à prix réduit ou de ne plus travailler du tout. Lorsque la grève n’aboutit à rien, comme à Carmaux, elle n’en a pas moins, sur la condition du travail en France, un retentissement du plus fâcheux effet : elle effraie les capitaux et frappe l’industrie d’un mal qui est mortel : c’est le sentiment de l’insécurité. Or, le phénomène le plus inquiétant de cette époque est la tendance de

l’épargne à s’écarter des entreprises industrielles et commerciales pour s’accumuler dans les caisses de l’État. La scandaleuse impunité publiquement acquise aux grandes escroqueries a largement contribué à cette sécession : les grèves ont fait le reste . On ne prête pas volontiers son argent, lorsqu’on le sait exposé à de pareils accidents. Cependant le capital est l’aliment nécessaire de l’activité sociale, et la production du travail se mesure à l’abondance de l’argent. Lorsqu’il manque ou se refuse, il faut que le travail s’arrête et que l’ouvrier chôme.

Ces vérités élémentaires dicteraient sa règle de conduite à un gouvernement conscient de son devoir et soucieux de le remplir. Il interdirait à tout étranger de se mêler à la grève ; il casserait les délibérations des Conseils municipaux qui emploient l’argent des contribuables en subventions aux grévistes ; il dissoudrait les Conseils euxrnêmes pour cause de détournement et de rébellion. VA si, d’aventure, quelque agitateur-député s’avisait de franchir la zone où doivent se débattre librement et pacifiquement les intérêts aux prises, il confierait aux gendarmes le soin de le recevoir et de l’héberger. Il y aurait à la Chambre des interpellations furibondes et de terribles grincements de dents. C’est là, précisément, la pierre de touche des ministres:

ceux-là seuls qui les bravent sont aptes à gouverner. Le pire compliment que puisse mériter l’homme qui a charge de peuple, c’est de laisser croire et dire qu’il est « une bonne bête ». En pareil cas, la bonté est une duperie et la bêtise un fléau.

Il serait chimérique, d’ailleurs, de supposer qu’un gouvernement de républicains soit capable de cet effort. Le nom seul qu’ils portent implique une solidarité de parti contre laquelle aucun principe de gouvernement ne saurait prévaloir. Républicains, ils ne résisteront jamais à des républicains. 11 faut que les partis monarchiques aient disparu, qu’un classement nouveau s’opère, que le nom même de républicain n’ait plus ni sens ni portée, pour que ce compagnonnage disparaisse à son tour, et que les modérés, n’ayant plus à craindre de trahir la république, osent rompre avec les violents. Jusquelà, l’agitation révolutionnaire aura ses franches coudées, et radicaux d’un côté, socialistes de l’autre, continueront librement leur commerce. Qui l’emportera de ces deux factions rivales ? Danton, qui s’y connaissait, disait que dans les temps de révolution la victoire reste toujours au plus scélérat. Il trouva plus scélérat que lui et paya de sa tête cette infériorité. De même, dans cette course à la popularité, le prix sera pour ceux qui feront au peuple

abusé les promesses les plus effrontées, allumeront dans les âmes les plus brutales convoitises. Mais cette surenchère porte avec elle son châtiment.

On peut tout oser contre les principes : ils ne se défendent pas. On peut marcher avec des bottes d’égoutier sur les choses les plus augustes et les plus chères, sur la religion, sur le droit, sur la justice, sur la liberté, sur la morale, sans que le peuple se lève pour les venger. On ne peut rien contre les intérêts. La conscience dort, mais l’argent veille, et c’est parce qu’il veille qu’il commence à s’émouvoir. Il sent à merveille qu’une société ne peut résister longtemps à de pareils ébranlements : il faut qu’elle se défende ou qu’elle périsse. Or, les intérêts ne se résignent jamais. Puisque le parlement les trahit au lieu de les défendre, puisque le pouvoir les livre à la révolution sociale au lieu de les sauver, ils en appelleront au pouvoir fort, et le pouvoir fort vient toujours quand on l’appelle. Si nos démagogues avaient une psychologie électorale un peu plus affinée, ils s’épouvanteraient d’apprendre combien de gens en France adressent, sans le dire, leurs invocations au dieu inconnu, à la Poigne libératrice !

4 novembre 1892.

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