L’ÉCHAFAUD
Personne, j'imagine, meme parmi ceux qui avaient entrepris d’arracher à M. Carnot la grâce de Vaillant, ne se faisait la moindre illusion sur le sort inexorable qui l’attendait. On pouvait douter de la fermeté du jury ; mais la sentence capitale une fois prononcée, l’exécution était inévitable. Une fatalité plus lourde que la loi même qui le condamnait à l’échafaud pesait sur le misérable, et il devait être écrasé par elle.
Il a payé sa dette : n’en parlons plus! C’est déjà trop que les journaux aient, pendant deux mois, fait une place aussi large à ce cabotinage effréné dont les politiciens de son espèce se montrent si terrible-
ment friands. Il reste cependant encore un procès à faire : c’est celui des arguments au nom desquels certains publicistes, radicaux ou socialistes, ont expliqué, pour ne pas dire excusé, son crime. Il y a l’argument personnel qui rejette l’aberration criminelle dont il est victime sur la mauvaise éducation qu’il a reçue; puis, l’argument social, qui consiste à dire qu’il avait, après tout, des reprises à exercer contre la société, puisque la société n’avait rien fait pour lui.
Il est certain que notre conduite dans la vie dépend, pour une large part, de causes premières dont nous n’avons ni tout Je mérite ni toute la faute. C’est affaire d’éducation, de milieu, de circonstances, de hasard, de conditions fortuites ou fatales dont nous ne sommes pas les maîtres. Si Vaillant avait été élevé comme vous ou moi, c’est-à-dire suivant les règles traditionnelles de celte discipline morale qui est le code commun des honnêtes gens, il est infiniment probable qu’il n’eût pas versé dans l’anarchie et payé cette aberration de sa tête. Privé de famille dès l’enfance, fils bâtard d’un père qui l’abandonne, sans plus s’occuper de lui que s’il n’existait pas, sans foyer, sans caresses, sans leçons et sans pain, il n’a connu tout jeune que les méchants instincts qu’une condition aussi misérable
devait nécessairement développer en lui. 11 a souffert, il a haï, il a volé; il a puisé dans les amertumes de sa vie une rancune implacable contre les autres ; il n’a cherché dans ses fréquentations et dans ses lectures que des aliments nouveaux à la passion homicide qui fermentait en lui; il s’est fait, à travers des livres qu’il ne comprenait pas, une provision d’abominables sophismes qui se traduisent naturellement en crimes, et la fin fatale de cet indigeste amas de misères aigries, de passions incendiaires, de visions affolantes, a été la bombe anarchiste d’abord, l’échafaud après.
Grande, assurément, est la part de la fatalité dans cette destinée, et la fatalité atténue la responsabilité du criminel, si elle n’excuse pas le crime même. Ce pourrait être un cas d’étude intéressant pour un psychologue ou un moraliste de profession. Mais la justice sociale n’a pas le droit de s’arrêter devant de semblables considérations. La société ne punit pas pour se venger; elle punit pour se défendre, et les pénalités dont elle frappe les attentats commis contre elles se mesurent aux effets qu’elle en attend.
Il lui importe peu qu’un criminel vive ou meure, s’il est mis hors d’état de lui nuire désormais. Mais il lui importe beaucoup que ce criminel ne fasse
pas école et n’ait point d’imitateurs. La peine capitale dont elle frappe les assassins se changerait souvent en peine légère, si elle pouvait faire la part du déterminisme dans la perpétration de leur crime. Mais elle les frappe uniformément, sans regarder aux causes multiples qui ont pu fausser leur conscience ou opprimer leur liberté, parce qu’elle estime que la peine de mort est l’argument le plus puissant qui puisse retenir un criminel sur la pente de l’assassinat. Elle les frappe pour se garantir contre les attentats futurs, comme on emprisonne les fous dangereux, bien qu’ils soient innocents, comme on tue d’instinct les animaux malfaisants avant qu’ils ue vous aient mordus. La grâce serait plus qu’une défaillance, si elle est une semence de crimes nouveaux, elle serait une duperie : l’exécution est juste et bonne, si elle a vraiment pour effet de les prévenir .
La justice a des adversaires plus nombreux et plus hardis que ceux qui se contentent de lui opposer la pitié : ce sont les apôtres variés des revendications sociales. Ils raisonnent ainsi: — Sans doute, l’attentat de Vaillant est exécrable, mais la société, de son côté, ne lui devait-elle rien ? Et qu’a-t-elle fait pour lui ? — Cette demande reconventionnelle de l’anarchisme ou de ceux qui l’ex-
ploitent contre une société marâtre est le thème de tous les journaux qui se piquent de sociologie. Ils ont brodé là-dessus des variations extraordinaires qui les induisent en d’étranges rapprochements. Quelques-uns, en effet, et non des moindres, sont allés jusqu’à nous représenter Vaillant comme le prophète d’une religion nouvelle et à le comparer au Christ ! — Le Christ ne fut-il point le rédempteur des misérables ? Et ne sait-on plus qu’il fut mis à mort par les bourgeois de son temps ? — Sans doute. Il y a pourtant une différence qui a son prix : toute la morale évangélique tient dans le sermon de la Montagne qui n’est qu’un sublime appel au renoncement et à la charité. — Heureux les doux! Heureux les miséricordieux ! Heureux les pauvres en esprit! — L’anarchisme, au contraire, n’est qu’une rage d'effraction, un rugissement de haine et une œuvre de sang.
Il y a vraiment quelque chose de plus inquiétant j)Our l’avenir de la société française que l’anarcbio politique et sociale qui nous submerge: c’est l'anarchie intellectuelle et morale dont ces aberrations courantes trahissent l’étendue et la profondeur. Caton, dans son discours contre un anarchiste illustre, Catilina, reprochait aux Romains de son temps de ne plus entendre leur propre langue ; Jàm vera
rerum vocahuïa amisimus. De meme, nous avons perdu la notion exacte des choses ; nous prêtons un sens adultère à des mots qui, dans l’esprit juste et sain de nos pères, ne comportaient ni équivoque ni déviation. L’honneur, la vertu, le devoir, la responsabilité, la justice n’ont plus dans la langue politique qu’une signification émoussée, et le mal gagne ainsi en audace et en force tout ce que le bien perd en précision et en vigueur. C’est grâce à cette obnubilation croissante de la conscience que le vol, le cambriolage et l’assassinat ont pu prendre couleur d’aspirations sociales et libératrices. Lorsqu’un rôdeur de barrière éventre un bourgeois au coin d’une borne, ce n’est pas sans restriction que nous consentons à lui donner tort. — Le rôdeur est un homme, après tout, comme tout le monde. 11 a des besoins à satisfaire : qu’est-ce que ce bourgeois avait fait pour lui ?
Eh bien ! il faut oser dire que ce bourgeois ne lui devait rien du tout. L’état de société résulte d’un contrat tacite entre citoyens d’un même pays, et ce contrat consiste dans la rigoureuse observance des lois et conventions sur lesquelles celte société repose. En droit strict, je ne dois rien à mon voisin, et mon voisin ne me doit rien, que le respect de notre liberté réciproque. Par voie de conséquence, la
collectivité, c’est-à-dire la société, n’a d’autres obligations envers l’individu que celles qu’il supporte luimême envers l’ensemble des citoyens. C’est ce qu’on appelait autrefois le Pacte social. Le mot est démodé, mais la chose est toujours vraie. Nous ne vivons en société qu’en vertu d’un pacte à la fois imposé et consenti par tout le monde. Quiconque trouve ce pacte incommode a la liberté d’aller chercher ailleurs des conditions d’existence qui lui agréent. Mais quiconque aussi prétend le briser par la violence ne peut s’étonner qu’on lui réponde par la violence, et c’est ainsi que la bombe anarchiste ^ conduit à l’échafaud.
Ceci est la théorie du droit strict. Elle suffit à faire justice des revendications impératives de la démocratie révolutionnaire; elle ne suffirait pas à , faire vivre une société. L’égoïsme inhumain qui
en émane ne saurait convenir qu’à des âmes pétrifiées. 11 y a donc, à côté du droit qu’a chacun de vivre chez lui et pour lui, des obligations morales qui sont l’honneur et le propre de l’humanité. L’homme ne peut vivre parmi les hommes qu’à la condition de les aimer, de les aider, de corriger,
, dans la mesure des réparations possibles, les in-
^ justices du monde ou du sort à leur endroit. Un
grimaud de lettres qui demandait l’aumône à Vol-
taire pensait s’excuser en disant ; — Il faut bien que tout le inonde vive. — A quoi Voltaire répondit ; — Je n’en vois pas la nécessité. — Pour féroce qu’il fût, le mot pouvait se comprendre, s’adressant à un grimaud. 11 est certain qu’il pouvait mourir sans que le lustre des lettres en parût obscurci. Mais un riche ne pourrait le dire à un pauvre sans provoquer les plus terribles et les plus justes colères. C’est que nous avons le sentiment instinctif que les riches se doivent aux pauvres, que les forts se doivent aux faibles, que la société se doit aux individus, et que tous nous avons des obligations communes envers tous. De là sont nées les institutions et les lois qui ont pour objet le soulagement de la misère humaine ; et de là aussi l’effort incessant que font les sociétés et les États pour améliorer la condition de ceux qui sont forcés de peiner pour vivre.
C’est là le premier des devoirs sociaux ; mais c’est aussi le pire des sophismes que d’enseigner à ces malheureux qu’il appartient à la société de corriger, jusqu’au nivellement absolu, les inégalités ou les injustices qui ne sont que l’œuvre de la fatalité. Car ce ii’est pas la faute des hommes s’il y a tant d’iniquités en ce monde ; c’est la faute de la nature qui ne crée pas d’égaux. Elle ne fait, il est vrai, ni des pauvres ni des riches ; mais elle donne aux
uns et refuse aux autres ce qui fait la richesse ou la pauvreté. Elle fait des forts et des faibles, des travailleurs et des paresseux, des avisés et des imbéciles, des économes et des prodigues, et les plus mal partagés porteront en eux et dans leurs enfants la peine de ces inégalités originelles contre lesquelles la société ne peut rien.
Pourquoi en est-il ainsi? C’est, sous une autre forme, le poignant problème que se posent les philosophes, sans le résoudre : — Pourquoi le mal existe-t-il ? Le croyant répond victorieusement à la question et se résigne. Celui dont l’horizon terrestre limite les aspirations et les espérances se révolte, et lorsque sa révolte s’exaspère par la souffrance, il tue. C’est pour garantir la société contre ces fureurs homicides de la béte humaine en quête de proie que les hommes ont inventé le Code pénal. Mieux vaudrait qu’il fussent asservis par une éducation spiritualiste et vraiment chrétienne aux obligations de la loi morale. Mais où la loi morale ne commande plus, il n’y a plus place que pour le châtiment, et les pouvoirs publics qui l’administrent confirment le mot à la fois atroce et profond de Joseph de Maistre, que la clef de voûte de la société, c’est le bourreau !