ÉTUDES ET 1* O R T II A I T S
la moindre part dans la députation parisienne. Le conseil municipal est bien autre chose encore! L’élection d’où il sort a l’air d’un concours de troglodytes; ce sont, en général, les cerveaux les plus déprimés qui remportent le prix.
J’ai conservé dans ma bibliothèque, comme un vivant témoin du passé, un Almanach national de 1870, et je m’amuse à le feuilleter quelquefois pour mesurer l’inclinaison de la pente où roule la démocratie et le progrès de sa descente fatale vers l’anarchie et la bestialité. Il y avait un Conseil municipal à Paris, sous l’Empire ; mais ce Conseil, c’est le gouvernement qui le nommait ! C’était un etfroyable abus d’autorité, au regard de ceux qui ne connaissent, en politique, que la logique pure et les principes abstraits. Il est de règle absolue, depuis 1789, qu’il n’y a de représentation légitime que celle qui est consentie et déférée par le corps électoral, et le Conseil municipal de l’Empire constituait une flagrante usurpation. Mais croyez que l’Empire avait ses raisons ! Il considérait que Paris n’était pas une commune ordinaire, mais la commune des communes, la capitale, le centre des pouvoirs publics ; qu’il jouissait, à ce titre, d’avantages variés assez rares pour que l’État restât juste en exigeant de lui certaines garanties particulières d’ordre , de
décence et de sécurité. C’est pourquoi il lui donnait un Conseil municipal à son goût.
Le Conseil se composait de soixante membres, et ces membres, quoique nommés par l’État, étaient autre chose que des commis. J’ai sous les yeux la liste de 1870. C’est vraiment une élite, non pas seulement par la valeur individuelle des hommes, mais par l'association des aptitudes variées qui devaient pourvoir ensemble à l’administration de Paris. On n’y trouve pas un politicien, pas un avocat, pas un journaliste ; mais des savants, des artistes, des ingénieurs, surtout des hommes d’affaires, grands industriels ou commerçants, dont la plupart ont été élus par leurs pairs juges au Tribunal de commerce ; des hygiénistes comme Tardieu, des artistes comme Robert-Fleury, des savants comme Dumas, et aussi quelques ouvriers, de ceux qui travaillent, non de ceux qui pérorent, choisis dans le Conseil des prud’hommes. Tout cela constituait ensemble un Conseil d’élite, tel qu’il le fallait à Paris, mais que Paris était incapable de se donner.
Voulez-vous faire une étude comparative du plus haut intérêt? Mettez en regard le Conseil d’hier et le Conseil d’aujourd’hui : puis faites la différence! D’un côté, l’art, la science, l’industrie, le commerce, l’expérience, le crédit, la richesse acquise par le tra-
vail, en un mot, tout ce qui fait l’honneur des hommes et la splendeur des villes; de l’autre, une macédoine révolutionnaire, qui n’a de place nulle part dans la société parisienne et dont l’idéal politique et social, s’il devait se réaliser jamais, équivaudrait à une nouvelle invasion des barbares. Cependant, ce Conseil extravagant est le droit, et l’autre n’est que l’abus !
Que faut-il en conclure? C’est que lorsque les sociétés sont incapables de se conduire toutes seules, il est juste et bon qu’on leur impose une forte et bienfaisante tutelle qui administre en leur place et pour leur plus grand bien. C’est ainsi que l’entendait l’Empire, et s’il avait tort contre les principes, on doit convenir que la pratique lui donnait victorieusement raison. Le cerveau du Parisien est encombré de trop de préjugés et de sophismes pour que le bons sens trouve jamais à s’y loger. La brigue électorale, avec ses adulations, ses flagorneries et ses chimères, lui a fait une âme extravagante et révoltée qui vagabonde à travers l’impossible et prend ses aspirations les plus folles pour la loi même de sa destinée. Sa conscience électorale a chaviré sous le choc de ces sottises, et voilà pourquoi le Conseil municipal qu’il se donne est tout le contraire de ce qu’il devrait être.
Paris est le théâtre du monde. On y vient de toutes parts pour voir et pour être vu.
Speclatum veniunt, veniunt spectentur ut ipsœ.
Il a lui-même le goût de la représentation. Il va d’instinct à tout ce qui brille et ses plus grandes jouissances lui viennent de ses yeux. Il ne passe pas un chien coiffé sur les boulevards qui ne traîne après lui des centaines de badauds. Un grand mariage le retient en foule sur les trottoirs, et il fait la haie sur le passage de M. Carnot. Il vit essentiellement du luxe des autres; mais il en jouit aussi. S’il était capable de se faire une politique conforme à ses intérêts et à ses goûts, Paris serait la plus aristocratique des villes, comme il en est la plus brillante. Tous ses efforts tendraient à parer la scène et à lui donner une administration vraiment digne du décor. Mais Paris ne saura jamais se donner un Conseil municipal qui l’honore. A l’artiste, au savant, au lettré, au protecteur éclairé de sa ville, il préférera toujours un prosélyte quelconque de ces sectes incompréhensibles qui se partagent sa clientèle, un broussiste, un allemaniste, un guesdiste, un marxiste, un blanquiste, un possibiliste, un autonomiste, tous gens dont il ne connaît pas plus la personne qu’il n’en comprend la
doctrine, mais qui flattent ses curiosités mauvaises et ses appétits de désordre, parfois même un bohème de la révolution démocratique et sociale, sans feu ni lieu, qui proteste, à sa façon, contre la propriété, en couchant sous les ponts.
C’est la volonté du nombre, et le nombre est notre loi. Mais la loi du nombre nous fait descendre en spirale aux plus bas-fonds de la démagogie, et la menace de cette barbarie prochaine incline les meilleurs esprits, ceux-là mêmes qui furent les adeptes les plus fervents et les plus sincères du suffrage universel, à chercher des garanties contre ses fatalités. C’est une question sur laquelle il faudra souvent revenir. En ce qui concerne le Conseil municipal de Paris, on ne trouvera jamais mieux que l’expédient de l’Empire. Qu’on le supprime I
15 avril 1890.
L’art, on le sait, a ses incohérents; la politique aussi; mais ils ne se ressemblent pas. Les premiers sont, en général, des humoristes qui bouleversent à plaisir les rapports ordinaires des formes ou des idées et font jaillir le rire de rapprochements inattendus. Ils s’amusent eux-mêmes de ces jeux inoffensifs, et réussissent parfois à divertir les autres. Les incohérents de la politique sont de simples bafouilleurs. Ils ne savent, d’ordinaire, ni ce qu’ils disent, ni ce qu’ils font. Ils sont comiques et ne s’en doutent pas. Ils parlent gravement de choses que personne n’entend, tantôt isolément et tantôt tous ensemble, se répandent en considération incongrues et en vaines
palabres, sans méthode dans la discussion, sans suite dans les idées, ou bourdonnent à leur banc, pendant qu’un malheureux se démanche à la tribune au milieu du bruit ; puis s’irritent, trépignent d’impatience, glapissent, hululent, font claquer leurs pupitres et poussent des cris d’animaux. C’est le spectacle qu’a donné la Chambre pendant les douze ou quatorze séances où l’on a discuté la réforme de l’impôt foncier.
Il vient des gens nous voir, et cette curiosité, si peu flatteuse qu’elle soit dans ses effets, me semble cependant précieuse. J’ai toujours regretté qu’on ne pût donner au pays la peinture exacte de sa représentation et des mœurs parlementaires. Le Journal officiel le trompe indignement. Il prend au sérieux les discours qui s’étalent tout au long de ses colonnes; il se délecte de cette musique et ne se doute pas de l’accompagnement. Les autres journaux. Dieu merci, nous traitent avec moins de révérence, et ne déguisent pas toujours l’idée qu’on doit avoir des clowneries du Palais-Bourbon. Mais ce sont des instruments de parti qui rejettent tantôt à droite et tantôt à gauche les responsabilités qui appartiennent à tous. Il n’est rien qui vaille deux heures de spectacle pris sur le vif, du haut des tribunes, principalement les jours où l’on dispute de l’impôt. C’est là
que le parlementarisme apparaît et s’épanouit dans toute sa beauté!
Le parlementarisme doit s’entendre de l’omnipotence de la Chambre et de l’abominable confusion qui en résulte. Dans les pays où les pouvoirs sont exactement séparés et leurs attributions rigoureusement définies, le gouvernement parlementaire peut être considéré comme le régime du droit, de la raison et de la vérité. Il a ses imperfections, comme toutes les institutions humaines; mais, en somme, entre tous les systèmes qu’on a essayés ou que l’on peut concevoir, il est celui qui sied le mieux à un peuple en âge de se conduire et qui veut rester maître de ses destinées. Mais dans une démocratie nivelée et niveleuse comme la nôtre, où la représentation nationale est tout, peut tout et fait tout, le gouvernement parlementaire tourne au parlementarisme et le parlementarisme est proprement une pétaudière.
Imaginez qu’on arrête les six cents premiers passants qui auront traversé le pont de la Concorde entre une heure et deux de l’après-midi, qu’on les réunisse dans le Palais-Bourbon et qu’on leur dise ; — Vous êtes souverains, et il n’y a ni pouvoirs, ni traditions, ni lois qui soient au-dessus de votre fantaisie. Le code, c’est vous ; l’administration, c’est vous ; le gouvernement, c’est vous ; la république.
c’est VOUS. Maintenant, faites à votre guise I Vous disposez de la guerre, de la marine, des finances, du commerce, de l’instruction publique et même de la diplomatie. Libre à vous d’expérimenter votre génie sur tout cela et d’y introduire les modifications qu’il vous plaira. Quoi que vous fassiez , vous serez obéis, parce que vous êtes la loi vivante, et qu’aucune volonté ne peut prévaloir contre votre volonté I — Il est infiniment probable que les six cents passants du pont de la Concorde s’écrieraient d’une seule voix : — Mais c’est de la démence ! Nous ne sommes ni soldats, ni marins, ni financiers, ni économistes, ni professeurs, ni diplomates. Rien ne nous a préparés au rôle que vous nous signifiez. Les connaissances spéciales que tel ou tel d’entre nous peut avoir sur certaine question manquent à la collectivité ; et si nous avions la témérité de réformer des institutions ou des lois que nous n’avons pas même appris à connaître, nous ne ferions que des sottises. A d’autres I .. . — Et ils se retireraient.
Se retireraient-ils ? Et tiendraient-ils vraiment le langage que je leur prête? Je n’oserais l’affirmer. La manie la plus commune en France est précisément de raisonner sur la politique et de vouloir réformer l’État de fond en comble. Il n’est guère de pauvre
diable qui n’ait l’orgueil intime d’être un politique incompris, à qui ne manquent que le théâtre et l’occasion pour révolutionner le monde. Et, de fait, les exemples que nous avons sous les yeux, depuis vingt ans, sont faits pour ne décourager personne. Mais il n’en est pas moins vrai que le recrutement d’une Chambre comme celle que je viens de dire serait une pure folie, et que l’on redouterait tout de ses improvisations. La Chambre des députés n’est pas autrement recrutée, et l’élection d’où elle tire ses pouvoirs n’olTre pas plus de garantie que le hasard d’un tirage au sort.
Un député est un personnage considérable, lorsqu’on regarde à ce qu’il peut ; le malheur est que son pouvoir ne soit pas proportionné à ce qu’il vaut. 11 pourrait être, en son privé, brouillon, chimérique, ignorant, super h ciel, absurde et même stupide, sans qu’il en coûtât rien à personne ; ses vices de caractère ou d’esprit ne pourraient nuire qu’à lui. Un caprice du suffrage universel le fait député. Cette investiture n’a pas le don de le transfigurer. Elle ne lui donne pas les qualités qui lui manquent, pas plus qu’elle ne lui retire les défauts qui le déparent. Et cependant ce législateur improvisé devra donner son avis ou, tout au moins, émettre un vote sur des questions auxquelles il n’a jamais rélléchi. Mettez
qu’au lieu d’être un politicien de parti, ignorant et superficiel, il soit homme d’étude et de bon sens, il n’en sera pas moins inégal à la plupart des tâches qui lui incombent, parce qu’il n’est aucun homme au monde, vécût-il un siècle dans les assemblées, qui possède une compétence universelle.
C’est là cependant le régime auquel la France est soumise, et c’est là tout le parlementarisme. Et l’on voit se reproduire incessamment, du bout d’une législature à l’autre, le spectacle que nous avons eu sous les yeux, durant la dernière quinzaine, de gens qui ont l’air de jouer aux propos interrompus, discutent l’assiette de l’impôt foncier de la même façon qu’ils joueraient aux quilles, expectorent des discours que personne n’écoute sur des articles que personne n’entend, roulent dans la farine le ministre des finances et la commission du budget, et leur donnent du pied où vous savez, afin que nul n’ignore que tout cela n’est que comédie. La presse républicaine s’est montrée sévère pour tous ces divertissements. — Il ne faudrait pas, a-t-elle dit en substance, beaucoup de séances comme celles-là pour dégoûter le pays de la Chambre nouvelle, et Dieu sait quelle réaction ferait suite à ses mépris I — Le reproche est juste et la crainte est fondée. Ce sont des spectacles comme ceux-là qui ont fait la faveur
du boulangisme ; s’ils se reproduisent après une semblable épreuve, c’est qu’on ne guérit pas le vice dont ils procèdent avec des reproches. La bonne volonté des hommes n’y suffirait pas. Le mal est dans l’inslitution : c’est donc à l’institution qu’il faudrait s’en prendre.
L’Empire, dont on peut s’inspirer utilement, même quand on l’injurie, avait su prendre d’efficaces précautions contre les vices et les dangers du parlementarisme. Non seulement, il avait réduit à trois cents membres environ le chiffre des députés, afin de faire la part moins large aux bavardages inutiles ; mais comme il savait que les connaissances et les aptitudes des hommes sont nécessairement bornées, si bien qu’on les choisisse, il avait refusé le droit d’initiative au Corps législatif. C’est lui qui proposait les lois ; le conseil d’État les élaborait ; la Chambre n’exerçait sur elles qu’un droit d’examen avant de les voter. Le véritable législateur sous l’Empire fut le conseil d’État, et jamais, en vérité, corps d’État ne fut plus propre à fabriquer des lois. Le conseil d’État de l’Empire fut le plus admirable foyer de législation qui se soit jamais vu. On peut oublier les noms des hommes qui le composaient ; on ne méconnaîtra jamais la qualité de l’œuvre qu’ils ont laissée. Les lois que nous faisons, nous
autres, sont si mal ébauchées, si gauches dans leur texte, si flottantes dans leur sens que les tribunaux ne peuvent les interpréter. Les lois de l’Empire, forgées par le conseil d’État, sont d'un métal si plein et si pur que l’équivoque ne peut y mordre.
Il est aisé de comprendre la supériorité de celle méthode sur la méthode parlementaire. A la Chambre, les députés font des lois sur toutes les matières, alors que les trois quarts, au moins, de ceux qui les font ne savent pas le premier mot des questions sur lesquelles ils légifèrent. Au conseil d’État d’autrefois, les projets de loi étaient renvoyés d’abord à la section compétente, composée de jurisconsultes et d’administrateurs choisis à cet effet. Là, chacun d’eux était, pour ainsi dire, passé au laminoir d’une discussion technique et savante, puis soumis, au conseil tout entier , et l’on conçoit qu’après une semblable préparation il pût affronter la discussion du Corps législatif. C’est à cette pratique législative, qui s’appliquait aux décrets comme aux lois, que l’Empire, dont la politique générale fut, par d’autres côtés, si malheureuse, doit d’avoir laissé le souvenir d’une administration incomparable.
On ne peut raisonnablement demander à la république de s’approprier les institutions impériales.
Elles ne sont point faites à sa taille et le déguisement ne lui vaudrait rien. Mais on peut lui conseiller de reviser assez intelligemment les siennes pour donner un peu moins de prise aux pommes cuites. L’histoire d’hier n’est pas si loin qu’elle n’ait dû laisser quelques leçons encore cuisantes dans les consciences républicaines. C’est de ce parlementarisme avili, incohérent et détraqué que sortit la révolte enragée qui s’appelait le boulangisme. Comment on l’appellera demain, je l’ignore. Mais je sais bien que les mêmes causes produisent éternellement les mêmes effets, et qu’il suffît du moindre incident pour donner un mot d’ordre à l’indignation populaire et un chef qui la personnifie. Or, les réactions césariennes ne finissent pas toutes à Jersey.
22 juillet 1890.
LI]S bONGTlONNAIRES
J’ai eu l’honneur, il y a quinze jours, d’être nommé conseiller général. Le lendemain de l’élection, la préfecture, suivant une tradition dont il sied de la remercier, me fît remettre l’annuaire du département. J’avais, jusque-là, négligé ce recueil. 11 me sufïisait de connaître les services publics du Calvados et les fonctionnaires qui les remplissent par l’âpreté de la guerre qu’ils nous font. J’ai raconté déjà ce système de tracasseries, de persécutions, d’iniquités ou de dénis de justice qui sont le pain quotidien des malheureux asservis à leurs caprices. J’y reviendrai peut-être une autre fois, car ce petit martyrologe s’enrichit tous les jours de quelque exploit
nouveau. Eh ! que voulez-vous que fassent les fonctionnaires de la république, si ce n’est de tracasser les gens, puisque leurs fonctions ne les occupent pas?
J’ai feuilleté l’annuaire, et c’est merveille de voir comment et combien la France est administrée. Ce recueil est un microcosme. Le tableau qu’il présente de l’organisation administrative dans notre département se reproduit rigoureusement dans tous les autres. La Cour d’appel et l’Académie de Caen augmentent, dans des proportions assez légères, d’ailleurs, le personnel de la justice et de l’instruction publique. A part cela, c’est la même division et la même hiérarchie partout. Il n’est pas un chef-lieu de canton, d’arrondissement ou de département où l’on ne retrouve également la même répartition des fonctions, sous les mêmes rubriques. Napoléon avait imaginé ce prodigieux mécanisme, dont il était l’unique régulateur. Les gouvernements successifs y ont ajouté quelques cases ; la république les a multipliées, afin de récompenser ses clients faméliques. C’est sa sportule à elle, et si abondante qu’elle l’ait faite, elle ne parvient pas à satisfaire les appétits qu’elle a déchaînés.
Ce réseau de services publics subdivisés à l’infini qui s’étend de Paris à nos derniers villages, en mul-
tipliant ses mailles, est vraiment formidable, et l’on ne peut s’étonner que la vie d’un peuple étouffe sous cette étreinte. Il n’est pas une fonction sociale qui ne se heurte à la tyrannie oppressive et paralysante de la fonction publique. La fonction se substitue partout à l’activité de la commune ou de l’individu ; le fonctionnaire, transformé par le régime actuel en agent politique, emploie la part d’autorité qu’il détient à tyranniser le pauvre monde. Il n’est jamais entré dans la tête d’un fonctionnaire qu’il n’est et ne doit être que le serviteur des autres. Chacun d’eux est pénétré de cette idée, d’ailleurs endémique en France, que l’État règne souverainement sur tout et sur tous, et comme il est luimême, si chétif qu’il soit, partie intégrante de l’Etat, il prend l’air et l’allure d’un roi nègre devant ses administrés. Le public habitué à tous les esclavages, supporte l’insolence de ces nouveaux maîtres avec la même résignation que le bon plaisir des seigneurs d’autrefois. Il a changé de livrée sans changer de servitude, et c’est pitié de voir comment un galopin de vingt ans éconduit ou rabroue les gens qu’il devrait servir.
Cette tyrannie est fort onéreuse, et c’est encore là le moindre de ses vices. L’administration générale de 1 État coûte annuellement cinq cents millions de
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plus qu'elle ne coûtait sous l’Empire. C’est apparemment ce qui fait dire aux imbéciles que la république est un gouvernement à bon marché! Notez que cette augmentation monstrueuse ne vise que les services purement civils. Ni la marine ni la guerre n’y sont comprises. Ces deux ministères ont également obtenu d’énormes accroissements de crédits, mais il n’y a pas à s’en plaindre : c’est une nécessité de défense et peut-être de salut. Ces cinq cents millions de dépenses civiles proviennent de créations de services, d’emplois nouveaux et d’augmentations de traitements. Il y a eu de ce chef, principalement dans les administrations centrales, de monstrueuses dilapidations. Non seulement on a créé des ministères nouveaux, et, pour fortifier et consolider ces créations, accumulé autour d’elles, comme autant de contreforts, les directions, les divisions et les bureaux, mais les vieux ministères ont cédé de même à la contagion et multiplié leurs services. Tout sénateur et tout député ministériel traîne après lui une bande de clients électoraux et de fruits secs de famille dont on paie les services ou la parenté en grugeant le budget. On a élargi les cadres pour leur donner des places, et tout cela mange au râtelier de l’État. Goût : cinq cents millions!
Cependant, lorsque l’opposition réclame des éco-
nomies, on lui répond que c’est impossible, parce que le budget est incompressible. Il est incompressible assurément, si l’on entend conserver ce luxe de fonctions nouvelles et le personnel qui les remplit. Mais on ne fera croire à personne qu’il soit plus difficile d’administrer la France qu’il y a vingt ans, pas plus qu’on n’oserait dire qu’il faut à la république deux ou trois employés pour faire ce qui était la besogne d’un seul autrefois. La vérité, c’est qu’on paie tous ces gens- là pour ne rien faire, et qu’on n’ose troubler leur opime paresse, parce qu’on révolterait, en y touchant, toutes les influences électorales et parlementaires, et qu’aucun ministère ne survivrait une heure à ce coup d’État. Là pourtant est la réforme indispensable. Entrez dans une administration quelconque, et tâchez d’évaluer le travail accompli ; vous trouverez que la besogne d’une journée représente rarement deux heures d’assiduité. En obligeant le fonctionnaire à huit heures de travail réel, vous pourriez en supprimer trois sur quatre. Et si, d’autre part, on appliquait la même réforme aux fonctions, en simplifiant les services et en réduisant l’énorme paperasserie qui les encombre, l’État se trouverait déchargé de la plus onéreuse et de la plus lourde de ses servitudes.
On y trouverait, d’abord, une l’orte économie d’ar-
gent, et une économie beaucoup plus précieuse encore, une économie d’hommes. La bureaucratie dévore plus d’existences humaines qu’une guerre permanente, et la perte qui en résulte pour la société est incalculable. L’homme qui entre à vingt ans dans une fonction publique est une force à jamais perdue, par conséquent, une existence détruite. Sa jeunesse, son activité, sa puissance créatrice, ses facultés physiques et morales sont, à l’heure même, frappées d’une paralysie professionnelle qui les rend à jamais stériles. Il passe à l’état de parasite, vivant de la substance des autres et ne produisant jamais. Le cul-de-jatte qui ramasse le fumier sur les routes, le goitreux qui fait pousser un chou, apportent au moins quelque chose au fonds social. Leur œuvre est misérable, mais elle est utile. Le fonctionnaire n’apporte rien. Il consomme et ne produit pas. Après trente ou quarante années de cette existence de champignon, la société, dont il a vécu, lui assure une pension de retraite pour qu’il l’achève de la même façon. La mort qui l’efface du Grand-Livre n’est pas même un accident. Au fond, c’était un bois mort à vingt ans, qui n’a porté ni feuilles ni fruits.
— Mais il faut bien des fonctionnaires, après touti — Sans doute; il n’y aurait ni État, ni so-
ciété sans cela. Toute nation étant un organisme, il faut des rouages qui en assurent le fonctionnement, et ces rouages, ce sont les fonctions. Seulement, s’il faut des fonctions, il en faut le moins possible. Il faut qu’elles soient assez rares pour ne pas appauvrir la sève et la force expansive d’un peuple, et assez effacées pour n’être pas l’unique aspiration de sa jeunesse. Il y a trois ou quatre fois plus de fonctionnaires en France qu’en Angleterre, dix fois plus qu'aux États-Unis. La différence ne se résout pas seulement par une économie d’appointements. Les conséquences sociales qui en résultent ont une bien autre portée. En France, les jeunes gens ne visent qu’à la fonction, et leur existence est faite, réglée, achevée dès qu’ils l’ont obtenue. En Angleterre, comme aux États-Unis, ils préfèrent les chances de l’initiative individuelle, du travail libre, de l’entreprise hasardeuse, mais presque toujours féconde, à l’assurance de cette plate médiocrité. Allez donc proposer à un Yankee qui sort du collège une place de commis expéditionnaire, de percepteur ou de receveur de l’enregistrement : vous verrez avec quel superbe mépris il accueillera votre proposition! S’il a des muscles, de la tête et du cœur, c’est pour violenter la fortune et non pour se dessécher dans un bureau. Cette différence de
goûts dans la jeunesse de l’une et de l’autre nation se traduit par la différence de leur destinée. L’une est en pleine activité et déborde sur le monde, tandis que l’autre se ratatine et s’éteint.
On ne dira jamais assez aux pouvoirs publics que la cause première de l’appauvrissement de notre pays n’est pas la dépopulation, dont on s’inquiète, à bon droit d’ailleurs, mais l’abus des fonctions. Ce vice d’État est devenu une maladie sociale. Elle absorbe et dévore les Jeunes générations et retire au travail ses éléments fécondateurs. Interrogez les enfants de nos lycées sur les carrières auxquelles ils se destinent, et huit sur dix vous répondront qu’ils aspirent à un emploi public. Leurs parents ne leur ont pas souftlé d’ambition plus hardie. Ils sont sans horizon, comme ils sont sans essor. Ils ont vu que tout le monde est fonctionnaire en France; comme leurs devanciers et leurs voisins, ils cherchent à saisir une place vide dans ce casier. Et ce n’est pas seulement dans la jeunesse de nos écoles que sévit ce fléau; il est aujourd’hui partout. Le service militaire obligatoire, et cette ingénieuse machine à faire des déclassés, qu’on appelle le certificat d’aptitude, l’ont développé dans des proportions formidables. Il n’est point de lauréat de l’école primaire qui ne demande une place à la Ville ; il n’est pas
de sous-ofïicier qui consente à rentrer dans son village. 11 faut à tous des places. On serait moins prompt peut-être à les distribuer, si l’on réfléchissait que chaque emploi qu’on donne équivaut à la perte d’un homme pour la société.
Il y a quelques années, j’ai eu l’honneur de porter ces réflexions à la tribune de la Chambre, et, bien qu’il y ait une sorte d'impertinence à se citer soimême, on me pardonnera, je pense de les reproduire. Car il faut souvent répéter les mêmes choses, pour obliger les gens à s’en préoccuper. — « (1) Il est certain, disais-je, que la puissance commerciale et industrielle de la France dépérit, que la concurrence étrangère l’étouffe, qu’elle commence à l’évincer des marchés que nous avions l’habitude d’approvisionner, et qu’elle est menacée d’être bientôt réduite à l’isolement, c’est-à-dire à la stérilité. Pourquoi? Parce que les forces expansives de la France, l’activité, l’énergie, l’esprit d’initiative, le désir de faire fortune, le combat pour la vie, en un mot, sont paralysées et détruites par un des pires fléaux qui puissent affliger un peuple ; l’intervention de l’État, la tutelle absorbante de l’État, la providence d’État, le parasitisme d’État.
(1) Séance du 21 décembre 1885.
» A l’heure qu’il est, les familles françaises ne se contentent plus de réclamer l’intervention de l’État dans leurs propres affaires ; elles demandent à l’État de les nourrir ! Elles élèvent leurs enfants uniquement pour en faire, non des travailleurs, mais des fonctionnaires.
» 11 y a des milliers et des milliers de jeunes gens qui sont voués, dès la vingtième année, à cette paralysie volontaire qu’on appelle la vie de bureau. Ils pourraient être d’admirables instruments de richesse sociale, en appliquant au travail leur énergie, leur activité, leurs facultés toutes neuves et l’ambitieuse ferveur de la jeunesse. Eh bien! ils seront employés, fonctionnaires, bureaucrates, mais producteurs, jamais I
» Et c’est ainsi que la France est en train de devenir une autre Chine, en pleine Europe. Oui, Messieurs, une Chine, c’est-à-dire une vieille nation, immobile et figée dans sa routine, assujettie à toutes sortes de mandarinats, dédaignant le travail, bientôt peut-être dédaignant les armes, uniquement avide d’emplois publics, et satisfaite d’être nourrie et payée pour ne rien faire. »
J’invitais donc le gouvernement et la Chambre qui me faisait l’honneur de m’écouter avec une certaine faveur, à opérer une réforme radicale dans les fonctions
administratives, c’est-à-dire à rendre aux carrières privées les deux tiers de ces jeunes gens qui pillent simplement le budget, et j’en tirais cette conséquence :
» Ah I je ne m’inquiète pas de leur avenir. Un vieux poète a dit que la nécessité est la mère de l’industrie. Ils deviendront industrieux par nécessité. Ils s’ingénieront, ils travailleront, et toute production qui sortira de leur esprit ou de leurs mains enrichira d’autant le patrimoine national.
» Ceux qui ne pourront trouver de travail dans la mère-patrie iront travailler à l’étranger. Ils feront ce que font les émigrants anglais et allemands : ils s’établiront, ils noueront des relations commerciales avec la métropole, et, alors, au lieu d’avoir des colonies militaires que vous ne pouvez peupler que de fonctionnaires et de soldats, vous aurez par eux des colonies marchandes qui ne coûteront à la France ni un homme, ni un écu. »
Tout le monde après la séance, me dit : a Gomme vous avez raison ! » Cependant, il y a présentement quelques milliers de fonctionnaires de plus, tant dans la métropole que dans les colonies. C’est à cela que servent communément les articles et les discours !
19 août 1890.