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LE MAL PARLEMENTAIRE

C’est principalement au Journal officiel qu’on pourrait appliquer le dicton italien : traduttore, traditore. Il traduit en lettres les discours qui s’échangent à la tribune, comme il traduit en chiffres les résultats des scrutins. Cependant le lecteur de bonne foi se tromperait gravement qui le prendrait au mot. Si vous avez lu le compte rendu de ces dernières séances où le cabinet a posé la question de confiance et joué son existence sur un scrutin, sans regarder plus loin que les colonnes du journal, vous avez dû garder de cette passe d’armes une impression réconfortante. D’une part, un gouvernement qui parle de haut, avec l’autorité et l’énergie qui conviennent à

sa fonction, et promet, en termes d’une belle assurance, de faire tout ce qu’il faut pour empêcher le retour de ces horreurs ; d’autre part, une Chambre confiante et dévouée, saintement groupée autour de lui, et ne demandant qu’à le suivre dans sa croisade contre l’anarchie. C’est le tableau qu’on croit voir, et il serait à souhaiter qu’il fût vrai, car il est la représentation exacte de ce qui devrait être. Malheureusement le tableau n’est qu’un mirage : approchezvous et tout s’évanouit.

En réalité, ceux qui savent démêler la véritable physionomie de ces séances où se jouent nos destinées assistent au plus douloureux spectacle que puisse offrir une Chambre : la prostration des représentants de la nation devant l’effroyable péril qu’ils voient venir et qu’ils n’ont plus ni l’esprit ni la force de conjurer. Je ne dis pas cela parce que la Chambre a regimbé contre l’ordre du jour par lequel j’invitais le gouvernement à céder la place à des ministres plus capables de gouverner. Je confesse que la formule était un peu vive, et qu’il n’est pas dans les habitudes parlementaires de donner congé aux ministres avec aussi peu de cérémonie. Ce sont des choses qu’on écrit dans la fermentation des sentiments et des idées qui s’échangent d’un banc à l’autre et ne trouvent plus d’écho dès qu’on les

porte au grand air de la tribune. Une formule de blâme plus discrète eût été plus conforme aux traditions de Fendroit; mais elle n’eût pas été mieux reçue, et c’est le point intéressant de la question.

Il n’est pas un député, de droite ou de gauche, qui ne juge le ministère actuel absolument incapable de répondre aux nécessités de la défense sociale. A ne considérer même que l’intérêt spécial de la république, visiblement ébranlée par les assauts du socialisme, il était urgent de remiser cette ruine et de donner à son gouvernement une enseigne toute neuve. Cependant les députés républicains, qui ne s’entendent généralement sur rien, se sont, celte fois, entendus pour donner à M. Loubet l’éclatant témoignage de leur confiance. Et si l’on veut savoir ce que cette confiance vaut au juste, il suffira de dire qu’elle est partagée par les républicains les plus hétérogènes, M. Deschanel et M. Clémenceau, par exemple, pour n’en citer que deux.

Ce sont deux augures qui doivent se regarder sans rire ; car pendant que M. Loubet flétrissait honnêtement le crime du matin, ils échangeaient des propos acerbes. On peut en inférer que s’ils croient tous deux en M. Loubet, leur confiance ne procède pns des mômes principes et ne vise pas les mêmes fins. Au fond, ils n’ont confiance ni l’un ni l’autre :

M. Clémenceau, parce que la prud’homie encrassée et routinière de M. Loubet est aux antipodes de son esprit et de ses idées; M. Deschanel, parce qu’il pense, comme tout le monde, que le ministre de l’intérieur ne possède aucune des qualités d’esprit et de main qu’il faudrait pour faire face à l’anarchie qui vient. En les poussant un peu l’un et l’autre, on obtiendrait assez aisément l’aveu qu’ils voient dans la politique ministérielle beaucoup plus un péril pour la paix sociale qu’une sauvegarde. Car la vérité a des aspects multiples, et tout dépend de la façon sous laquelle on la contemple. Il peut être aussi vrai de dire que la demi-résistance et les demimesures opposées par le gouvernement à l’action révolutionnaire exaspèrent jusqu’au crime les enfants perdus du parti, que d’imputer à sa faiblesse l’audace croissante de leurs méfaits. Mais cela n’empêche pas qu’ils aient, à tout hasard, proclamé tous deux leur confiance en lui!

La droite l’a refusée; mais cela n’en vaut guère mieux . La droite, en qui réside encore la tradition de l’ordre, est, par sa faute, en assez mauvaise posture, dans le Parlement. Toute diminuée qu’elle est, elle compte encore cent quarante membres. S’ils faisaient bloc en toutes circonstances, et n’avaient qu’une voix sur toutes les questions, la

droite serait l’arbitre toujours respectée, souvent obéie, de tous les conflits parlementaires, et nul cabinet ne pourrait vivre et gouverner sans elle. Mais la droite a perdu l’usage de sa puissance : elle n’a plus ni direction, ni volonté. Une centaine de ses membres ont voté contre le gouvernement; le reste s’est abstenu. Pourquoi? La question posée sur les cadavres encore chauds des assassinés n’était pas de celles qui se prêtent à la neutralité. Nous avons le devoir commun de rechercher ensemble, par des voies différentes peut-être, mais avec une ardeur égale, quelle est la plus solide défense qu’on puisse opposer à l’anarchie. S’il vous paraît que M. Loubet suffît à la tâche, il faut le dire : car votre confiance ajoute à son autorité. Et s’il vous paraît au-dessous d’elle, il faut le dire encore, afin de hâter la venue d’un gouvernement plus fort et plus intelligent que le sien. Malheureusement la droite, en beaucoup de ses membres, est atteinte de pessimisme. Schopenhauer n’est pour rien dans cette affection; il s’agit d’une sorte d’empoisonnement moral dont la vie parlementaire a toute la faute.

On sait ce qu’est la pourriture d’hôpital. Des microbes infectieux pénètrent dans la plaie du patient, gangrènent sa chair, corrompent son sang, et le malheureux, au bout de quelques heures, meurt em-

poisonné. C’est un mal analogue, plus lent, mais aussi redoutable, qui sévit au Palais Bourbon. L’atmosphère parlementaire a aussi son microbe qui s’infiltre peu à peu dans l’organisme du député, obscurcit son esprit, fausse sa conscience, paralyse sa volonté, et tel qui vint de sa province, fort, confiant et hardi, le cœur débordant de foi et d’espérance et tout prêt à se vouer corps et âme aux plus nobles entreprises, se décrépit et s’éteint, avant d’avoir un seul instant vécu, sans meme s’apercevoir que sa vertu s’en va bribe à bribe, comme un arbre perd ses feuilles. C’est bientôt une ruine toute sèche sur laquelle aucune activité ne germera plus. J’en sais à qui l’on montre cette nouvelle invasion de barbares tout près de déborder la société et qui vous répondent avec une résignation de lépreux : — Vous pensez à vous défendre? A quoi bon? Le mouvement est trop puissant pour qu’on lui résiste. — 11 y avait de cette désespérance dans le monde de 1789 et l’on sait ce qu’il en advint.

On interrogerait les républicains qui peuplent les bancs du centre qu’on trouverait chez eux moins de résignation peut-être qu’à droite, mais pas plus de résistance. Ce sont des gens qui déblatèrent, dans les couloirs, avec des colères étourdissantes, contre la mollesse et l’ineptie de leurs ministres. Dès qu’ils

sont en séance, ils les accablent du témoignage de leur attachement. C’est le vice traditionnel, familial, incurable du centre gauche de n’avoir de résolution pour rien. Il y a dans ce groupe une élite d’esprits distingués, honorables et légitimement ambitieux qui paraîtraient faits tout exprès pour le pouvoir, s'ils joignaient un peu de caractère à leurs talents. Mais de caractère ils n’ont pas même une ombre. Beaucoup de doctrine et peu d’action. Ils vivent et meurent à l’état d’héritiers présomptifs de tous les cabinets qui passent, espérant toujours, n’héritant jamais. — On n’hérite pas de ceux qu’on assassine, dit le brocard. — C’est pourquoi les gens du centre gauche passent leur temps à beaucoup médire de tout le monde, en se gardant de jamais faire de mal à personne. Baudin lui-même, Baudin de Carmaux serait ministre qu’il n’aurait pas leur estime, mais leur confiance, toujours I

En poussant plus à gauche, on trouve des jacobins, des radicaux, des socialistes et même quelques maltôtiers démagogues qui s’ébattent dans la lie démocratique et se font une fortune en polissonnant avec les passions délirantes et les plus bas instincts de l’ouvrier. Quelques théoriciens de talent émergent de ces chapelles rivales, et professent pour tout programme quelques abstractions généralement ab-

surdes auxquelles ils donnent un air de doctrine. On ne trouverait dans aucun de ces groupes, l’assise d’un gouvernement. Les plus avancés sont des visionnaires ou des frénétiques, avec lesquels il n’est pas même besoin de raisonner. Ceux qui se piquent d’esprit pratique ne sont, au fond, que des sophistes ou des sectaires dont toute la politique se résume dans l’oppression la plus bornée et la plus basse qui ait jamais pesé sur l’esprit humain.

Quel conseil, quel concours voulez-vous qu’un gouvernement tire d’une Chambre ainsi faite, composée d’éléments inconsistants ou disparates qui ne sont d’accord sur rien, et n’ont qu’une idée commune, qui est de s’évincer ou de se proscrire ? Le mieux qu’il pût faire serait de tirer sa politique de son propre fonds ; mais c’est un cas mortel. S’il ne se réclame d’aucun groupe, il est sûr de déplaire à tout le monde et succombera fatalement à la première épreuve. Voulez -vous qu’il remonte plus haut et cherche son appui dans l’autorité directrice du chef de l’État ? Qu’est-ce à dire ? Est-on bien certain que M. Carnot existe? Je sais bien qu’on le montre et que des gens de province affirment l’avoir vu. Mais il serait tout aussi raisonnable de penser que c’est un mythe. Le chef de l’État, dans une république parlementaire, est une fiction qu’on a placée,

pour décor, au sommet de la Constitution, comme une girouette sur un toit. La loi constitutionnelle lui refuse ce qu’elle accorde au dernier des citoyens, le droit de penser, de parler et d’agir, c’est-à-dire de conformer sa conduite aux conseils de son esprit. Elle a voulu qu’il fût pareil aux statues d’Égypte, sans yeux pour voir, sans oreilles pour entendre, avec un cerveau réfractaire et une conscience amorphe, signant tout et ne s’avisant de rien. 11 faut être né avec des aptitudes particulières pour remplir un pareil rôle avec une correction parfaite ; on a trouvé l’idéal en la personne de M. Carnot.

Si ce régime n’était qu’absurde, on se contenterait d’en rire; mais il est mortel aux sociétés qui le subissent. Il y a une incompatibilité visible entre le régime parlementaire et la démocratie. Les servitudes électorales dominent le député ; les servitudes parlementaires dominent le ministre, et de ce double et bas assujettissement aux seuls conseils de l’égoïsme dérive une politique sans principes et sans devoirs, toute faite d’intrigue et de maquignonnage, qui pille la société au lieu de la défendre et livre l’État en pâture aux ambitions ou aux appétits des individus. Le peuple voit d’instinct plus juste et plus loin que les politiques de profession, lui qui ne conçoit et n’aime que les gouvernements forts, armés par lui

d’une autorité souveraine, d’autant plus féconde qu’elle s’inspire uniquement de ses besoins et met directement en œuvre ses volontés.

C’est l’opinion qu’on a d’un gouvernement qui fait sa force ou sa faiblesse. Si on le sait puissant et résolu, il sera respecté, et les démagogues de profession sauront assez ce qu’ils peuvent attendre de lui pour rester tranquilles. S’il n’est, comme le cabinet actuel, qu’un ramassis de volontés incertaines et délabrées, s’il faut qu’il compte, pour agir, avec le Parlement, qui doit compter lui -même avec les coteries électorales dont il est l’émanation, il ne fera jamais rien qui vaille pour la défense de l’ordre. Il n’y a pas de lois répressives, quelques sévérités qu’on y ajoute, qui suppléent à l’autorité. Donnez à nos ministres toutes les pénalités qu’ils réclament, et que M. Loubet, revêtu de cette armure toute neuve, sonne sa fanfare la plus guerrière contre l’anarchie, il y a fort à parier que la bande ne fera qu’en rire. Ce n’est pas avec cette musique-là qu’on fait entrer dans l’âme des sociétés la foi qui « rassure les bons et fait trembler les méchants ».

15 noYcmbre 1893.

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