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LE MAL D’ARGENT

— Vous sentez -vous corrompus? disait M. Guizot à ses électeurs. C’était sa façon de répondre à ceux qui l’accusaient de gouverner par la corruption. Mais cette ironie hautaine ne sied pas à tout le monde. Il faut être sûr de soi, et sûr aussi des autres pour oser se permettre de pareilles répliques. Monter à la tribune après M. Delai laye et crier à la Chambre, pour toute réponse aux accusations infamantes qui sifflaient autour de lui : « Vous sentez-vous corrompus ? » puis étouffer le scandale de Panama sous une immense acclamation, c’eût été assurément très beau, et surtout très commode. Mais vraiment, M. Loubet n’eût pas osé...

Pourquoi ? Parce que l’air qu’on respire au Palais-Bourbon n’est pas propice à de pareils défis. Il y a, certes, dans la Chambre actuelle, comme dans toutes les Chambres, une forte majorité d'honnêtes gens. La corruption n’est jamais qu’une exception, mais l’exception suffît pour empoisonner l’atmosphère ambiante, et tel est malheureusement le cas du régime actuel. Il sent odieusement la vénalité. Il est certain qu’il y a là un certain nombre de malheureux qui ont vendu leur vote, leur parole ou leur influence pour autre chose qu’un plat de lentilles. Qui sont-ils? et combien sont-ils? On ne sait. — Les noms !... les noms !... disait-on l’autre jour avec fureur à M. Delahaye, et cette fureur était assez légitime : car il n’est point de situation plus cruelle pour un honnête homme que de vivre dans un milieu déshonoré. Les noms, on ne les cite pas encore : il faut attendre le grand jour de l’enquête pour les connaître, si l’enquête doit aboutir à ses fins. Mais il n’est pas besoin qu’on les connaisse pour savoir que la corruption est là. Lorsqu’on traverse un endroit chargé de miasmes putrides, on ne voit pas les atomes qui l’empoisonnent ; on les sent, et cela suffit.

Il n’est pas de gouvernement qui ait échappé au reproche de corruption. C’est le péché mignon de

toutes les oppositions que d’exploiter contre le pouvoir le crime de népotisme et de vénalité, et il est rare qu’elles n’en recueillent pas le bénéfice. Car le peuple de France croit aisément au mal qu’on dit des gens en place. Il a chez nous l’irrespect inné de l’autorité. Dès l’âge de trois ans on nous enseigne que Polichinelle a raison de rosser le commissaire. A quinze, nous conspuons nos maîtres ; à vingt, nous sommes des insurgés.

Le parti républicain, qui se réclame de principes superbement austères, a su très habilement exploiter à son profit ces indigestions d’idéalisme qui sont le mal commun de la jeunesse française. C’est avec le procès Despans-Cu bières qu’il prépara la Révolution de 1848. Quant à la corruption de l’Empire, ce fut une mine incomparable. La république, on peut le dire, s’est fondée sur cette diffamation. Si les républicains, qui n’ont par eux-mêmes aucun crédit, ont fini par conquérir le suffrage universel, c’est en faisant croire aux multitudes ignorantes et crédules que le régime impérial n’avait été que la floraison de tous les vices, la mise en œuvre de toutes les corruptions.

Le plus étonnant est que ceux qui ont entretenu cette légende l’ont pu faire sans jamais mettre un nom sur leurs accusations. Aussi bien la preuve

eût-elle été difficile. En fait, Tadministration de l’Empire fut admirablement intègre, et dans l’histoire de ce règne fouillé depuis vingt ans par tous les regards ennemis, on ne saurait citer un seul exemple de concussion ou de vénalité. Si la plupart de ceux qui l’ont servi sont morts, leur mémoire est encore vivante : appelez-les les uns après les autres et vous ne trouverez nulle part, ni dans la magistrature, ni dans l’administration, ni dans le gouvernement, un homme qui ait employé sa fonction à s’enrichir. Il y a deux ans, Paris a vu mourir l’homme qui fut le principal ouvrier de sa splendeur, celui qui démolit et rebâtit la Ville en quinze ans, et pouvait trouver une fortune dans chacune des trouées qu’il y ouvrait. Le baron Haussmann est mort pauvre, n’ayant littéralement pour vivre que la dot de sa femme et sa pension.

Regardez du côté de la république, et vous vous apercevrez que le parti qui l’exploite n’a fait avec elle qu’un mariage d’argent. Il y eut autrefois, il y a bien longtemps, une race de républicains idéalistes, saintement épris de liberté, de justice et d’amour, adorantla république comme l’autel meme du culte auquel ils sacrifiaient. Ces gens-là vivaient et mouraient pour leur rêve, et leur rêve était beau comme la vertu. C’est ce que Gambetta, qui fut le père du

réalisme républicain, appelait les temps héroïques, par opposition à l’ère empirique qu’il inaugurait. Il nous est né de ces héros une postérité d’industriels qui ont converti la république en halle et l’autel en comptoir. La justice a perdu ses deux attributs principaux : elle n’a plus ni bandeau ni balances ; il lui reste le glaive, comme symbole des tribunaux d’exception. L’administration , jadis irréprochable, porte maintenant une ceinture dorée. Des scandales éclatent de temps en temps qui dénoncent des marchés malpropres et des moeurs trop accessibles aux suggestions intéressées. Quant aux pouvoirs purement politiques, c’est l’hallali du veau d’or !

D’où vient cela ? De causes multiples, de valeur inégale, mais toutes efficaces et concourant ensemble à donner au régime actuel le caractère et la physionomie d’une aventure. Tout, dans la république, est une improvisation. On n’y fait pas de stage, et nul n’a souci d’y prendre ses degrés. Comme la démocratie tend sans cesse à se niveler par en bas, elle produit à la vie publique des gens qui se baissent pour lui plaire, et de là vient que l’étiage moral de la Chambre tombe un peu plus bas à chaque législature. Un coup de gueule donné à propos envoie son homme d’une table de brasserie à la tribune du Palais-Bourbon. S’il a le jarret trop faible pour

un pareil bond, il retombera dans les fonctions publiques. Car il n’y a plus là ni avancement ni hiérarchie. Les meilleures places sont réservés aux favoris de la politique. Le Conseil d’État, la Cour dos Comptes, les Finances, dont on ne gravissait les degrés autrefois qu’au prix de mérites éprouvés et de services éclatants, sont devenus les Invalides des fonctionnaires fourbus et des politiciens faillis. Ajoutez à ce népotisme courant l’influence effroyable du régime parlementaire qui n’est qu’un perpétuel marché entre députés et ministres. Le Parlement est ainsi le théâtre des combinaisons les plus effrontées et des mascarades les plus inattendues. Tel qui n’élait la veille bon à rien dans sa petite ville devient le lendemain propre à tout : ministre de la marine ou ministre de l’agriculture, gouverneur de la Banque, ambassadeur, archevêque, amiral, il sera tout ce qu’on voudra. N’ayant de vocation particulière pour rien, il doit avoir d’égales aptitudes à tous les emplois.

On devine quelle frénésie d’ambition, quelle impatience de jouir déchaîne l’exemple de ces fortunes improvisées. Et quand la place est conquise, il n’y a rien de fait encore pour celui qui l’occupe : il faut qu’il en ait les bénéfices. Que valent les honneurs tout crus, sans assise sociale pour les sou-

tenir ? Il y avait naguère, dit-on, un descendant des sires de Coucy parmi les balayeurs de Paris ; le brave homme ne portait pas son titre et faisait bien. Par contre, un député est, politiquement, un personnage considérable : mais s’il n’a qu’une malle pour mobilier et ses vingt-cinq francs pour viatique, il ne laisse pas de trouver cuisante la disproportion entre son personnage extérieur et sa médiocrité privée. Il y a, certes, des caractères simples et forts qui se logent dans une mansarde et se font une parure de leur pauvreté fièrement supportée. Mais il en est d’autres aussi qui n’aspirent qu’à descendre. Ceuxrlà sont de la chair à tentation. S’ils sont fraîchement débarqués de leur trou de province, ils coudoient partout des séductions contre lesquelles ils sont sans expérience et sans force. S’ils sont mariés, la tentation sera double. La femme a l’appétit instinctif de tout ce qui brille, et pour peu que la vanité s’en mêle, la chenille voudra passer papillon. Et puis, sait-on si tout cela durera ? Les fortunes trop hâtives, et par conséquent imméritées, ont conscience de leur fragilité. Il y a dans le régime actuel comme un vague instinct que cela n’est pas vrai et que tout disparaîtra quelque jour, comme un décor de comédie : sauvons du moins quelques bribes du présent pour meubler l’avenir ! Passe sur ces entrefaites le ten-

tateur avec un carnet de chèques à la main. Le malheureux mord à Thameçon et le voilà pris ! C’est là, pour beaucoup sans doute, l’histoire du I^anama.

La faute s’explique, mais elle ne s’excuse pas ; c’cst pour cela qu’il faut que justice se fasse. Ce qui est en cause dans cette terrible affaire, ce n’est pas seulement la moralité de la représentation nationale, c’est aussi et surtout la sûreté de l’État, le salut meme de la patrie; car la patrie est vraiment compromise le jour où la suspicion frappe et disqualifie ceux qui avaient mandat de veiller sur elle.

Un gouvernement intelligent et fort eût certainement épargné à la république ce monstrueux scandale, et peut-être le devait-il, quoique la morale en dût souffrir. Mais nos pauvres ministres écroulés n’ont Jamais su ce que c’est qu’un gouvernement. Après avoir décidé les poursuites, ils ont essayé, avec des maladresses d’enfants, d’entraver l’enquête, et ils sont morts de cette gaucherie. Il n’y a plus maintenant rien à cacher, rien à taire, et si quelque chose encore peut laver la république, ce ne peut être qu’une lessive complète. La Chambre a paru le comprendre au premier jour. Elle a voté l’enquête à l’unanimité ; pourquoi? Ce n’est pas assurément

parce que M. Delahaye la lui avait demandée. Non, elle a voté Tenquête parce qu’elle entait que Topinion publique réclamait justice et lumière avec une puissance irrésistible ; parce que les accusations infamantes qui venaient pour la première fois de se produire à la tribune traînaient depuis longtemps partout ; que le public les avait accueillies avec une sorte d’avidité furieuse, qu’une atmosphère de vénalité enveloppait la Chambre et qu’il fallait, à tout prix, la dissiper.

Je ne sais ce que produira l’enquête ; j’ignore oflîciellement, jusqu’à ce que la preuve soit faite, s’il y a des coupables, et s’il doit s’en trouver, je ne cherche pas à savoir d’avance s’ils appartiennent à la droite ou à la gauche. L’autre jour, M. Boissyd’Anglas disait que si l’on remuait cette boue de Panama, la droite recevrait sa bonne part des éclaboussures. C’est mal parler, à mon avis, que de faire, en pareille matière, des distinctions de parti. Ce qu’il faut dire, c’est que s’il y a quelque part un député qui ait vendu sa conscience pour de l’argent, celui-là, quel qu’il soit, d’où qu’il vienne, sur quelque banc qu’il siège, n’est plus ni conservateur ni républicain : ce n’est qu’un prévaricateur à jamais disqualifié et promis à la justice qui punit la prévarication.

Seulement, pour la punir, il faut qu'on la prouve, d’où cette conséquence qu’il faut armer la Commission d’enquête de tous les pouvoirs dont elle a besoin pour rechercher et saisir la vérité. Le Palais qui s’insurge a, paraît-il, des ressources infinies pour faire obstacle à ces investigations. Il faut briser ces résistances et pousser jusqu’au bout. Car il ne s’agit plus seulement d’un appétit de scandale à satisfaire : il y a la France à sauver, La vénalité est le plus redoutable des vices d’État. Le pis n’est pas que ce vice, jadis réservé à l’étranger, se soit implanté chez nous; c’est que tout le monde y croie. On sait avec quelle facilité terrible l’opinion publique accueille l’intervention du pot-de-vin. Cet horrible mot, on le rencontre maintenant partout, et partout on le traite en monnaie d’État. C’est à croire que tout se vend et s’achète, que tout est vénal dans les pouvoirs publics, du haut jusques en bas. Cette suspicion est toute nouvelle : elle date de quelques années seulement ; mais elle a tout envahi.

Eh bien, il faut qu’elle disparaisse, non seulement pour l’honneur de la Chambre, qui est le moindre intérêt de l’affaire, mais pour la sécurité même de la nation. Il y a péril de mort à laisser vivre cette opinion dissolvante. Quand le peuple français s’accoutume à dire de ceux qui sont h sa tête que ce

sont des vendus, tout est perdu d’avance, et au jour de l’épreuve suprême, on ne trouve plus personne. Car on ne peut demander aucun sacrifice à ceux qui n’ont plus la foi.

3 décembre 1892.

On rit volontiers, chez nous, des honnêtes gens qui commencent uîi discours ou un article par ces mots sacramentels : — La situation est grave et l’heure est solennelle ; — pourtant il n’y eut jamais façon de parler plus conforme à notre état. C’est peu de dire que la situation estgrave : la vérité, c’est que la France est en péril de mort. Elles s’éteint sur le lit malpropre où la Révolution l’a couchée. Il n’est plus un organe en elle qui ne soit entamé. Elle n’a plus ni cœur ni cerveau, ni volonté, ni conscience; elle a l’hébétement morbide des brutes qui vont mourir. Et c’est là le phénomène le plus attristant de l’heure présente. Qu’un peuple soit volé, pillé, ba-

foué, sali par ceux qui ont mandat de le représenter ou de le conduire, cela s’est vu dans tous les pays et dans tous les temps, encore qu’il n’y ait rien de comparable dans l’histoire du monde à ce que nous voyons aujourd’hui ; mais qu’il ne se révolte pas, voilà ce qui ne s’est jamais vu, et voilà vraiment aussi le dernier mot de la misère humaine.

Ce peuple de France, jadis si prompt aux indignations généreuses et aux saintes colères, regarde stupidement passer les seandales du jour, comme un bœuf regarde passer un train. Il a l’œil atone et la conscience inerte. Rien ne frémit et ne gronde en lui. Il achète un journal pour y chercher les noms de ceux qui ont pillé le Panama. Il en cause avec son voisin, et tous deux concluent par quelque violente injure à l’adresse du Parlement. C’est tout. Après cet anathème, sa justice est close. Dans six mois, il nommera les mêmes représentants ou des politiciens qui leur ressemblent, et le parlementarisme continuera de l’abêtir ou de le déshonorer.

C’est pour cela que certains républicains vous disent avec orgueil : — Voyez quelle est la puissance de la république I Avec le dixième des scandales qui l’éclaboussent en ce moment, le peuple eût déjà renversé dix trônes. La république supporte la crise

sans en être seulement ébranlée!... — Les républicains qui raisonnent ainsi sont strictement dans le vrai. Ni la Royauté ni l’Empire n’eussent résisté une heure au scandale du Panama et, à ce point de vue, la république témoigne d’une insensibilité qui confine à l’anesthésie. Mais c’est une conclusion dont il ne faut pas se presser de lui faire honneur. S’il est vrai que la république est moins sensible au scandale que la monarchie, et que son gouvernement peut être déshonoré sans qu’elle en pâtisse elle-même, la seule conséquence légitime qu’en devraient tirer les bons citoyens, c’est qu’elle est irresponsable, et qu’il n’y a aucune garantie là où il n’y a aucune responsabilité.

Sous la monarchie, le souverain est le bouc émissaire des péchés de tous. S’il pleut à contre-temps, c’est à lui qu’on s’en prend; à plus forte raison, si l’on peut relever contre les pouvoirs publics le crime de prévarication. Le régime s’incarne en sa personne et cette personne est la cible éternelle de toutes les oppositions. C’est le plus souvent une injustice; mais cette injustice n’est pas sans fruit. Ce sentiment de la responsabilité personnelle et permanente, que ne masque aucune fiction constitutionnelle, a pour effet d’obliger le souverain à contrôler de près la gestion des affaires et à surveiller

la main de ses fondés de pouvoir qui sont les fonctionnaires et les ministres.

La république est impersonnelle ; aucun scandale ne la touche ; mais elle ne fait rien non plus pour l’empêcher. M. Carnot, qui est un prix de vertu et fut promu comme tel à la première magistrature de l’État, connaissait comme tout le monde les « immondices et les verrues » du Parlement ; il savait de quelles tares nombre d’hommes politiques étaient marqués. Il ne tenait qu’à lui de les réduire à la démission forcée et de faire ainsi justice, sans provoquer le scandale. Il a trouvé plus commode de s’enfermer dans sa tour d’ivoire comme si cela ne le regardait pas. Cependant, M. Carnot est un homme honorable et la république est toujours immaculée !...

Quelle sera là fin de tout cela? L’âcre curiosité qui nous entraîne à fouiller ces ordures n’est que la satisfaction d’un jour ; elle ne garantit pas l’avenir. Certes, c’est une jouissance permise aux partis politiques en quête de revanche que d’exploiter contre les prescripteurs ou les tyrans d’hier le scandale qui les submerge : la domination opportuniste ou radicale nous fut si inique et si dure qu’on peut légitimement témoigner quelque satisfaction de cet ignomineux effondrement. Mais le scandale a

son revers^ et aussi son péril. Le revers, c’est la déconsidération qui nous frappe à l’étranger. Au delà de la frontière, les distinctions de parti s’effacent ; on ne voit plus qu’un peuple, et ce peuple, on le juge d’après les mœurs qu’il étale. Nos mœurs portent aujourd’hui la marque de Panama ! Nous nous étions relevés des humiliations de la défaite par les splendeurs de l’Exposition, et de notre isolement international par la démonstration de Cronstadt. Peut-être y avait-il en tout cela plus d’apparence que de réalité. C’était un décor de théâtre qui cachait aux yeux des simples beaucoup de misères et beaucoup de hontes. Mais c’était là le secret de quelques-uns : le reste du monde nous voyait tels que nous lui apparaissions. Le décor s’est effondré dans une mare de boue. Nos adversaires nous traitent avec la plus insultante pitié et nos amis se couvrent les yeux !

Le péril, c’est la suspicion qui plane sur les pouvoirs publics et les désarme, en même temps qu’elle les avilit. Je ne sais si Cornélius Herz fut, comme on l’a dit, un agent de la Triple Alliance; mais je sais bien que le pire agent de destruction, soudoyé par nos pires ennemis, n’eût pu faire rien de plus funeste et de plus redoutable à la sécurité de la nation. Cet homme a tué chez nous le pouvoir. Sans

doute, il y a toujours des hommes qui font figure de ministres, et, au-dessous d’eux, des fonctionnaires dans tous les cadres des services publics. Ils possèdent le titre et ne possèdent pas l’autorité. Le peuple ne les connaît pas, et c’est en vain qu’à l’heure des suprêmes épreuves, si elle venait à sonner subitement, ils prétendraient le conduire ; il ne les suivrait pas. S’est-on demandé ce qu’il adviendrait de nous si le scandale n’était qu’une préface à la guerre, et de quel prix il faudrait payer celte liquéfaction de ce qui pouvait nous rester de vertu et de foi ? On ne mène pas allègrement à la bataille des multitudes dont l’esprit est hanté par le soupçon et qui portent confusément en elles le mot avantcoureur des grandes paniques et des grandes déroutes : — Nous sommes vendus ! — Avant de faire face à l’ennemi il faudrait restaurer la confiance dans les cœurs ébranlés ; il n’est d’autre moyen pour cela que d’évincer du pouvoir tout ce qui vient du Parlement, et de remettre nos destinées à la garde d’un soldat.

Que cette épreuve nous soit épargnée, j’en ai la ferme espérance ; mais nous pourrons conserver la paix sans que le devoir en soit changé. La vie nationale souffrira longtemps du discrédit que l’affaire de Panama projette un peu partout. L’argent

ÉTUDES E r PORTRAITS

intimidé ne voudra plus subventionner l’esprit d’en- (reprise, et les affaires les plus honnêtes, les mieux p conçues ne trouveront plus de preneurs. Nous nous habituerons à vivre en rentiers, fenêtres et portes ' Æ closes, les pieds sur les chenets, sacrifiant toute initiative un peu hasardeuse à l’intérêt étroit de ,Æ

notre sécurité. Mais la sécurité conquise à pareil M

prix ne va pas sans de graves dommages extérieurs. "|B

L’industrie française verra de jour en jour sa pro- S

duction décroître, faute de clients, et le commerce ^

perdra ses débouchés. Il n’est que trop manifeste que notre situation économique empire tous les jours, que notre activité routinière et fatiguée recule 9

devant Tactivilé conquérante des peuples en plein ®

essor, que des concurrents plus entreprenants et 3Ê

plus hardis nous évincent peu à peu de tous les ^

marchés du monde, et que les temps sont proches ^

peut-être où nous n’aurons plus que nous-mêmes pour clients.

Les causes de cette décadence physique et morale 'ÿ’ viennent assurément de plus loin que le scandale de Panama, et peut-être y faut-il voir les symptômes ordinaires de la vieillesse. Car les peuples vieillissent ainsi que les individus, et ce n’est pas apparemment pour rien que nous sommes, après la Chine, le peuple le plus vieux de la terre. Nous

ne touchons pas encore, Dieu merci ! à ce degré de sénilité qui vide le cerveau et glace le cœur, et qui figea le peuple chinois en pleine civilisation, pour une durée de plusieurs siècles. Il y a certainement en nous des réserves inemployées de passion et d’énergie qui nous vaudraient peut-être un regain de jeunesse comme ceux que nous avons déjà vus se produire, à plusieurs reprises, dans notre histoire. Mais encore faut-il que cette activité morte soit galvanisée, et elle ne peut l’être que par un régime qui nous donne la sensation féconde de la force et nous inspire la foi.

Lorsque le rédacteur en chef de ce journal émit, il y a quelque temps, l’idée de remplacer l’inutile M. Carnot par un chef d’État militaire, toute la volaille parlementaire jura qu’il fallait sauver le Capitole, et peu s’en fallut que M. Magnard ne fût traité en conspirateur. Mais ce sont là des protestations intéressées qui n’ont pas d’écho. On consulterait la France que neuf citoyens sur dix répondraient que le salut n’est que là. L’armée est la seule de nos institutions qui soit encore intacte ; l’honneur militaire est la seule religion qui n’ait pas , chez nous , de blasphémateurs. Les temps sont proches peut-être où le socialisme triomphant en fera une ruine de plus ajoutée à tant de ruines.

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Mais jusqu’ici c’est la seule chance de renaissance et de vie qui nous reste. La France se meurt du parlementarisme : si l’on veut qu’elle vive, il n’est que temps de la mettre au régime du fer.

23 janvier 1893.

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