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LE MARÉCHAL DE MOLTKE

Dans la galerie des gloires militaires, le maréchal de Moltke est et restera sans doute une figure à part. Ce ne fut, à proprement parler, ni un héros, ni un capitaine, ni un guerrier, ni même un soldat. Aucune de ces appellations typiques, que l’histoire distribue aux hommes de guerre, suivant le génie de chacun d’eux et le génie de l’époque où il combattit ne convient à sa physionomie. J’ai souvent entendu le maréchal Canrobert, qui est, lui, le type le plus brillant et le plus achevé du soldat français, parler avec autant de dépit que d’admira— • 1^^^ de ce savant « ingénieur », qui fit la guerre sans avoir jamais combattu* Ingénieur est, en effet,

le mot qui traduit le plus exactement le génie militaire de M. de JVJoltke. Il a, en quelque sorte, usiné la guerre. Il avait fait de l’armée allemande une machine automatique dont les opérations, minutieusement réglées, avaient la précision d’un mouvement d’horlogerie. Tout était combiné d’avance pour tous les cas et pour tous les besoins : il n’avait qu’à presser un bouton du fond de son cabinet pour la mettre en branle. Quand on lui apporta la déclaration de guerre, en 1870, il lisait le dernier roman de Disraeli, et comme on s’étonnait d’une occupation si frivole, en un pareil moment, il répondit, avec sa froideur accoutumée : « Eh bien, quoi ? je suis prêt, et il ne me reste rien à faire ! » Il était prêt, en effet. Au signal donné, la machine se mit en marche ; les trains emportèrent, à l’heure dite, les troupes désignées, et les corps d’armée, convergeant ensemble vers la frontière, trouèrent de leur choc le faible rideau que leur opposait l’impéritie française. Il y a quelque chose de semblable dans notre histoire militaire, que le maréchal de Moltke avait minutieusement étudiée. Lorsque Napoléon fit passer du camp de Boulogne en Allemagne les cinq corps de la Grande-Armée, il en avait si bien réglé les étapes que chacun d’eux arriva tout entier, à jour fixe, dans les cantonnements

qui lui avaient élé désignés, sans laisser un seul traînard derrière lui. Mais, ce qu’on ne trouve pas dans riiistoire du clict d'état-major prussien, c’est ce merveilleux ensemble de combinaisons savantes et d’improvisations géniales qui vont de l’investissement d’Ulm au coup de foudre d’Austerlitz.

Personne, d’ailleurs, meme en Allemagne, n’a eu l’idée de comparer M. de Moltkc à Napoléon. Ils n’étaient pas de la meme famille. L’un fut proprement le génie de la guerre, tandis que l’autre ne fut guère qu’un merveilleux adaptateur. Le maréchal de Moltke avait appris de Napoléon tout ce qui peut être enseigné en tactique et en stratégie ; il y avait ajouté les règles nouvelles, que l’invention des armes à longue portée et à tir rapide pouvait inspirer à un esprit minutieux, prévoyant et sagace comme le sien, et c’est avec cette somme de connaissances acquises et d’observations personnelles qu’il nous combattit. 11 n’en fallait pas davantage, hélas ! pour nous vaincre. Mais ce qu’il n’apprit pas, c’est l’illumination soudaine, fulgurante du champ de bataille, qui est le trait dominant du génie de Napoléon. N’eût-il dirigé que les grandes campagnes de 1805, 1806, 1807 et 1809, marquées de ces noms resplendissants, Austerlitz, léna, Friedland. Wagrarn, Napoléon passerait encore pour le plus

grand des capitaines. Mais où il est surtont incomparable, c’est au début de sa carrière, dans sa première campagne d’Italie, alors qu’avec ses trois divisions à peine fortes de 35,000 hommes, il anéantit successivement par l’audacieuse originalité de ses manœuvres et la rapidité de ses coups, les quatre armées que rAutriche lui oppose ; puis, à la fin, dans cette épique campagne de 1814, où, cerné par l’invasion ennemie et n’ayant plus sous la main qu’un tronçon d’armée, il fait face partout, livre bataille tous les jours et marque chaque coup par une victoire. Il n’y a rien dans la carrière du maréchal de Moltke qu’on puisse opposer à ces merveilles.

S’il y avait un intérêt quelconque à rechercher la part du hasard dans la gloire des grands hommes, on pourrait même trouver que la science professionnelle de M. de Moltke ne fut pas sans mécomptes, et qu’il fut encore plus heureux que savant. Dans la campagne de Bohême de 1866, la bataille de Sadowa fut perdue pendant les deux tiers de la journée et il s’en fallut de deux heures qu’elle ne se terminât par un désastre. Dans la campagne de France, ses longues préparations doublées d’une supériorité numérique écrasante, eurent assez facilement raison de la stratégie enfantine qui lui fut opposée.

Mais, môme avec l’infériorité de nos forces, la guerre eût tourné autrement, pour peu qu’elJe eût été autrement conduite. Si le maréchal de Mac- Mahon, au lieu de livrer bataille isolément à Keischoffen, eût attendu d’avoir été rejoint, à droite et à gauche, par le 5® et 7® corps, la défaite se changeait probablement en victoire. S’il était allé tout droit de Châlons sur Metz, il débloquait Bazaine et nous épargnait Sedan. Si Bazaine, à son tour, eût été un chef d’armée intelligent et résolu, comme il y en avait encore. Dieu merci ! dans les rangs qu’il commandait, il ne se fût pas laissé bloquer, et nous gardions, pour continuer la campagne, les deux armées que nous avons perdues. Ce sont là des chances que le vainqueur n’avait pu prévoir, et ce sont elles pourtant qui, plus que ses combinaisons, ont fait ses victoires et consacré sa renommée. Tant il est vrai que le génie n’est souvent qu’un synonyme du bonheur 1

Le plus grand mérite de M. de xMoltke, — c’est aussi notre plus gros grief contre lui, — est d’avoir porté l’outillage de la guerre à son plus haut point de f)erfeclion. 11 a substitué l’engin au soldat. Pour une race de tempérament lent et lourd, passive et machinale comme le peuple allemand, c’est un avantage inestimable que cette révolution. Elle n’a

plus à tenir compte des qualités individuelles ou nationales des combattants et les remplace par des unités. Mais, pour une race excitable et nerveuse comme la nôtre, prompte à l’offensive et dont la qualité maîtresse au combat était précisément l’emportement furieux de son élan, c’est un désastre. Ses qualités géniales, qui lui ont valu jadis tant de victoires, deviennent, avec la méthode nouvelle, un défaut et un danger. Il faut se contenir, se dérober, ne plus paraître, combattre de loin, en se cachant le mieux possible, répondre à des coups invisibles en tirant sur un ennemi qui ne vous voit pas. C’est le guet-apens substitué au combat. Il faut bien se plier à celte loi, puisqu’on s’exposerait à l’anéantissement immédiat et stérile en la voulant braver. Mais, en vérité, la guerre entendue et faite de cette façon ne vaut ni le pont d’Arcole, ni l’assaut de Malakoff, ni la brèche de la Zaatcha, ni la charge sur la Smala et l’on comprend trop bien que les soldats d’autrefois, les soldats de l’école héroïque, protestent avec aigreur contre une méthode qui les supprime.

Ce sera leur consolation de penser que si l’on réforme ainsi leur métier, on n’égalera jamais leur gloire. Ces innovations ne vont pas sans entraîner avec elles une dépréciation marquée du prestige militaire, et plus la guerre deviendra mécanique,

moins elle laissera de gloire à recueillir. On se prenait volontiers d’enthousiasme pour un hc^ros; impossible de s’échauffer pour une machine. Depuis les sociétés primitives jusqu’à nous, le soldat tenait la première place dans l’admiration des peuples, et c’était justice. Il semblait naturel que celui dont c’est le métier de jouer et de sacrifier sa vie pour le repos ou l’honneur des autres occupât le premier rang parmi eux. Le cedant ai'tna togæ ! est un mot d’avocat contre lequel ont protesté, de tout temps, les chants des poètes et la faveur des femmes. Mais aujourd’hui que la guerre n’est plus le lot d’une élite, la gloire qui l’environnait a beaucoup perdu de son prix. L’uniforme même a cessé d’être un symbole depuis que tout le monde est soldat. On pourra changer la face du monde avec ces cohues formidables qui ont remplacé les armées, et peut-être les guerres d’autrefois paraîtront-elles des jeux d’enfants à côté des carnages de peuples que nous réserve l’avenir. Mais l’homme ne paraîtra plus dans ces immenses tueries; la machine seule accomplira son œuvre sinistre, et dans les statues réservées au vainqueur, c’est l’ingénieur, le disciple de M. de Moîtke, qui remplacera le héros.

28 avril 1891 .

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