JUILLET
Je ne voudrais pas être soupçonné de prévention malveillante à l'égard de Marie-Thérèse. J'éprouve un sentiment tout contraire. J'ai toujours admiré cette souveraine magnanime, ses grandes qualités, ses hautes vertus, son règne mémorable. Marie-Thérèse, qui a porté pendant quarante ans le poids d'une couronne, au milieu de difficultés et de périls sans nombre, peut être justement placée parmi les grands hommes du dix-huitième siècle. Frédéric Il lui-même, celui qu'elle appelle dans sa correspondance « son mauvais voisin », lui a rendu cette justice que la postérité a confirmée avec éclat, mais non sans réserve; car les plus grands hommes ne sont jamais complets, si ce sont des femmes. Un des historiens de cette illustre princesse lui adresse, entre autres reproches, celui « d'avoir prêté trop facilement l'oreille aux délateurs » et « de s'être trop plu à pénétrer dans les secrets des familles1. » Marie-Thérèse avait bien le droit de faire surveiller sa fille à la cour de France ; peut-être aussi était-ce son devoir d'impératrice de chercher à connaître les secrets que sa fille ne lui disait pas. Dans cette surveillance et dans cette recherche, elle mettait le zèle d'une maternité excessive et d'un pouvoir jaloux. Ses agents enchérissaient naturellement sur des dispositions de ce genre ; et c'est ainsi que la correspondance de la mère avec la fille ne semble par moments que l'écho des médisances plus ou moins iniques
1 Histoire de la Maison d'Autriche, par William Coxe, traduite par P.-F. Henry (Paris. 1809), tome V, page 420.
dont la jeune reine était l'objet. On était crédule à Paris et à Versailles quand il s'agissait de Marie-Antoinette ; on l'était encore plus à Vienne, car la calomnie est comme l'admiration, « qui s'accroit, dit Tacite, par la distance. » Les premières lettres de Marie-Antoinette à sa mère, au sujet de la mort de Louis XV, sont empreintes d'une réelle émotion. Je dis les lettres, quoique le recueil de M. le chevalier d'Arneth n'en donne qu'une (14 mai 1774) ; mais la collection d'Ilunolstein en a plusieurs, une entre autres écrite quelques heures après la mort du roi, et dont il est difficile de contester l'authenticité. Cette lettre (10 mai) figure également dans l'ouvrage de M. Feuillet de Couches. Comment supposer que Marie-Antoinette ait pu laisser à un intermédiaire quelconque le soin d'annoncer à sa mère une pareille nouvelle? « Mercy vous aura mandé les circonstances de notre malheur », écrit-elle (au début de la lettre précitée du 14). Soit; Mercy a pu raconter bien des détails ; mais le jour de la mort, Marie-Antoinette n'a que dix lignes à écrire, et ces lignes sont bien d'elle : « Que Dieu veille sur nous ! le roy a cessé d'exister... Mon Dieu, qu'allons-nous devenir?... 0 ma bonne mère, ne ménagez pas vos conseils à vos malheureux enfants !... » Tout cela, c'est le cri du cœur. Je me rappelle que le 50 juillet 1 850, quand on apprit au château de Neuilly que le duc d'Orléans venait d'être nommé lieutenant général du royaume, une des filles du prince (celle qui a régné en Belgique) éclata en sanglots, et je l'entendis s'écrier: « Ah! pauvre père ! Mon Dieu, qu'allons-nous devenir?... » C'était pourtant une âme douce et forte, celle-là ! La situation était plus forte que son courage. La lettre du 10 mai 1774 est donc vraie. Celle que nous donne la collection allemande ne l'est pas moins, bien qu'elle semble dire, quatre jours après, tout le contraire: «Quoique Dieu m'a fait naître dans le rang que j'occupe aujourd'hui, je ne puis m'empê-
cher d'admirer l'arrangement de la Providence qui m'a choisie, moi la dernière de vos enfants, pour le plus heau royaume de l'Europe. Je sens plus que jamais ce que je dois à la tendresse de mon auguste mère qui s'est donné tant de soins et de travail pour me procurer ce bel établissement... » Entre nous, je crois que ce langage était pins selon le cœur de Marie-Thérèse que le précédent. L'héroïque impératrice avait l'habitude des grandes responsabilités ; elle en avait aussi le goût. « La perspective est grande et belle, écrit-elle à sa fille (le 30 mai) ; il ne s'agit que de ne rien précipiter... Il y a en France autant de ressources en sujets qu'en effets, et avec la grâce de Dieu, en suivant la voie de la vertu, en distinguant ceux qui en ont et en éloignant ceux qui n'en ont pas, je me flatte de voir le règne de Louis auguste, heureux et glorieux... »
A partir de ce jour, j'entends le jour où sa fille est reine de France , quelle activité dans la correspondance de l'impératrice ! Comme l'accent qu'elle donne à ses conseils s'élève avec la situation! Comme elle atteint du premier coup le niveau des grands devoirs de la souveraineté ! Comme elle est à l'aise à cette hauteur ! Nous avons cité la lettre du ."Ornai, précédée d'une autre du 18. Le 1er et le 10 juin, nouvelles lettres, mais celles-là d'une étendue extraordinaire, où tout est prévu, signalé, commenté, les minuties comme les grandes choses, les pures précautions d'étiquette comme les hautes exigences de la politique, avec une netteté, une précision, un bon sens surtout, qui marquent bien sa place, à cette noble souveraine, entre toutes les mères. Cette place, à Dieu ne plaise que je la dispute à Marie-Thérèse, môme si elle la quitte quelquefois pour en prendre une autre. Ici, elle l'occupe sans partage. « ...Je ne vous fais pas de compliments sur votre dignité qui est achetée bien chèrement, mais qui le deviendra encore plus si vous ne pouvez mener lu même vie
tranquille et innocente que vous avez menée pendant ces trois années par les bontés et complaisances de ce bon père (Louis XV), et qui vous a attiré l'approbation et l'amour de vos peuples... » Marie-Thérèse en convient aujourd'hui : sa fille n'a pas mérité tous les reproches qui remplissent ses premières lettres. Celte sorte de réparation qu'elle lui fait a bien de la valeur sons sa plume. « Vous avez su, écrit-elle ailleurs, si bien concilier au roi (Louis XVI) V amour du public et le rendre si affable ; il faut continuer de même... » Quel changement! Marie- Thérèse loue sa fille des qualités qu'elle semble lui découvrir dans celte douce aurore du nouveau règne ! Mais à côté des éloges, que de sérieux conseils ! « Un caractère soutenu de justice, mêlé de bonté et d'une économie convenable, fera respecter le monarque par ses amis et ennemis... 11 faut que le roi, en approchant les honnêles gens, en éloignant les intrigants, ait des amis qui puissent lui dire la vérité pure et sans fard. Je ne sais si la réponse du roi est vraie, qu'on lit dans la Gazette de Cologne, mais elle est admirable et m'a tiré des larmes : qu'il souhaitait d'être informé du mal qu'on dirait de lui pour s'en corriger... Avec l'aide de Dieu et cette admirable volonté, tout est à espérer (16 juillet 177i). » Voilà les prémices du règne et les premières satisfactions maternelles de Marie- Thérèse. Non qu'il ne s'y môle déjà quelques critiques plus ou moins directes ; non que l'impératrice ait renoncé à patronner son minisire et à recommander l'alliance : « Mercy, dit-elle (50 mai), est autant votre minisire que le mien... » — « 11 ne faut à nos deux monarchies que du repos pour ranger nos affaires... » — « Vous ferez trèsbien de continuer de même (à vous mêler des affaires), écrit-elle encore (16 juin) ; en France, c'est tout différent d'ici, et vous manqueriez autant en vous abstenant qu'ici en vous mêlant. C'est un point qui me tient extrêmement à
cœur... » Non, Marie-Thérèse ne renonce pas à sa politique parce que sa fille est reine ; mais elle paye bien largement par ses vues admirables et ses judicieux conseils la part qu'elle veut qu'on lui donne, plus ou moins ouvertement, dans la direction des affaires de la France. Par bonheur, nous n'avons plus à nous recommander à la Du Barry. « J'espère, écrit Marie-Thérèse, qu'il n'y aura plus question de la malheureuse Barry, pour laquelle je n'ai jamais été portée... » Et quant aux vieilles filles de Louis XV, dont elle avait si grand'peur, leur conduite héroïque pendant la dangereuse maladie du roi leur a valu l'admiration de la grande impératrice ; et quand elle apprend que ces courageuses princesses sont tombées gravement malades: « Le rétablissement de vos trois tantes, écrit-elle avec un accent magnifique, intéresse tout l'univers ! »
Je veux faire ici une remarque qui peut s'appliquer à toutes ces citations des lettres de Marie-Thérèse. Il y a bien du mélange dans son style, et sa phrase n'a pas toujours ce beau caractère que nous relevons ici ; trop souvent elle s'arrête court, ou se prolonge outre mesure et s'enchevêtre avec confusion. Au demeurant , ce langage a son effet; il est animé, accentué; et si c'est parfois du français un peu gauche, ce n'est jamais du mauvais style. Revenons à notre récit.
L'impératrice est donc contente; elle prodigue à sa fille les encouragements , les caresses , les flatteries intelligentes : « Vous faites revivre la nation (16 juillet 1774); — vous me faites vivre dix ans de plus (50 novembre). » Cette lune de miel dure plus d'un an dans la correspondance de Marie-Thérèse. Si elle fait quelques observations sur la conduite privée delà reine, c'est du ton le plus doux. Elle lui recommande souvent de faire de bonnes lectures, « unique moyen pour nous autres, écrit-elle, de former
nos idées et nos cœurs. » Que disons-nous autre chose à nos femmes et à nos filles, même si elles ne sont pas reines? Une autre fois, elle disserte avec infiniment de grâce sur le chapitre de la toilette, de la coiffure en particulier : " On la dit depuis la racine des cheveux trentesix pouces de haut, et avec tant de plumes et de rubans qui relèvent tout cela?... Une jolie reine, pleine d'agréments, n'a pas besoin de toutes ces folies... Mais je ne puis m'empècher de l'avertir sur cette petite frivolité, ayant au reste tant de raison d'être satisfaite et même glorieuse sur tout ce que vous faites... » La lettre est du 15 mars 1775. La reine y répond le 17 (un peu vile pour l'époque : il y a évidemment là une erreur de date) ; elle répond doucement à cette douce attaque : « Il est vrai que je m'occupe un peu de ma parure (elle a vingt ans à peine) ; et pour les plumes tout le monde en porte, et il paraîtrait extraordinaire de n'en pas porter. On en a fort diminué la hauteur depuis la fin des bals... » Soit, l'impératrice n'insistera pas, et nous arriverons ainsi par ces doux sentiers, tout parfumés de bienveillance réciproque, jusqu'à la reprise des grandes controverses entre la mère et la fille, reprise qui me semble éclater tout à l'ait, vers le milieu de cette même année 1775, dans une lettre où Marie-Thérèse remonte, comme autrefois les chevaliers un jour de bataille, sur ses grands chevaux.
« Scliœnbrunn, le 2 juin 1775.
« J'étais enchantée de tout ce que vous me dites du maintien du roi et des Ordres vis-à-vis du Parlement dans cette malheureuse émeute (en un temps de disette). Je crois, comme vous, qu'il y a quelque chose dessous. Le même langage que vous me marquez a porté aussi nos gens en Bohème, hors que les vôtres étaient pour la cherté
du pain, et les nôtres pour les corvées. Ils ont prétendu aussi qu'il y avait une ordonnance qui les abolissait. En général cet esprit, de mutinerie commence à devenir familier partout, c'est donc la suite de notre siècle éclairé ; j'en gémis souvent; niais la dépravation des mœurs, cette indifférence sur tout ce qui a rapport à notre sainte, religion, cette dissipation continuelle, sont cause de tous ces maux. Je vous avoue que j'ai vu avec grande peine, dans des feuilles imprimées, que vous vous abandonnez plus que jamais à toutes sortes de courses au bois de Boulogne aux portes de Paris avec le comte d'Artois, sans que le roi y soit. Vous devez savoir mieux que moi que ce prince n'est nullement estimé, et que vous partagez ainsi ses torts. 11 est si jeune, si étourdi; passe encore pour un prince; mais ces torts sont bien grands dans une reine plus âgée et dont on avait une tout autre opinion...
« Il y encore un point plus triste pour moi : toutes les lettres de Paris disent que vous êtes séparée de lit avec le roi, et que vous avez peu de part à sa confiance. J'avoue que cela me frappe d'autant plus que dejour étant toujours dissipée et sans le roi, cette amitié, cette coutume d'être ensemble finira bientôt de même, et je ne prévois que des malheurs et chagrins pour vous dans la plus brillante position, que Piosemberg m'a assuré de ne dépendre que de vous de la conserver, le roi vous aimant et estimant. Votre seule tâche doit être de vous trouver le plus souvent toute la journée chez lui, de lui tenir compagnie, d'être sa meilleure amie et confidente, et tâcher de vous mettre au fait des choses pour pouvoir raisonner avec lui et le soulager; qu'il ne trouve jamais, d'ailleurs, plus d'agréments et de fcûrelé que dans votre compagnie. Nous sommes dans ce inonde pour faire du bien aux autres ; votre tâche est une des plus essentielles; nous ne sommes pas pour nousmêmes et pour nous amuser, mais pour acquérir le ciel,
où tout tend, et qui ne se donne pas gratis ; il faut le mériter. Pardonnez ce sermon, mais je vous avoue : ce lit à part, ces courses avec le comte d'Arlois, ont mis d'autant plus de chagrin dans mon âme que j'en connais les conséquences et ne saurais vous les présenter trop vivement pour vous sauver de l'abîme ou vous vous précipitez. Attribuez à ma tendresse ces alarmes, mais ne les croyez pas superflues... »
Marie- Antoinette répond de Versailles, en date du 12 juin 1775. Elle raconte à sa mère la cérémonie du sacre qui venait d'être célébrée à Reims, les empressements du peuple, le succès du roi et le sien. « Je n'ai pu y tenir, écrit-elle; mes larmes ont coulé malgré moi et on m'en a su gré... » Nous sommes loin des prophéties de Marie- Thérèse sur les progrès de l'esprit de mutinerie. La reine ajoute:
«... C'est une chose étonnante et bien heureuse en même temps d'être si bien reçu deux mois après la révolte et malgré la cherté du pain, qui malheureusement continue. C'est une chose prodigieuse dans le caractère français de se laisser emporter aux mauvaises suggestions et de revenir tout de suite au bien. 11 est bien sûr qu'en voyant des gens qui dans le malheur nous traitent aussi bien, nous sommes encore plus obligés de travaillera leur bonheur. Le roi m'a paru pénétré de celle vérité ; pour moi, je sais bien que je n'oublierai de ma vie (dût-elle durer cent ans) la journée du sacre. Ma chère maman, qui est si bonne, aurait bien partagé notre bonheur.
« Le rhume que j'ai eu pendant longtemps s'est entièrement passé avec le lait. Il est vrai que pendant qu'il a duré, le roi a couché dans son appartement; mais ma chère maman peut être rassurée sur cet article, il y a long-
temps qu*il est revenu. De plus il y avait une grande incommodité de nos appartements ; nous ne pouvions aller l'un chez l'autre sans être vus de tout le monde. J'ai fait faire une communication, par où il peut venir chez moi, et moi chez lui, sans être aperçus. Je suis fâchée que ma chère maman juge de mes promenades au bois de Boulogne par les papiers publics; ils disent souvent faux et exagèrent toujours. Les jours où j'ai été avec le comte d'Artois, le roi faisait des chasses où il était absolument impossible que j'y allasse. D'ailleurs, c'était toujours de l'aveu du roi, et à ces promenades il y avait toujours beaucoup d'hommes et de femmes de la cour. Esterhazy, qui en était, pourrait bien assurer qu'il n'y avait à redire... »
J'ai cité à peu près entières les deux lettres qui précèdent, parce que l'une signale le premier réveil de l'humeur grondante de Marie-Thérèse depuis l'avènement de sa fille, et que l'autre atteste l'invariable et douce fermeté avec laquelle Marie-Antoinette lui répond. Maisjen'en citerai pas d'autres; non que je n'en puisse trouver de plus vives, même après ces mots si graves : Yabime où voie-; vous précipitez (à propos d'une promenade au bois de Boulogne); mais cette reprise d'hostilités dure trois ans ; elle ne laisse pas que d'être monotone, et, si on me permet de le dire, elle est affligeante. C'est, du reste, le mot qu'emploie Marie- Antoinette un jour que, poussée à bout, elle se décide enfin à accuser la fausseté des rapports qu'accueille si facilement la crédulité de sa mère.« H est affligeant pour moi, écrit-elle, que ma chère maman croyait (croie) à mon désavantage des rapports souvent faux et presque toujours exagérés... (15 juin 177(>.) » Sur quoi s'appuient en effet les reproches de Marie-Thérèse à sa fille? Je ne parle pas des rapports qui lui viennent de Versailles ou de Paris. La prudente impératrice ne cite guère ses autorités, et il ne
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tient qu'à nous de croire que la même source qui corrompait l'opinion en France, sur le compte de la jeune reine, s'infiltrait par d'invisibles canaux jusqu'au cœur de la jalouse Allemagne et presque dans le palais de la souveraine. Nombre d'Allemands venaient en France qui rapportaient à Vienne ces fâcheuses impressions, si facilement accueillies, et Marie-Antoinette avait quelque raison de dire à ce point de vue : « Voilà le malheur de tous les pays; ce ne sont jamais les gens aimables ni d'esprit qui voyagent.» Marie-Thérèse récoltait tous les rapports; elle ne trahissait personne. Sa fille luttait, sans pouvoir le saisir jamais, contre ce fantôme de la médisance anonyme. Elle s'en moquait parfois avec infiniment de grâce : « Nous sommes (décembre 1 775; dans une épidémie de chansons satiriques; on en a fait sur toutes les personnes de la cour, hommes et femmes, et la légèreté française s'est même étendue sur le roi. Pour moi, je n'ai pas été épargnée. Quoique les méchancetés plaisent assez dans ce pays-ci, celles-ci sont plates et de si mauvais ton, qu'elles n'ont aucun succès, ni dans le public ni dans la bonne compagnie...» Soit, ces méchancetés qui ne réussissaient pas à Paris, au dire de Marie-Antoinette, la Prusse les recueillait, leur donnait crédit, et l'impératrice s'y laissait prendre. «...Toutes ces insinuations, écrit-elle, viennent de Berlin en Saxe, Pologne, etc., et partout; et j'avoue, depuis quelques mois, elles mont causé des chagrins cuisants. Ma consolation était que disant des calomnies atroces contre l'empereur et moi, que cela sera de même contre vous; mais, ma chère fille, les gazettes ne confirment que trop tous ces différents amusements (équitation, promenades, la nuit passée au jeu) où ma chère reine se trouve sans ses belles-sœurs et le roi, et m'ont causé de bien tristes moments... » Nous y voilà! on voudrait bien ne pas croire aux propos de Berlin; mais les gazettes, celles
surtout qui sont payées par la Prusse pour causer des insomnies à Marie-Thérèse, comment ne pas y ajouter foi? Ce sont leurs commérages qui défrayent en partie cette correspondance. Marie-Anloinette, qui parfois s'indigne contre <( ces misérables gazettes » (p. 140), a beau dire ailleurs avec une magnanimité charmante, pour excuser les pamphlétaires français : « Les plumes et les langues disent bien des choses qui ne sont pas dans le cœur...» la grande impératrice s'obstine à y chercher la vérité.
Maintenant demandons-le : quelle est donc la mère qui, sur la foi de renseignements pareils, si ce n'est pires, tiendrait ainsi en échec, pendant une correspondance de dix ans, la tendresse et la docilité de sa fille? Quelle est la mère qui voudrait ainsi régler, à quelques centaines de lieues de distance, la conduite privée, les relations, les goûts, les divertissements et jusqu'à la toilette d'une femme de vingt ans, mariée à un homme sérieux, alliée à une famille respectable? Quel est le mari qui le souffrirait? Et quand cette fille répondrait à sa mère : « Je vais au bal, mais mon mari le permet; je monte à cheval, mais avec lui; je suis la chasse, mais entourée de mes écuyers, qui ont quarante ans. 11 est vrai que mon beau-frère est bien vif et bien étourdi (p. 119), mais je le tiens en bride. Je suis bien un peu paresseuse, mais je me corrige chaque jour; mes coiffures sont peut-être ridicules, mais c'est la mode ici; les yeux y sont faits; on n'y pense plus (p. 158). Les enfants ne viennent pas, et vous mêle reprochez; mais je n'y mets, je vous l'assure, aucune mauvaise volonté (page 119). Je n'ai pas cessé de faire de la musique, comme vous le croyez, ni de m'occuper utilement quand je le puis, et môme en ce moment (page 163) j'étudie l'histoire romaine ; » — quand, dis-je, celte fdle tant sermonnée répondrait ainsi à sa mère, avec toute sorte de tendres effusions que j'abrège, où serait le tort? Il faudrait bien en
prendre notre parti. Est-ee parce que cette fille est reine et parce que sa mère lui écrit, un jour de mauvaise humeur : a Une souveraine s'avilit en se parant,)) est-ce pour cette raison qu'elle doit baisser sous les réprimandes maternelles, et sans faire effort pour se défendre, celte tète charmante encore chargée des bénédictions de tout un peuple?
Joseph II était venu en France dans le courant de l'année 1777. 11 avait plu aux hommes sérieux, et lui-même, écrit Marie-Thérèse, avait été fort content de la nation. Il avait laissé au roi Louis XVI la meilleure impression, et au mari de sa sœur, dit-on, les plus utiles conseils1. Mais c'est de Marie-Antoinette qu'il avait emporté le meilleur souvenir; et voici comment il jugeait cette princesse dans une lettre écrite à cette même Marie-Thérèse, qui rendait souvent à sa fille moins de justice : « J'ai quitté Versailles avec peine, attaché vraiment à ma sœur; j'ai trouvé une espèce de douceur de vie à laquelle j'avais renoncé, mais dont je vois que le goût ne m'avait pas quitté. Elle est aimable et charmante. J'ai passé des heures et des heures avec elle, sans m'apercevoir comment elles s'écoulaient. Sa sensibilité au départ était grande, sa contenance bonne. Il nia fallu toute ma force pour trouver des jambes pour m'en aller... »
Je n'ajoute rien : je sais ce que vaut, en faveur d'une sœur bien-aimée, le témoignage d'un frère, même philosophe; je ne prétends pas que ce jugement puisse remplacer celui de l'histoire. Si je l'ai cité, c'est qu'il a une certaine importance dans ce recueil des lettres de Marie-Thérèse. 11 marque le point où s'arrête le flot des récriminations et des admonestations maternelles. L'impératrice est visiblement flattée des impressions qu'a rapportées Jo-
1 Voir dans la Collectant de M. Feuillet de Conches, t. Ier, une étrange lettre de Louis XVI, du 1\ décembre 1777.
seph II. Elle y voit un gage de bonheur pour sa fille, une garantie de durée pour l'alliance. «... L'empereur, écritelle (31 août 1777), est bien content du roi, surtout de sa chère et belle reine. S'il trouvait une femme pareille, il passerait d'abord aux troisièmes noces!... Jugez combien je suis occupée de tout ceci, combien je dois être contente de tout ce qu'il me dit de vous! Il est enchanté des provinces (de France), et de la marine, et des troupes...» Quelques mois plus tard, Marie-Thérèse donne une preuve de satisfaction bien plus positive encore : « Je trouve trèsprudent que vous ne vous fatiguiez à cheval, mais je serais fâchée si vous l'abandonniez, entièrement ; vous vous en acquittez si bien, et cela vous approche toujours du roi, qui a ce seul amusement... » Depuis huit ans Marie-Antoinette ne disait pas autre chose.
Avec l'année 1778, et dès le mois de janvier, nous entrons dans la troisième période de cette correspondance, la période vraiment politique, quand la fantaisie prend à Joseph II de s'emparer de la succession de Bavière, après la mort de l'Électeur. L'impératrice ne le suit pas trèsvolontiers dans cette entreprise. Mais si elle se laisse forcer la main par l'impétueux empereur, elle pousse sa fille à embrasser vivement le parti de l'action, dans l'intérêt de l'Autriche. Ces deux dernières années de sa correspondance et presque de sa vie ont trait à cette étrange aventure, tristement avortée.
11 n'est pas sans intérêt de s'y arrêter un instant, ces curieuses lettres à la main, ne fût-ce que pour voir comment l'habile impératrice entend l'alliance offensive et défensive de la reine de France avec son ancienne patrie.