‹ Études et portraitsChapitre 8 sur 36 · UNE CONSULTATION · texte numérisé non relu

UNE CONSULTATION

— Qu’esl-ce que vous pensez de tout cela?

— Tout cela, c’est ce commerce d’indiscrétions, de révélations, de récriminations, de provocations, de potins variés qui défraie, depuis un mois, la curiosité publique, et c'est aussi l’état social sur lequel poussent ces phénomènes rabiques, comme poussent les plantes malsaines sur un sol empoisonné. Le Matin a eu l’ingénieuse idée d’envoyer un reporter auprès de M. J.- J. Weiss, de M. Jules Simon et de M. Zola, pour s’enquérir de ce qu’ils pensaient de tout cela. Ce sont trois esprits dissemblables, originaux et libres, sans parenté d’humeur ou de parti, et dont on ne pouvait attendre une réponse banale. Ils ont

É T r D i: s ET P O II T P A I T s

d’un appauvrissement cérébral qui nous mène touï doucement au dépérissement de la race. Nous avons moins de sang dans les veines et moins de pulpe dans le cerveau. C’est proprement de l’anémie, et cet état explique les phénomènes dont s’occupe votre curiosité. Si vous observez les marionnettes qui m

s’agitent sur les tréteaux politiques, vous remarquerez qu’elles s’agitent presque toujours à contresens. Il leur manque à toutes la rectitude dans les

desseins et la franchise dans l’action. C’est la moelle. Notre moelle est de qualité notablement inférieure à celle de nos devanciers, lesquels étaient, eux-mêmes, fort loin de valoir leurs aïeux.

— Triste! a dit M. Jules Simon. Oui, c’est une question bien triste et bien complexe que vous me posez là, et nous assistons à des spectacles bien malheureux. Voyez- vous, la faute de tout cela, c’est le progrès croissant du matérialisme. J’ai parcouru la Suisse, la Belgique, l’Allemagne et l’Italie; j’ai interrogé les ouvriers partout et j’ai constaté qu’il n’y a

ÉTUDKS ET PORTRAITS

plus de patriotisme nulle part. On a renoncé aux idées généreuses pour chercher uniquement l’argent. On veut jouir éperdument et tout de suite. Le boulangisme n’a été qu’une manifestation de ce furieux appétit de jouissance. Et puis, il faut toujours à ce malheureux peuple une idole. Un homme est populaire, un autre impopulaire sans qu’on sache pourquoi. Voyez, par exemple, M. Jules Ferry ; c’est un homme de valeur et que j’estime. Eh bien, il est devenu impopulaire à cause du Tonkin, et non point à cause de ses lois contre la liberté d’enseignement, qui sont pourtant un monstrueux attentat. En présence de tant d’inconséquence et d’aberration, il est bien difficile de prévoir ce que nous réserve l’avenir. Mais je me méfie terriblement de l’indifférence des jeunes gens.

— Pour un déballage, a dit M. Zola, c’est un fameux déballage ! Je ne m’en réjouis pas. Car, tout curieux que je sois du document humain, je pense qu’on ne doit pas tout dire au peuple. En art, c’est très bien ; mais en politique, cela me paraît dangereux, parce que le peuple n’est pas en état de tout comprendre. Au reste, tout cela provient de la médiocrité des politiciens. Nous n’avons eu, depuis vingt ans, que le règne des médiocres. En temps de paix, cela m’est égal ; mais en temps

de guerre, je m’accommoderais fort bien d’un dictateur.

Si ce n’est pas là le texte exact des réponses, c’en est du moins la traduction rigoureuse, et personne, j’imagine, ne me taxera d’infidélité. On ne sera pas sans remarquer le trait commun de cette triple consultation, je veux dire le pessimisme qui s'en dégage. Tous trois accusent notre décadence ; ils l’expliquent seulement par une cause différente. Pour Weiss, cette cause est physiologique ; pour M. Jules Simon, elle est d’ordre moral ; pour M. Zola, qui a plus observé que réfléchi et qui n’a, d’ailleurs, ni la culture ni l’horizon des deux autres, elle n’est qu’accidentelle. Mais, à quelque raison qu’on s’arrête, et soit que la France meure d’anémie ou s’abrutisse par les jouissances, soit qu’elle souffre simplement de la médiocrité de ses tuteurs, il est certain qu’elle apparaît misérablement déchue des qualités de tempérament et d’esprit qui firent autrefois sa force, sa gloire et sa grandeur. Est-ce une décadence irréparable? Et doit-on tenir ce verdict pour définitif?

Je ne sais si, comme l’affirme Weiss, la moelle des hommes de notre temps est inférieure à celle des générations qui nous ont précédés. Mais il est certain que les nations vieillissent, comme toutes

choses en ce monde, et que leur activité décroît avec les années. Nous sommes, après les Chinois, le plus vieux peuple de la terre, ce qui est un titre de noblesse, sans doute, mais aussi une cause d’affaiblissement. Ce phénomène apparaît surtout sensible, lorsqu’on compare la vitalité bouillonnante et féconde des sociétés jeunes, telles que les États-Unis, avec les mœurs casanières, routinières et desséchantes qui prédominent chez nous. 11 s’en faut pourtant que la décadence des nations suive la marche progressive et fatale de la vieillesse chez les individus. 11 y a, sinon des philtres qui rajeunissent, du moins des réactions vivifiantes qui interrompent l’action des âges et rendent aux peuples qui le méritent la puissance et la fécondité.

La société française, à la fin du siècle dernier, n’était pas en meilleure posture que la nôtre, lorsqu’elle fut brusquement saisie, fondue et transfigurée par la Révolution et l’Empire. Ce fut un peuple tout neuf qui sortit du creuset magique où elle venait de se refondre, et si puissante et si riche fut cette transfiguration que les générations trempées dans ce cycle héroïque en prolongèrent le mouvement et l’effet au delà d’un demisiècle. La décadence dans la trempe des esprits et la qualité des œuvres s’accuse avec le second

Empire, qui n’en eut pas toute la faute. Ce fut beaucoup moins l’effet de la compression politique qu'il exerça que de l’excès de sécurité et de bienêtre auquel il accoutuma la société de son temps. Puis survint la défaite qui nous cassa les reins, et quelque chose de plus funeste encore que la défaite: l’avènement au pouvoir du parti le plus étroit, le plus borné, le plus brutal, le plus antipathique au génie clair et riant de notre race, le mieux fait, en un mot, pour dessécher le cœur et décourager l’esprit. Son abominable manie de persécution a fatalement entraîné tout le monde dans le tourbillon politique, et cette invasion de la politique, qui a brouillé toutes les familles entre elles, a été la grande cause de la déperdition des forces vives de la nation ; elle reste le principal obstacle à son relèvement. Il faudrait désespérer d’elle à jamais si la France eût subi cette sotte et basse tyrannie sans révolte. Mais la révolte est venue, et cette révolte vengeresse a été précisément le mouvement boulangiste.

Ceux qui l’insultent n’y entendent rien, ou affectent de le méconnaître. Les républicains officiels ne voient dans le boulangisme qu’une bande renouvelée de Catilina, se ruant comme elle à l’assaut de la fortune publique, et ils s’égosillent à l’inju-

rier. Mais que ne regardent-ils aux multitudes qu’il avait soulevées ? Ce n’étaient pas des politiciens en quête de places, ces millions de citoyens de la ville et des champs qui s’insurgeaient ensemble et marchaient de confiance à la délivrance de la patrie. C’étaient les révoltés du patriotisme, du droit, de la liberté, de la justice, de l’honneur, de toutes les nobles causes sacrifiées à l’égoïsme républicain. On peut dire aujourd’hui que leur enthousiasme fut irréfléchi et leur confiance mal placée ; mais on ne peut nier ni la sincérité, ni la noblesse de leur aspiration, et c’est précisément le phénomène qu’il convient de retenir dans cette aventure. Il ne faut pas trop se hâter de proclamer la déchéance d’un peuple capable de pareilles révoltes. Ils manquèrent de chef, il est vrai ; mais on leur doit cette justice de reconnaître qu’ils ne manquaient pas de moelle.

Il reste, il est vrai, l’objection de M. Jules Simon : « Le matérialisme a refoulé dans l’âme des peuples les aspirations généreuses qu’ils cultivaient autrefois. On ne pense plus à la patrie ; on ne songe qu’à jouir, et la jeunesse ne croit plus à rien. » Tout cela n’est que trop vrai. Mais cette déchéance civique des jeunes générations n’est imputable qu’à ceux qui les ont enseignées. Le régime qu’elles

ont sous les yeux est proprement une école de scepticisme et de mépris. Lorsqu’on voit les pontifes d’antan piétiner le culte idéal auquel ils sacrifiaient autrefois, bafouer leur ancienne foi, narguer leurs principes, cabrioler à travers leurs traditions et leurs programmes, comme des clowns de cirque à travers des cerceaux de papier, il ne faut pas trop s’étonner que les gens élevés à leur école s’inspirent de ces exemples et ne suivent, comme eux, que leurs appétits. Joignez à l’effet dissolvant de l’exemple, l’éducation plus démoralisatrice encore que distribue l’État, à tous les degrés de l’enseignement, et vous comprendrez la désespérance de M. Jules Simon.

Il ne faudrait pas moins qu’une refonte intégrale de notre enseignement public, depuis l’école primaire jusqu’aux chaires de nos Facultés, pour rendre aux générations anémiées ou pourrissantes leur foi et leur vertu. On saurait alors ce que vaut, pour l’honneur et le salut de la patrie, « l’ordre moral » si gracieusement raillé par les fortes têtes du jacobinisme, et l’on sauverait, en même temps, la France contemporaine du vice que lui dénonce M. Zola, le règne de la médiocrité. Ce n’est pas de la médiocrité du talent qu’il faut l’entendre. Il y a dans les Chambres d’aujourd’hui beaucoup plus de talents que n’en réunirent les Chambres d’autrefois. Mais

le talent est la moindre vertu des hommes qui ont charge de peuple : ce qui fait l’homme d’État, c’est la hauteur du caractère et la grandeur des vues. Interrogez la politique qui prévaut depuis une douzaine d’années, et vous n’y trouverez, à l’exce}) tion de Gambetta, qui rêva la grandeur et ne fit rien pour la réaliser, ni un nom ni une œuvre qui mérite qu’on s’en souvienne.

Eh bien ! c’est de cette politique plate et bête, dont on nous repaît depuis quinze ans jusqu’au dégoût, que naissent les dictatures. On se lasse, on s’ennuie, on s’irrite de cette humiliante servitude; on se prend à la maudire, et le peuple exaspéré court éperdument derrière le premier panache qui lui promet de le conduire à la délivrance. C’est une honte ! disent les républicains orthodoxes. Bon ! Mais qu’est-ce donc que le régime qui inspire une semblable aversion? La valeur politique et morale des gouvernements se mesure exactement à l’intensité des réactions qu’ils produisent, et si rien ne vous paraît plus misérable que le boulangisme, c’est qu’il n’y eut jamais rien non plus de pire que le régime auquel il devait nous arracher. Il se peut que la conscience nationale soit un peu déchue de son ancienne vertu. Mais elle n’est ni tellement anémiée, ni tellement corrompue, qu’elle consente à se laisser

tranquillement et complètement dissoudre dans cet abîme d’horreurs. C’est à ceux qui l’ont creusé, et qui sont encore nos maîtres, de travailler à nous faire d’autres destinées, s’ils veulent épargner à leur régime des accidents comme celui qui a failli l’emporter. Il n’y a que les sots qui raillent le tonnerre quand l’orage a passé.

23 septembre 1890.

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