FATALITÉS DÉMOCRATIQUES
Rochefort, qui a le génie de l’irrévérence, disait de la Chambre précédente : — L’Angleterre a eu son Parlement- Croup ion; nous avons, nous, une Chambre au-dessous du croupion ! — C’est à peu près le genre de bienvenue qu’on a souhaité, de toutes parts, à la représentation nouvelle dont vient de nous doter le suffrage universel, et j’ai peur, en effet, que cette Chambre, décapitée par la disparition de ceux qui en étaient l’élite, ne mérite le discrédit dont elle est frappée, avant même d’avoir commencé d’exister.
Cependant on s’amuse à tirer son horoscope, et tandis que les reporters, en quête de sensations
neuves, interrogent ses premières curiosités, le coiffeur Chauvin, le chapelier Faberot et l’Homme- Canon, voici que M. de Vogüé, la plus brillante recrue qu’ait faite le Parlement, nous raconte les espérances que lui ont fait concevoir les dernières manifestations du suffrage universel. Il commence par protester, avec autant de vérité que d’éclat, contre les nomenclatures et les catégories où se complaît l’esprit de parti. M. de Vogüé n’a vu, dans sa circonscription, que d’honnêtes citoyens, conservateurs sans préjugés et républicains sans fanatisme, qui ne demandent, en somme, qu’à vivre unis, et se tiendront pour satisfaits si on leur accorde justice et liberté. J’ai fait, pour mon compte, la même expérience, et bien que je sois catalogué comme réactionnaire, alors que M. de Vogüé se réclame du titre de républicain indépendant, je suis bien persuadé que ses électeurs et les miens sont, en matière de gouvernement, étroitement d’accord. 11 en est de même dans toutes les régions qui ont su garder à peu près intact leur équilibre intellectuel et moral. Il n’existe aucun conflit essentiel entre les électeurs de M. de Cazenove de Pradines et ceux de M. Aynard; il y a seulement conflit d’étiquette entre ceux qui les représentent. Pour eux, ce sont gens dont la politique est réglée par certaines vérités élémen-
taires qui ne sont Tapanage d’aucun régime et d’aucun parti, et constituent, à leurs yeux, l’assise traditionnelle et le cadre obligé d’un gouvernement.
M. de Vogué est donc fondé à dire qu’entre citoyens de cette catégorie l’entente est facile, et, comme la république a sur les régimes concurrents le privilège d’occuper la place, il a raison de vouloir que l’expérience se fasse sous ses auspices et à son profit. Elle n’est, sans doute, pas plus à ses yeux qu’aux nôtres, le meilleur des gouvernements; c’est seulement une nécessité de fait à laquelle on ne peut utilement opposer l’échéance incertaine et nuageuse d’une restauration. La république, tempérée par un césarisme intermittent, est, suivant toute apparence, la fin naturelle des démocraties. S’il est inévitable que les sociétés subissent cette fatalité, mieux vaut, en somme, en tirer parti que de protester indéfiniment et stérilement contre elle.
Il est infiniment probable qu’avant un demi-siècle il n’y aura plus un trône debout en Europe, si ce n’est peut-être celui de Russie, protégé contre la propagande démocratique par une couche de préjugés ou d’affections plus épaisse à traverser. C’est, à coup sûr, une déchéance, parce que la puissance publique perd en hauteur ce qu’elle gagne en étendue, et que l’État idéal trouverait plutôt sa formule
dans le gouvernement aristocratique et les sociétés hiérarchisées. Quoi qu’en disent les novateurs qui se flattent d’être à l’avant-garde de la civilisation, tout pas en avant que fait l’humanité ne peut passer pour un progrès. Nous piétinons, en marchant nombre de préjugés ou de principes, de superstitions ou de croyances qui firent la France d’hier sensiblement plus grande, plus prospère et plus fîère que ne le sera jamais la France de demain. Malheureusement, il ne dépend de personne de les retenir et de les sauver.
Je comprends qu’on s’en désole, mais comme on se désole des fatalités naturelles auxquelles on ne peut rien. Il est dans la destinée de toutes les institutions humaines de vieillir et de tomber sous la poussée des nouveautés qui les remplacent : c’est pour cela que les démocraties surgissent et que les rois s’en vont. Aussi bien l’évolution politique qui s’est accomplie en France depuis vingt ans n’est pas le phénomène le plus inquiétant du temps présent : c’est bien plutôt le mouvement social qui l’accompagne. — Il n’y a pas de question sociale, disait Gambetta, qui fut un empirique génial, mais n’eut le temps de méditer sur rien. S’il entendait dire qu41 n’y a pas de solution législative aux différents problèmes qu’agite le socialisme, il avait raison. Mais
cela n’empêche pas qu’on les pose, et tout le péril vient de là. Cinquante socialistes avérés viennent de forcer les portes du Parlement. Ils y sont entrés en passant sur le corps d’opportunistes et de radicaux renommés, c’est-à-dire de politiciens professionnels qui pensaient avoir converti la république en fief, et ne prévoyaient guère qu’on leur retirerait le bénéfice de cette exploitation. Mais ils n’avaient travaillé qu’à l’édification de leur fortune politique et à l’établissement de leur parti. Le peuple n’en recueillait aucun avantage, et l’on fouillerait l’histoire de ces quinze années de tyrannie jacobine sans y trouver une œuvre qui puisse passer pour un bienfait. C’est de cette duperie qu’ils sont morts et que doit fatalement mourir aussi le régime auquel ils s’étaient attachés.
C’est pourquoi l’école qui les remplace n’offre plus des réformes politiques à ses clients; elle fait appel aux appétits. Les républicains d’autrefois se battaient pour des idées : cela les a conduits à remplacer Louis-Philippe par M. Thiers, et Napoléon III par M. Carnot. Les républicains qui leur succèdent se sont aperçus que ce n’était vraiment pas la peine, et, devenus plus pratiques, ils songent aujourd’hui à remplacer le patron par l’ouvrier. Il n’est pas certain que ce programme réalise mieux que l’autre
ce qu’il paraît promettre ; mais il promet beaucoup et cela suffît à ses adeptes. Il n’est pas besoin d’êlre grand clerc, d’ailleurs, pour prêcher le nouvel Évangile : à part une demi- douzaine de socialistes doctrinaires, qui se piquent de comprendre ce qu’ils disent et de savoir ce qu’ils veulent, le parti ne compte guère que des innocents. Quelle est la doctrine de Chauvin, qui s’appelle socialiste révolutionnaire? Quel est le programme de Faberot, qui est l’élu du parti ouvrier ? Ils n’en savent rien ! Ils savent seulement qu’il y a dans le monde des gens qui peinent et des gens qui jouissent, que cette inégalité dans les conditions choque horriblement l’idée rudimentaire qu’ils se font de la justice, et ils ont juré de retourner la société et l’État au profit des plus mal lotis.
On s’est beaucoup égayé de ces choix saugrenus, et l’on se croit quitte envers eux en les traitant de fantoches. Lorsque Thivrier parut avec sa blouse symbolique sur les bancs de la Chambre, on le contempla avec la curiosité dédaigneuse qu’on met à regarder passer les masques, un jour de carnaval. On voit bien, aujourd’hui, que ce n’était pas un masque, mais plutôt le fourrier d’une armée en marche et destinée, si on ne l’arrête, à tout écraser sous le pied brutal des multitudes qui vont la suivre*
ÉTUDES ET PORTlXAlTS
La qualité de l’élu n’y fait rien : que ce soit une brute ou un histrion, peu importe si le but est atteint. Ce qui importe, c’est le sentiment de ceux qui l’élisent. Or, il est dans la fatalité des démocraties démuselées comme l’est aujourd’hui la nôtre, sans main qui les dirige et sans frein qui les contienne, de descendre toujours la pente révolutionnaire et de tout rabaisser au niveau des appétits les plus grossiers et des plus basses passions. Le nom, l’éducation, la tenue, la décence, l’intelligence, le talent, la vertu, l’honneur même sont une aristocratie ; on s’en passera. Aux candidats qui peuvent se parer de titre pareils, on préférera quelque braillard de réunion publique, sans études, sans talent, sans domicile et sans chemise, qui n’a que la haine au cœur et l’injure aux lèvres, S’il est taré, il n’en représentera que mieux ce qu’on veut qu’il représente, c’est-à-dire la protestation injurieuse et sauvage contre un état social dont on ne veut plus !
Ce ne sont là. Dieu merci ! que des exceptions, et les électeurs qui se prêtent à ces jeux sinistres ne sont encore qu’une minorité. C’est assez pour la sauvegarde du présent; mais qui nous sauvera du danger de demain? Mesurez le chemin parcouru depuis quatre ans, chiffrez les suffrages conquis et
dites-nous où sont les remparts qui nous défendent contre l’invasion prochaine ? Ceci s’adresse aux po litiques qui nous ont préparé ces destinées, qui ont démeublé l’âme populaire de toutes les vertus spiritualistes, et substitué chez elle, par l’enseignement et par l’exemple, les revendications matérialistes à l’ancienne discipline de l’esprit. Déjà la population des centres industriels appartient presque tout entière au socialisme ; la campagne est sérieusement entamée ; trois députés socialistes ont été nommés par des électeurs ruraux, et l’on voit, dans les départements du centre, des syndicats agricoles qui font ouvertement la guerre à la propriété. Le cerveau du paysan est, d’instinct, réfractaire aux idées nouvelles, mais dès qu’elles l’ont pénétré, elles s’y incrustent à jamais. Pourquoi résisterait-il à la propagande de ceux qui lui promettent la propriété de la terre qu’il cultive, comme ils ont promis la mine au mineur et l’usine à l’ouvrier ? Laissez semer cette graine à travers les campagnes déjà déshabituées de leurs vieilles traditions et de leurs vieilles croyances et vous verrez, aux élections prochaines, la moisson qu’elle portera I
C’est la conséquence forcée des mœurs et des lois qu’on nous a faites. Il n’y a pas deux manières de gouverner les peuples : dès qu’on a quitté l’or-
nicre conservatrice, on verse dans la révolution indéfinie. Les leaders qui seront demain nos maîtres nous promettent l’avènement d’une société idéale, purifiée de tous les abus qui déshonorent le vieux monde, et fondée uniquement sur la justice. Je veux bien croire à leur sincérité, mais je me méfie de leur cuisine et n’attends des éléments qu’ils mettent en œuvre que beaucoup de malheurs et beaucoup de honte. Si la politique d’entente et de fusion patriotique que préconise M. de Vogüe doit avoir pour effet de prévenir ou de retarder seulement la catastrophe, j’y souscris d’avance. Ce fut, comme il le rappelle, celle de Henri IV et de Bonaparte, mais sans Henri IV et sans Bonaparte, hélas ! Si l’accident, qui mène le monde, ne fait surgir l’homme providentiel sans lequel les institutions et les programmes ne servent à rien, je ne vois qu’une fin naturelle et peut-être prochaine à ce détraquement d’un peuple : c’est la Jacquerie !
2 octobre 1 &93.