‹ Études et portraitsChapitre 18 sur 24 · LES HOMMES D'HONNEUR DU ROMAN · texte numérisé non relu

LES HOMMES D'HONNEUR DU ROMAN

Je voudrais compléter maintenant l'étude que j'ai commencée sur la part faite aux gentilshommes dans les romans du jour. Ce que j'y chercherais cette fois, c'est le rôle que l'idée d'honneur joue dans le roman, les définitions qu'elle y subit, les contradictions qui lui sont infligées par les plumes les plus habiles, et comment cette confuse notion de l'honneur se rattache plus ou moins aux illusions qui ont cours sur le caractère et les tendances de notre société démocratique.

L'idée d'honneur n'est pas d'hier. Elle n'est pas non plus le privilège de notre pays. Elle est pourtant moderne, et il n'est pas défendu de dire qu elle a emprunté aux qualités de notre nation une délicatesse et une franchise qui ne se retrouveraient pas toujours au même degré dans les mœurs étrangères. L'honneur castillan est quelque chose de plus ou de moins que l'honneur français. Celui d'Hernani, par exemple, procède d'une façon qui n'a jamais été la nôtre. Quand le colonel Morden arrive à Trente pour y châtier le séducteur de Clarisse, un lecteur français s'étonne qu'il traite encore, commeun homme d'honneur, l'indigne artisan des artifices et des outrages qui ont conduit au tombeau sa parente infortunée l. Je sais qu'au service de

1 Lettre de Lovelace à Belford, dans Clarisse Harlowc. t. X, p. 582, de l'édition française (1780).

sa passion, lord Lovelace a mis une énergie et une audace tout anglaises. Ajoutons qu'à l'époque où il est supposé vivre, l'insolence de sa caste, la dépravation de la société et la bêtise du peuple lui donnent le droit de croire qu'il est un homme d'honneur, parce qu'il sait, dit-il, « fendre une balle en deux sur le tranchant d'un couteau, que l'usage des armes est un jeu charmant pour lui et le laisse aussi calme, aussi peu troublé que le prêtre à l'autel. » Je suis loin de prétendre que ce soit là l'honneur anglais, même au temps du duc de Wharton, qui passe pour avoir servi de modèle au romancier ; mais certainement c'est celui de Lovelace. Cherchez, dans cette riche nature où tant de qualités supérieures sont asservies à une personnalité si perverse ; cherchez, entre tous les mépris qu'il affiche, celui des hommes, celui des femmes,, celui des humbles, celui de Dieu, s'il peut se glisser une vertu qui le rachète ou le relève, à ses yeux du moins; cette vertu, la voici : cet homme est toujours prêt, la main haute, le bras ferme, le front souriant, quandil s'agit, dans un combat singulier, d'affronter la mort; — et encore nous dit-il qu'il est toujours sûr de la donner.

Don Juan, lui, a beau être né quelque part en Espagne, en plein moyen âge, — de race noble, cela va sans dire, — un libertin ne se serait pas permis de naître alors dans la peau d'un paysan ; — Espagnol à Séville ou Sicilien à Paris, don Juan est, depuis deux siècles, un des nôtres. Molière l'a naturalisé Français, et Mozart lui-même n'a pu en faire un Allemand. Lauzun, Rabuti;!, Gramont, Luxembourg (j'entends pour l'audace sans scrupule), il est un composé de toutes les perversités élégantes, de toutes les fantaisies libertines, de tous les sophismes complaisants dont l'histoire amoureuse des Gaules n'est avare à aucune époque; et il ne lui manque pas même ce grain d'impiété alerte et d'athéisme insouciant qui est comme un avant-

goût des mœurs de la Régence. C'est un Français. Il joue bien sa petite comédie d'hypocrisie (acte V, scène n) tout comme un autre ; au fond, c'est un capricieux sans frein qui ne court le monde que pour le plaisir — il s'en vante — « de se laisser aller à tout ce qui l'attire. » Lovelace est plus sérieux. Il a fait, presque enfant, le serment d'Annibal. Une coquette l'a trahi. 11 a juré de venger, sur toutes les femmes qui lui tomberont sous la main, l'injure de sa jeunesse innocente ; et comme il Ta dit, il l'a fait. Clarisse môme, qu'il appelle un ange, n'est que la plus pure des victimes immolées à cette ardeur de vengeance punique qui a décidé de sa destinée. « .... Je crois, écrit-il à Belfort, que pour acquitter mon vœu j'ai bien sacrifié déjà dans divers climats une hécatombe à monEuménide... » Reconnaissez-vous là le don Juan français? Il y a plus que le détroit entre ces deux hommes. Ils entendent l'honneur l'un comme l'autre; tierce et quarte, c'est leur vertu. Mais savez-vous ce qui nous ramène tous, plus ou moins, au mari d'Elvire, dans ce naufrage de tous les principes qui constituent l'honnêteté sur la terre? Ceci n'est plus le mérite de l'homme, mais de la légende. On voit aujourd'hui; dans l'hôpital de la Charité, à Séville, l'épée d'un benheureux qui, sous le nom de don Miguel de Manara, avait commencé sa vie comme don Juan et l'avait terminée dans les plus saints exercices de la pénitence1. L'épée du vrai don Juan s'est fondue dans la fournaise où l'a jetée le Commandeur. Quant à Lovelace, nous l'avons vu, il a trouvé au bout de son crime un honnête officier de l'armée anglaise qui le tue, après lui avoir dit : « Vous êtes un homme d'honneur. » C'est trop bien finir. LecomtedeCamors meurt

1 Don Miguel de Manara, par M. Antoine de Latour; un trèscurieux écrit qui fait partie des intéressantes Eludes, du même auteur, sur l'Espagne. (Michel Lévy.)

dans son lit l. Seul, don Juan est populaire parce qu'il a eu sur lui, en mouranl et comme châtiment de ses crimes privés, la main de Dieu.

Lovelace et don Juan sent des poursuivants de ce faux honneur qui a fait le tour du monde. Les Anglais lui ont fait passer plus d'une fois la Ligne. Les Espagnols ont dû le porter sur leurs galions au Brésil, au Chili et même au Mexique, où il est encore. Quant aux Français, c'est par des coups d'épée que finit, dans une colonie lointaine, le drame du chevalier desGrieux. Don Juan, avec des qualités françaises, est bien un disciple de l'honneur ainsi compris : porter avec élégance toute sorte de responsabilités scabreuses ; mentir avec hauteur, sourire à la fortune injuste comme à la richesse mal acquise; mettre en tous cas, sous la proteclion d'une épée exercée, les attentais, les traîtrises, les fantaisies audacieuses, les contrats véreux dont la loi n'a pas un compte direct à vous demander ; — eût-elle ce droit, se moquer d'elle, si on est un contemporain delordChesterfield, ou un hidalgo de bonne souche, ou un seigneur français du bon temps ; — tourner la loi à force d'adresse et d'astuce, si on a le désagrément de vivre à une époque d'égalité légale, de presse libre, de contrôle public ; — voilà l'honneur de Lovelace à Londres, de don Juan à Madrid, du comte de Camors à Paris, celui dont dona Elvire a dit le dernier mot en l'appelant (dans Molière) une « noble effronterie. »

Est-ce donc un pareil honneur qui ressemble à cette île escarpée décrite par le poêle, et où on ne peut plus rentrer, si peu qu'on en sorte ? Non, l'honneur ainsi défini n'a rien qui ressemble à cette égoïste et arrogante sensibilité des raffinés d'autrefois sur quelques points que leur

1 Monsieur de Camors, par M. Octave Feuillet, de l'Académie française. (Chez Michel Lévy.)

orgueil se réservait. Cet honneur, d'où on ne sort pas impunément, c'est, j'en demande pardon aux délicats, la probité commune, la première, disons l'indispensable condition de l'estime publique, et qui n'admet pas de plus ou de moins : ni l'hyperbole hasardeuse qui fait les héros d'aventure, ni la contradiction sophistique qui vous met théoriquement sur la route du bagne. Et il est si vrai que Boileau ne songeait pas à placer dans son île l'honneur des chevaliers d'industrie ou des roués de profession, mais simplement celui des honnêtes gens, que, de son côté, Molière, presque au même moment, ayant à qualifier un de ces hardis parvenus de l'intrigue,

. . . Dont le sort, de splendeur revêtu, Fait gronder le mérite et rougir la vertu,

Molière disait :

Quelques titres honteux qu'en tous lieux on lui donne, Son misérable honneur ne voit pour lui personne...

Son misérable honneur ! je n'ajoute rien ; l'homme était jugé d'un mot, et son compte était fait.

Aussi bien, quelque convaincus qu'ils soient de leur importance devant le monde et si haut qu'ils parlent, ni Lovelace ni don Juan ne se hasardent à faire la théorie de leur vertu, même réduite à ce peu qu'en comporte l'honneur mondain, tel qu'ils le comprennent. Ils n'écrivent pas, la veille d'un duel ou d'un suicide, d'impossibles testaments d'immoralité. Ils n'ont pas comme un catéchisme tout prêt, par demandes et par réponses, pour régler ce qui répugne à toute règle et mettre l'inconséquence en axiomes. Leur vice ne raisonne pas : c'est bien assez qu'il agisse ; il ne professe pas : donner le mauvais exemple leur suffit.

Je sais pour quelle lin inorale autant qu'élevée des conteurs distingués ont récemment reproduit ces héros du faux honneur, qui semblaient oubliés; aussi ne voudrais-je pas avoir l'air de reprendre ici, pour en rabaisser la valeur, une œuvre encore toute chaude et toute palpitante de l'empressement public. Je ne touche à ce livre de mon éminent confrère (à l'Académie) que par le côté où il appartient eu quelque sorte à la thèse que j'étudie. Je reproche aux romans du jour de réveiller, même en les raillant, des prétentions aristocratiques que repousse absolument l'esprit nouveau. On les raille finement; on les caresse pourtant par un certain étalage de distinction héréditaire qui rend la leçon bien douce à ceux qu'elle atteint. Un autre tort, le contraire de celui-ci, ce serait de prêter à ce qui reste encore de jalousie démocratique au fond de notre société, grandie par l'égalité, des armes peutêtre injustes, en personnifiant l'esprit de caste et l'idée d'honneur, au siècle où nous sommes, dans un vrai malfaiteur. Belfort appelle son ami Lovelace « un monstre de Libye, un destructeur. » — « Mon maître, dit le valet de don Juan, est un enragé, un chien, un pourceau d'Épicure, un Sardanapale... » Je voudrais trouver un nom pour M. de Camors. « C'était un homme ! » nous dit Fauteur avec un peu d'emphase. On est toujours un homme quand on a figure humaine, de même, comme le dit Figaro, qu'on est toujours le fils de quelqu'un. Cela n'engage à rien. 11 est trop clair que cet homme a joué encore un autre rôle que celui-là. Quel est ce rôle? Il est resté, avec des principes exécrables, un égoïsme atroce, un orgueil de Titan, et en mettant à son compte devant Dieu plusieurs actes d'une

infamie manifeste, il est resté un homme d'honneur devant le monde.

L'honnête et ingénieux auteur de cette tragique histoire est si embarrassé de concilier, avec les principes de l'honneur véritable dont il est si bon juge, les règles du faux honneur, que tantôt il fait de ce dernier la religion de son héros, tantôt un simple instrument commode à manier parmi les exigences diverses d'une existence agitée :

« M. de Camors, écrit-il, en renonçant à la plupart des conventions qui lient et obligent les hommes entre eux, en avait cependant prétendu conserver une religieusement, celle de l'honneur. Plus d'une fois, dans le cours de sa vie nouvelle, il avait éprouvé peut-être quelque embarras pour limiter et fixer avec certitude les prescriptions de l'unique loi morale qu'il voulût respecter. Il est très-facile de savoir au juste ce qu'il y a dans l'Évangile, il ne l'est pas autant de savoir au juste ce qu'il y a dans le code de l'honneur; mais il existait du moins dans ce code un article sur lequel M. de Camors ne pouvait se tromper : c'était celui qui lui défendait d'attenter à l'honneur du général, sous peine d'être, à ses propres yeux, un gentilhomme félon et forfait. Il avait accepté de ce vieillard confiance, affection, services, bienfaits, tout ce qui peut obliger inviolablement un homme envers un autre homme, s'il y a vraiment sous le ciel quelque chose qui se nomme l'honneur. Il le sentait profondément... »

Quelques mois plus tard, la femme du vieillard était, son mari vivant, la maîtresse du « gentilhomme. » Qu'était devenue la religion d'honneur du comte de Camors? Il en avait fait, comme je l'ai dit, un expédient pour vivre, la conscience toujours à l'aise, au milieu des écueils et des séductions de la vie humaine.

LE WONDE, LE THÉÂTRE El LE ROMAN -.177

« Il eut à cette époque une idée singulière. Il était membre de plusieurs cercles, et des plus aristocratiques. Il eut la pensée de réunir un certain groupe d'hommes, choisis parmi l'élite de ses collègues, et de former avec eux une association secrète qui aurait pour objet de fixer et de maintenir entre ses membres les principes du point

d'honneur dans leur plus stricte sévérité.

Ces règles étaient

précisées dans leur code. Il est assez difficile de savoir exactement quel en était le texte; mais il semble qu'elles aient concerné à peu près uniquement les questions d'honneur familières entre hommes dans les régions spéciales du cercle, du jeu, du sport, du duel et de la galanterie. C'était, par exemple, forfaire à l'honneur et se disqualifier, étant membre de cette association, que de s'attaquer, soit à la femme, soit à la maîtresse d'un de ses confrères. .. Ils trouvaient dans cette secrète entente un avantage précieux : c'était la sûreté particulière de leurs relations entre eux dans les différentes circonstances de la vie mondaine... »

Je lisais, il y a quelques jours, dans un très-amusant livre, le portrait d'une des maîtresses du comte de ***, une dévote du dernier siècle, et j'y Irouvais cette singulière méthode d'accommodement entre des pratiques absolument inconciliables, dont il me semble que nos modernes dévots d'honneur sont très-enclins à faire leur profit. « Madame de Gremonville, écrit le comte, quoique vive dans ses caresses, paraissait modérée dans les plaisirs, et semblait n'avoir d'autre intérêt que ma satisfaction, sans jamais envisager la sienne. Une dévote emploie pour son amant tous les termes tendres et onctueux du dictionnaire de la dévotion la plus affectueuse et la plus vive. La critique du monde, que madame de Gremonville faisait

avec esprit, était toujours un éloge indirect d'elle-même; elle vantait les charmes du mystère et les plus grandes voluptés, qu'elle ne présentait que sous le nom de commodités1... )) 11 me semble que ces capitulations d'honneur, qu'avait imaginées le jeune comte de Camors, ne laissaient pas beaucoup plus de place à l'honnêteté véritable, comme le prouve surabondamment son histoire, que les étranges « commodités » de madame de Gremonville n'en laissaient à sa vertu.

Eh bien ! soit; faisons aussi petite qu'on le voudra cette place que vous laissez à l'honneur, après lui avoir ôté tout ce qui lui donne un sens sur la terre. Réduisons-le à ce problématique instinct de délicatesse sur certains points réservés et prévus; qu'on ne puisse s'attaquer ni à votre maîtresse, ni à votre cheval de course, ni à votre chien... Même dans ces limites, l'honneur vous prescrit d'épargner les inférieurs et les faibles, de ménager, même après leur chute, la tendre humiliation chez les femmes. Parcere subjecûs, « traiter doucement ce qui se soumet, » n'est déjà pas une maxime qui doive tant vous effrayer; elle est d'un poète païen. Et n'est-ce pas M. Victor Hugo qui a dit (d'accord avec l'Évangile) :

Ah! n'insultez jamais une femme qui tombe.

Cependant, quand vous venez de séduire, dans un guetapens d'amour, la femme hésitante et surprise de votre plus vieil ami, vous lui jetez l'injure à la face, et vous partez triomphant, assassin moral de cette infortunée qui ne nous avait pas résisté! Elle était faible, humble, obscure, aimante; vous l'avez brisée du premier coup. Le règlement du cercle vous le permettait.

1 Les Confessions du comte de ***, par Duclos, p. 189. (Édition donnée par le comte Clément de Ris. Paris, Didier, 1855.)

Et quelle est cette scène du chiffonnier? Où cela s'est-il jamais passé? dans quel pays? chez quel peuple? Comment la Révolution française, qui a détruit les classes, en a-t-elle laissé subsister une où vous avez pu découvrir un tel misérable? Mais vous, qui lui jetez dans le ruisseau, après une orgie élégante, une pièce d'or à ramasser « avec les dents, » de quelle classe êtes-vous donc? Votre historien vous a fait gentilhomme au sens moderne, c'est-à-dire un roué brillant qui est bien obligé de se mettre en règle avec le procureur impérial et le commissaire de police, mais qui se moque du reste. Eh bien ! même dans ces conditions de familiarité insolente que le roman contemporain emprunte à un passé aboli, un « gentilhomme » de nos jours, quand il s'adresse aux gens du peuple, trouve à qui parler. Quand Lovelace s'en va chercher sa victime réfugiée dans une obscure boutique, il trouve entre elle et lui d'honnêtes bourgeois, un peu bêtes, qui d'abord résistent, puis se laissent peu à peu subjuguer par son impertinence et aussi par son habit. « Jean, dit-il iJean, c'est le boutiquier), a fait une profonde révérence aux broderies de mon habit. » Cela était censé se passer à Londres, vers le temps de la reine Anne. Aujourd'hui, à Paris, Lovelace trouverait plus d'une Sinclair pour retenir la noble fille des Harlowe dans un repaire de prostituées ; et encore cela ne durerait-il pas longtemps; il ne trouverait pas une échoppe où la scène du marchand mercier fût possible. Celle de M. Di : anche lui-même est passée de mode, si ce n'est dans la chambre garnie des bohèmes1. Le pauvre de don Juan est un héros auprès de votre chiffonnier. Après la flétrissure acceptée, que vaut le soufflet? Non, si bas qu'il puisse être tombé, le malheureux que vous provoquez sans pitié à un abaisse-

1 Voir l'amusant livre de Murger qui porte ce titre, et aussi le spirituel et désopilant début des Amours de Quater-quent, peu- M. Assoient.

ment sans autre excuse que sa misère, se redresserait, non pas sous une seconde atteinte de l'injure, — sous la première! Les bagnes pourtant auraient pu vous fournir le complaisant qu'il fallait à votre générosité en belle humeur; vous n'aviez qu'à le dire. Mais un fils de la Révolution française, non flétri par la justice, un homme de notre pays et de notre peuple, même couvert de haillons et la hotte au dos, se prêter aux joyeuselés dégradantes de vos après-dîners! — il n'y a sur ce point qu'un mot à répondre à M. le comte de Camors : Jamais !

Là s'arrête ma critique ; on peut, dans le héros de M. Octave Feuillet, discuter la vraisemblance de certains actes, et la repousser au nom de notre temps ; la société peut ne pas accepter toute médaille qu'on croit avoir frappée à son effigie. Mais il serait injuste de demander compte à un loyal écrivain des principes professés par les personnages auxquels il fait jouer un rôle dans une œuvre d'imagination. Je n'accuse donc pas M. Feuillet d'entendre l'honneur comme le définit M. de Camors. Je crois fermement, au contraire, qu'il a été saisi d'une vertueuse indignation, s'il a jamais, ce que j'ignore, rencontré dans le monde, entourés d'une considération menteuse, affublés de brillants costumes, singeant l'importance, exploitant le pouvoir, et protégés par la sottise publique, les types et les modèles de « l'homme de qualité » qu'il a voulu peindre. Mais alors je me demande comment il a consenti à leur laisser l'usage, que dis-je? le monopole d'un mot, l'honneur, qui est la formule la plus expressive de l'honnêteté délicate, de la distinction morale et du savoir-vivre au service de la probité ! Comment M. Feuillet n'a-t-il pas

une seule fois repris ce mot aux indignes héros de ce qu'il appelle « la haute vie » (par antiphrase, sans doute), pour le rendre à ceux qui pratiquent vraiment la chose? Quand un homme a disparu de ce monde après une vie signalée à l'estime des contemporains, non-seulement par l'éclat des services publics, mais par une constante loyauté de caractère, nous disons de lui : « C'était un parfait homme d'honneur, » et cette justice même lui est rendue par les plus illustres. On nous dit aussi de M. de Camors, à chaque page de son histoire, qu'il a le culte, la religion de l'honneur. Voyons : qui trompe-t-on ici? Est-ce M. de Camors ou nous, qui menions devant la conscience des honnêtes gens? Quel est donc l'impossible lien qui unirait ces deux idées, placées à deux pôles non-seulement opposés, mais contraires, l'honneur et l'infamie, l'amour éclairé des hommes et la moquerie de l'humanité, le patriotique dévouement et l'étroite poursuite des jouissances personnelles, la libérale philanthropie et le mépris féroce des inférieurs?... où est le lien de ces contrastes? Quoi? c'est l'honneur! Ah! je vous entends... Le professeur d'escrime a passé par là. Le comte de Camors est un homme qui n'a peur de rien : « Il n'eût pas reculé d'un pas, dites-vous, devant une meute de tigres. » Don Juan non plus ; car lorsque la statue lui dit (dans le drame de Tirso de Molina) : « Donne-moi cette main sans crainte... 9 , — don Juan répond : « Craindre ! ... Tu serais l'enfer même. . . Voici ma main...1 » Non, ces damnés de la terre et du ciel n'ont pas peur, même du ciel. Ils ne sont inquiets que d'une chose. La violence a son code d'honneur, et le

1 J'emprunte cette citation du drame espagnol à un écrit de M. Désiré Laserdant, intitulé : les Renaissances de don Juan. (Paris, Hetzel, 1860, 2 vol.) Une rare érudition sur la matière, un très-honnôte accent de conviction religieuse, telle est l'impression que m'a laissée cette lecture vraiment instructive.

meurtre a ses règles... «Ne Yai-je pas bien tue'? » demande don Juan, parlant du Commandeur; et Sganarelle, eu homme qui a souci de la correction : a Fort bien ! le mieux du monde, répond-il, et il aurait tort de se plaindre... »

Je termine ici cette étude incomplète, quoique si longue. Le sujet est inépuisable. J'ai assez montré, je crois, quel était mon respect pour les vraies grandeurs de la noblesse française au temps où nous sommes. La noblesse oblige; la liberté et l'intérêt public n'obligent pas moins. « Heureuses les familles où le vrai sentiment de la noblesse sert de base à des vertus réelles ! » c'est une réflexion de George Sand dans le Marquis de Villemer. Ces nobles esprits, acclimatés dans la saine atmosphère de l'égalité française, leur destin est sûr, quand le pays est bien gouverné. Ils vont tout droit à toutes les supériorités que le mérite justifie. Ils sont, dans toutes les luttes légales, des rivaux redoutables, non des vainqueurs prédestinés. Quant aux nouveaux rejetons de ces familles rajeunies par l'esprit du temps, s'ils ne se jugent que dans les peintures à moitié complaisantes du roman moderne, et si cette salisfaction très-mêlée d'amertume suffit pourtant à leur orgueil, tant pis pour eux ; ils ne changeront pas les idées régnantes, ils n'entameront pas le dur ciment dont est faite l'égalité moderne. Je sais bien, pendant les éclipses du gouvernement libre, ce que la précaire faveur du pouvoir leur prodiguerait de caresses. Je sais ce que l'oisiveté des grandes fortunes, dans une baute naissance, ménage, au besoin d'agir, chez les jeunes hommes, d'occasions sans éclat et de compensations dérisoires. M. de Camors ne nous dit-il pas que le règlement d'honneur qu'il avait fait ne comportait que quatre grandes questions : le jeu, le sport, la galanterie, le duel? Soit, on peut permettre beaucoup à sa fantaisie ou borner tristement son ambi-

tion, si on n'a de compte à rendre à rien et à personne ; — devant une presse libre, un contrôle indépendant, une opinion vigilante, on n'ose pas, ou on ose autre chose. On est un parti, non une écurie l.

Lovelace dit quelque part: «J'aurais été un vaurien, même si j'étais né un valet de charrue. » Il est des grâces d'état pour le vice comme pour la vertu. L'excès de la fortune est un entraînement plus dangereux encore que l'éclat de la naissance, quand les institutions publiques, abaissées ou corrompues, semblent se faire complice des licences de la vie privée. Il n'est pas si nécessaire qu'on le croit d'être gentilhomme pour jouer le rôle de don Juan ou d'Ahnaviva, encore moins peut-être pour arriver à l'estime publique dans une destinée toute contraire. J'avais dit qu'à force de répéter certaines phrases toutes faites, même en leur donnant le tour charmant de leur esprit, nos modernes romanciers semblaient se plaire à reconstruire insensiblement et silencieusement une France aristocratique, qu'on s'étonnait de rencontrer dans les livres, quand elle n est plus nulle part dans la vie réelle. A mon observation, un des plus judicieux parmi ces écrivains aimés du public, M. Àmédée Achard, répondait récemment : « On a beau faire, certains mots adoptés par tout le monde représentent un certain idéal. Un homme, — et ici la naissance n'y fait rien, — agit en gentilhomme, comme certaines femmes, — qui peuvent être de la bourgeoisie, — agissent en grandes dames. C'est une façon d'être, de parler et de sentir à part. Aucun autre mot ne peut le rendre. Il n'y a plus de gentilshommes devant la loi, c'est incontestable ; il y en a toujours dans la société, soit de naissance, soit d'élection, et j'oserai presque ajouter que les mœurs leur accordent des privilèges... »

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