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MAL D’ÉTAT

— Vous avez raison ! m’ont dit quelques républicains d’esprit libre et de jugement sain. Le fonc~ tionnarisme dévore la France, et, si on ne réussit à la guérir de cette maladie, elle est fatalement condamnée à mourir d’épuisement. Mais ce mal n’est lui-même que la conséquence immédiate d’un autre vice, de l’absurdité de son enseignement, L’État est la proie des fonctions, parce qu’il n’élève que des fonctionnaires .

— L’observation est juste. Ces deux vices d’État sont connexes, et il faudrait guérir l’un pour supprimer l’autre.

Il est peu de questions dont on se soit plus oc-

cupé, en ces derniers temps, que de la réforme de renseignement. Les hommes qui se sont dévoués à cette tâche sont des esprits d’élite, et leurs lumières n’ont d’égal que leur dévouement. Cependant, tout ce qu’ils ont entrepris ou publié n’a pu aboutir encore à aucun résultat pratique. Ils modifient les programmes sans parvenir à changer ies résultats. Les générations qui grandissent dans nos écoles et dans nos lycées n’en retirent que des diplômes et des brevets : ce sont des aspirants aux fonctions publiques. Ils ont tout ce qu’il faut pour rendre à l’État ce qu’ils ont tiré de lui. Mais il leur manque aussi tout ce qu’il faudrait pour employer leur activité en des entreprises libres et fécondes et tirer d’eux seuls l’aliment de leur fortune. Ils seront donc magistrats, professeurs, fonctionnaires de tout ordre et de toute catégorie. Mais ils ne seront ni industriels, ni commerçants, ni agriculteurs, ni colons. Ils vivront de l’État et ne le feront pas vivre.

D’où vient cela? De l’absurde uniformité de l’enseignement public et de l’abrutissante complexité des programmes qui le remplissent. Il y a autant de diversité entre les enfants d’une école ou d’un lycée qu entre les plantes d’un jardin. Le jardinier qui voudrait ramener ces plantes au même type ne

réussirait qu^à les rendre stériles ou à les détruire. C’est cette barbarie, pourtant, qui est la loi même de notre enseignement. Chaque enfant a ses goûts, ses aptitudes, ses affinités, son génie, et c’est cet ensemble de tendances qui, si elles sont comprises et intelligemment cultivées, constituera plus tard sa vocation. La méthode universitaire ne tient aucun compte de ces différences. Elle n’admet pas qu’un enfant puisse se distinguer d’un autre. Ce n’est pour elle qu’une matière homogène qu’elle coule dans le même moule, et elle tient que sa tâche est accomplie lorsqu’ils en sortent à l’état de bacheliers. Or, le propre du bachelier, dans la condition où l’Université le fabrique, est d’être aspirant à tout et propre à rien.

Il est un aphorisme qui court partout et qu’on accueille sans examen : c’est que l’instruction mène à tout. C’est vrai, mais encore faut-il savoir l’entendre. L’instruction mène à la fortune, à la puissance, à la gloire, et c’est cette éblouissante parure qui a fait sa renommée bienfaisante auprès des pauvres gens. Mais elle mène aussi aux déceptions, au déclassement et à la misère. Elle mène surtout à la médiocrité, non point à cette médiocrité précieuse comme l’or, que chantait Horace, à mi-chemin de l’opulence et de la pauvreté, plus douce que

Tune et moins dure que l’autre, mais à cette condition sociale, pitoyable entre toutes, qui cache sous le vêtement du riche les privations du pauvre, et qu’on appelle la misère en habit noir. C’est celle de tous les malheureux que l’instruction a trahis. Elle leur a donné un diplôme et leur refuse le pain !

Eh bien ! le grand vice de notre enseignement est de mener indistinctement et du même pas, les jeunes générations qui lui sont confiées, à ces destinées hasardeuses, sans distinguer jamais entre ceux qui franchiront l’obstacle et ceux qui rouleront au fossé. Et ce vice, si gros de conséquences , commence son œuvre dès l’école primaire. J’examinais, il y a quelques jours, les livres d’un gamin de neuf ans. Ces livres, il faut le reconnaître, sont infiniment supérieurs à ceux de notre temps. Ils sont mieux faits, mieux compris, mieux gradués, mieux appropriés à l’intelligence de l’enfant; mais il y a en a trop. Ce bagage enfantin constituait une petite bibliothèque. Outre les livres ordinaires de grammaire, d’histoire, d’arithmétique et de géographie, il y avait un manuel d’éducation civique, un traité d’agriculture, une histoire naturelle, un manuel de physique et de chimie, etc... IS’est-ce pas une insanité de soumettre une tête d’en-

fant à un pareil régime I S’il est intelligent, il court le risque que cette culture intensive ne provoque des accidents cérébraux et que sa santé n’y résiste pas ; s’il est inintelligent ou seulement médiocre, il ne retiendra pas un mot de ce qu’on lui veut apprendre. Toutes ces notions indigestes tourbillonneront dans son cerveau qui les rejettera pêle-mêle, comme il les a reçues, sans en garder rien.

Jusqu’à douze ans, l’enseignement primaire ne devrait comprendre que ces notions élémentaires qui conviennent à tout le monde : le français, l’écriture, l’arithmétique, l’histoire de France et la géographie. Les obligations usuelles de l’existence n’en comportent pas davantage ; car l’instruction de chacun doit être proportionnée à son état. Il est même dangereux d’enseigner des choses inutiles, parce qu’on fait naître ainsi dans le cerveau de celui qui les reçoit des spéculations, des ambitions et des chimères incompatibles avec une économie bien entendue de la vie, et que toute disproportion dans l’ordre matériel ou moral est une cause de misère. Le plus grand service qu’on puisse rendre aux hommes est de leur enseigner à se contenter de leur sort, et tout défaut d’équilibre entre l’instruction et les réalités de la vie ne fait que des mécontents.

C’est précisément le contraire qu’on fait dans toutes nos écoles. Les maîtres bourrent impitoyablement les cerveaux enfantins de connaissances indigestes ; leur enseignement est une course au certificat d’aptitude. C’est une gloire pour eux et un litre aux récompenses officielles d’y présenter et d’y faire recevoir le plus grand nombre possible de leurs élèves; mais c’est un malheur pour la plupart de ceux qui l’obtiennent. Ce diplômé de quatorze ans dédaignera de continuer le métier de son père ; il aura le sot orgueil de préférer l’existence étriquée et besogneuse d’employé citadin à la vie libre, saine et large de la campagne. C’est pour cela qu’il y a neuf cents députés ou sénateurs assiégés par une armée de postulants en mal d’emploi. Des places ! des places 1 toujours des places ! Les jeunes filles s’empressent de même à conquérir le brevet de capacité. Elles veulent être institutrices !

On a eu beau multiplier les écoles et remplacer les sœurs par des laïques. Il reste une trentaine de mille à placer de ces malheureuses qui eussent fait de bonnes ménagères, et qu’un faux système d’éducation a condamnées à manquer leur vie.

Dans l’enseignement secondaire, c’est pire encore. De la septième à la philosophie, on gave uni formé-

ment quatre-vingts ou cent mille enfants des mêmes matières, sans y changer une lettre. Puis lorsqu'ils sont engraissés, je veux dire lorsqu’ils possèdent leur diplôme de bachelier, on les lâche sur la place, en quête d’une carrière. Comme le propre de l’enseignement qu’ils ont reçu est précisément de ne les avoir préparés à rien, ils se retournent d’instinct vers l’État qui les a nourris et lui demandent de continuer. En d’autres termes, ils lui demandent une place. Et voilà comment la France, qui fut une nation active et féconde entre toutes, conquérante et civilisatrice, aussi renommée par son esprit d’entreprise que pour l’éclat de son génie, n’est plus guère qu’un peuple de fonctionnaires.

Ces fonctionnaires, abstraction faite du régime qui les emploie, sont, d’ailleurs, une élite dans la nation. Ils sont la fleur de sa jeunesse ; ils comprennent, dans leur ensemble, ses dons les plus précieux, et Dieu sait quel contingent de richesse et de puissance ils lui apporteraient s’ils savaient ou s’ils osaient les employer pour leur propre compte plutôt que d’en faire le sacrifice à l’État I Mais au lieu de rechercher dans chacun d’eux ses facultés maîtresses, de les cultiver spécialement, de déterminer par cette culture même, chez l’enfant qui la possède, une vocation certaine et de le façonner de toutes pièces à la car-

rière qu’il doit choisir, on le rebute ou on l’endort par runiformité d’un enseignement aussi contraire à ses inclinations qu’à ses intérêts, et lorsqu’il sort de cette longue torture, il a perdu, le plus souvent, ses aptitudes natives, sans en avoir conquis d’autres.

Joignez aux effets de cette aberration la servitude qui les consacre. L’État a mis le baccalauréat à l’entrée de toutes les carrières. C’est la clef qui ouvre la plupart des fonctions dont il dispose. Il faut le conquérir pour être déclaré propre à quelque chose, et, pour le conquérir, il faut précisément renoncer à toute culture individuelle qui ferait un homme distinct des autres, c’est-à- dire plus apte qu’un autre à faire fortune dans une carrière déterminée. C’est de cette paralysie officielle, savamment ordonnée, que souffre et meurt la France. Elle lui retire tous ses éléments de vie, toutes ses facultés d’essor ; elle la confine dans le mandarinat, et elle s’y dessèche.

Je ne sais s’il convient de supprimer le baccalauréat, comme le demandent quelques universitaires éminents, tels que M. La visse ; mais je sais bien qu’on ne devrait pas en faire la fin dernière des études, et que l’enseignement gagnerait en diversité comme en force, si la plupart des carrières étaient affranchies de celte tyrannie. Je ne sais s’il est juste

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d’accuser le grec et le latin, comme le fait M. Frary, de l’anémie cérébrale et de l’appauvrissement moral que nous constatons dans la société de notre temps. A vrai dire, je ne le crois pas. Je suis même convaincu qu’on ne trouvera jamais mieux, pour décorer et meubler l’âme humaine, que cette vieille culture qu’on appelait autrefois les humanités. Mais je crois fermement aussi que cette culture ne convient qu’à l’élite, qu’il faut soigneusement choisir ceux à qui l’on doit l’appliquer, et diriger les autres vers d’autres voies. En un mot, l’enseignement devrait être une sélection. L’État en a fait un laminoir sous lequel passent toutes les intelligences indistinctement et qui corrige les jeunes générations de toute originalité par l’aplatissement. Ce serait un immense bienfait que de briser cette odieuse machine et de rendre à la France rajeunie son ancienne vertu. Mais elle est défendue par deux puissances formidables : la routine et l’État, et ce n’est pas, j’imagine, de la république jacobine qu’il faut attendre la délivrance.

26 août 1890 .

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