LA FIN D’UNE CHAMBRE
Il est rare qu’une Chambre qui meurt emporte avec elle les regrets ou l’admiration du peuple. Pendant les quelques années qu’elle a vécu, elle a fatalement épuisé la popularité d’où elle était sortie, égrené sur sa route la plupart des espérances ou des illusions qui l’accompagnaient à sa naissance, trompé ou trahi la confiance de ceux qui l’avaient nommée, failli à ses promesses, manqué à ses programmes, menti à ses serments. Le mouvement de l’opinion publique s’est retourné contre elle : la faveur a progressivement fait place à la défiance, à la désaffection, à la malveillance, aux revendications irritées, à la colère, au mépris; et lorsqu’elle
arrive à l’expiration de son mandat, vieillie, édentée, détestée et flétrie, la joie est dans le cœur de tous : on l’enterre généralement au milieu des huées. Le temps seul répare ce qu’il peut entrer d’injustice dans le jugement populaire, et telle assemblée, qui finit misérablement sous l’injure, apparaît, par comparaison, grande et belle, aux yeux de ceux-là mêmes qui ne lui avaient épargné aucun opprobre.
Il n’est pas probable que l’avenir réserve à la Chambre qui vient de mourir de semblables réparations. Bien que je lui appartienne, je suis assez franc pour reconnaître qu’elle a peu de titres aux regrets, et qu’on perdrait sa peine à vouloir célébrer ses bienfaits ou ses vertus. Elle fut, à proprement parler, beaucoup moins une assemblée politique qu’un club. On y pérorait, on y clabaudait, on y trépignait, on y délirait, on y tenait boutique d’incongruités démocratiques et sociales; on n’y travaillait pas. Les qualités élémentaires qui président ou devraient présider aux délibérations du Parlement, c’est-à-dire l’éducation professionnelle, l’étude, l’expérience, l’autorité, la méthode, la modération, la mesure, la décence, la tenue lui faisaient totalement défaut. Autant dire qu’il lui manquait tout, hormis le talent.
Ah I le talent foisonne aujourd’hui dans les assem-
blées politiques, et c’est là le grand vice des démocraties exploitées par le régime parlementaire. On ne compte pas le nombre des députés qui savaient parler dans la Chambre ; mais on en pourrait citer cinquante dont le talent de parole eût mis son homme en lumière;, sous les régimes précédents. Les grands orateurs étaient rares assurément pour la meme raison sans doute qu’on ne voit plus de grande peinture au Salon, depuis que tous les peintres savent peindre. Le métier fait tort à l’originalité. De meme la politique de pacotille à laquelle la république asservit son monde interdit tout essor à ceux qui la défendent. Ces gens-là n’ont pas plus d’horizon qu’un tenancier de bazar. Ce qui mesure l’orateur, ce n’est pas seulement le jeu complet des grandes facultés oratoires, c’est aussi la qualité morale de Fliomme et la splendeur des causes qui parlent par sa bouche. Berryer, réduit à défendre le budget de M. Beytral, n’eût guère été plus éloquent qu’un orgue de Barbarie.
César a résumé d’un trait le génie Iraditionnel de notre race, en disant de nos aïeux qu’ils n’aimaient c[ue deux choses au monde : Fortiter pugnare et argulè loqui. Nous n’avons guère changé depuis deux mille ans ; nous sommes toujours comme les Gaulois de César un peuple de batailleurs intrépides
et d’enragés discoureurs. Nous désapprendrons peutêtre à aimer la guerre, maintenant que les engins nouveaux l’ont réduite à l’état d’industrie, et que la victoire est devenue le lot, non du plus brave, mais du plus savant. Nous conserverons sûrement le culte de la parole, encore que nous sachions qu’elle est l’instrument le plus certain de notre perte. Car la royauté de la parole est la négation même du gouvernement. Elle est, par essence, destructrice de l’autorité, et tout état où elle règne en maîtresse est voué à l’anarchie. Esope disait de la langue que c’est, à la fois, ce qu’il y a de pire et de meilleur au monde. En politique, il n’y a pas compensation, et la part du bien et du mal est loin d’être égale. Imaginez un cabinet idéal dans lequel entreraient les hommes d’État et les spécialistes les plus éminents qui aient illustré la politique de notre pays: ce cabinet, avec une Chambre comme la nôtre, ne fera rien qui vaille, et c’est tout juste s’il pourra, dans la pratique, se distinguer des gouvernements affalés et loqueteux qui déshonorent, depuis tant d’années, les bancs ministériels.
Par contre, rhéteurs, sophistes, intrigants, démagogues, ardélions de tout poil et de toute catégorie, tous gens qui ne servent que des ambitions individuelles et ne supportent aucune responsabilité
particulière, s’ébattent à qui mieux mieux dans la halle parlementaire, et toute occasion leur est bonne pour jouer leur pièce, au détriment du pouvoir. La parole est la servante née de cette industrie; elle a des complaisances infinies pour tous les charlatanismes, et tel se fait une renommée avec un bon discours, qui serait incapable de la conquérir au prix d’un service public ou d’une bonne action. Le gouvernement, battu en brèche par ces assauts répétés, n’a ni fixité ni durée. Les ministères sont devenus des hôtelleries où l’on passe, et le ministre lui-même n’a guère plus de prestige qu’un marchand de marrons.
Cet avilissement du pouvoir a pour cause immédiate l’avilissement du mandat parlementaire et l’infériorité toujours croissante de ceux qui le recherchent. Je viens d’achever ma quatrième législature, et j’ai pu constater, à chaque renouvellement de la Chambre, que le niveau de la représentation nationale avait baissé d’un degré. C’est aussi le sentiment de M. Henry Maret, qui s’écriait récemment; — « Vous savez que, par la force des choses, le niveau des assemblées baissera de plus en plus ; les sous-vétérinaires de Gambetta semblent des gloires, à côté de ce que nous avons déjà; et ce ne sont pas seulement les villages, pardonnables, au demeurant.
qui nous envoient cette élite; les villes s’y mettent aussi, et vous voyez ce que devient, peu à peu, la représentation de Paris, la cité-lumière. Tout doucement les intelligences s’écartent ou sont écartées. A quoi bon faire partie d’assemblées qui bientôt ne seront plus qu’une cohue de nullités? »
C’est une joie vraiment savoureuse que d'entendre un républicain apprécier avec cette franchise de pensée et d’expression les mœurs et le personnel de son parti. J’ai cru comprendre que M. Henry Maret est menacé dans la possession de son siège par quelque champignon de village qui s’est mis en tête d’être député, et il s'indigne de cette incongruité. Il n’a pas réfléchi que son indignation est une antinomie démocratique. L’humanité est une pyramide qui porte une élite d’esprits supérieurs à son sommet, et à sa base l’innombrable troupeau des déshérités. Déshérités du sort ou déshérités de l’esprit, ils constituent ensemble cette puissance aveugle et formidable qu’on appelle le nombre. Tout irait à merveille dans le gouvernement de ce monde, si les institutions politiques respectaient la loi naturelle qui ne connaît pas d’égaux. Mais nous avons voulu réformer la nature en décrétant que tous les citoyens se valaient ; nous avons substitué la loi du nombre à la sélection, et mis en haut ce qui était
en bas. C’est ce dont Gambetta s’éjouissait, lorsqu’il célébrait l’avènement des « nouvelles couches de la démocratie », à la vie politique; mais il déchanta, lorsqu’il eut pris contact avec ces scories vivantes qu’il appelait dédaigneusement des sous -vétérinaires» Ce qui est en haut aujourd’hui, c’est l’ignorance, l’aveuglement, l’impertinence, la grossièreté, l’avidité chimérique ou bestiale, l’ostentation brutale de tout ce qu’on cachait ou que l’on muselait autrefois; bref, l’épanouissement à peu près complet de l’animalité pure. Des bandes de mercantis s’ébattent et farfouillent à travers ces vices et ces misères; les plus habiles ou les plus cyniques, ceux qui flagornent le mieux ces appétits en chasse ou vont le plus loin dans la surenchère, y pêchent un mandat de député, et c’est ainsi que la représentation nationale s’achemine tout doucement à siéger dans une étable 1
Observez ce qui se passe en ce moment autour de nous. La discipline républicaine, jadis si forte et si respectée, lorsque la république avait le cauchemar d’une restauration, est maintenant rompue, et sur le siège à conquérir on voit déjà grouiller une demi-douzaine de candidatures. Toute la gamme des gauches s’y épanouit : ralliés, libéraux, opportunistes, radicaux, socialistes, il y en a de toute ori-
gine et pour tous les goûts. Que sont ces candidats? et quelle place occupent-ils dans la société qui justifie leur ambition de la représenter? Sauf d’honorables exceptions, ce ne sont que des politiciens, c’est-à-dire des gens qui n’étaient rien la veille et qui rêvent d’exploiter la politique pour devenir quelque chose.
On me dira que, s’ils sont honnêtes gens et s’ils ont du talent, leur ambition est légitime, et qu’en définitive la Révolution française n’a été faite que pour cela. Je n’y contredis pas. 11 n’en est pas moins vrai que cette poussée d’ambitions politiques qui soulève et confond foutes les couches sociales refoule en même temps toutes les supériorités, et que cette apogée de la démocratie a pour effet immédiat de déclasser un peuple.
Les éléments constitutifs de sa puissance, de sa richesse et de sa grandeur ont, en quelque sorte, perdu droit de cité. Ni l’art, ni les lettres, ni la sciences, ni les services rendus dans les carrières militaires ou civiles, ni le haut commerce, ni la grande industrie ne seront désormais représentés dans nos assemblées politiques : il n’y a plus place que pour les avocats, les médecins et les journalistes.
Ils peuvent être et ils sont, pour la plupart, indi-
viduellement, plus intelligents que les représentants traditionnels dont ils occuperont la place. Mais ils n’en seront pas moins, dans leur collectivité, ingouvernables, et le gouvernement sera voué par eux à l’anarchie chronique, parce qu’ils ne représentent et ne détiennent aucune parcelle des traditions et des intérêts qui sont le ciment des nations.
Et lorsque la France sera lasse et dégoûtée des politiciens proprement dits, elle tombera de chute en chute aux mains des bas courtiers du socialisme, non point des honnêtes rêveurs qui promettent aux malheureux la rédemption terrestre , comme disait Gorbon, mais de ces charlatans effrontés qui trempent leur évangile dans l’alcool et se font une clientèle avec le cabaret. La conquête du mandat parlementaire leur sera d’autant plus aisée qu’on ne trouvera plus d’honnêtes gens pour le leur disputer. C’est k ces fins fatales et peut-être prochaines que s’achemine une démocratie sans règle, sans discipline, sans respect, sans idéal et sans foi.
La Chambre qui va venir sera donc pire que celle qui s’en va, et pires encore seront celles qui lui succéderont. Une seule chance de salut nous reste : l’avènement d’un chef d’État doué d’une vo-
lonté haute et forte qui remonte le courant, au lieu de le descendre.
Mais ce libérateur, l’élection directe nous le donnerait peut-être ; on ne peut guère l’attendre du Parlement.
Juillet 1893.