CONSCIENCE DOUBLE
Si M. Paul Bourget voulait bien, pour un moment, appliquer à la politique un peu de cette psychologie pénétrante et subtile qu’il consacre aux choses du cœur, je lui demanderais de nous faire l’analyse de M. Bibot. L’amour n’est pas le seul état d'âme qui ait ses mystères, et M. Bibot, encore qu’il soit l’homme de France qui ressemble le moins à un héros de roman, peut fournir un sujet d’étude à ravir un psychologue de profession.
Il y a d’honnetes gens qui sont tout uniment honnêtes gens, qui pensent, parlent, se conduisent en honnêtes gens, suivant la loi de leur nature, sans alliage, sans effort, sans tentation, sans même ima-
giner qu’ils puissent être autrement. Il en est d’autres qui sont des coquins, avec la même aisance et la même unité. Ces deux classes d’hommes représentent ce double principe du bien et du mal qu’on retrouve dans toutes les théogonies et dans toutes les morales, et les vicissitudes de la vie individuelle, de même que les catastrophes des peuples, dérivent, pour la plupart, du conflit incessant qu’il entretient dans l’humanité. Mais ce n’est là qu’un phénomène d’observation courante qui ne provoque aucune curiosité. Ce qui est vraiment rare et déconcertant, c’est la rencontre d’un honnête homme qui se croit honnête homme, et qui se conduit comme s’il ne l’était pas. 11 est des plantes dont les branches sont chargées de fleurs et les racines gonflées de poisons. Dans l’ordre moral qui nous occupe, c’est le phénomène contraire qui se produit : les racines sont saines et les fruits vénéneux. Quel est le secret de cette anomalie? De quelle élaboration mystérieuse et malfaisante est-elle l’expression? Et quel est ce dédoublement de la conscience qui permet d’unir dans le même individu d’aussi choquantes contradictions? Cruelle énigme 1 . . .
Eh! oui, cruelle! Car c’est de là que viennent les sottises, les méfaits, les lâchetés, les vilenies, les scandales qui font de la politique un métier de fri-
pons, et de la Chambre un mauvais lieu. Si tout homiete homme investi d’un mandat public portait dans l’accomplissement de scs devoirs la conscience rigide et sûre qu’il sait mettre dans la conduite de ses alïaircs privées, nous aurions toujours à soutenir les uns contre les autres des luttes de principes; mais nos luttes, au moins, ne seraient jamais déshonorées par d’abjectes et lâches turpitudes, comme celles dont nous sommes aujourd’hui les témoins désolés. Le mal n’est pas que l’on se combatte : car le combat est une condition de vie et la loi même du progrès; c’est (jue l’on cesse de s’estimer; c’est que l’on recoure à des moyens déloyaux ou malpropres qui vous font haïr une cause et mépriser ceux qui la défendent.
Malheureusement l’esprit de parti est un corrupteur subtil qui déforme à plaisir l’aspect normal des choses, et prête aux actions des hommes des sens inattendus. On fait choix d’un parti, parce que les principes dont il se réclame, les espérances qu’il agite, les revendications qu’il oppose aux erreurs ou aux infirmités des autres paraissent le plus exactement répondre à l’idéal politique et social que nous avons dans le cœur. 11 n’est guère de parti dont la théorie ne soit égale aux aspirations les plus nobles et les plus pures de l’humanité. C’est à la pratique
que commence la déchéance. Dès qu’on s’est bien persuadé que son parti est le meilleur, on confond volontiers sa cause avec la cause même de la patrie, et la pente est glissante de ce sophisme à cette conséquence plus dangereuse encore que tous les moyens sont bons pour la servir. On perd, à ce métier, la notion du vrai, du juste, de riionnele; on se fait une morale parliculariste qui n’cst plus celle des autres, et, comme les diffîcultés augmentent à mesure qu’on s’écarte du droit chemin, on en vient insensiblement à la violence, au cynisme, à l’affolement, jusqu’à ce qu’arrive la culbute finale dans la boue ou dans le sang.
Pour le moment, M. Ri bot en est à cet état pathologique que Stendhal, en parlant de l’amour, appelait la cristallisation. On eût compris qu’à son âge, et suivant le tempérament qu’on lui connaît, il eût fait avec la république un mariage de raison, pourvu des garanties accessoires qui assurent la régularité de la vie et la paix du ménage. Au regard des gens de sens rassis, la république est une nécessité de fait dont on peut s’accommoder, si elle est honnêtement et fermement gouvernée. Mais cette nécessité n’implique pas l’adoption de sa famille en bloc. Or, c’est précisément et surtout pour sa famille que M. Ribot s’est pris d’une passion furieuse, obsé-
? il
dante, insensée, et le premier effet de cette adoration aveugle a été de lui faire perdre toute faculté de discernement. Puis, comme elle s’était galvaudée dans toutes sortes d’opérations répréhensibles, il a pris peur pour elle, et sa passion surexcitée par la crainte l’a poussé éperdument à la défendre par tous les moyens. Tl a laissé ainsi sa conscience en chemin.
Il serait excessif de dire que M. ITibot est devenu, au sens matériel du mot, un malhonnête homme. Il est certain qu’il lui reste assez de vertu pour se cabrer devant l’offre d’un chèque, et qu’il répondrait à toute tentative de corruption avec une indignation de bon aloi. Le malheur est qu’il permet à la vertu des autres des libertés qu’il ne prend pas pour lui. Il n’aime pas les chèques ; mais il se plaît dans la société de ceux qui les touchent ; il les considère comme gens de sa famille ; il les couvre, il les défend, il les sauve des investigations menaçantes, et si l’Angleterre faisait mine de lui rendre Cornélius Ilerz ou seulement de l’interroger, il livrerait l’Afrique et l’Asie pour obtenir d’elle qu’elle n’en fasse rien I C’est en cela qu’apparaît le phénomène psychologique qui nous occupe. Celle procédure politique, les hommes de parli « crislalisés » comme M. Ribot l’appellent de la poli-
tique républicaine ; les autres, de la malhonnêteté.
Et M. Ribot serait le premier à penser comme eux, s’il n’était pas en cause. Supposez que l’affligeante et malpropre aventure dans laquelle il patauge misérablement soit arrivée à un gouvernement conservateur. Ce sont des monarchistes qui ont exploité le Panama ; ce sont les chefs de la droite qui ont fait commerce avec Cornélius Herz et le baron de Reinach ; ce sont des ministres de droite qui s'adonnent à des manœuvres louches et ténébreuses, brident la police, entravent l’instruction, mentent à la Chambre, font, en un mot, tout ce qu’ils peuvent pour masquer la lumière, tromper la justice, étouffer la vérité. J’entends de quelle voix indignée M. Ribot eût dénoncé ces horreurs ; je vois de quel geste tranchant et vengeur il eût accompagné son anathème : — Eh I quoi. Messieurs, supporterons-nous que des pratiques abominables qui compromettent à la fois l’honneur du Parlement et la sécurité de la patrie puissent rester impunies, et qu’au scandale des actes que nous connaissons s’ajoute le scandale plus atroce encore de la complicité du pouvoir ? Pour moi, je déclare que ma conscience se révolte, que mon patriotisme s’épouvante devant de pareils spectacles, et c’est avec l’indignation d’un honnête homme, d’un bon citoyen
que, après les avoir llélris ici, j’appelle le suffrage universel à les juger !
C’est à peu près là son style, et c’est aussi le langage que sa vieille conscience de doctrinaire doit lui murmurer dans le lète-à-tôte ; seulement, il ne l’entend plus !
Cette sorte d’anesthésie morale se complique en lui d’une inlirmité plus fâcheuse encore : c’est l’alliance d’un esprit orgueilleux et d’un caractère défaillant. Il a tout ensemble l’intoxication du pouvoir et l’incapacité de s’en servir ; tel un homme ivre qui rêve de soulever le monde et n’a plus de jambes. Du jour oii il est entré dans la vie publique, M. Ribot savait qu’il serait ministre. Avec nos mœurs parlementaires, le pouvoir n’étant le plus souvent qu’un prix d’éloquence, il avait la certitude de le conquérir, et comme il parlait de plus haut que les autres, il mesurait d’avance à la supériorité de sa parole ses destinées ministérielles. C’était une grosse illusion. Le talent est la moindre vertu d’un homme de gouvernement : il n’y a que le caractère qui vaille. Le pouvoir, il l’a ; il le pétrit de ses mains frémissantes; il l’aime éperdument; il se mire et s’adore en lui. Mais qu’en fait-il? lUcn ! Il n’y porte aucune idée, aucune doctrine, aucune réforme, aucune autorité. Toute sa politique cou-
siste à le vouloir garder, et c’est pour le garder qu’il chante ses hymnes à la concentration républicaine.
Au demeurant, M. Ribot reproduit servilement le gouvernement de M. de Freycinet ; mais il le reproduit avec autant de lourdeur et de gaucherie que l’autre savait y mettre de prestesse et de tact. Ce n’est pas M. de Freycinet qui se fût permis d’insulter une femme, dans le ridicule dessein de blanchir Goliard ou Soinoury. M. de Freycinet avait du monde, et l’éducation sauvait parfois chez lui les défaillances du caractère et du cœur. Encore moins eût-il commis cette inconcevable bévue de dénoncer du haut de la tribune « l’ambassadeur d’une grande puissance amie » comme le bénéficiaire d’un chèque de Panama, sauf à déclarer après que c’était là une abominable calomnie. A ce degré, la maladresse ne s’explique même pas par des aptitudes particulières : elle relève manifestement de la pathologie.
Et, de fait, M. Ribot est en proie à une
trépidation cérébrale qui ne lui permet p] reconnaître ni dans ce qu’il fait, ni dans ce Cela se sent à la nervosité de son geste, au
on de sa parole. Il essaya l’autre jour d’êti tinent avec M. de La Rochefoucauld et ne
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grossier. Pour jouer le dédain avec les honnêtes gens, il ne faut pas dire à des « chéquards » avérés: — Mon honorable arni. — Nous avons vu, depuis quinze ans, descendre dans la politique toutes les infirmités qui peuplaient auparavant la cour des Miracles ; nous n’avions rien vu de pareil à M. Pubot. Son gouvernement est, sans comparaison possible, le plus gauche et le plus bas que la république nous ait montré. Ses adversaires eux-mêmes s*cn étonnent, ses amis s’en désolent, et les sceptiques, qui savent toute la distance qu’il y a de la doctrine à la réalité, sont de l’avis de Mathurin Régnier :
Panlieu Iles plus grands clercs ne sont pas les plus fins»
28 mars 1893 .
M. GONSTANS
M. Constans est de ces gens comme les aimai Mazarin. Ce n’est pas seulement un habile homme : c’est aussi un homme heureux. Lorsqu’il débarqua de Chine en France, la république était aux prises avec le boulangisme, et pour un homme qui passe pour avoir au moins autant de flair que de principes, le choix entre la routine et l’aventure ne lais- sait pas d’etre ardu.
Il choisit la vertu, qui lui sembla plus belle.
Mais il convient de dire qu’il fut aidé dans son option par Tinconcevable témérité des boulangistcs
qui engagèrent tout de suite contre lui une guerre de Peaux-Rouges. Naturellement, M. Constans se rebiffa, et sa poigne endiablée prêta des proportions triomphales à une victoire que son ennemi ne disputait pas.
Vainqueur du boulangisme, il eut la chance d’être insolemment exclu du pouvoir par ceux-là mêmes qu’il avait sauvés. Vous connaissez l’aventure de Roule-de-Suif, si merveilleusement contée par Guy de Maupassant : c’est à peu près l’histoire de M. Constans avec les pharisiens de la république. On s’était servi de lui sans vergogne, aux heures difficiles où le savoir-faire passe avant la doctrine; mais on s’empressa de le remiser dès que ses services, devenus inutiles, parurent com[)romettants. Cette éviction s’accomplit dans les formes les plus désobligeantes, sous l’inspiration de M. de Freycinet, de M. Ribot et de M. Bourgeois. Ces trois piliers de l’austérité républicaine trouvaient que le personnage de M. Constans jetait un mauvais renom sur leur gouvernement. Ils provoquèrent une crise artificielle, suivie d une démission collective, pour avoir occasion de le débarquer seul sur le rivage, comme un lépreux, après quoi la troupe ainsi allégée se rembarqua gaiement sur la galère ministérielle. Malheureusement la galère a sombré dans les
eaux troubles de Panama. Ceux qui la montaient grouillent dans des ténèbres innomées, tandis que M. Constans, sauvé de la contagion par son isolement même, reconquiert tout le prestige et tout le parfum d’un républicain immaculé!
Tout cela est d’un homme heureux ; mais il est juste d’ajouter que ce bonheur est aussi l’œuvre de son habileté. M. Constans a été plusieurs fois ministre, et dans les différents cabinets où il a figuré, c’est lui qui fut toujours la maîtresse pièce de l’équipage ministériel. Il y avait autour de lui deux ou trois hommes de mérite qui avaient rang et qualité de ministre : on ne les connaissait pas. C’est lui qui personnifiait le pouvoir aux yeux de l’opinion publique : il en était l’esprit, la force, la chance; c’est à lui qu’on attribuait les meilleurs conseils, et s’il y avait quelque sottise à commettre, on la mettait, d’instinct, au compte du voisin. Et cet hommage à peu près général que ses pires ennemis ont toujours rendu au mérite professionnel de M. Constans n’est pas immérité. M. Constans est vraiment un homme de gouvernement : il est même le seul que la république ait encore révélé. Elle a fait défiler devant nous quelques centaines de politiciens de fortune ([ui occupaient la place pendant trois semaines ou trois mois, mais ne la remplissaient pas.
Aucun d’eux, sans excepter Jules Ferry, n’eut la main d’un ministre : souplesse et fermeté sont le privilège de M. Constans.
Ceux qui jugent des gens sur l’apparence pourraient se trouver déçus en le regardant. Personne n’cst moins théâtral que cet homme de combat. 11 n’élève jamais la voix, n’enfle pas les joues, et tout en jouissant d’un fort aimable talent de parole, il montre un parfait dédain des effets d’éloquence. 11 est de façons accortcs, d’accueil aimable, simple, familier et doux. Mais, sous cette physionomie souriante, se cache une des organisations les plus redoutables qui soient au monde. Il voit juste et vite, d’un regard jauge les hommes et mesure les situations, prend toujours la résolution la meilleure et l’exécute avec une prodigieuse sûreté.
Aucun scrupule de conscience ne l’arrête, non plus qu’aucun principe de parti. Ce sont, à ses yeux, des valeurs négligeables. Qui se souvient, par exemnle, que le procès de la Haute Cour fut la plus scandaleuse et la plus cynique j)arodie de la justice qu’on ait jamais osée? Je gagerais que lui-même ne s’en souvient pas ! Il a sur ses adversaires et sur ses amis cette supériorité rare d’être sans haine comme il est sans passion. Il a senti, pendant une série d’années, tomber sur lui la plus effroyable.
averse d’outrages, de diffamations et d’ignominies qui se soit jamais vue depuis le déluge, et n’a pas même ouvert son parapluie. Tout glisse également sur la carapace d’indifférence qu’il s’est faite, sans éveiller une sensation et sans laisser une trace, les amertumes du combat comme les joies du triomphe. Ce serait un impassible, si ce n’était avant tout un parfait sceptique. J’ai entendu mille fois scs adversaires et même ses amis s’écrier en parlant de lui : — « Quel merveilleux bandit !» — Il y avait de l’admiration et une pointe d’amitié dans celte exclamation.
On conçoit qu’un tel homme se soit aisément affranchi des servitudes de parti qui constituent tout le bagage de ses frères en république, et qu’il prenne moins conseil de l’opportunisme que de l’opportunité. Opportuniste, il le fut avec avantage aux temps déjà lointains où cette cabale insolemment triomphante ne supportait à côté d’elle aucune concurrence. Mais l’opportunisme est tombé dans un discrédit pire que la mort : l’égoïsme avide et brutal qui lui servait de doctrine n’inspire plus qu’horreur et dégoût ; la plupart de ses chefs sont disqualifiés ou morts ; son peuple s’est dispersé, et des générations nouvelles ont surgi, qui ne savent pas bien ce qu’elles veulent, mais qui veulent éner-
giquement autre chose. M. Constans, qui n'est pas une borne, s’est transformé en même temps qu’il a vu l’esprit public se renouveler autour de lui, et voici qu’il reparaît avec un évangile tout frais qui annonce au monde la paix, la concorde, la justice et la liberté.
Les mots, à vrai dire, ne sont pas nouveaux, et la question précisément est de savoir s’il y a dans le discours de Toulouse autre chose que des mots. On en pourrait douter lorsqu’on regarde au nombre et à la qualité des gens qui lui en ont fait compliment. Jamais étoile de théâtre en tournée ne fit battre tant de mains et tant de cœurs ensemble. Les conservateurs ralliés à la république se déclarent charmés ; les libéraux du centre gauche trépignent de joie, et les partisans les plus têtus de la concentration républicaine ne se tiennent pas d’aise. Il n’y a que les radicaux qui font mauvais visage au prophète. Mais ce sont gens naturellement moroses qui se sont fait une politique de leur méchante humeur.
I*eut-on raisonnablement reprocher à M. Constans de plaire à 'trop de monde ? C’est le grief éternel des jaloux contre les coquettes, et les coquettes ont eu de tout temps raison.
Puis-je empêcher les gens de me liouver aimable ?
Eh non I Après tout, en échange des libertés que M. Constans veut bien nous promettre, on pourrait lui concéder celle de se laisser aimer. Il est une liberté pourtant que la loi lui refuse : c’est la bigamie. C’est gentil de coqueter, tant qu’on reste dans le domaine du flirt. Mais s’il s’agit d’épousailles, il faudra bien se décider à choisir entre M. Ranc et M. Piou.
Je cite ces deux noms, parce qu’il n’y a de politique intelligible en France que celle qui est personnifiée par les individus, et je choisis MM. Ranc et Piou, parce que l’un et l’autre me paraissent représenter assez exactement les deux pôles parlementaires entre lesquels M. Constans doit évoluer. M. Ranc n’est pas seulement un républicain absolu ; c’est aussi le type le plus accompli de Thomme de parti dans la république. Il est resté, dans la conquête, le républicain intraitable, exclusif et jaloux qu’il était dans l’opposition. La l’épublique a débordé sur la France; mais la conception qu’il en a ne s’en est pas élargie, et il considère inflexiblement que sa raison d’être est un antagonisme irréductible avec l’esprit, les idées et les mœurs des anciens partis. A tous ces titres, il tient pour la concentration républicaine contre toute accession monarchique. M. Piou est monarchiste d’origine, et s’il avait le
pouvoir de faire prévaloir ses préférences, c’est encore la monarchie qu’il choisirait. Mais il considère que la république est une nécessité de fait à laquelle il faut se soumettre sous peine de se condamner à une politique d’émigré. La protestation monotone et stérile va peu à son esprit ouvert et conciliant. Il accepte la république avec la sincérité d’un honnête homme qui croit que mieux vaut, en somme, cultiver la vérité que la chimère. Mais en adhérant à la république, il n’entend lui sacrifier rien du patrimoine moral qui constitue la [)art vraiment sacrée du programme conservateur.
V^oilà deux républicains dont la politique est nettement inconciliable, et je défie M. Constans, quelle que soit son habileté de main, de les atteler ensemble. Alors que fera-t-il,et quel sera son choix? S’il penche pour le républicain de gauche, il n’y a rien de changé dans la république. C’est la concentration qui se perpétue, avec les compromissions radica'es et socialistes qu’elle traîne après elle comme un boulet de forçat. Or, pour cette besogne subalterne et routinière, il n’est pas besoin de M. Constans : M. de Freycinet, M. Hibot et M. Loubet lui-même y suffisent. S’il est, au contraire, décidé, comme on l’assure, à chercher à droite le complément de sa majorité, ce n’est rien moins
qu’une révolution qu’il s’agit d’accomplir dans la république ; car le point de départ est une rupture ouverte avec la fraction la plus militante du parti. On rencontre force républicains qui font des vœux tout bas pour que cette politique arrive : en n’en connaît pas qui aient osé la tenter. Si c’est là pourtant le rôle héroïque que se réserve M. Constans, ce ne sera plus assez de louer ses talents : il faudra dire qu’on n’a jamais vu descendre dans le cirque belluaire plus intrépide que lui 1
10 juin 1893.