LA DÉFENSE DE L’ORDRE
Il est communément admis, au moins dans la doctrine courante des partis, cfue la a Loi de sûreté générale » édictée par l’Empire, au lendemain de l’attentat d’Orsini, fut un crime contre la conscience humaine. Cette loi permettait au gouvernement de cueillir au pied levé tout personnage suspect et de l’expédier à Lambessa ou à Cayenne, sans autre forme de procès. Cette procédure est certainement atroce, et les moralistes républicains sont bien venus à la flétrir. On ne saurait imaginer rien de plus contraire à la morale politique et sociale que nous avons tirée de la Déclaration des droits de l’homme. Cependant, si l’Empire revenait demain
et qu’il octroyât à notre société si misérablement effarée, comme don de joyeux avènement, la déportation en bloc de tous les anarchistes et des sociologues variés qui s’en rapprochent, j’imagine qu’un certain nombre de libéraux qui font profession de stigmatiser sa pratique gouvernementale se sentiraient notablement soulagés par elle. C’est que la politique change d’aspect à chaque angle de la route, et telle mesure qui fut la veille un crime nous apparaît le lendemain une condition de salut.
Au demeurant, nous vivons sur un fonds commun de préjugés que nous décorons du nom de principes, tant qu’il n’en coûte rien de les honorer, et dont nous faisons gaillardement litière, dès qu’il devient utile de marcher dessus. On n’imagine j)as les vœux forcenés qui se sont fait jour depuis que Uavachol a introduit la dynamite dans l’argumentation des partis. L’état de siège avec scs exécutions sans phrase, lel est aujourd’hui l’idéal d’un las d’honnôtes gens qui se réclamaient superbement hier des principes de 89 et meme de ceux de 92, et ne croient plus, sauf à ne pas l’avouer tout haut, qu’à la sainteté du sabre.
Leur tort n’est pas de renier leurs vieilles et chimériques croyances, mais de n’avoir pas démêlé
tout d’abord les vraies et nécessaires conditions du gouvernement. Il n’y a pas deux manières de gouverner, disait hier un de mes collègues. L’ordre a des lois inflexibles dont on ne peut s’écarter une heure sans verser dans la révolution. 11 existe, en politique comme en morale, des principes, des règles, des traditions, des croyances, des intérêts même qui sont l’assise séculaire des gouvernements et des sociétés. Il y a, d’autre part, des sophismes, des préjugés, des passions, des chimères, des appétits qui sont le ferment vivace des révolutions. C’est la lutte éternelle entre le jour et la nuit, le bien et le mal, l’ordre et l’anarchie. Ces deux causes ennemies, qui se disputent le présent et l’avenir, ne comportent que deux politiques, sans nuance intermédiaire : la politique de résistance et la politique d’abandon, autrement dit la politique conservatrice et la politique révolutionnaire.
L’attentat de Vaillant contre la Chambre a déterminé les pouvoirs publics à présenter une série de mesures protectrices ou répressives que le Parlement votera sans y regarder. Je les voterai comme les autres, parce que je ne pourrais, ce me semble, y contredire sans assumer une sorte de complicité morale dans les attentats ultérieurs qu'elles ont pour objet de prévenir ou de châtier. Mais je les voterai
sans croire à leur efficacité. On peut empêcher les anarchistes de se réunir, d’écrire et de parler : on ne peut les empêcher d’agir. Il est même possible que cet état de compression violente dans lequel on veut les enserrer n’ait d’autre effet que d’exaspérer leur révolte et de provoquer ainsi des attentats nouveaux. II y a dans cette bande de fauves insurgés contre la société bon nombre de simples gredins qui déguisent sous le nom d’anarchisme les multiples variétés du vol auquel ils s’adonnent. Mais il s’y rencontre aussi des centaines de malheureux réfractaires au travail comme ils sont réfractaires aux lois, aigris par la misère physique, affolés par la misère morale, ennemis de tout le monde parce qu’ils se croient victimes de l’ordre social, et qui, préférant la guillotine au suicide, compensent le sacrifice de leur vie par l’assassinat de quelques bourgeois. Il n’est point de précaution législative qui nous défende contre ce genre de folie.
Que faire alors ? Ceci est proprement une question de gouvernement. La valeur de la défense dépend de la qualité des mains qui tiennent le pouvoir. Chaque régime a ses traditions et son tempérament, et l’on ne peut raisonnablement demander à la république parlementaire de recourir aux procédés sommaires qu’employait l’Empire.
La méthode impériale, c’est l’expulsion en masse, et sans jugement, de tous les éléments nuisibles ou dangereux pour la sécurité commune. Or, il n’est pas un républicain, même parmi ceux qui se piquent d’être de fervents amis de l’ordre, qui consente à sanctionner de son approbation publique de pareils moyens. Je parle de leur vote public, et non de leur sentiment intime. J’en ai vu quelques-uns, l’autre jour, qui réclamaient, à titre confidentiel, une loi de sûreté générale, et qui l’auraient outrageusement honnie, si quelque incident de tribune les eût obligés à la juger tout haut. De même, on rencontre nombre de ces honnêtes gens qui réprouvent de toute la force de leur patriotisme et de leur conscience l’enseignement matérialiste institué par les lois scolaires, et qui proclament, en séance publique, que le plus beau titre d’honneur de la république est précisément de l’avoir inauguré l C’est cette insincérité dans la conduite, ce respect humain, cette hypocrisie, cette lâche et perpétuelle contradiction entre les opinions de commande et les opinions réelles, qui font de la république un régime inégal à sa fonction et livrent nos destinées à cette troupe de masques que Proudhon, il y a quarante ans, traitait déjà de « blagueurs ».
Si la république avait tout ensemble le sentiment
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de ses devoirs et le courage de les remplir, elle commencerait, comme le Sicambre de la légende, par brider ce qu’elle a trop longtemps adoré et par adorer ce qu’elle a brûlé. 11 y avait, dans la Rome antique, une fête annuelle où toutes choses étaient renversées, où les valets prenaient la place des maîtres, où l’on mettait en haut ce qui était en bas et à la place d’honneur ce qui était au dernier rang ; c’étaient les Saturnales. Mais cette mascarade, qui avait sa philosophie, ne durait que trois jours. 11 y a vingt ans qu’elle dure chez nous, et ce renversement des choses est devenu notre régime habituel. Ce n’est pas miracle, en vérité, si truands et marmiteux se précipitent vers la table du banquet, el si les plus mal embouchés d’entre eux se vengent en cassant les vitres contre les jouisseurs nantis qui leur refusent la liberté de s’y asseoir.
En réalité, l’anarchisme est une filiation directe de la république, et la bombe par laquelle il s’annonce est, en quelque sorte, le point final du nihilisme abject et désespérant qui est le fond de la politique officielle. La république, avant l’épreuve, apparaissait à ses fidèles comme un idéal de désintéressement, de justice et d’honneur, et l’immatérielle splendeur de leur rêve justifiait assez le culte farouche qu’ils lui avaient voué. Les malheureux, après avoir attendu
vingt ans la réalisation de leur rêve, ont cru s’apercevoir que ce n’élait qu’une cav^erne : le népotisme, la vénalité, la corruption, l’effronterie des programmes, le mépris des promesses, le cynisme des apostasies, voilà les spectacles qu’on leur a servis ! Il s’est bâti là-dessus des fortunes insolentes, et ceux qui les ont faites ont eu la témérité plus insolente encore d’enseigner aux déshérités que la vraie fin de l’homme était de jouir et de s’amuser comme eux !
Puis, sont venus les socialistes, qui ont versé dans ces pauvres âmes déjà vidées de tout culte, de toute espérance et de toute foi, l’alcool des revendications matérialistes et surexcité jusqu’à la frénésie leurs appétits de brutes. Et ce ne fut qu’une mystification de plus I II s’est trouvé que le socialisme était aussi creux que l’opportunisme était sec! Qui mesurera le levain d’amertume, de haine et d’horreur que tant d’espérances déçues, de promesses trahies, d’envies rebutées, de chimères crevées ont déposé dans le cœur de ces misérables? Et qui s’étonnera que cette accumulation de misères physiques et morales fermente, s’exaspère et s'exalte jusqu’à l’assassinat? 11 y a quelques centaines d’anarchistes publics et militants qui font montre de leurs desseins homicides et s’adonnent à cette monstrueuse horreur
qu’ils appellent la propagande par le fait. 11 y en a cent mille qui le sont en esprit et qui, lorsque l’attentat s’exerce contre les pouvoirs publics, répondent à nos indignations : « C’est bien fait I »
Eh bien ! ce n’est pas avec des lois de circonstance qu’on remédie à des situations aussi terribles, et le malheur est que la république ne veuille pas et ne puisse pas recourir aux seules mesures de salut qui seraient efficaces. Elle ne décrétera pas la déportation en masse, parce qu’elle croirait se disqualifier en imitanr l’Empire; elle ne réformera pas l’éducation populaire, qui nous vaut ces générations de pessimistes, d’insurgés et d’assassins, parce qu’il lui faudrait pour cela renier et démolir l’œuvre entier de ses vingt ans. Le mal social continuera donc fatalement son œuvre de dissolution. Si les lois nouvelles réussissent à prévenir les attentats anarchistes, c’est le socialisme qui se chargera de le mener à terme. Un anarchiste n’est, au fond, qu’un socialiste impatient. Leurs pratiques diffèrent, leur fin est la même. Or, le socialisme, avant la fin de cette législature, aura conquis la moitié des suffrages ruraux et liquéfié l’armée, ce qui revient à dire que tous les éléments de résistance et toutes les chances de salut seront passés à l’ennemi.
S’il ne surgit, avant longtemps, de notre misère
une dictature, l’ordre social est inévitablement perdu. Ce que sera le monde nouveau, je ne le sais pas au juste, et j’imagine que ceux qui le préparent ne le savent pas mieux que moi. Mais je sais bien que tout craque et s’émiette autour de nous; qu’une révolution formidable s’organise et se fortifie dans l’ombre, que les pouvoirs publics, dupes ou victimes de l’action révolutionnaire, sont incapables de se défendre ou de nous défendre, et que tout cela doit finir comme le cinquième acte du Prophète, par l’explosion expiatoire qui fera tout sauter en semble, la république, la société et les partis. — « Tous coupables et tous punis 1 »
15 décembre 1893.