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LA MORT DU PRINCE NAPOLÉON

En ce temps de chômage politique, la mort et le testament du prince Napoléon ont fourni un thème abondant et commode à la polémique des partis. Jamais on n’avait tant parlé de cet oxUlaw génial que depuis qu’il n’est plus, et la fortune ironique a voulu qu’il recueillît plus d’hommages sur son lit d’agonie qu’il n’avait subi de sarcasmes de son vivant. Ceuxlà mêmes qui l’avaient le plus ignominieusement traité dans la vie ont été aussi les plus ardents à célébrer ses mérites expirants et à s’extasier sur les beautés de sa mort! C’est vraiment un divertissement de choix que la politique, quand on la traite de cette façon !

On peut indifféremment célébrer ou décrier le prince Napoléon sans cesser d’etre juste envers lui. Tout ce qu’il a dit ou fait, depuis l’âge d’homme jusqu’à sa mort, n’a été qu’une perpétuelle contradiction; il s’ensuit que sa figure apparaît sous des aspects changeants et contraires qui justifient également le bien et le mal qu’on peut dire de lui. Au fond, ce fut une victime de sa naissance, et cette carrière désordonnée s’explique par ce seul fait qu’il a toujours vécu hors de son milieu. Comme il manqua d’éducation première, il fut surtout l’homme de ses instincts, et ses instincts le poussaient invinciblement à tourner le dos aux principes et aux conventions qui sont l’apanage ordinaire des princes. S’il était né dans les rangs obscurs du peuple et qu’il n’eût porté qu’un nom plébéien, sa carrière politique se fût développée suivant la logique révolutionnaire et l’eût placé, dans la hiérarchie républicaine, entre Gambetta et Clémenceau. Mais le malheur voulut qu’il fût né de sang impérial, et qu’il s’appelât Napoléon. Il ne subit pas seulement la fatalité de ce nom formidable : il en eut aussi l’orgueil, et cette double influence qu’il ne sut jamais ni discipliner, ni disjoindre, le conduisit à n’être qu’un vivant paradoxe, à la fois Bonaparte et jacobin.

Il ne parut jamais au prince Napoléon que ces

deux termes fussent inconciliables. Les royalistes de sa jeunesse traitaient volontiers de jacobin le premier des Napoléon, et cette appellation n’était pas pour lui déplaire. Il avait une antipathie furieuse pour tout ce qui se rattachait à l’ancien régime, et cetle antipathie irraisonnée trouvait son compte à confondre l’œuvre de Bonaparte avec l’œuvre de la Révolution. Il voyait bien que le bonapartisme, par son avènement au pouvoir et par son œuvre consulaire et impériale, avait donné une consécration définitive aux principes et aux conquêtes de la Révolution et consommé le divorce de la France avec l’ancien régime. A ce titre, il était l’adversaire naturel et logique de tous les partis monarchiques qui se rattachaient à ce passé. On ne peut lui reprocher, de ce chef, qu’un peu d’exagération dans les formes où se manifestait son hostilité. Mais il ne voyait pas qu’à dater du 18 Brumaire et du prodigieux régime qui en sortit, le divorce était plus éclatant encore et plus irrémédiable entre le jacobinisme et le bonapartisme; que Bonaparte et tous ceux de sa race étaient devenus, bon gré mal gré, non seulement les adversaires, mais les dompteurs attitrés du mal révolutionnaire sous toutes ses formes et à tous ses degrés, et que l’acclamation populaire qui fondait et prolongeait l’Empire tenait

moins peut-être aux victoires de Napoléon qu’à la souveraine autorité de ce régime qui apparaissait désormais un peuple subjugue comme l’expression la plus parfaite de l’ordre.

C’est ce sentiment qui fit, à lui seul, la restauration de l’Empire avec Napoléon III, et le prince Napoléon n’y comprit jamais rien. Il ne put se faire à l’idée que l’Empire était une dynastie, que cette dynastie avait une mission tracée par son origine, confirmée par le vœu populaire, et que cette mission consistait précisément à faire de l’ordre. Or, l’ordre a ses règles qui sont en contradiction formelle avec l’esprit révolutionnaire, et le prince, dont toutes les affinités étaient jacobines, s’exaspérait contre la dynastie dont il portait le nom. Il était avec les républicains au coup d’État de décembre; il resta d’esprit et de cœur avec eux jusqu’au bout. Son passage à travœrs 1 Empire ne fut qu’une longue bourrasque. Trop heureux s’il n’eût été qu’un frondeur incommode dont on parait les coups de tête en l’envoyant promener! Mais comme il joignait beaucoup d’esprit à beaucoup de charme, qu’il était plein de vues neuves, originales et hardies, et savait les défendre avec une verve conquérante, il plaisait à l’empereur jusque dans ses boutades, et 1 empereur ne se défendait pas assez de l’écouter.

C’est ainsi qu’il fut l’auteur principal des deux grandes fautes de l’empire. Il l’engagea dans la guerre d’Italie et détermina sa neutralité dans le conflit de 1866 entre la Prusse et l’Autriche, ce qui revient à dire qu’il fut le plus puissant promoteur de l’unité italienne et de l’unité allemande. Il convient d’ajouter, à sa décharge, qu’il poussait ses principes à fond, et que, au lieu de demi-mesures et de solutions bâtardes auxquelles s’était arrêtée la diplomatie incertaine et détraquée de l’Empire, il voulait l’alliance à fond avec l’Allemagne et l’Italie unifiées. Cette politique pouvait écarter les causes de la guerre de 1870 et ses désastres ; elle n’en créait pas moins le danger. Un peuple n’est grand et fort que par comparaison. En fondant à ses côtés deux grandes puissances militaires, la France s’affaiblissait de toute la force qu’elle prêtait aux autres, et se trouvait diminuée, avant même d’avoir combattu. En ces deux circonstances qui ont pesé si lourdement sur nos destinées, le prince Napoléon obéissait comme toujours à l’esprit révolutionnaire dont il était pénétré: haine du pouvoir temporel du pape, haine des vieilles maisons princières qui régnaient en Italie ; haine de la catholique et légitimiste Autriche ; désir effréné d’introduire la révolution partout. Si c’est une excuse que de se tromper en compagnie,

on doit reconnaître que le prince Napoléon, dans cette campagne antifrançaise, eut pour complices tous les démocrates et les libéraux du temps, tous ceux qui sont devenus, par la suite, chefs et prophètes du parti républicain.

Il poussait, d’ailleurs, la logique révolutionnaire jusqu’à se condamner lui-même, et lorsque ce fut son tour d’être chef de dynastie, il commença bravement par renverser le trône sur lequel il devait s’asseoir. Devenu, par la mort du prince impérial, héritier de l’Empire et des droits qui lui étaient nominativement conférés par les plébiscites, il répudia l’héritage et proclama que la république était la forme nécessaire et définitive de la démocratie. Il y avait cependant une fissure à son orthodoxie républicaine : il prétendait donner un Bonaparte pour président à la république et s’en réservait la fonction. Malheureusement, pour lui, la république ne connaissait que des citoyens, tous égaux devant elle, et n’avait pas besoin de prince pour la gouverner. Elle était même payée pour s’en méfier, et elle s’en méfiait si bien qu’elle répondit à ses avances en l’exilant. Cette déconvenue ne le convertit pas. Au fond, le système de gouvernement qu’il préconisait était la tyrannie élective et viagère, en d’autres termes, le césarisme. C’est un système

qui peut se défendre, bien qu’il soit sensiblement inférieur au gouvernement héréditaire, et peut-être est-ce le seul qui réponde aux goûts de la démocratie contemporaine. Il a failli triompher avec le général Boulanger. A plus forte raison, la république consulaire pouvait- elle réussir avec un homme tel que lui, qui joignait à des qualités vraiment supérieures de caractère et d’esprit le nom toujours magique de Napoléon.

Malheureusement, les erreurs de conduite et de jugement dont il était coutumier, ruinèrent vite ses conceptions. Pour conquérir la république, il fallait tout d’abord évincer la coterie politique qui l’occupait ; il fallait résolument prendre parti contre elle, dénoncer à la conscience publique ses vices, ses misères, ses trahisons, son égoïsme et son incapacité, apparaître comme le vengeur de la démocratie sacrifiée à l’oligarchie républicaine. C’est ce que fit le général Boulanger quelques années plus tard, et Dieu sait ce que son prospectus trouva d’échos !

Au lieu de cela, le prince Napoléon se fit le sectateur du parti républicain, le panégyriste de ses œuvres, le complice de ses premiers attentats contre le droit, la justice et la liberté. 11 se ravisa plus tard, il est vrai, et flétrit avec une âpre

éloquence la politique à laquelle il s’était affilié. Mais ' il n’avait plus ni qualité ni titre. L’heure des revendications opportunes avait passé et sa cause était irrémédiablement perdue. II s’était à jamais aliéné les conservateurs, sans mériter la confiance d’un seul républicain.

Depuis lors, il vieillit dans la solitude désolée qu’il avait faite autour de lui, moins sensible à l’exil, qu’il ne méritait pas, qu’au naufrage de ses ambitions. Il accusait volontiers les autres, et ne devait accuser que lui-méme. II perdit de gaieté de cœur toutes les parties qu’il avait engagées, alors qu’il eût suffi, pour les gagner, de laisser faire le temps qui travaillait pour lui. Mais il fit tout à contresens, et cette incontinence dans la maladresse ne laisse pas d’atténuer l’éloge qu’on a fait de son esprit. Ce fut, à coup sûr, une intelligence admirable servie par les plus rares talents, mais une intelligence sans équilibre et sans direction, à qui manquait ce don vulgaire sans lequel on ne fait rien qui vaille, et qui s’appelle le bon sens.

Avec cet appoint misérable, il eût gouverné la république ou régné dans l’Empire. Faute de cela, il a manqué sa vie, perdu sa cause, désolé son parti, divisé sa famille, promené partout son humeur opiniâtre et révoltée, sans jamais aboutir

à rien ; et voici que, par une suprême ironie de la destinée, l’abandon qui fut le supplice et peut-être le châtiment de sa vie, le poursuit par delà du tombeau !

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