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LA GUERRE

Ce n’est plus un secret pour personne aujourd’hui que nous avons été, il y a deux mois, à deux doigts de la guerre, par le fait de l’Italie. Ce malheureux pays expie par une misère noire la mégalomanie dont il est possédé. La seule politique qui convînt à l’Italie, après la conquête de son unité, était de licencier son armée et de la remplacer par des gendarmes. Comme elle n’est menacée par personne et qu’aucun de ses voisins ne songe à lui reprendre ce qu’ils lui ont conquis ou cédé, elle n’a pas besoin de soldats. En faisant comme les États-Unis après la guerre de Sécession, elle eût éteint sa dette, supprimé ses impôts les plus lourds et réalisé l’idéal des gou-

vernements qui est, selon Bossuet, de rendre la vie commode et les peuples heureux. Elle a préféré jouer à la grande puissance militaire et maritime et s’est équipée comme les capitaines Fracasse de son théâtre, sans prévoir que ce harnais de bataille la ruinerait tout net. C’est pourquoi nous la voyons i)résentement acculée à la banqueroute, et comme elle n’a d’autre porte de sortie que l’aventure, elle est toujours prête à s’y jeter.

La tentation a été violente et tout près d’aboutir ; car l’Allemagne s’y laissait gagner. Heureusement, l’empereur François-Joseph, qui est honnête homme et peu curieux d’aventures, a refusé nettement de les suivre, et, giâce à son veto, la paix a été encore une fois sauvée. Mais la tentation, pour un moment conjurée, peut renaître au printemps prochain et nul ne peut prévoir ce qu’il en sortira. Eh bien, regardons la guerre en face I Supposons qu’elle éclate, à l’improvistc, comme un coup de tonnerre, et demandons-nous si nous sommes préparés, comme il le faut, pour y répondre.

M. Rambaud nous a renseignés, dans une étude du plus haut intérêt, sur les préparations militaires de la Russie. Nous savons que le soldat russe est un instrument d’une docilité et d’une solidité admirables, et que le Tsar, en massant sur ses frontières

une armée toujours prête à l’action, sait ce qu’il fait et fait ce qu’il doit. Mais il ne faudrait pas nous faire illusion sur l’effîcacité de ce concours. Les armées russes peuvent neutraliser l’Autriche et immobiliser plusieurs corps de l’armée allemande ; si la guerre devait être longue, elles ont assez d’endurance pour lasser l’ennemi et le réduire à demander merci. Seulement, ce n’est pas de ce côté que se frapperont les coups décisifs. Si la guerre doit éclater, elle fondra sur notre frontière des Vosges avec la soudaineté et la violence d’un ouragan, et c’est le premier choc qui décidera de nos destinées.

Ce choc, il semble bien que nous soyons en bonne posture pour le supporter. Il n’est pas de puissance mieux outillée pour la guerre que ne l’est en ce moment la France. Malheureusement, toute notre organisation militaire repose sur un dangereux sophisme, et ce sophisme, c’est la prépondérance du nombre. Lorsque nous avons refait l’armée, nous sommes partis de ce principe que la France fut vaincue par la supériorité numérique des Allemands, alors que la cause réelle de notre défaite était dans l’impéritie du commandement. Si les divisions du troisième corps étaient venues au secours du général Frossard, à Forbach, comme elles le pouvaient et le devaient, la journée se terminait par une victoire. Si Mac-

Mahon, avant de livrer bataille à Reichshofen, eût attendu d’avoir été rallié, à droite et à gauche, par les corps de Douay et de Failly, il opposait quatrevingt mille hommes au lieu de quarante mille à l’armée du prince royal et remportait une victoire certaine. Si Bazaine avait su profiter de ses avantages dans les journées du 16 et du 18 août, il rejetait l’ennemi dans la Moselle. Si Mac-Mahon, enfin, s’était retiré sur Paris au lieu d’aller à Sedan, son armée nous était conservée pour devenir le noyau d’une résistance invincible, et c’est l’Allemand qui nous demandait la paix. Ce sont lû des fatalités manifestement indépendantes de la valeur propre de l’armée elle-même, et l’on n’en peut raisonnablement conclure que c’est le nombre qui nous a vaincus.

Cependant nous nous sommes laissé prendre à la magie du nombre, et pour avoir le nombre, nous avons réduit le service à une moyenne de vingt mois. Or, le service court fait des milices; il ne fait pas de soldats. Le type idéal du soldat, c’est le mercenaire ou le prétorien, c’est-à-dire un homme qui ne connaît ni les affections de la famille, ni les soucis du citoyen, qui vit pour se battre et se bat pour l’acquit du métier, pour le plaisir de la bataille, pour l’honneur, pour la gloire, pour toutes sortes de raisons étrangères

ÉTUDES ï'-’l’ PORTRAITS

aux préoccupations et aux intérêts du commun des hommes. Le culte que nous professons pour les héros n’a de raison que parce que ces héros sont des êtres d’exception. Il n’y a plus d’armée, quand tout le monde est soldat ; il n’y a plus d’esprit militaire, quand le service est une corvée commune ; il n’y a plus de héros, lorsqu’on est mobilisé tout exprès pour le devenir.

Prenez dans la hiérarchie militaire de l’Empire les hommes qui nous représentent, à des degrés divers, depuis le chef d’armée jusqu’au grenadier de la garde, le type le plus accompli du soldat, Lannes, Lassalle, Marbot, Parquin, Coignet. Ils sont de valeur inégale ; mais leur âme est la même : ce sont des prétoriens I Ils n’ont qu’un métier, qu’une passion, qu’un culte, qu’une fin, la guerre ! Leur horizon moral est constamment obscurci par la fumée des champs de bataille. Ils n’ont aucune idée de la solidarité humaine ni du progrès social, et l’on ne trouverait absolument rien sous leur crâne qui mérite la considération d’un philosophe, d’un économiste ou d’un bonnetier. Ils sont malfaisants et terribles ; mais ils sont aussi prestigieux, attirants et superbes, de la même façon et pour la même cause qu’un lion est plus grand et plus beau qu’un bœuf ou qu’un mouton.

Pour forger des soldats de cette trempe, il faudrait un retour d’épopée qui jure autant avec nos mœurs qu’avec les conditions nouvelles de la guerre. Mais il n’en reste pas moins vrai que le métier militaire est un métier comme un autre, où l’on n’excelle que par l’apprentissage et l’application ; que la force des armées est proportionnelle à l’éducation du soldat et que le nombre n’est rien, s’il n’est mis en valeur par l’entraînement ; que la réduction du service peut devenir un péril pour la sécurité de la patrie; que les économies réalisées par voie de congés et de libérations anticipées équivalent à une diminution de nos chances de victoire ; que l’idée de « démocratiser » l’armée est une absurdité toute pure, par l’excellente raison que tout dans l’armée, du haut en bas de l’échelle militaire, est servitude, hiérarchie, inégalité.

Si je n’avais qu’une opinion personnelle en celte matière, je me ferais scrupule de la produire. Mais je n’ai jamais laissé passer l’occasion d’interroger les militaires que j’ai pu rencontrer sur ce terrible problème qui porte en lui les destinées de notre pays, et c’est leur témoignage que j’invoque ici. La loi militaire qui nous régit nous donne près de quatre millions d’hommes, et nous nous habituons à croire, sur la foi des flagorneurs, qu’une pareille armée nous

a rendus à jamais invincibles. Mais il est à remarquer que cette organisation n’est célébrée que par des hommes politiques ou par des militaires ayant versé dans la politique. Tout soldat de profession, uniquement voué à son métier, vous dira que mieux vaudrait pour notre défense une armée de douze cent mille hommes, ayant tous servi cinq ans, sans un jour de congé, entraînés du matin jusqu’au soir, marcheurs infatigables et tireurs exercés, vêtus d’un uniforme éclatant, et assez orgueilleux de lui pour penser qu’un soldat de leur trempe vaut plusieurs douzaines de citoyens.

C’est une monstrueuse folie d’imaginer qu’on fera jamais se choquer quatre millions d’hommes contre quatre millions d’hommes et que ces masses innombrables feront réellement la guerre. Il n’y a pas d’intelligence humaine, réunît-elle le génie d’Alexandre et d’Annibal, de César et de Napoléon, qui soit capable de les approvisionner, de les concentrer et de les conduire. Le plus grand danger qui nous menace est celui qui peut résulter de leur confusion. Heureusement les autres, voués comme nous à la manie des contingents démesurés, courent les mêmes risques et cela nous rassure. Mais on pourrait croire à des coups foudroyants, si nous avions moins de troupes et plus de soldats. Nous recommençons

rhistoire de Darius, et Alexandre aura toujours raison .

Malheureusement la démocratie républicaine ne goûte pas plus Alexandre c|ue César, et, sans partager ses aversions, on ne saurait prétendre qu’elle ait tout à fait tort. Il sort du bruit des armes une ivresse particulière qui devient promptement fatale aux institutions.

Vienne une guerre heureuse, et personne n’empôchera les populations enthousiastes de hisser le général victorieux sur le pavois et d’en faire un chef, peut être meme un dieu. La gloire est si belle et paraîtra si bonne à nos âmes humiliées qu’on sacrifiera de bon cœur ses opinions et sa doctrine à cette apothéose.

De là vient la méfiance instinctive qu’éprouve une certaine classe de républicains pour rarmée d autrefois, et 1 organisation démocratique qui la remplace.

L Allemagne, ayant commis la même erreur que nous en grossissant démesurément ses armées, est exposée aux mêmes mécomptes et aux mêmes périls. Mais elle paraît avoir mieux compris que nous l’importance décisive du premier choc. Elle a concentré sur notre frontière une armée de première ligne composée de ses meilleures troupes

coin-

maadée par ses meilleurs officiers, toujours entretenue sur le pied de guerre et pouvant engager les hostilités sans perdre une heure entre Tordre de marche et Taction. On assure que cette concentration, déjà réalisée dans le rayon des opérations immédiates, lui donne une supériorité numérique considérable. Or, si c"est une chimère de rechercher la supériorité numérique sur les états de mobilisation, il est d’une importance essentielle de Tavoir sur le champ de bataille. C’est des premiers coups que dépendra Tissue de la guerre : victoire ou défaite, le premier résultat sera d’un effet moral irrésistible et portera des conséquences désormais impossibles à changer.

Avec le service de cinq ans, une double supériorité pouvait nous être acquise à la frontière : celle de la qualité et celle du nombre, et si nous avions su la conserver, nous pouvions mathématiquement répondre de la victoire. Il n’est pas probable pourtant qu’on y revienne, au moins, avec les idées démocratiques et, par conséquent, antimilitaires qui prévalent dans les pouvoirs publics. Il appartient seulement à l’autorité militaire de suppléer dans la mesure des attributions qui lui sont laissées, aux arberrations de la politique.

Le salut de la France en dépend. Si imus

devons avoir la guerre, il faut qu’elle soit heureuse.

Car si le malheur voulait que nous fussions vaincus, la rançon de la défaite serait tellement épouvantable qu’il ne resterait rien de nous!

17 novembre 1893.

Sv-k

ÉMILE OLLIVIEK

S’il iii'élaiL permis de donner un conseil à mes lecteurs ordinaires en guise d’étrennes, je leur recommanderais de lire le livre que M. Émile Ollivier vient de publier sous ce titre: « 1789 et 1889 ». C’est une lecture éminemment suggestive, comme on dit aujourd’hui ; elle fait penser. Ce n’est pas seulement toute l’histoire politique d’un siècle qui tient entre ces deux dates ; c’est aussi la somme des problèmes, des questions, des controverses, des thèses et des contradictions qui ont pris naissance à la Révolution et que le cours tumultueux des événements n’a cessé d’agiter jusqu’à nous. Les accidents sans nombre et sans mesure qui ont dévasté ce

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siècle ont incliné de fort bons esprits à croire que la Révolution française, aveuglément célébrée par ' l’école révolutionnaire, n’a guère été qu’une immense banqueroute. Au commencement de cette année, M»*” Freppel publiait une brochure d’une haute inspiration et d’une rare puissance de déduc- l ; tion qui concluait à cet avortement. C’est une ; ^

thèse contraire que soutient M. Émile Ollivier. 11 >

croit que la Révolution a été bienfaisante et féconde, -

toute mêlée qu’elle apparaisse de sophismes, de ruines et de catastrophes. Mais il n’a pas l’admiration hypnotique des pontifes révolutionnaires, et ÿ

c’est précisément la liberté de sa critique qui fait le i

puissant intérêt de son livre.

L’ouvrage se divise en trois parties. — Le drame; l’œuvre; la Révolution depuis 181o. —

Le drame, ce sont les phases de ce prodigieux mouvement d’idées et d’hommes qui commence à la convocation des États-Généraux et se continue dans un amoncellement d’horreurs ou de merveilles, par |p| l’Assemblée constituante, le Comité de salut public, ^ p le 9 Thermidor, le Directoire, le Consulat, l’Empire, les Cent jours et le cataclysme final de 1 815. L’œuvre, 5®^^ ce sont les institutions et les lois qui, dans l’ordre religieux, politique et social, ont pris la place de l’ancien régime et préparé l’avènement du monde

nouveau où nous vivons aujourd’hui. Il faut une grande hauteur de vues et une rare sûreté de main pour faire, en raccourci, le tableau de pareils événements, mettre hommes et choses à leur place, et donner à chaque détail la valeur et la touche qui lui conviennent. Bossuet, dans son Discours sur VHistoire universelle, Montesquieu, dans sa Grandeur et décadence des Romains, y ont mis un art qui touche au génie. Sans comparer M. Émile Ollivier à ces illustres modèles, on lui rendra simplement justice en disant que cette critique à grands traits est aussi brillante que solide, et que c’est aussi l’œuvre d’un maître.

11 est de mode d’accompagner le nom de M. Émile Ollivier, chaque fois qu’on l’évoque, des qualifications les plus désobligeantes. On le lapide par habitude, comme cette statue de Perrinet-Leclerc à qui les écoliers du xv® siècle jetaient une pierre en passant. Pour les républicains, c’est le renégat qui a trahi la République ; pour les bonapartistes, le novateur présomptueux et néfaste qui a perdu l’Empire ; pour le reste, « l’homme au cœur léger » qui attira sur sa patrie les suprêmes désastres. Il n’y a ni critique ni justice dans ces appréciations, mais c’est le moindre souci du monde. 11 accepte les opinions toutes faites et ne se met guère en peine de les réformer.

Les grandes impopularités sont faites, d’ordinaire, d’inifjuitcs, de calomnies, de sottises et de mensonges: celle qui poursuit M. Émile Ollivier est la plus riche en ce genre qu’on ait jamais connue.

Il m’a plu, dans ce temps où régnent tant de grimauds, de remettre en lumière cette physionomie dont le moindre mérite est d’étre hautement supérieure à ceux qui l’injurient. C’est une étrange et cruelle destinée que celle de cet homme enseveli vivant sous les ruines de l’Empire, à l’heure même où il touchait le faîte de ses ambitions. La répugnance instinctive qu’ont les peuples à s’accuser eux-mêmes les conduit à chercher une victime expiatoire des fautes de tous. Qu’il se soit trompé, je suis de ceux qui le croient, bien qu’il n’en convienne pas. Mais son erreur fut aussi la nôtre, et il est stupide autant qu’inique de vouloir qu’il en porte seul la peine aujourd’hui.

L’Empire libéral et parlementaire fut sans doute Une chimère. Les gouvernements ne vivent qu’en restant fidèles à leur principe, et le principe vital de l’Empire, c’était l’autorité. Mais il faut bien convenir que cette transfiguration, dont M. Émile Ollivier fut le principal ouvrier, répondait alors au vœu universel. La France, ingrate et mobile, était lasse de silence et excédée de cette forte tutelle. Elle était

mo

devenue frondeuse et avait pris goût aux exercices de l’opposition. A ce moment, l’Empire était toujours puissant; il n’était plus heureux. Il avait à se faire pardonner les incohérences de sa politique en Italie, les témérités de sa politique en Allemagne, sa fatale équipée du Mexique, les cuisants déboires de sa diplomatie et les froissements de l’orgueil national irrité. On n’invoquait pas la révolution ; mais on appelait autre chose, et l’on ne peut nier que la transformation qui s’accomplit alors ne répondît à ces aspirations.- Si l’Empire eût vécu, l’expérience nous eût promptement révélé les dangers et les vices du parlementarisme, qui pèse aujourd’hui si lourdement sur nous, et peut-être, de tâtonnements en tâtonnements, eût-on fini par trouver l’équilibre entre l’autorité et la liberté. Mais, de quelque façon que l’on Juge cette tentative, on ne peut, sans injustice, en faire un crime à l’homme qui l’essaya. Ce fut l’œuvre d’un noble esprit et d’un bon citoyen*

La guerre? Il est communément admis que Mi Émile Ollivier nous a jetés de gaieté de cœur dans cette effroyable aventure. C’est la légende, et comme elle est acclimatée partout, on peut être certain que l’histoire ne prévaudra jamais contre elle. La vérité pourtant est que personne ne s’op-

posa plus énergiquement à la guerre ; c’est la pression de l’opinion publique, principalement à Paris, qui la déchaîna. M. Émile Ollivier avait accepté la renonciation du prince Antoine de Hohenzollern et tenait l’incident pour clos. Mais on hurla de colère, d’indignation et de honte, lorsqu’on apprit ce modeste dénouement. Les journaux du temps en portent témoignage. J’en ai cité, l’an passé, des extraits singulièrement édifiants. Mais à quoi bon? II est plus commode de frapper les autres que de s’accuser soi-même, et l’on frappe à tour de bras sur M. Émile Ollivier. La seule accusation légitime qu’on puisse diriger contre lui n’est pas d’avoir déclaré la guerre, mais de n’avoir pas résisté à ceux qui la voulaient, s’il jugeait la guerre inopportune.

Et puis, l’eût-il voulue d’un dessein ferme et prémédité, qu’il ne serait pas responsable de la façon dont elle a été conduite . La guerre n’impliquait d’avance aucune des fatalités inouïes qui l’ont traversée, ni la surprise de Douay à Wissembourg, ni celle de Frossard à Forbach, ni la bataille inconsidérée de Froeschwiller, ni la trahison de Bazaine, ni la marche sur Sedan, ni la capitulation de Metz. Ce sont là des accidents, non seulement impossibles à prévoir, mais impossibles à admettre, qu’une stratégie seulement ordinaire aurait évités. Et si le

commandement les eût évités, la guerre devait avoir une tout autre issue. Notre infériorité numérique était beaucoup moindre qu’on ne le dit, parce que l’Allemagne, obligée de se garder contre une intervention possible et même probable alors de l’ Autriche, ne pouvait disposer que de la moitié de ses troupes. Il suffisait d’un engagement heureux pour renverser les chances, et si cet événement s’était produit, c’est M. Émile Ollivier qui supplanterait aujourd’hui M. de Bismarck dans l’admiration du monde. La justice des hommes n’est que la glorification du succès.

M. Émile Ollivier a raconté ces choses dans des Mémoires qui verront le jour lorsqu’il lui paraîtra que l’opinion publique est capable de les entendre. Cela peut le mener loin. En attendant, il use de la brochure ou du livre pour dire son mot sur les affaires publiques, puisqu’on lui a fermé la bouche. Scs belles études sur les rapports de l’Église et de l’État sont le dernier mot de la science et du droit en ces matières. Le dernier ouvrage, qui m’a fourni l’occasion de parler de lui, est l’acte de foi d’un prosélyte de la Révolution française Mais ce n’est pas le livre d’un révolutionnaire. Il est particulièrement sévère aux sanglants barbouilleurs de la première république, et aux turlupins de la nôtre.

II n’a, d’ailleurs, ni haine de personnes ni passion de parti. Il est doué d’une sérénité naturelle qui lui rend l’impartialité facile envers tous.

Il dit du gouvernement de la Restauration : — « Il s’est rarement rencontré une suite d’hommes d’Ktat aussi désintéressés, aussi sérieux, aussi éloquents, d’une telle aptitude à la gestion des affaires publiques. » — Il a peu de goût pour la politique étroite et bornée du centre gauche qu’il personnifie dans le génie égoïste et brouillon de M. Thiers; mais il rend hommage au roi Louis-Philippe : — « 11 est certainement le premier homme d’État de son règne. Il possédait les qualités les plus précieuses et les plus diverses. Son gouvernement intelligent, éclairé, libéral, a produit des fruits excellents. » L’expérience qu’il a prise en vieillisant l’a complètement brouillé avec ses rêves de jeunesse. Voici le joli crayon qu’il trace des républicains de notre temps ; — « Le radical est un opportuniste qui n’a pas encore de place. Son moyen d’action pour l’obtenir, c’est le programme, toujours le même, celui de 1869 : la séparation de l’Église et de l’État, pas de présidence, pas de Sénat, les juges élus, l’impôt progressif sur le revenu, surtout l’épuration des fonctionnaires. Il n’est pas un opportuniste, tant qu’il n’a pas eu sa place, qui n’ait

signé ce programme toujours vierge, et qui n’ait biffé sa signature, dès qu’il a obtenu sa place ou conçu l’espérance prochaine de la décrocher. Aussi le jacobin en paix avec le centre gauche n’a-t-il pas grand souci du radical. De temps en temps, il détache le plus hargneux en le casant quelque part, et il laisse les autres hurler le programme auquel ils ne croient pas plus que lui. »

Sur la république elle-même, il n’est pas moins net : « République et suffrage universel sont si

peu synonymes qu’en général les peuples ne sont pas républicains... L’homme est naturellement monarchique, comme il est naturellement religieux. Les meneurs démocratiques, le sachant, sont sans cesse préoccupés d’écarter du pouvoir les hommes d’élite, de peur qu’ils ne deviennent populaires et qu’on en fasse des monarques... L’ostracisme est l’institution fondamentale d’une république... Toute république qui ne s’arrange pas pour être régie par des chefs d’une médiocrité éprouvée est en péril. » Au fond, son idéal de gouvernement serait la monarchie ou la présidence viagère, conférée par le suffrage universel et entourée d’institutions démocratiques, avec l’appel au peuple pour principe et pour régulateur. — « Le plébiscite, dit-il, n’est ni une inutilité, ni une comédie, ni une atteinte à

Ja liberté ; il serait une justice, voilà pourquoi ils en ont peur. Leurs scrutins d’arrondissement, ce sont les petits cours d’eau que les préfets et les politiciens endiguent; le plébiscite, c’est l’océan que nul ne maîtrise. Ils ne se risquent pas au plébiscite, parce qu’il fracasserait leur petite barque et la jetterait au rivage comme une épave. » L’Empire tel qu’il l’avait conçu, réalisait à ses yeux cette association idéale de l’ordre, de la démocratie et de la liberté. Son livre porte, à chaque page, l’éclatant témoignage de sa fidélité et de ses prédilections.

Ces thèses sont agrémentées de citations toujours curieuses et parfois inattendues; car M. Émile Ollivier est l’homme de France qui a le plus de lecture. Il y eut un mouvement de stupeur un peu comique, en 1870, lorsqu’il s’avisa d’invoquer l’autorité de Paruta et de Fra Paolo Sarpi en faveur du plébiscite. 11 cite aujourd’hui Platon et Saint-Thomas-d’ Aquin, Machiavel et Guicciardini, Suarez et Bellarmin, Siéyès et Mirabeau, Tocqueville et le duc Victor de Broglie. Toute cette science, dont il est plus pénétré qu’aucun homme au monde, n’a pu réussir à faire de lui ni un homme habile ni un politique heureux, C est que le commerce des hommes est plus profitable aux politiques que le commerce des livres, et M. Émile Ollivier a trop sacrifié peut-être à sa bibliothèque.

On pourra contester, à ce titre, ses théories et le système de gouvernement qu’il préconise, bien qu’il soit aisé de les défendre. Mais il y a quelque chose que personne ne lui contestera jamais : c’est la hauteur morale de son âme, sa dignité, son courage, sa probité publique et privée, son désintéressement, et comme disaient les républicains de l’autre siècle, sa vertu. Encore moins lui contesterait- on le don prestigieux de l’éloquence. M. Émile Ollivier est peut-être le premier orateur de notre temps, et je ne sais personne ni au barreau, ni dans la chaire, ni dans les Chambres, qui puisse lui être préféré. Il suffît de causer cinq minutes avec lui pour voir l’éloquence lui monter du cœur aux lèvres et jaillir en gerbes. Une parole ample, imagée, vibrante et sillonnée d’éclairs, comme la tribune française, depuis Berryer et Gambetta, n’en connaît plus. En d’autre temps, il n’eût point fallu d’autre raison pour rouvrir triomphalement les portes du Parlement à un orateur de cette envergure : le dilettantisme y eût suffi. Et c’est pitié de penser que Paris, la ville-lumière, comme l’appelait Victor Hugo, qui poursuit de ses huées M. Émile Ollivier, se fera représenter demain par Basly !

lû.

31 décembre 1889.

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