UN JOURNALISTE
J. -J. WKISS
On peut dire de la presse ce qu’Ésope disait de la langue : c est, à la fois, ce qu'il y a de pire et de meilleur au monde. Elle est l’organe des plus nobles causes et 1 instrument d’ignominieuses industries. Cette promiscuité constante du bien et du mal, dans laquelle s exerce son action, lui a fait une assez méchante renommée. Le monde l’estime peu et l’aime moins encore. Il est, en général, plus sensible à ses vilenies qu’à ses bienfaits. Plus il lit de journaux, moins il a goût pour ceux qui les font. Il fut un temps où la qualité de journaliste était un titre d’honneur. La profession peu répandue et gardée par sa rareté même des promiscuités compro-
p:tudes et portraits
mettantes, était aux mains de gens qui avaient des lettres et savaient faire respecter en leur personne ce qu’ils avaient pris la peine d’apprendre. C’étaient de braves coeurs aussi, qui se piquaient de croire à quelque chose et n’écrivaient que pour leur foi. Le journal de nos jours s’est compliqué d’industries accessoires qui ont un peu ébréché l’honneur professionnel. En même temps, la qualité de journaliste s’est sensiblement élargie. Elle est encore portée. Dieu merci, par de vrais écrivains, entre les mains de qui la profession ne saurait déchoir. Malheureusement, ils la partagent, bon gré mal gré, avec un tas de barbouilleurs et de grimauds qui projettent sur la carrière une ombre fâcheuse, et font hésiter la considération des honnêtes gens.
Il est, du moins, des noms devant lesquels l’hommage n’hésite pas ; et c’est, à la fois, la revanche et l’orgueil du journalisme, que de pouvoir citer des maîtres qui surent élever l’article de journal au niveau des plus hautes investigations de l’esprit humain. J. -J. Weiss, que nous avons enterré la semaine dernière, était de ceux-là. M. Ranc, qui est bon juge en la matière, a dit que Weiss fut le premier des journalistes de son temps. Je ne sais guère, en effet, qu'un homme d’une autre génération qui eût pu lui disputer cette place ; c’est Louis Veuillot, qui
serait, sans contredit, l’écrivain le plus rare et le plus puissant du siècle, s’il eût pu mettre en lingots les trésors qu’il dut dépenser en monnaie. Weiss n’avait ni son tempérament de sanglier, ni sa fougue, ni sa force, ni sa verve assassine, ni sa grandiose éloquence, ni sa terrible âpreté. Il était d’une autre école et d’une autre humeur. Ce fut surtout un dilettante exquis, apte à tout comprendre et à tout dire, promenant à travers le monde une sorte de curiosité fleurie, et répandant sur les sujets qui le retenaient une heure, les grâces unies du style Je plus pur et de la plus originale fantaisie.
Tl venait de l’ancienne Université, Valma parens des lettres, aujourd’hui sacrifiées, comme tous les vieux cultes, à Tutilitarisme contemporain. La forte éducation littéraire qu’il y reçut avait discipliné son goût, sans altérer la trempe de son originalité native. Cette marque d’origine le suivit dans toute sa carrière. Elle avait fait de lui un classique, dans toute la force du mot ; classique en enseignement, en littérature, en politique, et classique il resta jusqu’au dernier jour.
Le dix-huitième siècle, entre tous, avait ses prédilections. Il en goûtait les grâces aimables et légères, et sa plus grande joie était d’aller à la décou
verte des charmes ignorés de cette race de poètes à la fois exquis et dédaignés qui va de Favart à Parny. Ce culte d’une époque littéraire n’est pas sans péril pour l’écrivain qui s’y adonne : il risque d’y perdre sa propre originalité. L’imitation trop constante des maîtres du dix-septième siècle a légèrement vieilli Prévost-Paradol, et, pour avoir trop fréquenté Voltaire, About s’est fait accuser de sécheresse. J.-J. Weiss avait une sève trop personnelle pour risquer de la perdre dans l’imitation d’autrui. De plus, son éducation d’enfant de troupe et son enfance errante avaient meublé son imagination d’idées, d’impressions, de souvenirs, de visions indélébiles qui devaient se réfléter plus tard sous la plume de l’écrivain et prêter à toutes ses pages une saveur incomparable. Il possédait ce don génial qui est le trait distinctif des écrivains de race, la personnalité du style. Il était de ceux qui n’ont pas besoin de signer leurs œuvres, tant il est aisé de reconnaître leur main.
Le style, cependant, serait le plus stérile et le plus vain des talents, si l’artiste qui le possède ne possédait aussi le fonds qu’il faut à son emploi, et personne ne fut plus riche de ce fonds-là que J.-J. Weiss. Sur les fortes assises universitaires, qu’on appelait autrefois du beau nom d’humanités, il avait
établi, pour son propre compte, une sorte de musée vivant dans lequel se rencontraient tous les trésors de l’esprit humain. Il avait tout appris : les lettres, les arts, l’histoire, la philosophie, la morale, les religions, et il avait tout aimé. Lorsque tant de richesse dans la variété s’allie à un génie primesaulier, curieux, chercheur et hardi, plus enclin à découvrir les aspects inaperçus des choses qu’à les regarder avec les yeux d’autrui, il en résulte une âme d’artiste d’une divine fantaisie, et telle fut, en effet, la qualité maîtresse de J. -J. Weiss. Il savait parler de tout ; mais à propos de tout aussi sa plume vagabonde s’échappait en détours imprévus, faisait jaillir du choc inattendu des mots les rapprochements pittoresques et les suggestions paradoxales et promenait ainsi le lecteur étourdi et charmé dans les sentiers aimés des poètes et des écoliers. Un de ses anciens collègues au conseil d’État me racontait hier qu’un jour, à propos du décret de 1808 , sur la condition des mines, il leur avait parlé pendant une heure de la Réforme au seizième siècle, sans que le président subjugué songeât à l’interrompre. J. -J. Weiss était tout entier dans ces hors-d’œuvre dont sa fantaisie faisait des merveilles.
S’il aima les lettres d’un amour heureux, il n’aima pas moins la politique, qui ne le lui rendit
pas. Non point qu’il n’eût pas l’esprit politique ; personne, au contraire, n’a mieux parlé que lui des hommes qui la font et des questions qu’elle agite. Ses campagnes contre l’Empire autoritaire, et plus tard contre le gouvernement de M. Tliiers, sont restées les chefs-d’œuvre du genre. Mais il eut le malheur de se tromper d’heure, lorsque lui vint l’ambition légitime d’en recueillir le prix. J.-J. Weiss avait l’esprit trop libre, trop ouvert, trop ailé, pour être un dogmatique ou un sectaire. Comme il était fort galant homme, il tenait à ses principes ; mais ses principes étaient ceux qui constituent le bréviaire commun des honnêtes gens. Il aima le droit, la justice, la liberté, l’honneur d’un pur et indéfectible amour. Mais il ne considéra jamais que le dévouement à ses principes fût lié à la cause d’un parti. Il professait l’éclectisme en matière de gouvernement. En y regardant d’un peu près, on eût pu démêler chez ce libéral un secret penchant pour la force, de même que l’artiste en lui fut toujours hanté par la vision de l’uniforme. Ces inclinations paradoxales lui venaient de sa première enfance. C’est l’enfant de troupe qui revivait en elles. La vie éclatante et sévère du régiment l’avait marqué de son empreinte, et il en garda la trace jusqu’au dernier jour.
Qu’il ait eu le goût des fonctions publiques et qu’il nourrît l’ambition plus généreuse de s’élever par les fonctions publiques aux plus hautes charges de l’État, rien n’était plus légitime, et personne n’a songé à l’en blâmer. L’opposition serait le dernier des métiers, si elle n’avait pour fin la conquête du pouvoir. Weiss servit l’Empire, et fît bien. Son adhésion aux réformes pour lesquelles il avait combattu, fut, de sa part, un acte de politique sincère et de bon citoyen. Malheureusement, sa fortune administrative sombra dans la tempête qui engloutit l’Empire, et l’essai qu’il fit plus tard de la république ne lui fut pas plus propice. Lui, qui n’avait point de parti, il fut victime de l’esprit de parti. Devenu conseiller d’Etat, il fut révoqué par la coterie haineuse et bête qui veut une république à son image et frappe d’anathème tous ceux qui ne lui ressemblent pas. Lorsque Gambetta, qui avait l’âme plus haute que son peuple, entreprit de le nommer directeur politique aux affaires étrangères, on sait de quels aboiements cette bande de chacals salua sa tentative. C’est tout juste si elle a supporté dans la suite qu’on le confinât dans une retraite qui ressemblait à un exil, et qu’il prît ses Invalides à la bibliothèque de Fontainebleau.
En même temps, l’Académie, plus cruelle encore
que la politique, lui refusait sa porte, et cette inconcevable exclusion fut, en vérité, le dernier mot de la mauvaise fortune. Si l’Académie n’est pas exactement le Conservatoire des lettres, qui ont besoin d’un champ plus large pour évoluer à l’aise, elle exerce encore un prestige assez puissant pour diriger le goût et discipliner l’inspiration des écrivains de talent qui aspirent à ce couronnement de leur carrière, à cette consécration de leur renommée. Il en résulte un devoir étroit : c’est de faire des choix qui soient, à la fois, un honneur pour elle et un exemple pour ceux qui sont encore dehors. Ce devoir est impérieux surtout aux époques de débâcle universelle, comme la nôtre, où les études s’en vont, où le goût se déprave, où les maladies de l’esprit se multiplient, où le dévergondage s’érige en système et prétend faire de la névrose un culte nouveau. C’est à tous ces titres qu’il fallait ouvrir toutes grandes les portes de l’Académie à ce lettré modèle, qui n’était pas seulement l’un des premiers écrivains de notre temps, mais qui fut, en même temps, un maître. Car il eut l’inappréciable mérite d’être un chef d’école et de montrer dans le milieu le plus redoutable aux lettres, dans le journalisme, l’alliance parfaite du talent et de l’honneur.
Dans l’admirable et géniale préface qu’il a mise en
tête de son livre sur le Théâtre et les mœurs, il s’écrie, en faisant un retour sur sa jeunesse : « Éloquence, poésie, philosophie idéale, ivresse de la foi et de l’amour, qu’êtes-vous devenues? » Idoles d’antan qu’on ne chôme plus, hélas ! Mais il restait fidèle aux dieux tombés. Son meilleur titre au souvenir de ceux qui lui survivent est d’avoir eu le cœur plus haut que ses déboires, d’avoir vieilli dans l’abandon et vu venir la mort obscure sans
sacrifier les visions idéales du passé aux réalités du présent.
26 mai 1891 .
AMAGAT
C’est avec une douloureuse stupeur que nous avons appris, samedi, par une dépêche affichée dans les couloirs, la mort d’Amagat. Rien ne nous avait fait pressentir un pareil événement. On le disait souffrant, sans que personne parmi nous sût exactement de quelle maladie il était atteint. 11 y a quelques jours, le bruit avait couru sur les bancs de la Droite qu’il était allé prendre les eaux en Allemagne, Bien qu’Amagat fût aimé de nous tous, il vivait à l’écart et n’avait avec personne de ces rapports familiers que la vie commune entretient; c’est ce qui explique qu’on n’eût rien su de son état. II semblait, d’ailleurs, bâti pour défier la maladie.
ÉTUDES ET P O R T R A l'J S
Sa structure solide et ramassée annonçait un tempérament aussi résistant que les monfagncs de sa province. Jamais, en vérité, mort ne fut plus inattendue, et la soudaineté du coup ajoute encore àTintensité du deuil qu’il cause parmi nous.
Quoique républicain, Amagat appartenait à la Droite. En dehors des revendications dynastiques qui sont beaucoup moins un programme d’opposition qu’une étiquette, il défendait les mômes causes que nous, et votait avec nous dans toutes les occasions où la politique républicaine mettait sa conscience d’honnête homme en guerre avec son parti. II n’y a pas, dans sa carrière parlementaire, un seul exemple qu’il ait sacrifié un principe, un droit, un intérêt général à l’esprit de coterie. On voit par là que c’était un républicain original; il fut môme le seul de son espèce. J en sais quelques- autres qui pensent comme lui, mais je ne crois pas qu’on en voie jamais qui mettent dans leur conduite cette droiture et cette résolution. Ce sont là les vertus que les républicains orthodoxes pardonnent le moins.
J’ai connu, dans la Chambre de 1877, l’un des plus purs lévites de l’idéalisme républicain, une âme d’élite servie par un talent tout à fait supérieur : c’était Étienne Lamy. Jusqu’aux fameux décrets qui ont ressuscité en France les guerres de religion, il