‹ Études et portraitsChapitre 20 sur 24 · SEPTEMBRE · texte numérisé non relu

SEPTEMBRE

J'ai l'air de faire violence à la vérité, à l'histoire, aux mœurs de notre temps, aux idées du jour, en donnant pour titre à l'examen du dernier roman de M. Maxime Du Camp ' ce nom d'un amoureux célèbre, l'amant de Manon Lescaut. Je ne fais pourtant que subir la loi d'une analogie irrésistible.

Entre le chevalier Des Grieux et le héros très-étudié de M. Du Camp, il y a des différences superficielles de plus d'une sorte; il y a une ressemblance frappante. Ils ont sacrifié leur vie, l'un et l'autre, à un amour opiniâtre, à

1 Les Forces perdues. 1 vol. in-8. — Paris, Lévy, 1867.

un suicide prolongé, à une passion aveugle, sans relâche, sans diversion et sans dignité.

« J'ai, disait l'abbé Prévost, à peindre un jeune aveugle qui refuse d'être heureux pour se précipiter volontairement dans les dernières infortunes ; qui, avec toutes les qualités dont se forme le plus brillant mérite, préfère par choix une vie obscure et vagabonde à tous les avantages de la fortune et de la nature ; qui prévoit ses malheurs sans vouloir les éviter ; qui les sent et qui en est accablé, sans profiter des remèdes qu'on lui offre sans cesse et qui peuvent à tout moment les finir ; enfin un caractère ambigu, un mélange de vertus et de vices, un contraste perpétuel de bons sentiments et d'actions mauvaises... »

Ecoutons maintenant le héros de M. Du Camp ; il s'appelle Horace Darglail. Il s'en est allé mourir aux confins de l'Egypte, à Gondokoro, d'un amour qui l'a fait végéter quinze ans à Paris, et il écrit à un ami : «... Vous souvenez-vous de cette belle comparaison, dans le Plutus d'Aristophane : « Le carquois de ma vie est épuisé? » Je puis la répéter aujourd'hui, car je crois bien que j'ai tiré ma dernière flèche. L'archer est las et va reposer pour toujours... Né à Paris, mort à Gondokoro, il aima trop dans sa patrie; il chassa trop les hippopotames du Nil

Blanc, et obiit; telle peut être mon épilaphe Quelle vie

manquée ! que de facultés restées stériles ! que d'efforts avortés! que de forces perdues! C'est peu de chose que de donner ce qui me reste à vivre ; mais je donnerais tout ce qui peut faire l'espérance d'un mourant pour voir Viviane (sa maîtresse) soulever le rideau de ma tente et s'asseoir au pied de mon grabat... C'est elle qui m'a poussé ici ; c'est elle qui m'a engagé dans une vie pleine d'absurdité et d'impossible ; c'est elle qui m'a jeté sur ce coin déterre pourrie où je meurs comme un chien abandonné.... Nous ne nous reverrons plus, à moins d'un miracle ; mais si Dieu

voulait que j'échappasse à mon troisième accès ; si, contre toute prévision, je pouvais me tirer de là et guérir, je reviendrais à Paris et j'irais voir Viviane, dùt-dlé me faire jeter à la porte par ses'domestiques . . . »

Cherchez, vousdis-je, dans toute l'histoire de Des Grieux un plus triste abaissement de la pensée, une plus fâcheuse expression de la défaillance morale ; il n'en manque pas dans sa vie, et de plus avilissantes, à coup sûr, au regard de l'honneur mondain. Mais Des Grieux, du moins, s'il est à la chaîne, est mené et entraîné par elle. Horace Darglail a rompu la sienne. Sa vie se passe, ses cheveux blanchissent, son front se dépouille, à moins de quarante ans, dans le triste effort de ressouder, sans y réussir, ces. liens brisés par une rupture. Tout le roman est là.

Les Des Grieux sont tristes. Ce sont des malades ou des insensés, deux choses qui se tiennent. « Cette conversation servit du moins à renouveler la pitié de mon ami. Il comprit qu'il y avait plus de faiblesse que de malignité dans mes désordres. » Ainsi parle l'ami de Tiberge dans Manon Lescaut. J'en dirai autant d'Horace Darglail. Il est difficile d'être né meilleur, plus honnête et plus loyal, avec une pointe de rudesse un peu sauvage; d'avoir été plus favorisé par la nature, la fortune et l'éducation ; d'être entré dans la vie mieux armé et mieux pourvu; tout cela pour le jeter un jour aux pieds fantasques d'une coquette sans cœur, pour le sacrifier à un amour trop facilement heureux, puis lentement échoué dans l'ennui d'une lassitude réciproque, puis misérablement regretté quand il n'est plus bon à rien. Cela, nous dit-on, c'est l'amour. Soit! Je ne lui cherche pas un autre nom. Je veux seulement, quand l'amour se montre à nous sous cette forme, lui assigner son rang et lui infliger sa marque. L'auteur, du reste, ne s'y méprend pas. Son héros est un amoureux de naissance, comme onestbègue, aveugle ou manchot. « Au collège, dit-il, quand

Horace parlait d'avenir à ses camarades, il les écoutait raconter qu'ils voulaient être soldats, marins, diplomates ; il secouait la tête sans leur répondre et se disait à voix basse: J'aimerai. Il s'était tenu parole... Sa liaison avec Viviane réalisa tous ses rêves ; il le disait lui-même : J'avais escaladéle septième ciel. Quand il enretomba... il se sentit si bien écrasé sous les décombres de son propre écroulement, qu'il ne bougea plus. La médecine n'a pas encore de nom pour cette maladie, qui est une paralysie morale consécutive d'une commotion au cœur... » L'auteur a bien raison de nous donner une définition physiologique de l'infirmité qu'il a voulu peindre ; infirmité d'autant plus étrange, en effet, qu'en paralysant la force qui a été donnée à tout être humain pour résister à une certaine tyrannie de la passion, elle laisse intactes toutes les autres puissances de l'esprit et du corps. Des Grieux, si lâche devant l'amour, est un gaillard spirituel et résolu partout ailleurs. Horace Darglail, quand il a rompu avec Viviane, prend fait et cause un jour, l'épée à la main, pour une pauvre fille perdue, affligée d'un amant brutal, et, ce qui est une plus grande marque d'intrépidité, il l'emmène avec lui au fond de l'Egypte, au risque de mourir d'ennui. Don Quichotte lui-même n'en eût pas tant fait. Ce qui caractérise cette espèce d'amour que l'abbé Prévost et, après lui, M. Maxime Du Camp ont voulu peindre, ce n'est donc que cette particulière lâcheté, en présence ou au souvenir de l'objet aimé, qui fait du chevalier Des Grieux tour à tour une dupe ou un fripon, qui fait d'Horace, dans un cadre d'habitudes plus correctes, le piteux martyr d'un abandon sans cause et d'un injustifiable dédain.

Non, Darglail n'a rien d'un chevalier d'industrie. Il est riche, honnête et généreux. Je crois même qu'il saurait mettre au besoin dans ses affaires l'ordre qui manque à ses idées et à ses sentiments. Mais ce qui caractérise les

Des Grieux, ce n'est pas nécessairement la bassesse de leurs inclinations, de leurs moyens et de leurs exploits; c'est le défaut d'énergie morale et de dignité virile devant leur passion, quelle qu'elle soit. Il y a plus d'un degré dans l'abaissement ; la qualité de l'idole ni celle de l'adorateur n'y font rien; qu'il soit de bois ou de marbre, d'or ou d'étam, le fétiche qui a confisqué votre âme est le même devant la raison. Le Des Grieux d'une servante peut aller de pair avec celui d'une patricienne. Germinie Lacerteux ne vous avilit pas plus que Lœlia. Le patito d'une danseuse vaut celui d'une duchesse. Les degrés qu'on descend par l'échelle de l'avilissement amoureux, ils sont dans le cœur de l'homme, non dans la distance qui sépare entre eux les différents étages de la société. D'ailleurs Des Grieux est gentilhomme, comme on dit aujourd'hui quand il s'agit d'excuser, dans les mondains, les sottises ou les vices que nous flétrissons dans les manants ; — et si Viviane, la femme mariée et bien posée, malgré l'éternelle absence du pauvre Ernest (le pauvre Ernest, c'est le mari) ; si Viviane, l'élégante et l'éloquente, a envahi sans pitié, occupé sans partage, martyrisé sans relâche, puis brisé, sans y rien laisser de viril et de résistant, ce cœur qui s'était donné à elle sans compter ; si Viviane a fait cela, Des Grieux n'a rien à reprocher de plus à Manon, qui du moins lui laisse bien souvent sa porte ouverte, — et son cœur toujours.

N'insistons pas outre mesure sur cette parenté de notre héros avec celui de l'abbé Prévost. Elle est pour nous évidente, quoiqu'elle n'ait été nullement cherchée. M. Maxime Du Camp est un esprit libre, très-peu imitateur, trèsrebelle à tout pastiche. Mais ce n'est pas toujours la faute des écrivains d'imagination si leurs inventions se ressemblent entre elles. C'est la nature qui reproduit incessamment les mêmes types. Elle n'est pas si féconde qu'on le

croit, ni si diverse qu'elle le parait. L'art consiste précisément avarier par les nuances et les accessoires, dans ces œuvres de la nature, son éternelle et implacable uniformité. M. Maxime Du Camp a très-artistement habillé son héros ; mais il n'a pu lui enlever ni sa marque d'origine ni sa physionomie primitive. La nature reprend son bien où elle le trouve. Ce n'est pas, tout considéré, le moindre éloge qui se puisse faire d'un livre. Celui de M. Maxime Du Camp est aussi vrai que désespérant.

La peinture des passions humaines ne peut plaire que par l'effet même de cet art que notre habile confrère et ami applique, aujourd'hui, d'une main si sûre. Par ellesmêmes, ces passions sont tristes. Elles sont pleines d'égoïsme, de convoitise, de contradictions, de capitulations secrètes et d'orgueil bruyant. Dans l'aventure de Des Grieu.x . comme dans la vie d'Horace Darglail, il y a une chose qui, lorsqu'il s'agit d'un homme, nous blesse toujours, même si elle est justifiée par quelque qualité supérieure de l'âme ou de l'esprit : la domination de la femme. « L'homme, nom dit M. Du Camp, est un être de sentiment et de raisonnement ; la femme est un être de sensation et d'impression ; et cela suffit pour que les deux sexes, forcés de vivre côte à côte, l'un près de l'autre, l'un par l'autre, ne puissent jamais s'identifier que momentanément et soient toujours des frères ennemis... » M. Du Camp a beau dire; dans son histoire je ne vois pas deux ennemis ; il n'y en a qu'un, c'est Viviane, quand sa jalousie sans cause a déclaré la guerre à son amant; l'amant lui-même, nous l'avons vu, sa chaîne brisée, reste un esclave. C'est cela qui nous révolte, quelque soin qu'ait pris l'auteur de sauver, dans son héros, ce que le tyrannique empire de la femme a de blessant pour la dignité humaine au sein de la vie intime. Horace s'en va ; il voyage; il chasse le lion et l'hippopotame ; et si « le chagrin monte en croupe etga»

lope avec lui; » si, loin de sa maîtresse, il lui écrit, il l'invoque, il implore sa grâce du ton le plus lamentable, nous n'avons pas du moins, comme dans le roman de l'abbé Prévost, le spectacle quotidien de ce martyre dont nous avons la plainte. L'auteur y supplée par toutes sortes de digressions agréables et de descriptions pittoresques, comme il sait les faire ; c'est tout dire. Il n'arrive pas d'ailleurs que, sur cette route en apparence facile du servage amoureux et de l'abaissement continu, la victime ne rencontre certains obstacles qui sont la part dramatique du bon sens dans ces aventures. L'homme atteint de cette sorte d'amour, en apparence incurable, qui fait les Des Grieux, n'est jamais sans appui, sans conseiller, sans frein ou sans secours d'aucun genre. Des Grieux a son ami Tiberge ; Armand Duval J a son père.Horacea été orphelin trèsjeune ; mais il a un honnête homme d'oncle qui a fait fortune en Ecosse, et l'oncle a une fille charmante qui ne demande qu'à épouser Horace. Le drame se noue fortement de ce côté de la Manche, et nous procure une de ces douces diversions dont les lecteurs de romans sont avides. Que de fois notre héros prend le chemin de Glascow, attiré par celte pure étoile ! Envahi, dominé par Viviane, il y revient encore; mais un jour la cousine Hélène, lasse d'attendre, s'était mariée. Elle avait bien fait. 11 est dans la destinée d'Horace, qui n'a d'emploi sur terre que celui d'aimer, d'être sans cesse éprouvé, presque jusqu'au ridicule, par des mécomptes d'amour. Toutes les femmes mêlent un sourire, dirai-jc de dédain ou de méfiance? à leur plus vive tendresse ; toutes, jusqu'à cette fille de son village, la gentille Mariolte, qui, un jour qu'il était en frais de galanterie avec elle, lui demande pour cadeau de cœur... un parapluie. Viviane lui écrit : « Votre amitié est menteuse

1 Pans la Dame aux camélias, de M. Dumas fils.

il. MONDE, LE THÉÂTRE 1. 1 1.1. ROMAN J'.M

comme votre amour... Je suis lasse des comédies ! » Hélène la oublié. L'insouciante Juliette, la maîtresse des derniers jours, l'accompagne en Egypte, jusqu'à la première cataracte, pour se donner le plaisir de l'y laisser un matin, et elle n'y manque pas. N'importe; tout ce mouvement d'aventures qui se fait autour du principal personnage de ce drame, sans qu'il y perde rien de son travers ou de son malheur, c'est le mérite de l'inventeur, c'est l'art de l'écrivain ; et on ne peut que louer M. Du Camp d'avoir ainsi fait vivre, dans un cadre si animé et si brillant, ce mélancolique portrait. J'ajoute que je connais peu de récits plus vrais par l'observation, le style et l'accent, que celui qui nous l'ait assister aux symptômes, aux incidents et aux orages de la séparation finale entrelesdeux amants, — de même que je ne sais pas de figure d'un plus imprévu relief que cette Juliette du pays de Galles qui vient jeter, sur les dernières pages de ce livre, l'éclair équivoque et attrayant de son originalité britannique.

Le livre a réussi ; je sais bien pourquoi. Ces amoureux enchaînés jusqu'à la mort à un amour honteux, comme Des Grieux, à un souvenir tyrannique, comme Horace Darglail, ces victimes d'un mal incurable, ces martyrs de l'abaissement volontaire dans la passion, leur plainte retentit dans le roman et dans la poésie depuis que le monde existe, et le monde l'écoute.

Galle, quid insanis? inquit, tua cura Lycoris

Perque nives aliuni, perque horrida castra secuta est1 !

Ce liallus, tous les amis des beaux vers le savent, c'est h fils de Pollion, l'orateur, le politique, le poète. Il aime Cythéris, la courtisane, et il devient fou de douleur au moment où elle le quitte pour suivre , à travers les Alpes.

1 Virgile, Bucoliques. X.

Antoine, son rival, partant pour la Gaule. Virgile a immortalisé sou indigne amour. Soit, la raison murmure, la morale se révolte, les fronts rougissent, les cœurs sont émus. On voudrait laisser aux femmes les pardonnables défaillances de la passion irrésistible; à l'homme, digne de ce nom, on demande une lutte plus virile et d'autres exemples. Mais la Vénus païenne, celle qui s'altache tout entière à sa proie, comme l'a dit le poëte, ne fait pas ces différences; et l'expérience nous apprend qu'il n'est de guérison à ces maladies, ou tout au moins de dénoûment à ces romans de l'amour désespéré, que dans les murs d'un cloilre. Le roman de Manon Lescaut nefinit pas : Des Grieux reste. MouriràGondokoro, comme le héros de M. Du Camp, je ne dirai pas que c'est trop facile; mais ce n'est pas là une vraie fin, c'est un coup de théâtre. Avouons-le, la sœur de René finit mieux, et d'une façon plus tragique, dans sa sainteté même. Le comte de Comminge, sous son capuchon, avec son cilice, a meilleur air. Je ne demande pas à M. Du Camp, et pour cause, de mener ses personnages au couvent. Mais voilà les vrais martyrs de l'amour désespéré! Ils ont mis Dieu entre leur désir et leur idole. Ils ont renoncé. Connaissez-vous un plus grand sacrifice? De nos jours, je le sais, on ne conseille le cloître à personne. Un homme dans la force de l'âge n'entre plus en religion, comme Rancé, pour y pleurer madame de Montbazon. Oratoriens, dominicains, jésuites, les Laeordaire, les Ravignan, les Gratry ne se vouent à la vie cloîtrée que pour retrouver, dans une forte discipline, l'action énergique qui est le devoir de tous les membres de la société humaine. Personne n'a plus le droit d'échapper à cette loi. Le suicide de l'esprit est presque plus coupable que celui du corps. L'un prend à Dieu plus que l'autre. Comme refuge de la douleur ou de l'impuissance morale, les cloîtres ont l'ail leur temps pour les hommes. Ils étaient autrefois, dans

LE MONDE. i.E THEATRE ET LE ROMAN k295

les romans d'amour, les plus beaux des dénouments. Où le stoïcisme lui-même est sans force, où la massue d'Hercule se change en quenouille, le christianisme triomphait par le renoncement. Quant à Horace Darglail, sa plainte éternelle est celle d'un égoïste qui caresse sa passion, même dans sa souffrance. On a dit que l'amour est un égoisme à deux. — « Horace, dit de son côté Viviane, je l'ai bien connu! Croyez-moi, il n'a jamais aimé que lui ! »

Serait-ce là le mot de cette longue et émouvante énigme?

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