LES GENTILSHOMMES DU ROMAN FRANÇAIS
Une des plus étranges anomalies de notre pays et de notre époque est certainement celle que je vais essayer de caractériser, si je le puis, en quelques payes.
Nous sommes un pays qui a fait, il y a tantôt un siècle, une grande révolution sociale. Le but de cette révolution, sa spécialité, si on peut le dire, a été la suppression des privdéges dont aucune autre contrée sur la terre n'était plus chargée que la terre de France. Parmi ces privilèges, celui de la race, qui est le plus injuste de tous, était à bon droit le plus odieux, et il semblait tellement le principal objet des réformes demandées, que les plus signalés parmi ceux qui le possédaient en ayant fait le sacrifice avec éclat, dans une nuit célèbre, on avait pu croire que la révolution était consommée par cette concession à la plus impérieuse de ses exigences. Si elle ne le fut pas, c'est que la scène
du 4 août ne fut qu'un intermède chevaleresque dans le grand drame politique qui commençait. Elle n'arrêta pas l'émigration. Le drame reprit son cours. La révolution fit son œuvre.
Quoi qu'on ait l'ait depuis, réaction de l'esprit militaire sous le premier Empire, réaction de « l'esprit rentré, » comme l'abbé de Pradt qualifiait les passions rétrogrades qui essayaient d'entraîner la légitimité restaurée, — aucun effort n'a prévalu jusqu'à ce jour contre cette conquête de notre grande Révolution, l'égalité. C'est l'insubmersible épave que nous avons toujours retrouvée, depuis cinquante ans, sur le rivage, après la tempête. On a essayé d'agir sur l'égalité par la contrainte ou par l'inertie, par la rigueur ou par l'indifférence de la loi, tantôt en protégeant la noblesse par des dispositions spéciales contre les usurpations de titres, tantôt en leur accordant une tolérance équivoque. Rien n'y fait; ni l'action des lois ni leur désuétude n'ont le pouvoir de rétablir, au sein de notre société, un atome de privilège légal; et il nous faut lire les romans du jour pour apprendre que le monde où nous vivons, en l'an de grâce 1867, est encore tout plein de gentilshommes et de gentillâtres, tous plus ou moins brouillés avec nos institutions et nos mœurs modernes, parlant le langage d'autrefois, et affectant, de par le sang qui coule dans leurs veines, des prétentions, une morale, un sentiment et une pratique de l'honneur qui ne ressemblent pas du lout à ce que nous sentons et pratiquons, nous les simples parvenus dont la Révolution s'est contentée de faire des hommes : « Je serais désolé de tuer un gentilhomme de voire nom, de votre esprit et de votre figure, dit, au moment d'un duel, le marquis de Lanrose, un des héros de « la Vieille roche, » dans le roman de M. Edmond About qui porte ce titre. M. Octave Feuillet nous apprend, de son côté, que son principal personnage, M. de Chinois, ayant éprouvé un
cruel mécompte d'amour, « il fut brisé et déchiré jusqu'au fond du cœur, mais qu'il reçut ce coup en gentilhomme. .. » Il y a donc des gens qu'on tuerait, sans trop de désolation, s'ils étaient de simples roturiers, et il est aussi des infortunes de cœur qu'un descendant des nobles races peut seul supporter. Cela nous mène droit à supprimer, pour toute une classe de personnes,, le serment du témoin devant la justice. Il suffira que le témoin dise au juge : Foi de gentilhomme. N'est-ce pas là ce qu'il faudrait conclure de ce langage qu'affecte aujourd'hui le roman français? On verra pourtant bien tout à l'heure que je sais lui rendre justice.
Il ne faut en effet, en matière si délicate, ni se donner l'apparence de cédera un radicalisme de mauvais goût, ni se montrer plus exclusif que la loi elle-même, ni méconnaître l'empire des mœurs. Dans un pays qui a été conquis en partie, complété, agrandi el « unifié » (c'est un mot du jour) par la vaillance de ses nobles plus ou moins associée, suivant les temps, à la politique de ses rois, — le prestige des vieux noms, quand la Constitution a pris la peine de les reconnaître, garde une partie de sa force, et il ne leur nuit pas de n'avoir plus désormais d'autre privilège que celui-là. Si la France moderne n'avait affaire qu'à la vanité des anciennes familles, le compte en serait d'ailleurs bientôt fait. Comptez celles qui sont éteintes, celles qui, avant un demi-siècle, s'éteindront encore, même si les branches collatérales se substituent d'autorité, comme le fâcheux exemple en a été donné de nos jours, au tronc disparu ou à la sève épuisée. Faites ce compte des profits et pertes de la noblesse française; et même, à la supposer plus ambitieuse et plus arrogante qu'en réalité elle ne l'est, le mal n'est pas grand, avouons-le, qu'un certain nombre de hobereaux s'admirent en famille et se congratulent à huis clos en souvenir des croisades. Une fois dans la vie
publique, en plein jour, dans cette salutaire pratique des affaires générales et des intérêts nationaux, — en pays libre, pour tout dire, l'éclat des vieux écussons s'efface, à moins qu'il ne s'y mêle le rayon plus solide du vrai mérite et l'illustration personnelle. Ces1, ainsi que d'anciensnoms se sont rajeunis de nos jours; c'est ainsi qu'au temps de nos luttes parlementaires, le souffle de la liberté a dissipé cette poussière des siècles qui les couvrait. L'effort n'était pas si facile qu'on le croit de rendre à quelques-uns de ces noms cette fraîcheur et cette vitalité qui les a mêlés, sous des drapeaux divers, à toutes nos aspirations modernes, les a noblement compromis dans nos débats, dans nos passions, dans nos prospérités, dans nos malheurs. Les puritains de la noblesse immaculée trouvaient peut-être que c'était là donner bien des gages à l'esprit nouveau. La liberté mettait ces gages à son actif, et comme elle est naturellement généreuse, elle les comptait double.
Les anciens nobles avaient donc tout intérêt à se faire modernes; les nouveaux avaient tout à perdre, si peu de valeur qu'ils eussent, à s'imaginer qu'ils pouvaient se faire anciens. Nous appelons « faux nobles, » non pas ceux qu'ont anoblis des victoires nationales ou de grands services, ceux qui peuvent dire, comme Masséna : Je suis un ancêtre! Le ridicule commence, pour la noblesse d'origine récente, avec la prétention de singer l'ancienneté et de grimacer la distinction. « Si les faux nobles n'existaient pas, disait Rigault, il faudrait les inventer ; ils sont les seuls comiques du dix-neuvième siècle. » Tous les gouvernements qui se sont succédé en France depuis soixante ans se sont donné le plaisir constitutionnel défaire des nobles, pendant que les hommes vraiment éminents se donnaient la satisfaction de préférer leur roture à des parchemins d'emprunt. La question, ainsi posée, pourrait bien n'aboutir en effet, comme le disait notre regretté confrère, qu'à une question de co-
médie, si les anoblis, quand ils acceptent un titre sans valeurapparente et un ridicule possible, étaient, en définitive, d'aussi mauvais calculateurs qu'on le croit. Eux peut-être, ils n'y gagnent rien ; ils ne sont, pour les médisants, que des comtes pour rire ou des barons pour le plaisir de la galerie; ils ont des fils qui prennent au sérieux l'anoblissement paternel, et qui, pour se marier, le mettent au contrat. Cet innocent blason et ces couronnes novices qui brillent aux portières de leurs voitures, la vanité des mères de famille les escompte; bien des portes s'ouvrent devant ces armoiries vierges, même celles des ministres; bien des inégalités, repoussées par les mœurs, contraires à l'esprit de la loi, se trament et se consomment dans ces artificieux échanges entre la vanité et l'avarice. Eh bien ! je dis que si le privilège, détruit par la loi, se glissait par ces portes dérobées dans notre société et divisait nos familles ; si la nouvelle noblesse et même l'ancienne, les fils des preux et les rejetons à savonnette arrivaient à se trouver quelque jour, sans avoir rien fait, de plus gros personnages et de meilleure défaite que ces parvenus de l'esprit que Royer- Collard appelait « des prolétaires éloquents ; » si le travail, l'érudition, le talent, la bonne conduite, la précocité intelligente, les mérites publics; si tout cela, dans une corbeille de mariage, ne pesait pas le poids d'un nom ancien ou s'éclipsait devant le précaire éclat d'un titre nouveau, je dis qu'il y aurait là, en dépit de nos révolutions, une anomalie dont le drame et le roman, au lieu de l'encourager et de la perpétuer, devraient faire bonne justice.
On peut en effet encourager, de deux manières, dans les races nobles (les anoblis sont ici hors de cause) L'injustifiable prétention d'une supériorité naturelle, transmise avec le sang, qui mettrait la qualité de leur côté, le nombre du nôtre, nos numerus sumus!.... La première serait de flatter cette prétention chez ceux que le roman tout seul persiste
à appeler des « gentilshommes, » en leur octroyant le privilège d'une distinction physique partout manifeste, et qui ne serait que l'enveloppe extérieure de qualités plus enviables. La seconde serait de leur donner, même dans le mal, je ne sais quelles proportions dépassant la mesure commune, et faites pour exciter l'admiration des simples d'esprit et la stupeur des badauds. « En 1855, il n'y avait pas à Paris un meilleur cavalier que ce fou d'Odoacre. Ce talent, son grand air, sa générosité et le bruit de quelques illustres folies l'avaient fait adorer non-seulement des dames, mais du peuple des rues; pour succéder à M. de Beaufort et régner sur les halles, il n'aurait eu qu'à vouloir * ... » Ceci est la note, la note mesurée, celle qui ne veut pas rompre les vitres. Nous verrons mieux plus tard. Nous aurons les monstres après les vauriens. Mais chevaliers sans tache ou malfaiteurs sans vergogne, on dirait que les nobles du roman moderne ne peuvent être à aucun prix médiocres : ce qui est notre lot à presque tous, humbles que nous sommes, en bien comme en mal.
J'ai lu plusieurs volumes où ce double défaut du roman français s'accuse avec plus ou moins de complaisance ou de parti pris, plus ou moins d'effet pour le lecteur, mais sans trop de gêne ni de variété. Partout, dans ces livres, le gentilhomme commence par recevoir le baptême d'une organisation privilégiée, même s'il est dans sa destinée d'en faire abus ou scandale, même si don Juan doit tourner au Saint-Bertrand 2; et il n'est pas jusqu'à cet observateur si fin, à ce juge si sûr, à ce peintre si habile, à ce témoin si sagace et si souriant de nos vices et de nos travers, M. Edmond About, qui ne se laisse attendrir par moments dans la contemplation de ces enfants gâtés de l'invention
1 Les Vacances de la comtesse, par Edmond About, p. 170. 8 M. de Saint-Bertrand, un des derniers romans de H. Ernest Feydeau.
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romanesque, et qui ne leur prête, pour nous séduire à notre tour, tous ces sérieux mérites et toutes ces grâces inimitables de son pinceau:
« . ..Le marquis de Lanrose avait bravement servi l'usurpateur, gagné la croix d'honneur à Leipsick et porté, à vingt-cinq ans, les épaulettes de colonel. Cet homme, propre à tout, a suivi ou plutôt traversé brillamment plusieurs carrières. Charles X l'a tiré de la diplomatie pour l'attacher à sa personne, et chacun sait comment le gentilhomme de la chambre se battit, au premier rang des Suisses, en juillet i 850. Après avoir risqué follement une vie que des chagrins secrets lui rendaient odieuse, il suivit son roi en exil, et fit le tour du monde en 1852-55 avec l'Anglais Rowland, soit par dégoût de l'Europe, soit plutôt pour s'étourdir sur ses ennuis domestiques. Cette partie de plaisir lui fournit l'occasion de chasser le tigre et de lutter corps à corps avec les ours blancs. Au retour? il apprend la mort de sa femme, rouvre son hôtel à Paris, achète la grande écurie de lord Buck, et devient en deux ans le roi du turf et le premier éleveur de France, tout en dirigeant lui-même l'éducation de son fils. Vers 1840, un collège électoral de Normandie l'envoie spontanément à la Chambre des députés ; il s'assied à l'extrême droite, aborde la tribune sans préparation, au milieu d'un débat sur la question des sucres, et fait preuve du savoir le plus étendu, de l'esprit le plus net, de l'éloquence la plus pratique, au grand ébahissement de ses collègues, de la presse, du ministère et du pays. Tandis que le Château, ébloui, sinon terrifié par cette explosion de talent, lui offrait en vain la pairie, il trouvait assez de loisir pour envoyer au Salon deux tableaux de chasse; pour chanter des romances de sa composition; pour écrire un petit, opéra, paroles et musique ; pour courir des steeple-chases, fréquenter le jeu de paume et
le gymnase Amoros, enlever une femme du meilleur monde, blesser deux hommes en duel, et jouer au cercle de l'Union la célèbre partie de whist à cent louis la fiche. Les jeunes gens de trente ans étaient de vrais barbons auprès de ce prodigieux quinquagénaire : il joignait à l'incroyable variété de ses aptitudes la constitution la plus robuste, un sang-froid à l'épreuve de tous les plaisirs ; un caractère souple et ferme, élastique et tranchant comme la meilleure lame de Damas; une politesse que M. de Coislin eût admirée.
« Bon gré mal gré, il fallait avouer que M. de Lanrose avait un double avantage sur nos contemporains les plus heureux ; il était de la plus fine race française et né au bon moment. Les qualités qu'il tenait de ses pères avaient pris un développement exceptionnel sous Tact ion des circonstances encore mal étudiées qui ont créé chez nous, à la rencontre de deux siècles, une génération plus forte que tout ce qui a précédé ou suivi *. »
Voilà certes un portrait fort étudié, n'était le dernier coup de pinceau, dont nous ne nous rendons pas très-bien compte. M. Edmond About n'a pas songé, dans son empressement à réunir toutes les bonnes fées autour du berceau de son héros favori, que cette diversité d'aptitudes et d'expédients, que cette mobilité affairée étaient précisément le contraire d'une vocation aristocratique comme les romanciers l'entendent ; que le gentilhomme du roman moderne, né pour ne rien faire, ne doit pas tout faire, et que cela le met de pair avec ces Grecs décriés de la Home impériale, avec ces ardélions zélés et faméliques dont Ju vénal fait une si amusante peinture. Que manque-t-il au marquis de Lanrose pour être un de ces chevaliers d'industrie? Ce n'est
1 Le Mari imprévu, p. Ml. 5v2.
pas même d'avoir quelques quartiers de moins, puisque son fils, qui en compte naturellement un de plus, est engagé dans toutes les affaires véreuses de la place, sans rien lâcher de sa gentilhommerie. « .... II trouvait, nous ditM. Edmond About, une sorte de plaisir insolent à ne pas payer ses dettes. La cruauté facile qui consiste à renvoyer sans argent un pauvre diable de créancier le rendait plus gentilhomme à ses propres yeux, peut-être même, hélas! aux yeux des autres... 11 riait à l'idée de dominer, d'abaisser, d'aplatir un homme qui avait le droit de l'appeler chez le juge de paix. 11 savait qu'on n'en feraitrien, qu'on respecterait son nom l ... »
J'ai voulu montrer, en passant, dans un des plus libres et des plus judicieux écrivains parmi ceux qui, de notre temps, tiennent la plume du romancier, cette concession faite à des préjugés d'anthropologie surannée qui n'ont plus même le mérite d'une certaine vogue populaire, et que des gens d'esprit se donnent le malin plaisir d'iniroduire aujourd'hui dans le roman, comme il a été de mode d'y mettre autrefois des fantômes et des revenants. Savezvous ce qu'un fin moraliste du dernier siècle écrivait il*y a plus de cent ans? « Grand seigneur est un mot dont la réalité n'est plus que dans l'histoire. Un grand seigneur était un homme sujet par sa naissance, grand par luimême, soumis aux lois, mais assez puissant pour n'obéir que librement : ce qui en faisait souvent un rebelle contre le souverain et un tyran pour les autres sujets. Il n'y en a plus2. » Non, il n'y avait plus de vrais grands seigneurs au temps de Duclos. Louis XIV en avait fait justice en les cantonnant dans les emplois de cour; Saint-Simon lui-même n'avait pu échapper, quoiqu'il y ait résisté toute sa vie, à
1 Les Vacances de ta comtesse, p. 131.
* Duclos, Considérations sur les mœurs, cl), vi.
la décadence du rang. Les gentilshommes restaient; c'était la monnaie des grands seigneurs. Aujourd'hui, il ri y en a plus. Il reste de grands noms, très-respectahles quand ils sont bien portés, mais dont l'honneur ne se communique plus à ceux qui en sont indignes. On disait autrefois que « le véritable air noble pour l'homme puissant, c'était l'air qui annonce, qui promet la bonté, et qui tient parole. » M. Edmond About a-t-il donc raison de nous dire aujourd'hui que « c'est la Révolution qui a enseigné la morgue aux gentilshommes en leur imposant la nécessité de garder les distances et de marquer leur rang1? » Qu'est-ce donc que le rang? Est-ce de s'agiter, comme le marquis de Lanrose, clans une vie sans unité et sans dignité? Est-ce de servir de prête-nom aux brasseurs d'affaires équivoques, comme le comte Adhémar? Est-ce de passer « pour l'enfant terrible du faubourg, un grand noble gamin connu de tout Paris, et populaire (quod erat demonstrandum) jusque dans la rue Saint-Antoine, » comme Odoacre de Bourgalys2? Est-ce là le rang qui veut être défendu par tant de morgue, et pour lequel les romanciers du jour taillent leurs meilleures plumes? Disons-le bien haut, en faisant réserve de tous nos respects pour ceux qui se respectent : il n'y a plus de gentilshommes au sein d'un pays où l'égalité n'a pas été seulement consentie, dans un instant de crise ou d'attendrissement, par quelques-uns, mais conquise sur tous. 11 y a d'heureux mortels qui ont eu la fortune de naître avec un beau nom, comme d'autres avec une belle figure ; pour le mérite personnel, l'un vaut l'autre. L'avantage est réel d'avoir une physionomie ouverte et avenante, comme de posséder un litre illustre et légitime. Ce que la valeur de l'homme prête aux dons de la nature
1 Le Mari imprévu, p. 6.
* Les Vacances de la comtesse, p.
ou aux faveurs de la naissance, c'est tout un. J'ajoute que le génie .sans prestige extérieur et l'illustration sans noblesse, si on veut absolument marquer des rangs, ils ont le premier.
J'abuserais contre M. Edmond A bout, je le reconnais, d'un désaccord qui n'est qu'apparent, si j'insistais sur ces nuances qui nous distinguent plus qu'elles ne nous séparent. Il est bien entendu que je ne l'accuse pas d'avoir donné dans la folie d'une renaissance aristocratique, et que j'en accuse encore moins, s'il est possible, les hommes de sens et de cœur qui sont aujourd'hui en si grande majorité dans les rangs de l'ancienne noblesse. Mais il n'y a jamais très-loin, dans les époques de reconstruction sociale, de l'abus des mots à l'entraînement des choses. « La meilleure logique, disait Condillac, c'est encore une langue bien faite. » La meilleure révolution n'est pas toujours celle qui a été faite par les lois, mais par les mœurs et aussi par le langage. Est-il évident qu'une portion considérable de notre législation révolutionnaire a été dirigée contre les privilèges des anciens nobles? Esl-il douteux que le cœur du pays ait inspiré ces réformes, et que la loi se soit heureusement rencontrée avec les vœux des citoyens? Y a-t-il quelqu'un qui songe aujourd'hui à reprendre une œuvre si solennellement accomplie, et à recommencer une lutte si périlleuse? C'est trop, de laisser croire qu'elle dure encore; c'est trop, de placer en face de notre société parvenue, en dehors d'elle ou contre elle, toute une classe vouée au culte platonique de privilèges imaginaires, et que dénoncerait aux jalousies d'un pays démocratique la complaisance, d'ailleurs désintéressée, de quelques écrivains spirituels. «... Sais-tu pourquoi Jean-Gaston de Presle a reçu trois coups d'arquebuse à la bataille d'Ivry? demande à un de ses amis le jeune de Presle, le gendre de M. Poirier, dans la comédie justement célèbre de MM. Augier et
Jules Sandeau. Sais-tu pourquoi Louis-Gaston de Presle s'est fait sauter à la llogue? sais-tu pourquoi? C'était pour que M. Poirier fût un jour pair de France et baron... » Soit, répondrons-nous; mais si ces braves ancêtres de Gaston ont subi dételles épreuves pour donner à leur rejeton, après deux ou trois siècles, le droit de n'être qu'un faquin, grand merci ! J'aime mieux le beau-père, baronnie à part. Celui-ci est fds de ses œuvres, et il a bien le droit de dire à son tour : « Savez-vous pourquoi j'ai travaillé pendant quarante ans? Pour enrichir un jeune fat, inutile, incapable et impertinent... »
Car, il faut bien le remarquer, la leçon est partout dans ces œuvres ingénieuses, et on voit assez que If. Edmond About n'est ni le premier ni le seul qui ait pris au sérieux cette palingénésie aristocratique dont le roman parait en ce moment préoccupé Dans cette lutte contre de vieilles prétentions, combien d'autres se sont essayés qui, en les signalant, semblent les avoir créées, et s'ingénient à les aggraver en les combattant. Il m'arrive même, en lisant ces livres où renaît, sous un costume moderne, ce passé que je croyais si loin, il m'arrive de me demander si ce n'e.-t pas leur satire qui a raison, et si ce n'est pas ma confiance qui se trompe. Avant ce chef-d'œuvre en trois parties, la Vieille roche, où, après avoir peut-être trop surfait l'importance de ses personnages blasonnés, M. Edmond About n'a voulu, en somme, que s'attaquer à nos vanités de tout calibre, qui ne se souvient de ce frère du marquis de Villemer, ce duc Gontran d'Aleria, qui lui dit, dans un moment d'effusion et du ton de tous ces héros fourvoyés dans nos mœurs modernes : « Mon Dieu! qu'est-ce que je pourrais faire pour toi? Aimes-tu une femme? Faut-il tuer son mari?... » Est-ce par opposition au courant qui entraîne le roman contemporain que madame Sand a pris en France le type du noble intelligent, ne montrant de pas-
sion que pour l'étude, « bizarrerie, dit-elle, chez un homme de qualité, » et qu'elle s'en est allée chercher au delà des Pyrénées l'original de son gentilhomme, <i aimable, beau, intelligent, destiné à devenir profondément sceptique, royalement prodigue et déplorablement libertin1?... » Le duc d'Aleria, par son père, est Espagnol comme don .luan; il est un écho de ce type immortel, le libertin audacieux. J'ai lu avec beaucoup d'intérêt le roman qui porte le nom de Villemer ; je n'ai pas vu la pièce que l'illustre auteur en a tirée avec un si grand succès. M. Sarcey racontait un jour que le public avait pris fort en gré les bravades effrontées du grand seigneur, et il s'en indignait un peu sans beaucoup s'en étonner. Quant à moi, je ne conclus pas du tout, de cette réussite du duc d'Aleria auprès du public de ce tempsci, que nos mœurs lui donnent raison, si nos opinions le condamnent. Notre société est plus sensée qu'on ne pense, et si elle a une idolâtrie, n'ayant plus trop de croyances, ce n'est pas celle du blason; mais elle aime à rire; et dans tous les temps, à Athènes, à Rome, à Londres, à Madrid, à Paris surtout, un libertin sceptique, hardi, spirituel, oseur etaffronteur, Rabutin ou Richelieu, don Juan de village ou de cour, Lauzun ou Mascarille, a eu le privilège de faire rire les spectateurs en quête de plaisir, même à leurs dépens. La littérature devrait être toujours l'expression des mœurs publiques; elle n'a vraiment ce caractère qu'aux époques très-régulières et très-paisibles. Partout ailleurs, on peut dire du roman et du théâtre que, s'ils sont souvent l'image d'une société, ils en sont aussi, à de certains moments, comme est le nôtre, la contradiction.
M. Amédée Achard n'a pas voulu* faire le dithyrambe complaisant du désœuvré de bonne maison ; il a tracé le
' Le Marquis de Villemer. p. 24.
* Les Chaînes de fer, roman nouveau.
long martyre d'un comte de Brévillan, qu'une « chaîne de fer » attache à la destinée d'une épouse perverse et d'une fille de cette femme, adultérine de fait, légitime en droit. 11 n'est pas nécessaire d'être un gentilhomme, en pareille condition, pour peu qu'on ait du cœur, pour être le plus malheureux des hommes ; et entre les mains d'un conteur aussi délicatement habile que M. Achard, un tel récit n'aurait pas eu besoin d'être émaillé de toutes les paillettes aristocratiques dont la muse du roman moderne aime à se parer follement, comme Christine Berthier, la femme de Brévillan, des joyaux de son éerin. Attendonsnous donc à retrouver là, tempérée et relevée par une plume élégante, toute la phraséologie du jour. «... L'un, le capitaine (un parvenu ; il s'agit de deux compagnons d'armes), montrait assez souvent l'humeur farouche d'un fauve qui vit dans les bois; l'autre, le commandant (le comte de Brévillan) rappelait, par l'éclat et le brillant de son esprit, ces gentilshommes qui couvraient d'une teinte de gaieté les actions les plus hardies ou les plus sérieuses de la vie. Tous deux appartenaient à la même promotion; mais la bonne mine et la bonne humeur du comte l'avaient porté comme deux ailes à tous les grades et à toutes les positions qu'il pouvait à peine espérer. Il était le plus jeune chef d'escadron du corps royal d'état-major, et en passe de devenir lieutenant-colonel. Par contre on n'eût pas été surpris de voir le capitaine Berthier mourir capitaine. Pourquoi? on ne le savait pas. C'était comme cela. Le mérite n'y faisait rien. Berthier avait arraché ses diverses nominations plus qu'il ne les avait obtenues... » .Nous sommes, dans ce roman de M. Achard, en 1857, et en Algérie bien souvent Quelqu'un se souvient-il que cette année fût l'époque et que l'Afrique française fût le lieu d'une si étrange distribution de grades dans les rangs de notre armée, entre les gens de bonne maison et les offi-
tiers « d'humeur farouche? » On sait le contraire ; les noms sont restés au livre d'or de l'histoire ; quelques-uns sont célèbres ; la France n'a distingué que par l'éclat de leurs services les rejetons des croisades, comme on les appelle, et les parvenus de la caserne ou de l'école. M. Achard a raconté, du reste, avec autant de verve que de sérieux intérêt, l'histoire de cet aimable et malencontreux Brévillan qui paye, par de si amères infortunes, la rapidité de son avancement, et qui finit, tout gentilhomme qu'il est, par tuer la fille de sa femme avec le couteau républicain de Virginius. Mais où sont les décemvirs?Le roman finit sur une odeur de cour d'assises...
M. Amédée Achard a d'autres types, non moins surfaits, mais qui appartiennent plutôt à la suite des réflexions qu'il me reste à faire. J'y reviendrai un autre jour, ,1e n'ai voulu constater qu'une chose, là comme ailleurs : cette tendance du roman moderne qui semble prendre à tâche, en dépit des mœurs, de rétablir les classes et de faire innocemment la contre-révolution du k août. Quant à moi, je n'ai pas cédé, dans la suite de cette élude, à un puéril instinct d'égalité jalouse et méfiante. J'ai vécu, dans le cours d'une vie déjà longue, avec des supériorilés de toute sorte. Je ne me suis jamais senti de véritable estime que pour celle du talent, ni dominé que par l'ascendant de la v ertu et du caractère. S'il est d'autres supériorités qui se trahissent par l'éclat du geste, l'accent bautain, l'affiche des ancêtres, les rodomontades héraldiques, à la façon de Gaston de Presle, j'ai vu bien des nobles dans le monde; je n'ai jamais été ni témoin ni victime de ces jactances. Je ne les ai du moins jamais sérieusement remarquées. Est-ce que je ressentais moins de jalousie que de compatissance pour cette grande faiblesse, presque féminine, de quelques hommes, la vanité aristocratique? N'est-ce pas plutôt que les vrais nobles sont, en général, des gens de bon
ton? Ce qui équivaut à dire qu'ils sont naturels et simples. Je ne sais ; mais je laisse le comte Raoul de Sarclay, « en qui tout sentait le gentilhomme, » nous dit M. Achard, je le laisse « se distinguer par une nuance de supériorité sur ceux qui restaient gentlemen seulement..., » car je ne sais pas du tout ce que cela veut dire. Si tout le monde, en effet, peut prétendre, avec un peu d'effort, au titre d'homme bien élevé, l'artisan dans l'atelier, le marchand dans la boutique, l'avocat devant le juge, l'officier sous le drapeau, tout aussi bien que les coureurs d'aventures bien gantés du roman moderne ; si tous peuvent devenir gentlemen à ce prix, chacun avec les lumières de son état, le sentiment de son droit, la personnalité sans égoïsme, la politesse sans hautaines réserves, le respect des distinctions légales sans platitude intéressée, — si à ces conditions on peut mériter le titre qui parait à M. Amédée Achard si inférieur à celui de gentilhomme, où s'arrêtera la liste de ces privilégiés de l'éducation, du sens commun, du service public, de la fortune honnêtement acquise? On le disait déjà au dernier siècle en parlant des nobles : « Si l'on s'avisoit aujourd'hui de faire la liste de ceux à qui l'on donne ou qui s'attribuent le titre de seigneur, on ne seroit pas embarrassé de savoir par qui la commencer; mais il seroit impossible de marquer précisément où elle doit finir. On arriver oit jusqu'à la bourgeoisie sans avoir distingué une nuance de séparation... » Qu'en dites-vous? Voilà ce qui s'écrivait par la plume d'un secrétaire perpétuel de l'Académie française, historiographe de la cour, à la face des Soubise et des Richelieu. Aujourd'hui ce n'est pas à la bourgeoisie seulement qu'on arrive en dressant la liste des gentlemen ; je ne dis pas qu'on descend plus bas, à Dieu ne plaise ! on s'étend davantage dans la masse laborieuse du pays ; on s'étend sans cesse. C'est là le caractère de notre époque, sa vraie revanche du passé, le
vrai sens, l'avenir et la garantie de notre grande Révolution.