‹ Études et portraitsChapitre 32 sur 36 · M, RIBOT · texte numérisé non relu

M, RIBOT

C’était hier encore un doctrinaire de grande allure, austère, rigide et sourcilleux. 11 avait la mine hautaine et le parler magistral : la politique, en passant par sa bouche, touchait au pontificat. II n’était pas de ceux, par exemple, dont il faut casser les os pour en goûter la moelle. La moelle est ce qui lui manque le plus. Une attitude, et rien de plus, mais une attitude noblement drapée qui pouvait donner aux myopes l’illusion d’un monument vivant de la doctrine, de la conscience et de la loi. Ce personnage de décor s’est misérablement effondré, et M. Ribot n’est plus qu’un pauvre homme, ce quelque chose, comme dit Bossuet, qui n’a plus

de nom dans aucune langue, ou qui pourrait indifféremment s’appeler Tirard ou Loubet.

A scs débuts dans le Parlement, M. Ribot avait donné les plus hautes espérances à ceux qui cherchent plutôt des hommes que des combinaisons de parti. La parole est chez lui de quTilité supérieure. H exprime dans une langue claire et forte, des idées qui sont le bréviaire commun des honnêtes gens. 11 en fit l’essai, dans les commencements, pour le service de justes causes, et ses premières rencontres avec le jacobinisme, qui s’essayait lui-même aux brigandages futurs, lui firent honneur. Il fut, par exemple, l’adversaire le plus éloquent de cette loi de prostitution qui s’est appelée l’épuration de la magistrature, et qui nous a donné des magistrats marqués à l’épaule de l’estampille républicaine. Ce fut contre lui que M. Waldeck- Rousseau fit ses premières armes et mérita [)ar un seul discours, d’ailleurs parfaitement cynique, la confiance de Gambetta. Il nous apparaissait alors comme un gentil sophiste, subtil, ingénieux et disert, léger de scrupule et gros d’ambition, et par là meme promis à la plus brillante fortune. M. Waldeck-Rousscau a démenti ces pronostics désobligeants. Il a suffi qu'il tàtàt du pouvoir pour en comprendre et pour en accepter les obligations. Entré sans doctrine dans la politique.

il a éià Tun des rares ministres que la république ait produits aux affaires, et il reste, dans sa retraite, une des espérances de Tavenir.

M. Ribot, qui avait de la doctrine, a manqué de conduite. Comme le caractère était chez lui de trempe inférieure, il s’est laissé gagner par la politique de parti, et elle l’a liquéfié. C’est là vraiment la pierre de touche des hommes de gouvernement. Ils valent en raison du degré de résistance qu’ils savent opposer aux passions de secte ou de coterie qui les assiègent. S’ils leur obéissent, ils sont perdus. Leur personnalité se déforme, s’avilit et se dissout dans cette plate servitude : au bout de quelque temps, l’homme-lige d’un parti n’est plus qu’une loque. C’est à peu près le cas présent de M. Ribot, et le pis est qu’il n’a conscience ni du misérable rôle qu’il joue, ni de l’opinion plus misérable qu’on a de lui !

Le malheureux, comme tous les doctrinaires, a l'infatuation de son génie. Mais il n’y joint aucune expérience des hommes et des choses, aucune pratique de la vie des autres. C’est un provincial muré dans Paris. Sa politique n’ajamai s eu d’autre horizon que les murs de sa bibliothèque ou le plafond des salles de conférences où il s’exerçait tout jeune à parler. Avec une éducation pareille, on fait des

orateurs de marque qui sont aussi des niais d’élite.

Observez-le pendant qu’il est à la tribune, et l’incohérence de certains détails physiques vous fera comprendre les défaillances de son personnage. Il est de stature haute et grêle, porte les cheveux longs, la barbe en broussailles, le vêtement lâche et flottant. L’ensemble est inharmonique et comme inachevé. II est clair que l'homme doit manquer d’assiette, de précision, de vigueur et de netteté. C’est un sot proverbe que celui qui dit : « L’habit ne fait pas le moine. » Entre l’homme intime et son enveloppe, il y a des rapports qui ne trompent pas un œil exercé. Pourtant, cette impression s’efface, pendant qu’il parle, et l’orateur reprend ses avantages. On croirait, à l’entendre, que c’est un maître. Sa parole, grave et sévère, scandée par le geste vertical de la main qui tombe comme un couperet, donne à ceux qui l’écoutent l’illusion de l’autorité. Ne v’^ous y fiez pas î Ce sont là des effets d’école. L’écho de la dernière période est à peine éteint qu’il n’en reste rien.

Personne ne reprocherait à M. liibot cette infirmité morale, si elle ne nuisait qu’à lui. Le malheur est que le pays en porte la peine, et la peine peut être sa perte définitive, si l’on n’y résiste. Avant d’être ministre, M. Kibot nous avait longuement

édifiés par les perpétuelles contradictions de sa parole et de ses votes. Il votait, par exemple, les crédits ou les projets qu’il avait combattus — il appelait cela faire ses réserves — et s’il requérait, d’aventure, avec sa grande voix de justicier, contre un ministère, c’était pour l’accabler ensuite des témoignages de sa confiance. Dans le centre gauche, d’où il vient, tout le monde fait de môme : le centre gauche est le conservatoire des volontés ataxiques et des consciences désarticulées. On s’en amuse, lorsque les malheureux viennent bêler dans les couloirs contre leur triste condition ; mais on ne leur en veut pas d’être ainsi, parce qu’ils ne peuvent être autrement. 11 s’appellent modérés et ne sont que médiocres. Ce sont des êtres de demi-caractère, incomplets et nuageux, à qui manquent la netteté des esprits certains et la virilité des tempéraments entiers. Ils ont des idées et pas de principes, des vues universelles et pas de programme, des intentions et pas de décision, de l’innocence et pas de vertu.

Eh bien, imaginez qu’on aille prendre dans ce troupeau celui qui est à la fois le plus prétentieux et le plus débile pour en faire un chef de gouvernement, et demandez-vous ce que pourront être les destinées d’un peuple aux mains d’un pareil homme? C’est ce qu’on a fait avec M. Ri bot. Il a été choisi

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pour nous conduire et pour nous sauver, en un temps misérable entre tous, où l’État se dissout, où la société se noie, où les pouvoirs publics abdiquent ou se déshonorent, où l’ordre, le droit, la justice, l’honneur réclament de nécessaires et pressantes réparations. Le devoir était clair; car il est dans l’esprit et sur les lèvres de tout le monde ; il était facile, car il est l’expression du vœu unanime de la nation. Mais pour le connaître et pour le comprendre, il fallait regarder ailleurs que du côté du Parlement, et le Parlement mesure tout l’horizon de M. Ilibot. C’est en lui qu’il se meut; c’est pour lui qu’il parle; c’est de lui qu’il attend sa récompense. Il a donc, suivant la tradition constante des parlementaires de son espèce, tourné le dos au pays pour regarder la Chambre, et il a fait appel à la concentration républicaine !...

La concentration républicaine est la plaie vive de notre pays, le fléau de la république elle-môme; car elle est faite d’antinomies irréductibles, et, par là meme exclusive de tout gouvernement. Elle ne comporte aucune doctrine, ne représente aucun programme, ne proclame aucun idéal, ne tend à aucune fin. Elle est seulement la coalition des intérêts, des appétits, des passions, des chimères qui se sont donné la république pour enseigne, et sous le

couvert d’une rubrique commune, exploitent ensemble la société et l’État. C’est elle qui, depuis quinze ans, nous a livrés aux betes, en subordonnant le pouvoir aux exigences, souvent même aux injonctions des sectes variées qui se réclament de la Révolution démocratique et sociale. Mais c’est d’elle aussi que sont nées toutes les révoltes de la conscience nationale contre cette politique d’égoïsme et d’oppression, de bassesse et de maraude qui présidait naguère aux pantalonnades révolutionnaires de Carmaux, et qui vient de couronner son œuvre par le scandale de Panama.

M. Ribot n’en a cure. R est, lui aussi, partisan du « bloc » républicain. R ne renie rien et n’exclut personne. Tous les républicains sont égaux devant lui, et c’est en proclamant bravement sa solidarité d’honneur avec tous qu’il a ouvert ses bras à la concentration républicaine. Rs s’y sont précipités. Dans la liste de ceux qui lui ont voté un ordre du jour de confiance, on rencontre les noms de M. de Rémusat et de M. Floquet, de M. de Kerjégu et de M. Clémenceau, de M. Paul Deschanel et de M. Basly. Pour un homme de doctrine, une pareille macédoine ne laisserait pas d’être embarrassante; car elle sue l’équivoque. Mais M. Ribot n’a plus de doctrine. Ce n’est plus, comme l’a dit Dérou-

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