‹ Études et portraitsChapitre 22 sur 24 · LE MON D F. . !. F T II É A T P, F. F. T I. E R OM AK · texte numérisé non relu

LE MON D F. . !. F T II É A T P, F. F. T I. E R OM AK

C'était un navire à trois rangs de rames; il y avait à la proue un cheval sculpté. Le soleil se levait; l'Annoneiateur-des-Lunes mit sa main devant ses yeux ; puis, saisissant à plein bras son clairon, il poussa sur Caithage un grand cri d'airain.

« De toutes les maisons, des gens sortirent ; on ne voulait pas en croire les paroles, on se disputait, le môle était couvert de peuple. Enfin on reconnut la trirème d'Amilcar.

« Elle s'avançait d'une façon orgueilleuse et farouche, l'antenne toute droite, la voile bombée dans la longueur du mât, en fendant l'écume autour d'elle ; ses gigantesques avirons battaient l'eau en cadence; de temps à autre, l'extrémité de sa quille, faite comme un soc de charrue, apparaissait, et sous l'éperon qui terminait sa proue, le cheval à tète d'ivoire, en dressant ses deux pieds, semblait courir sur les plaines de la mer.

a Autour du promontoire, comme le vent avait cessé, la voile tomba, et l'on aperçut auprès du pilote un homme debout, tête nue ; c'était lui, le Suffète Amilcar ! 11 portait autour des flancs des lames de fer qui reluisaient; un manteau rouge s'attachant à ses épaules laissait voir ses bras ; deux perles très-longues pendaient à ses oreilles, et il baissait sur sa poitrine sa barbe noire touffue.

« Cependant la galère, ballottée au milieu des rochers, côtoyait le môle, et la foule la suivait sur les dalles eu criant :

« — Salut, bénédiction, œil de Khamon ! ah! délivrenous! C'est la faute des riches ! ils veulent te faire mourir ! Prends garde à toi, Barca ! »

« Il ne répondait pas, comme si la clameur des océans et des batailles l'eût complètement assourdi. Mais quand il fut sous l'escalier qui descendait de l'acropole, Amilcar releva la tète, et, les bras croisés, il regarda le temple

d'Eschmoûn. Sa vue monta plus haut encore, dans le grand ciel pur; d'une voix âpre il cria un ordre à ses matelots. La trirème bondit; elle érafla l'idole établie à l'angle du môle pour arrêter les tempêtes; et dans le port marchand plein d'immondices, d'éclats de bois etd'écôrces de fruit, elle refoulait, éventrait les aulres navires amarrés à des pieux et finissant par des mâchoires de crocodiles. Le peuple accourait ; quelques-uns se jetèrent à la nage. Mais déjà elle se trouvait au fond, devant la porte hérissée de clous. La porte se leva, et la trirème disparut ^ous la voûte profonde

« Nul, hormis le Suffète-de-la-mer, ne pouvait entrer dans la maison-ami raie

« Le Suflête s'avança dans les appartements déserts; à chaque pas il retrouvait des armures, des meubles, des objets connus qui V étonnaient cependant, et même sous le vestibule il y avait encore, dans une cassolette, la cendre des parfums allumés au départ pour conjurer Melkarth. Ce n'était pas ainsi qu'il espérait revenir! Tout ce qu'il avait fait, tout ce qu'il avait vu, se déroula dans sa mémoire : les assauts, les incendies, les légions, les tempêtes, Drepanum, Syracuse, Lilyliée, le mont Etna, le plateau d'Eryx, cinq ans de batailles, jusqu'au jour funeste où, déposant les armes, on avait perdu la Sicile. Puis il revoyait des bois de citronniers, des pasteurs et des chèvres sur des montagnes grises, et son cœur bondissait à l'imagination d'une autre Cartilage établie là-bas. Ses projets, ses souvenirs, comme des flots tumultueux, bourdonnaient dans sa tête, encore étourdie par le tangage du vaisseau; une angoisse l'accablait, et, devenu faible tout à coup, il sentit le besoin de se rapprocher des dieux... »

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Un comprend l' angoisse d'Amilcar; il retrouve à Carthage ses ennemis, ceux de L'État, et il y revient pour exercer un commandement dans une guerre civile; — une horrible guerre, cela est vrai, mais horrible comme toutes celles où les passions des hommes sont violemment excitées; la civilisation elle-même, et la plus raffinée, ne nous défend pas de ces excès. Je touche ici à un des défauts de l'œuvre de M. Flaubert, l'exagération dans l'horrible. On dirait que la guerre des Mercenaires l'a irrésistiblement attiré dans ces cercles de fer qu'elle décrit pendant trois ans, entre Cartilage et Clique d'un côté, Tunis et Carthage de l'autre, et que cet attrait est celui des horreurs mêmes qui s'y commettent; tant il a mis de soin, d'étude et de raffinement à les décrire. Eh bien! il faut le dire, c'est là, en fait d'art, un soin fâcheux et un goût malsain. Non que je conclue du goût de l'écrivain aux penchants de l'homme ; ce serait absurde. M. Flaubert peut très-bien s'être plu à tailler en morceaux les ennemis de Carthage et n'être pas un homme cruel ; mais il faut qu'il suppose que ses lecteurs le sont un peu pour se plaire à de tels tableaux. Je sais bien que, quoi qu'on fasse, la réalité dans l'horreur en dépasse toujours la description. N'importe, si l'on veut peindre l'horrible, il en faut donner l'idée, non la sensation. Le lecteur veut bien avoir l'émotion de la peur, non sa torture. Il y a telle page de M. Flaubert qui est un long supplice : « Un des « gardes de la légion, resté debout, trébuchait parmi les

pierres. Zarzas accourt (un des révoltée), et, le terrassant, n il lui enfonça un poignard dans la gorge; il l'en retira, '( se jeta sur sa blessure, et, la bouche collée contre elle, h avec des grondements de joie et des soubresauts qui le '( secouaient jusqu'aux talons, il pompait le sang à pleine « poitrine; puis, tranquillement, il s'assit sur le cada- « vre. » Tout cela est affreux. Que sera-ce si de pareils détails surabondent dans un livre? Ne sera-t-il pas permis

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d'y reconnaître ce parti pris d'hyperbole que nous signalions tout à l'heure, et le choix du sujet ne s'expliquerait-il pas alors par les monstruosités mêmes dont il est plein? N'insistons pas. M. Flaubert sait mieux que nous que l'histoire de l'humanité, à toutes les époques, est remplie de spectacles cruels et d'excès inexpiables. Je n'éprouve aucune sensibilité pour les Mercenaires ; mais le chevalier de Folard avait raison lorsque, dans son commentaire de Polybe, rapprochant des temps et des nations qui ne se ressemblent, hélas ! que par une cruauté égale, il demandait « si les Mâthos et les Spendius », ces chefs de révoltés sanguinaires, « n'étaient pas des novices en coniparaisondes Serbellons et des Adrets », l'un catholique, l'antre protestant, tous deux voués à l'extermination de leurs adversaires par toute sorte de tortures abominables. Ah ! c'est que la cruauté est au fond du cœur de l'homme. Les religions n'y changent rien. Mal comprises, elles poussent au mal ; menacées, elles se défendent par des supplices; déchues, elles arrosent de sang les débris de l'autel renversé ! C'est donc en philosophe indigné, non en peintre presque complaisant, qu'il faut inscrire dans la tradition ces grandes infamies de l'humanité.

Excidat, illa dies revo, hoc postera credant Ssecula !

Quel est le peuple qui n'a pas jeté ce cri du poëte, un jour au moins dans son histoire? Un jour! les guerres de religion ont duré trente ans ! Et les guerres de conquêtes ! M. Gustave Flaubert y trouvera, à toutes leurs pages, les horreurs qu'il a recueillies et racontées dans l'histoire de la guerre des Mercenaires avec beaucoup de travail, de complaisance et de succès.

LE MnNIiR. I.E THLU RE II LE ROM \\

Après l'histoire, le roman.

Cette division, que nous avons adoptée parce qu'elle nous est commode, est-elle un simple mode d'examen ou renferme-t-elle une intention de critique? Si le roman a pu se détacher de l'histoire, est-ce parce que l'histoire n'a pas su se fondre complètement dans le roman? Mérite ou défaut, il est certain que, si le récit de M. Flaubert a pu être jugé indépendamment du cadre romanesque dans lequel i! l'a placé, c'est qu'il valait quelque chose par lui-même; et, d'un autre côté, si la critique s'est occupée et s'occupe encore de ce que l'auteur de Salammbô a prêté par l'imagination à la réalité, c'est que son invention n'était pas à dédaigner tout à fait. En résumé, on sent que M. Flaubert a été partagé, comme le sont ses lecteurs eux-mêmes, entre deux impressions fort diverses. Son sujet l'a saisi par ce qu'il a de sérieux et de vif dans son antiquité même; son invention l'a gêné par la liberté même qu'elle lui laissait Une destinée déjeune fille à jeter parmi ces complication> terribles! Une vierge parmi ces horreurs ! Une Velleda africaine dans ce chaos sanglant ! M. Flaubert n'a voulu laisser à personne le droit de dire s'il a écrit une histoire, un poëme symbolique ou un roman d'amour. Peut-être a-t-il créé un genre dont quelque jour il nous dira le nom.

On aurait aimé, avant de lire le livre de M. Flaubert, à avoir appris quelque chose de la religion des Carthaginois. Je regrette pour ma part que l'auteur de Salammbô, qui l'a si bien étudiée, n'ait pas mis sous la main de ses lecteurs la clef de certains mystères dont l'impénétrable bizarrerie les arrête à chaque instant. « Le principe femelle et le principe mâle, << Tanit et Moloch, l'un qui demande de honteux sacrifices à la pudeur des vierges, lautre qui

immole les enfants entre les bras des mères; le voile sacré, palladium de Cartilage, qu'on ne peut ni voir sans crime ni toucher sans péril pour sa vie; tant d'autres superstitions dont le nom m'échappe, ces dieux Pataëques dont la figure est frottée de beurre et de cinnamome les jours de fête; ces prêtres-eunuques, qui font cortège à la déesse voluptueuse et féconde, et ces bandits qui forment l'escorte du dieu massacreur; ces temples remplis de prestige et d'escamotage, de portes dérobées et de sanctuaires à double fond; ce mélange d'inepties, de singularités et d'horreurs avec lesquelles M. Flaubert a recomposé la religion d'un peuple qui tint en échec pendant plus de cinquante ans la fortune de Rome, je n'accepte cette mythologie un peu inattendue que sur la foi de l'audacieux inventeur qui en a révélé les arcanes, et pour ne pas compliquer une question d'art d'une querelle d'archéologie. Je sais qu'un érudit d'un très-grand renom et dont je puis bien citer, en cette rencontre, le témoignage hautement favorable à la portion historique du livre de M. Flaubert, je sais que M. Renan a rendu justice à l'exactitude assez générale des informations que l'auteur de Salammbô emprunte à l'antiquité phénicienne. Mais que vient faire la destinée d'une jeune tille parmi les mystères de cette religion immonde, en compagnie de ces grotesques, au milieu de ces embûches dont le pavé des temples est semé, en face de ces dogmes corrupteurs et insensés? Religion sans âme, culte sans morale, innocence sans vergogne, superstition sans pudeur, que demandez-vous à la fille d'Amilcai? qu allez vous faire de la jeune sœur d'Annibal ?

Annibal ! ce nom magique m'attire toujours ; et laissezmoi dire comment, à un certain endroit de son récit, l'auteur de Salammbô a naturellement introduit et vivement peint la physionomie de ce futur vainqueur de Trasimène. Annibal a dix ans à peine quand sa sœur en a dix-huit. On

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l'amène à son père qui, fin us un moment de péril public, la veille d'un massacre, des innocents et après bien d'autres horreurs, a craint pour les jours de son enfant :

«... Yddibal entra sans se prosterner. Il tenait par la main un jeune garçon couvert d'un manteau en poil de bouc; et aussitôt, relevant le capuchon qui abritait sa figure :

« — Le voilà, maître, prends-le î

« Alors le Suffète (Amilcar) et l'esclave s'enfoncèrent dans un coin de la chambre.

a L'enfant était resté au milieu, tout debout, et, d'un regard plus attentif qu'étonné, il parcourait le plafond, les meubles, les colliers de perles traînant sur les draperies de pourpre, et cette majestueuse jeune femme inclinée vers lui (Salammbô, sa sœur).

" Il avait dix ans peut-être, et n'était pas plus haut qu'un glaive romain. Ses cheveux crépus ombrageaient son front bombé. On aurait dit que ses prunelles cherchaient des espaces. Les narines de son nez mince palpitaient largement, et, sur toute sa personne, s'étalait l'indéfinissable splendeur de ceux qui sont destinés aux grandes entreprises. Quand il eut rejeté son manteau trop lourd, il resta vêtu d'une peau de lynx attachée autour de sa taille, et il appuyait résolument sur les dalles ses petits pieds nus tout blancs de poussière. Mais, sans doute, il devina que l'on agitait des choses importantes, car il se tenait immobile, une main derrière le dos et le menton baissé, avec un doigt dans la bouche... »

J'ai cité ce portrait avant son teur, car cette scène de l'enfant se rapporte aux dernières péripéties du drame; je l'ai cité, pour son mérite d'abord, le trouvant bien fait; puis, parce qu'il nous introduit dans la maison d'Amilcar, où commence et se prépare le roman que nous étudions.

Salammbô \ vit presque seule. Sa solitude est pleine de tristesse vague, de mélancolie sans cause, d'aspirations sans but, de désirs inassouvis et inexpliqués. Elle n'aime pas son frère; du moins n'en parle-t-elle jamais. Son père ne l'aime pas : « La naissance des filles, nous dit.l'auleui', passait pour une calamité dans les religions du soleil. » Est-elle une prêtresse? On le croirait, au cortège religieux (jui l'entoure. Une prophétesse? On le dirait, quand elle chante les aventures deMelkarth, dieu deSidon, et qu'elle prédit les malheurs de Cartilage. Cependant son père songe par instants à la marier; elle y résiste. La fille d'Amilcar ne peut épouser que le fils d'un Ancien ; mais ces jeunes patriciens « lui font horreur, dit-elle, avec leurs rires de bête fauve et leurs membres grossiers. » Salammbô n'épousera pas un fils de sénateur. Son père tient la campagne contre les Mercenaires révoltés, et quand il revient en courant dans son palais, c'est pour mettre ordre à ses affaires : il en a beaucoup et de toute sorte ; il ne songe guère à gêner sa fille. Celle-ci se donne carrière dans le champ sans limite des vagues désirs et des énervantes rêveries...

« . . . Quelquefois, dit-elle à son esclave, quelquefois, Taanach, il s'exhale du fond de mon être comme de chaudes bouffées plus lourdes que les vapeurs d'un volcan. Des voix m'appellent, un globe de feu roule et monte dans ma poitrine, il m'étouffe, je vais mourir; — et puis quelque chose de suave, coulant de mon front jusqu'à mes pieds, passe dans ma chair... C'est une caresse qui m'enveloppe, et je me sens écrasée comme si un dieu s'étendait sur moi. Oh ! je voudrais me perdre dans la brume des îmils, dans le flot des fontaines, dans la sève des arbres, sortir de mon corps, n'être qu'un souffle, qu'un rayon, et glisser, monter jusqu'à toi, ôMère !

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i Elle leva ses bras le plus haut possible, en se cambrant la taille, pâle et légère comme la lune, avec son long vêtement. Puis elle retomba sur la couche d'ivoire, haletante mais Taanach lui passa autour du cou un collier d'ambre avec des dénis de dauphin pour bannir les terreurs, et Salammbô dit d'une voix presque éteinte : « Va me chercher Schahabarim. »

Oui, allez lui chercher Schahabarim!... cette jeune Carthaginoise du temps d'Annibal n'en ressemble pas moins, dés l'abord, à nos héroïnes du roman moderne, celles que le désœuvrement livre aux rêves malsains, aux mauvaises pensées, et qui, pour charmer leur solitude, n'envoient pas chercher Schahabarim. Ce personnage est le grandprêtre, disons mieux, le grand eunuque de Tanit, la Vénus punique, l'altière maîtresse et la gardienne jalouse du voile sacré. Il est un de ces hommes pâles, sans barbe, sans cheveux et sans sourcils qui desservent le temple de la déesse. Il a élevé la fdle d'Amilcar. Quand elle se sent trop seule, elle le fait venir, et quand son esprit s'égare dans les divagations de son ennui, elle l'interroge. Schahabarim répond presque toujours par des énigmes ou des remontrances. Telle est en résumé Salammbô, vivant au fond du palais de son père, entre une esclave numide et un serpent familier, oisive et rêveuse, parée comme une châsse et immobile comme une pagode. Est-elle une créature humaine ou un fantôme habillé de pourpre? A-t-elle un cœur ? Qu'en ferait-elle? Son absurde isolement la condamne à la muette contemplation d'elle-même et au lent supplice de sa jeunesse et de sa beauté.

Une fois pourtant, et c'est au début même du lis 1 e, la fille d'Almicar sort tout à coup de sa solitude et se montre, majestueuse et resplendissante, devant les soldats rassemblés pour une fête dans les jardins de son palais. Elle pa-

312 KTUDES ET PORTRAITS

raif, prononce un discours en trois langues, verse dans une patère d'or, entre les mains d'un jeune ch^f, un long jet de vin à la santé de l'armée; puis la toile tombe sur cette apparition qui laisse après elle un éblouissement étrange dans les yeux des spectateurs et un amour incurable dans le cœur d'un jeune Libyen, l'impétueux Mâtho, celui-là même qui vient de boire dans la coupe d'or et qui sera le vrai héros de ce roman. « Mâtho, d'une taille colossale et à courts cheveux noirs frisés, n'avait gardé que sa jaquette militaire dont les lames d'airain déchiraient la pourpre du lit (on était à table). Un collier à lunes d'argent s'embarrassait dans les poils de sa poitrine. Des éclaboussures de sang lui tachetaient la face; il s'appuyait sur le coude gauche, et, la bouche grande ouverte, il souriait... » C'est à ce moment que Salammbô lui apparut, puis s'effaça comme un météore éclipsé dans l'immense azur des cieux. Il est difficile de mieux décrire une scène plus imposante et plus étrange.

Ici le roman commence. Nous demandez-vous de le raconter? Il se résume tout entier dans ces deux termes : D'un côté, un Libyen, chef de bandes, d'une taille colossale, audacieux, brutal et amoureux ; de l'autre, une vierge du plus pur sang africain, vouée dès son enfance, par goût plus que par destination, au culte de la Tanit impudique, martyre de sa piété imprudente et sentant bouillir dans ses veines toutes les ardeurs de cette initiation redoutable. Une fois engagé dans cette voie, le roman s'arrête trop souvent pour laisser passer l'histoire, ne s'y mêlant plus guère, soit intention de l'auteur, soit résistance du sujet. Quand le roman reparaît, nous retrouvons l'infatigable Mâtho acharné à la poursuite de l'enchanteresse qui a tenu le calice d'or dans les jardins de Megara. Une nuit, pendant que l'armée des Mercenaires menace Cartilage, il pénètre dans la ville conduit par l'esclave Spendius, un des chefs de la révolte,

LE MONDE, LE TIIEATKE ET LE ROMAN SiS

son associé, son Mercure. Ils se glissent dans la triple enceinte du temple de Tanit et lui dérobent son manteau, le fatal Zaïmph, auquel est attaché le salut de la patrie. Protégé par ce talisman, Mâtho est entré dans le palais de la tille d'Amilcar et jusque dans la chambre où elle repose. Vous pourriez croire que la fille du grand Chef devrait être mieux gardée ; mais le voile sacré écarte tous les obstacles...

«... Elle dormait la joue dans une main et l'autre bras déplié. Les anneaux de sa chevelure se répandaient autour d'elle si abondamment, quelle paraissait couehe'e suides plumes noires , et sa large tunique blanche se courbait en molles draperies jusqu'à ses pieds, suivant les inflexions de sa taille. On apercevait un peu ses yeux sous ses paupières entre-closes. Les courtines, perpendiculairement tendues , l'enveloppaient d'une atmosphère bleuâtre, et le mouvement de sa respiration, en se communiquant aux cordes, semblait la balancer dans l'air. Un long moustique bourdonnait... »

Cependant elle se réveille... Elle aperçoit le voile sacré : le voile agit, il l'attire. « Plus près, plus près ! dit-elle à l'Africain. Donne-le! » Et ils se rapprochaient, et elle avançait toujours, et Mâtho la dévorait du regard, quand tout à coup elle s'arrête ; une horreur la saisit ; elle appelle au secours. Ses esclaves s'empressent, armés d'épieuxet de casse-tête. Mâtho s'éloigne, enveloppé du voile « comme d'un firmament)), et jetant autour de lui des yeux terribles.

Quelques mois plus tard, nous sommes sous la tente de Mâtho. La possession du Zaïmph par le chef africain et le désastre qui s'en est suivi pour Carthage ont l'ait de lui le personnage le plus important de l'armée insurgée. Car-

thage frémit, Amilcar gronde, Mâtho languit, Salammbô se désespère. La vue du voile et l'approche de l'Africain lui ont laissé de dangereux souvenirs. La nuit elle jette des cris d'épouvante. Le jour elle se consume en prières et essaye de se racheter par de pieuses offrandes. « Taanach (son esclave) se fatiguait à exécuter ses ordres. Schahabarim ne ta quittait plus. » Une nuit, elle s'échappe et se glisse clans le camp des barbares. Nous la retrouvons sous la tente de Mâtho... Ici une scène indescriptible, et que pour cette raison peut-être, étrange amorce de la difficulté ! l'auteur a longuement décrite. Salammbô sort de cette tente funeste, non pas avec la tête de l'Holopherne africain dans un sac, mais avec le voile sacré sur ses blanches épaules, sans pouvoir dire comme la Judith des livres saints : « Le Seigneur n'a point permis (pie sa servante fût souillée, mais il m'a fait revenir auprès de vous sans aucune tache de péché, comblée de joie de le voir demeurer vainqueur, moi sauvée, et vous délivrés... »

Il serait trop facile d'abuser contre M. Gustave Flaubert des défaillances de son héroïne. C'est une injustice que je n'aurai pas. Bien des gens auraient aimé à remonter ainsi vingt siècles pour trouver sous la tente d'un Rodolphe libyen uneBovary carthaginoise. C'était peut-être assurerai! livre le succès de curiosité frivole qui lui manque. Prenons-le dans son intention manifeste et dans sa portée véritable. Voici probablement comment l'auteur de Salammbô est arrivé à ces périlleuses péripéties qu'il a si hardiment racontées Épris d'un sujet historique qui avait son originalité et sa grandeur, M. Gustave Flaubert ne s'est refusé aucune étude. Il a voulu peindre l'homme, j'entends l'homme de l'époque qu'il avait choisie, dans tous ses costumes et sous toutes ses faces, par masses ou isolément, peuple ou individu , armées en campagne ou vile multitude, hurlant dans les carrefours autour des autels ensanglantés

Tout cela dans le livre de M. Flaubert est vivant, remuant, •>ans mesure, ni pitié, ni pudeur, trop souvent horrible, coloré jusqu'à un excès qui produit parfois l'éblouissement, la fatigue ou le dégoût. Je l'ai assez dit dans un précédent chapitre. N'importe, il y a là une singulière variété d'humines, [irise sur le fait et très-énergiquement caractérisée. De la femme, l'auteur n'a pour ainsi dire donné qu'un échantillon carthaginois. Salammbô est une possédée san^ enthousiasme, une maniaque sans poésie. Elle n'a qu'une idée, désir ou terreur : le voile sacré. Quelle espèce d'attrait se cache sous ce mystérieux symbole? M. Flaubert ne le dit pas ; mais il n'étend guère le cercle autour de sa belle héroïne, si cruellement tourmentée par sa jeunesse, si étroitement bornée par sa foi. Fille d'Amilcar, sœurd'Annibal, descendante de Melkarth, patricienne, citoyenne, fiancée d'un roi numide, à tous ces titres, oubli étrange! elle n'est rien. Elle veut voir et savoir, voir le manteau de Tanit, et savoir (qu'on me passe le mot) ce qu'en vaut l'aune. « 0 père, je la verrai , n'est-ce pas? Tu m'y conduiras ! Depuis longtemps j'hésitais ; la curiosité de m forme me dévore. Pilièl Secours-moi! Partons! » Ainsi elle parle à Schahabarim, Eve en personne, une Eve punique, interrogeant le diable. Schahabarim lui donne à la fin de honteux conseils. Il y a aussi le chapitre du Serpent. Je n'en dis rien ; mystère encore celui-là ; mais tous les mystères ne sont pas bons à connaître ni faciles à raconter pour tout le monde.

Telle est la femme dans le roman de M. Flaubert, une innocente au service del'impudicité, une illuminée du sensualisme africain, une Léda mystique, une Judith païenne. Si l'auteur de Salammbô, qui a cherché tant de choses dans la poussière de Cartilage, y a retrouvé aussi ces débris, encore palpitants d'une ardeur profane \ dont il a recom-

1 Vivunt eomi^si calores... (Horace.

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posé la statue de son héroïne, si elle est vraiment antique, soit! prenons-la pour telle et acceptons-la au nom de l'érudition. Elle ne manque ni de noblesse ni de beauté. Au nom du roman, refusons-la, sous peine de ne plus savoir ce que les mots veulent dire. Les anciens ont divinisé la forme physique, et on sait dans quels raffinements de sensualité étrange ils compromettaient parfois la perfection de l'art le plus exquis. On a beau dire que l'art a sa chasteté en dépit de tout, cela dépend du sujet. M. Flaubert est un statuaire habile : ne lui donnons pas, quoi qu'on nous dise de ses premiers essais, un prix de vertu. Reconnaissons pourtant qu'il a manié cette fois le ciseau de la sculpture antique, avec une gravité qui nous interdit tout commentaire ironique et toute critique dénigrante.

J'ai souvent reproché au roman français de tuer ses héroïnes, contre toute vraisemblance, quand il ne sait plus qu'en faire. Salammbô meurt du moins fort à propos, c'està-dire au moment où elle allait couvrir de ridicule son honnête fiancé , le roi des Numides. Elle meurt quand Nar'Havas allait succéder, mari débonnaire, à l'Africain Mâtho, que la populace écorche sous ses yeux. Pourquoi meurt-elle? « Pour avoir touché au manteau de Tanit », nous dit-on. N'avait-elle pas mérité de vivre pour l'avoir sauvé au péril de son innocence? N'approfondissons pas ces mystères d'autrefois, nous qui ne touchons pas à ceux d'aujourd'hui. Salammbô tombe foudroyée sur les marches du trône que son fiancé va partager avec elle. Elle meurt, après avoir cherché, avec; une singulière complaisance, dans les yeux attendris de Mâtho agonisant, le souvenir de cette nuit passée sous sa tente... « Elle le revoyait à genoux, lui « entourant la taille de ses bras, balbutiant des paroles « douces. Elle avait soif de les sentir encore, de les enten- « dre; elle ne voulait pas qu'il mourût... » Songez qu'elle ne l'avait jamais aimé et que son fiancé numide était là.

Un pareil trait eût manqué à la physionomie de Salammbô.

Mais finissons; j'aurais voulu conclure autrement que par ces mots peut-être bien durs pour l'héroïne de M. Flaubert. Ce regard de réminiscence sensuelle jeté sur l'homme qui l'a si indignement outragée, c'est toute l'histoire de Salammbô, c'est tout le roman. Que j'aime mieux le regard de Didon mourante, quœsivit cœlo luceml... Que je préfère Velléda, suicide par repentir! 11 faut toujours que l'âme humaine se retrouve quelque part, et qu'elle se montre, ne fût-ce qu'un instant, avant de quitter son enveloppe mortelle.

Ah ! combien frémira son ombre épouvantée, Quand il verra sa fille à ses yeux présentée !

Comprenez-vous Phèdre sans cet effroi qui vous glace et sans ce remords qui sauve tout? « Une convulsion la rabattit sur le matelas... » Ceci est la fin de Madame Bovary. u Elle tomba la tête en arrière, par-dessus le dossier du trône »; ainsi meurt Salammbô. Encore une fois, je n'abuse pas d'un rapprochement trop injuste. Je cherche à montrer le vide et le vice de cet art nouveau qui tend à supprimer l'âme dans le combat des passions, et à y substituer, c'est vous qui l'avez dit, « des convulsions d'agonie sur un mat ('l'is... »

Arrêtons-nous, il y aurait trop à dire. Je sais qu'on m'a trouvé indulgent pour M. Flaubert. Ne donnons pas à croire que je veuille faire amende honorable devant des juges plus sévères. Je conçois et j'honore la rigueur qui s'est attaquée aux parties faiblesde cette nouvelle création. Je ne comprends pas moins l'enthousiasme que de très-vifs et graves esprits lui ont montré. Il faut tout accepter, sans tout subir, quand on est critique sans prétention et sans parti pris ; je parle des ouvrages sérieux; pour ceux-là, ni

exclusion, ni engouement, ni ostracisme, ni ovation! L'auteur de Salammbô n'a pas fait un chef-d'œuvre. Il a fait un livre considérable. Il a fait œuvre d'érudit, de coloriste et d'écrivain ; mais il a exagéré la couleur ; il a fatigué son pinceau; il s'est grisé d'érudition. De tout cela est résulté une création sans précédent dans notre littérature. M. Flaubert en triomphe peut-être. 11 se vante sans doute de n'avoir songé ni aux Incas de M. Marmontel, ni au Gonsalve de M. de Florian, ni aux Martyrs de M. de Chateaubriand, Il a raison. Son œuvre ne ressemble à rien qu'à lui-même. Elle ne reflète que sa pensée et sa prétention. C'est un mérite. Il n'en faut pas abuser. On ne doit copier personne, mais il faut entrer pourtant dans le cadre d'une littérature quelconque, s'y ménager sa place, s'y faire reconnaître et compter comme un des naturels du pays, s'y rangera ses lois, à ses règles, à l'esprit général qui l'a inspirée, à ses traditions telles que le goût public les a conservées, à son génie tel qu'il résulte d'une longue série d'écrivains illustres et d'œuvres éprouvées. M. Flaubert connaît à fond notre langue, je le crois. Il est un classique par l'érudition. Quand il veut faire du style à son tour, et une fois sur le domaine de la langue, est-il un sujet fidèle ou un révolté ambitieux? Est-il Amilcar ou Mâtho?

Et pourtant j'ai loué bien haut de certaines parties de son livre. J'en ai approuvé l'intention, le long travail, l'instinct élevé, les grandes lignes supérieurement tracées, les portraits d'histoire, et que sais-je? J'en aime les qualités fuites, et cette violence même qui par instants me saisit sans me retenir et me maîtrise sans me convaincre. Violenti rapiunt... Oui, j'en aime les défauts qui sont ceux d'une énergique nature, et j'approuve ce besoin et cette passion de style qui, pour n'être pas toujours heureux (j'omets toute critique de détail), n'en sont pas moins de bon exemple à une époque d'improvisation universelle.

Et puis, faut-il le dire ? je suis un adorateur incorrigible de notre grand passé littéraire; mais je ne crois pas L'avenir fermé sans retour. Les statues de nos dieux, à nous, ne sont pas des bornes placées, comme une limite infranchissable, devant les tentatives du génie moderne. Personne n'a le droit de dire à l'esprit humain : « Tu n'iras pas plus loin! » Ceux qui l'ont dit aux novateurs de Rome, qui se rappelle leur nom? Les écrivains de la décadence, on les lit encore, k Je demande, écrivait récemment M. Montégut « (dans le Moniteur), si l'on voit beaucoup de partisans des « trois unités et de la tragédie classique choisir leurs gentil dres parmi les romantiques?... » Je ne croyais pas la guerresi engagée; mais, Dieu merci! celle des Mercenaires a fait couler plus de sang, quoiqu'elle ait dure moins longtemps.La guerre des classiques et des romantiques estvieille comme le monde, qui n'a pas cessé de croître et de multiplier en dépit de tout.

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