AVANT-PROPOS
Ton puisse commettre, un recul vers la notion barbare de la morale d’État, et tous ceux qui s’y rattachent sont plus près du moyen âge que de la Révolution française. Cependant les auteurs et les apologistes de cette barbarie nous traitent couramment de réactionnaires, parce que tout ce qu’a fait le jacobinisme jusqu’ici nous paraît vieillot, suranné, stupide, et que nous entendons faire place nette de cette routine. Dans vingt ans, on ne trouvera plus un Français qui les comprenne. Leur t^^rannie brutale'“et grossière fera tache dans l’histoire de la civilisation, et s’il reste quelques prosélytes de ce passé humiliant, ils seront dans la société émancipée comme des hibous qui fuient la lumière et poussent leur hululement solitaire dans la nuit.
On a connu jadis une race de républicains convaincus, intègres, désintéressés, inflexibles dans leurs mœurs politiques comme dans leurs doctrines. Certes, la société n’avait pas plus à se louer d’eux qu’elle ne se recommande aujourd’hui par les brocanteurs qui ont pris leur place. C’étaient d’étroites et dures cervelles, imbues de sophismes, peuplées de chimères, systématiquement fermées à la discussion et réfractaires au sens commun; au demeurant, d’insupportables réformateurs , raides, graves, bornés, lugubres, qui feraient périr un peuple d’ennui, encore plus vite que d’épuisement.
Jamais personne n’a moins compris le libre et riant génie de notre France que ce maussade et tyrannique sectaire que 93 et la Convention léguèrent au XIX® siècle, et dont la République, à son aurore, fit son soldat et son apôtre. Mais, au moins, ces républicains, s’ils avaient l’impénétrabilité de la borne, en avaient aussi la rigidité. Ils ne transigeaient pas. Ils croyaient à l’excellence de la république qu’ils enseignaient et pour laquelle ils savaient mourir. Ils étaient aussi farouches dans leur conduite qu’exclusifs dans leur foi; l’apôtre devenait aisément martyr; mais il n’est pas d’exemple qu’il tournât au maquignon. L’absolutisme de leur doctrine se traduisait par une inflexibilité de tenue qu’on ne pouvait s’empêcher d’estimer, tout en la maudissant. Ils pensaient en butors, mais vivaient en braves gens, et parfois finissaient en héros. Barbés fut le type achevé de cette race, et il semble bien aussi qu’il ait été le dernier des républicains. Il est mort sans postérité.
Il n’est pas jusqu’au soldat de l’émeute, créature et disciple de ces pontifes insociables, qui ne participât de leur conduite austère, comme il partageait leur foi. L’ouvrier républicain d’alors était un dangereux fanatique. Il vivait d’utopies, se nourrissait de sophismes, se vouait corps et
K T L D E s ET
âme à d’indigestes réformes, dont il servait la formule sans en comprendre le sens. IMais la noce communarde ne hantait point ses rêves. Il partageait sa vie entre la lecture des pamphlets socialistes et l’appel aux barricades. Il descendait dans la rue de grand cœur, tuait sans remords les soldats de Tordre, et croyait faire œuvre pie en délivrant le monde d’un tyran. Mais il n’eût jamais mis au service de sa cause le pillage, l’incendie et Tassassinat. Ce prolétaire républicain, socialiste, sectaire, insurgé, mais probe, à sa façon, jusque dans le crime, a aussi laissé son type dans le bourrelier Morey, complice de Fieschi, qui se laissa condamner sans desserrer les lèvres, et guillotiner sans qu’un pli de sa face trahît la moindre émotion.
Les républicains de notre temps sont loin de compte avec ces intraitables ancêtres. Des soldats, je ne veux rien dire. Ils ont eu, depuis quinze ans, de tels exemples qu’ils sont vraiment excusables de ne plus connaître d’autre morale politique que la loi de leurs appétits. Quant aux chefs, ce ne sont plus des apôtres ni des martyrs, ce sont de simples industriels qui travaillent dans la république, comme d’autres se mettent dans les affaires. Ils Tont choisie, non comme doctrine gouvernementale, mais comme carrière. Carrière fructueuse, d’ailleurs, qui
fait les fortunes rapides et les grands hommes à la minute. On n’y fait point de stage; le grimaud de la veille y devient, en un tour de main, l’oracle du lendemain.
Ils se disent républicains, parce que la république est l’enseigne obligée de leur boutique. Ils couvrent de ce pavillon leur commerce, parce qu’il leur faut une raison sociale pour s’imposer et vivre.
Mais de république réelle, concrète, doctrinale, positive, il n’en est pas question. Ils se soucient des principes et des traditions de leur parti tout juste autant que de leurs premières dents. Leur république est une baraque vide dont on ne voit que les tréteaux. Sur ces tréteaux parade, avec l’autorisation de M. le maire, hélas ! le personnel breveté des représentations républicaines, et jamais turlupins de foire ne se sont montrés plus riches de boniments et de grimaces.
La république, avant l’avènement des républicains au pouvoir, constituait un corps de doctrines dont les lignes principales pouvaient se résumer ainsi :
Liberté des cultes ;
Liberté de conscience ;
Liberté d’enseignement;
Liberté de réunion et d’association ;
Liberté de la presse ;
Accès de tous les citoyens aux charges publiques;
Égalité de tous les citoyens devant la loi ;
Juridiction de droit commun pour tous les crimes et délits;
Liberté! Égalité! Fraternité!
C’était un beau programme. Mais on n’a pas laissé de remarquer que ce sont les sociétés les plus véreuses qui font aussi les plus beaux prospectus. Lorsque les meneurs de ces louches entreprises ont, à force de promesses alléchantes et de visions dolosives, soutiré l’argent des souscripteurs naïfs, on fait faillite et la farce est jouée. C’est exactement ce qui est advenu du programme républicain.
Prenez une à une ces revendications augustes, ces libertés sacrées, et mettez-les en regard de la réalité : vous aurez le plus bel effet d’ironie qui se puisse voir. La liberté des cultes se traduit par l’oppression de l’Église ; la liberté de conscience par le réveil des guerres de religion ; la liberté d’enseignement par l’athéisme obligatoire ; la liberté d’association par l’expulsion des congrégations ; l’égalité d’aptitude aux fonctions publiques par l’obligation du certificat de civisme ; l’égalité de tous devant la loi par la persécution des uns et l’immunité des autres ; le droit commun judiciaire par le tribunal
des conflits, le déclinatoire d’incompétence et la Haute Cour de justice. Il nous reste, à vrai dire, la liberté de la presse. Mais ce n’est pas leur faute si elle est encore sauve. Ce sont, en grande majorité, les conservateurs qui l’ont sauvée du guet-apens que les républicains orthodoxes avaient tramé contre elle.
ll'est toujours amusant de rappeler ces malheureux à leur ancien apostolat, bien que cela ne serve à rien : ils se sont fait un front qui ne craint plus les huées. Mais leur façon de répondre aux conservateurs qui les accusent est vraiment édifiante. — Ils vous sied bien, disent-ils, de vous plaindre ! Et la Saint-Barthélemy? Et les dragonnades? Et la Bastille? Et les cours prévôtales? Et les commissions mixtes? — Il y en a môme qui ajoutent, tant ils ont besoin d’aïeux : — Et Laffémas? Et Laubardemont? Et Barbe-Bleue I... — Ils ne sentent pas que cette assimilation de leur conduite aux violences, aux iniquités, aux crimes du passé est précisément ce qui les condamne. Car si la république n’est là que pour ajouter ses propres vices aux plus sombres pages de notre histoire, sans pouvoir reproduire ni un seul avantage, ni une seule vertu, ni un seul des titres d’honneur des monarchies tombées, elle n’est plus môme un plagiat des régimes auxquels elle suc-
cède ; elle est seulement une ignominieuse caricature qui ne mérite que le mépris égal des monarchistes et des républicains.
On a cité souvent ce mot, qu’on attribuait, à tort, je crois, à Louis Veuillot : — Nous vous demandons la liberté, parce que c’est votre principe, et nous vous la refusons, parce que c’est le nôtre. — Et l’on trouvait cet aveu cynique. — Ce n’était point du cynisme, mais seulement la constatation, sous une forme saisissante, des différences de pratique et de principe qui distinguent la république de la monarchie. Vous avez enseigné que la monarchie, sous toutes les formes, n’était qu’un régime d’oppression, et que la république serait le règne de la liberté. Non seulement vous avez professé cette doctrine hasardeuse, mais vous avez réussi à la faire triompher. Les générations nouvelles sont allées avec vous de l’autorité monarchique à la liberté républicaine, et c’est en son nom que vous avez occupé le pouvoir. Eh bien! nous prétendons que ce programme vous oblige, et que vous nous devez toute la liberté que vous aviez promise. Nous ne vous reconnaissons pas le droit de venir confesser, après l’épreuve, que votre programme était chimérique, et que les nécessités du gouvernement ou de la défense vous forcent à renier tout ce
que vous aviez proclamé et à réhabiliter tout ce que vous aviez flétri. La seule raison d’être de la république, c’est la nouveauté de son programme et la sincérité de ceux qui l’appliquent. Elle perd tout droit à la vie le jour où elle fait faillite à ses promesses, et les républicains qui se piquent de faire figure au pouvoir, en plagiant misérablement l’autorité monarchique, passent simplement pour des histrions.
C’est à cet édifiant spectacle que nous assistons tous les jours. Et peut-être est- il bon qu’il en soit ainsi. Le violent dégoût qu’il inspire et répand est une leçon qui durera. La vieille légende républicaine, où flamboyaient les mots de liberté, de droit, de justice, d’honneur, de vertu, et dont l’appel généreux fouettait le sang des jeunes générations à travers les âges, ne pouvait être tuée que par les républicains. Ils s’y emploient. Dieu merci I consciencieusement. Il suffira d’écrire cette histoire avec leur propre plume pour préserver l’avenir de toute contagion. Le souvenir de la farce ignominieuse qu’ils achèvent pèsera d’un poids si lourd sur leur mémoire que la légende ne reparaîtra plus.
23 avril 1889.