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n’avait pas pris conscience des incompatibilités morales qui devaient bientôt le séparer de son parti, et les républicains eux-mêmes ne soupçonnaient pas qu’il eût l’esprit autrement tourné qu’eux. On appréciait ses mérites autant qu’on admirait sa parole. On le nommait membre de la commission du budget, et ses rapports sur la marine sont restés justement célèbres. Il était en passe de devenir sous-secrétaire d’État et ministre, lorsque la république s’avisa d’expulser les congrégations. La conception républicaine de M. Étienne Lamy était idéaliste, et non point jacobine. Il concevait la république comme le régime même de la liberté, de la justice et du droit. Le démenti brutal donné par les républicains du gouvernement et de la Chambre à leur culte et à ses propres croyances le révolta. Il combattit les décrets et flétrit les expulsions dans des discours admirables, dont l’accent généreux retentit encore dans la conscience publique. Mais il a payé de sa carrière cet acte de courage et de foi. Aux élections suivantes, il fut combattu à outrance par toutes les factions républicaines, et, depuis lors, il sent si bien l’anathème qui pèse sur lui, qu’il n’a pas même essayé de reconquérir un siège.
Cet exemple a sans doute épouvanté les libéraux et les modérés qui sont venus après lui. Ceux-ci
ÉTUDES ET PORTtVAITS
profGsseiit bien les m.eni6s principes que M. l^amy, plus volontiers pourtant en leur privé qu’à la tribune; ils ne les servent pas. Delà vient que leur politique est toute en capitulations. Ils étaient bien cent, l’autre jour, qui grognaient furieusement sur leurs bancs contre l’affaire de Vicq ; ils se sont trouvés quinze à oser la blâmer dans leur vote. Et pourtant, toute la destinée de la république est l'i. Pour mériter de vivre, il faut qu’elle soit en fait, cl non point en peinture, le gouvernement absolu du droit, de la justice et de la liberté. Si elle ne doit être que la tyrannie d’une secte et le monopole d’une coterie, elle ne vaut pas mieux que les politiciens qui l’exploitent, et le peuple finira bien par s’apercevoir que jamais régime plus humiliant et plus délabré ne mérita mieux de finir sous ses huées .
C’était le sentiment d’Amagat, comme il est le nôtre. Il avait fait l’épreuve du libéralisme républicain dès le lendemain de son élection. On l’invalida sans justice et sans raison, simplement pour rendre sa place au camarade qu’il avait dépossédé* Les invalidations, qui sont si bien entrées dans les mœurs parlementaires, ri’ont point d’autre cause. Mais il n’était point homme à fléchir sous l’anathème jacobin. Il recommença la lutte avec l’âpre et tenace
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énergie qu’il mettait en toutes choses, et il revint sacré par un nouveau triomphe. Mais il revint aussi conservateur. Il avait dès le premier jour jaugé le parti républicain, et son gouvernement, à partir de ce jour-là, n’eut pas d’accusateur plus implacable que lui.
Il s’était spécialement adonné à l’étude des questions financières, et cette étude ne fut pas chez lui une fantaisie, mais un prodigieux travail. Le surnom de « bœuf de l’école », qu’on donna jadis à Saint-Thomas- d’Aquin, eût pu s’appliquer aussi exactement à lui. Il traçait son sillon avec une vigueur régulière et tranquille, et ne dételait jamais. Le temps qu’il ne consacrait pas à la Chambre, il le passait à la bibliothèque. Il y venait le matin, et souvent, le soir, il s’enfermait dans un bureau, entre des piles de documents qu’il dépouillait inexorablement, jusqu’à ce que vînt l’heure du repos. C'était un terrible éplucheur des budgets républicains. Lorsqu’ arrivait le jour de la discussion publique, il versait sur la tribune cette vaste accumulation de travail, et sa critique impitoyable, suivant le mot de M. Floquet, battait comme un bélier l’édifice des mensonges officiels et des piperies parlementaires ; chaque coup faisait brèche dans ce décor, et quand il avait fini, il ne restait rien debout*
Il parlait avec force et conviction, non point en spécialiste que les chiffres seulement intéressent, mais en politique, en moraliste, en réformateur qui sait voir dans les finances d’un gouvernement l’aliment de sa politique générale, et fait de la réforme budgétaire le principe de toutes les réparations. Chacun de ses discours, dans la discussion générale du budget, est un réquisitoire éloquent, généreux et hardi contre les abus, les iniquités, les dilapidations et les scandales de la politique républicaine. Personne n’a plus violemment censuré le gouvernement de la république que ce républicain révolté contre son parti. La Gauche l’en payait en cris de fureur et en trépignements épileptiques ; il ne s’émut jamais de ces manifestations enragées. Mais il ne semblait pas beaucoup plus sensible à nos applaudissements qui le vengeaient de ces injustices. C’était un homme droit, modeste et simple qui faisait rigidement son devoir, sans regarder aux conséquences. Mais dans les couloirs une bonne parole, un compliment affectueux lui allaient visiblement au cœur, et je l’ai vu plus touché des marques d’amitié de quelques-uns que des applaudissements de tous.
La Chambre s’appauvrit en le perdant. Je dis la Chambre et non pas seulement l’opposition. Tout
gênant qu’il fût, comme adversaire, pour les financiers de la république, il tenait dans le contrôle des affaires publiques un rôle qui profite à tout le monde. Il n’est jamais indifférent à un gouvernement, quel qu’il soit, d’avoir dans les Chambres des adversaires de cette espèce, parce que la peur qu’ils inspirent prévient les abus ou l’oblige à les réformer. Ce résultat, à vrai dire, n’est qu’imparfaitement atteint dans la république actuelle, où les abus foisonnent toujours. Mais il n’en faudrait pas conclure que les critiques d’Amagat et de quelques autres aient été stériles. Elles ont eu ce double effet d’émouvoir l’opinion publique sur le pillage de nos finances, et de contraindre les pillards euxmêmes à reconnaître leurs méfaits. On commence à ne plus mentir avec la même audace dans l’exposé de la situation financière; on avoue le déficit, on proclame inconsidérées les entreprises qui l’ont creusé jusqu’à le faire appeler un gouffre ; on limite les dépenses et l’on cherche éperdument des économies. On n’a pas encore trouvé l’équilibre. Mais nous en serions à la banqueroute, si la poigne implacable de ce censeur n’avait arrêté les prodigues et les fous sur la pente qu’ils descendaient à fond de train.
La perte est plus grande pourtant pour l’oppo-
sition conservatrice , dont il fut l’un des plus rudes champions. Son talent, son courage, sa compétence, son autorité, son admirable faculté de travail et jusqu’à sa qualité de républicain qui nous permettait de l’opposer triomphalement aux autres, sont des forces perdues qu’on ne remplacera pas. La place qu’il occupait restera vide, et personne ne relèvera la lourde cognée d’Auvergne échappée de sa main. Qu’il soit loué, du moins, pour l’usage qu’il en a fait ! Si l’œuvre de démolition qu’il avait entreprise contre d’intolérables abus n’est pas achevée, il laisse à ceux qui restent le fortifiant exemple de ce que peuvent le labeur et la volonté d’un homme solidement armé pour les détruire.
8 juillet 1890.