MONSEIGNEUR FREPPEL
L’Église militante vient de perdre en monseigneur Freppel l’un de ses partisans les plus intraitables et son meilleur soldat : la Chambre voit disparaître avec lui l’un des quatre ou cinq membres qui contribuaient le plus à la remplir et à l’iionorer. On ne lui faisait pas, de son vivant, toute la part de respect à laquelle il avait droit ; on mesure mieux le vide qu’il laisse après lui, en songeant qu’il n’y reparaîtra plus . Son humeur envahissante lui avait conquis de haute lutte l’une des premières places dans le Parlement, et l’opinion publique la lui avait reconnue. On ne conçoit guère une Chambre où ne figureraient ni M. Clémenceau, ni M. Ribot, ni
M. de Mun, ni M. de Cassagnac, ni M. Pion. La divergence des idees et la diversité des talents n^y font rien. II y a dans chaque législature deux ou trois douzaines d’hommes, les uns éminents et les autres simplement excentriques, qui sont toute la Chambre, parce que le public ne connaît qu’eux. L’éveque d’Angers était un de ces piliers parlementaires qui encadrent et soutiennent, en même temps, 1 édifice, et font croire, s ils venaient à disparaître ensemble, qu’il n’en resterait qu’un tas anonyme de moellons.
Le trait caractéristique de la physionomie publique de monseigneur Freppel était cet instinct batailleur que les phrénologues appellent la combativité. II était de cette race de prélats militants qui, en des temps moins policés que les nôtres, portaient plus volontiers la masse d’armes que la houlette du pasteur. Simon de Monlfort l’eût choisi pour aumônier, et Jules II, le pape-soldat, ne l’eût pas devancé sur la brèche des villes qu’il prenait d assaut. L’esprit du siècle, bien qu'il y fût rebelle, lui avait imposé d’autres mœurs, sans modifier sensiblement son caractère. Il aimait à se souvenir que le Dieu de paix, dont il était le ministre, était aussi le Dieu des armées, et plus d’une fois, dans les conversations de couloirs, il a laissé deviner
qu’il avait manqué sa vocation. 11 pensait avoir de grands talents militaires et ne s’en cachait pas. 11 semblait bien, à l’entendre, qu’il ne fut un grand évêque que faute d’avoir été plus grand soldat.
Soldat, il l’était pourtant, sous sa calotte conquérante, aussi complètement qu’il eût pu l’être sous le casque. Sa carrière n’a été qu’un long combat. Il aimait la lutte au point de vouloir l’accaparer pour lui seul. Son érudition, son activité, sa merveilleuse puissance de travail, son autorité professionnelle lui semblaient pouvoir suffire à tous les assauts, et il ne supportait pas volontiers qu’on le doublât dans la défense des causes religieuses cl morales qu’il s’était réservées. Il était, disons le mot, un peu jaloux de l’intervention des autres, et refoulait plutôt qu’il n’encourageait ceux qui manifestaient l’intention de combatire à ses côtés. Il ne lui déplaisait pas d’occuper la scène et de provoquer l’applaudissement. Si ce fut une faiblesse, elle est excusable chez un homme qui ne sacrifia jamais rien au charlatanisme et ne chercha d’autre récompense à ses efforts que l’honneur qu’on recueille à défendre les plus justes et les plus nobles causes dans le camp des vaincus.
Monseigneur Freppel ne portait pas dans la politique proprement dite la même rigueur que dans
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les questions religieuses, et pendant les dix années que j’ai vécu à côté de lui, je ne me suis jamais aperçu qu’il eût fait choix d’un parti. Il était catholique et conservateur avec acharnement; mais il ne mettait pas de cocarde à ses convictions. On put croire un instant que scs origines et surtout son humeur autoritaire le rattachaient à l’Empire; il n’en laissa rien voir. Il y eut une heure dans sa carrière parlementaire, où on le crut républicain. C’était le temps où, seul dans la droite, il faisait campagne avec M. Jules Ferry pour la conquête du Tonkin et répondait à nos diatribes par des apologies enthousiastes que la majorité ministérielle saluait de bravos h faire crouler le plafond. Mais dès qu’il touchait à la question religieuse, les applaudissements se changeaient en huées. Il y avait incompatibilité de principes et d’humeur entre ces alliés d’une heure; l’évêque revint à ses alliances naturelles et laissa la gauche à ses fureurs.
Depuis lors, l’évêque d’Angers s'était immobilisé dans une opposition chronique, opiniâtre, irraisonnée, qui, par une contradiction singulière chez un logicien tel que lui, visait bien plus la république que son gouvernement. Il en voulait à l’institution et s’accommodait des ministres. L’évolution d’une partie considérable de l’épiscopat vers la
république n’avait pas trouvé grâce devant lui. Au toast de monseigneur Lavigerie qui prêchait la conciliation, il répondit par des coups de trique; on ne peut appeler autrement les effroyables articles qu’il publia dans son journal d’Angers contre le cardinal. C’était un homme qui ne suivait la mode en rien ; il était d’humeur contrariante et trop personnel pour s’engager volontiers dans les voies que d’autres avaient frayées. De guerre lasse, il se fit inscrire au groupe royaliste. J’imagine que ce fut, de sa part, plutôt une altitude qu’un acte de foi.
Où donc est la certitude politique? Et quel parti peut se flatter, à l’exclusion des autres, de posséder la vérité? C’est l’empirisme qui mène le monde, et, en matière de gouvernement, il n’y a que des vérités d’occasion. Au demeurant, monseigneur Freppel fut exclusivement un apôtre et un soldat de l’Église, comme M. de Mun, qui n’est pas plus royaliste que lui, bien que ses traditions de famille lui aient fait une opinion extérieure à laquelle sa conscience intime ne sacrifie pas. Liberté du culte, liberté de conscience, liberté d’enseignement, ces trois articles du Credo conservateur résument la tâche grandiose à laquelle monseigneur Freppel s’était consacré. Il mettait à son service un talent et une volonté incomparables. M. Flo-
quet, qui excelle dans l’oraison funèbre, a célébré son éloquence, « prodigue d’elle-même, toujours prête à la lutte, armée depuis longtemps sur toutes les questions, également à l’aise dans la revendication des plus grands principes et dans le maniement de la tactique la plus souple ». Éloquent, il l’était, en effet, et personne ne le fut plus souvent que lui. Un esprit de cette envergure ne se mesure jamais à des causes aussi hautes, sans ouvrir un peu les ailes et monter vers les sommets. Mais l’éloquence proprement dite est toute de mouvement et d’inspiration. Elle jaillit, à l’aventure, du choc des mots et des idées, monte impétueusement du cœur aux lèvres et déborde en accents inattendus. C’est le privilège des grands inspirés dont Berryer semble avoir été, dans ce siècle, le type le plus accompli. Ce n’est pas ainsi que parlait monseigneur Freppel.
Il était plutôt dialecticien qu’orateur, mais dialecticien incomparable. 11 avait gardé de son premier métier la science de l’ordonnance et de la préparation. Ses arguments disposés dans un ordre admirable étreignaient, en se resserrant, la contradiction comme un étau. L’orateur les poussait méthodiquement dans le débat, d’une voix puissante et martelée, que gâtait un peu l’habitude de la prédication. On 1 écoutait cependant, et le silence que comman-
dait à un auditoire insolent et rebelle la puissance de la démonstration était un hommage involontaire rendu à la vérité. Des auditeurs de bonne foi se seraient rendus; les auditeurs républicains s’en tiraient en lui criant : « As-tu fini?. . »
Pendant dix ans, monseigneur Freppel a renouvelé ce miracle de monter sur la brèche toutes les fois qu’il y avait à combattre, et de parler sur tous les sujets avec la même supériorité. Il a fait à lui seul la besogne de cent députés. Il y a dix jours encore, il s’escrimait inutilement contre l’impatience de la Chambre et ne descendait de la tribune que pour s’en aller mourir. C’est qu’à son dévouement à l’Église, il joignait, sans l’en distraire, un amour passionné de la patrie et croyait, comme tous les grands spiritualistes, qu’il n’y a de rédemption pour les nations tombées que dans la restauration des grandes vertus morales. En combattant pour la religion, il avait conscience de combattre pour le rachat de l’Alsace, sa patrie perdue, dont le souvenir saignant le faisait deux fois Français.
Sa mort est pour la Chambre une perte irréparable, et je doute qu’elle soit de longtemps comblée. Cependant, si j’avais un vœu à exprimer, après cet hommage que j’ai fait aussi complet et aussi sincère que je l’ai pu, ce serait pour demander qu’aucun
ecclésiastique ne vienne le remplacer, fût-il assez grand pour remplir toute sa place. Nous avons appris, par l’exemple de monseigneur Freppel, ce qu’un évêque peut perdre au brutal contact du Parlement; nous n’avons pas vu ce que l’Église y peut gagner. M. Floquet l’a loué de sa bonne humeur, il était, en effet, d’humeur familière, et cette familiarité l’exposait parfois à des colloques saugrenus dont la dignité épiscopale ne laissait pas de souffrir. Le suffrage universel égare parfois ses faveurs sur des loustics épais qui se font un jeu de traiter un évêque en turlupin. La mémoire de l’évêque d’Angers ne souffrira pas de ces misères ignorées; mais l’Église n’y gagnait rien, et le meilleur hommage qu’elle puisse lui rendre, c’est de ne pas lui donner de successeur.
21 décembre 1891.