LA GUERRE DE PLUME (1T
— 15 JUILLET 18Go. —
Les causes de la guerre de 1778 sont connues. L'électeur de Bavière, Maximilien-Josepb, chef de la branche Wilhelmine, était mort sans enfants mâles. Son héritier de droit, l'Électeur palatin, Charles-Théodore, chef de la branche Rodolphine, s'était laissé gagner par la cour d'Autriche, qui, en échange de cette riche succession, assurait un grand établissement à un de ses fds naturels, au préjudice de l'héritier du sang, le duc de Deux-Ponts, son neveu. Le marché conclu, une armée autrichienne avait envahi la Bavière. Frédéric 11, ainsi troublé dans le repos de sa vieillesse (il avait soixante-six ans), s'était remis en campagne. Pendant que les bataillons prussiens s'ébranlaient en Silésie, les émissaires du roi couraient l'Europe, porteurs de ses protestations en bonne forme. Frédéric invoquait contre l'Autriche, non-seulement les conventions qui de temps immémorial avaient réglé entre les deux branches de la maison de Bavière les droits de succession, mais des traités, tels que celui de Westphalie, auxquels l'Empire et la France avaient mis la main. L'Autriche ne pouvait alléguer que des droits éteints, et elle se laissait entraîner à regret dans l'imprudence de son jeune empereur, qui, « dévoré d'ambition et avide de gloire, écrivait Frédéric, n'attendait qu'une occasion pour troubler le repos de l'Europe1. »
1 Mémoires de Frédéric II; t. V des Œuvres posthumes, p. 200. On trouvera aussi, soit dans l'Histoire de la Maison d'Autriche, de
La guerre de 1778 dura un an à peine ; et, malgré la célébrité ou le haut rang des princes et des généraux qui y prirent part, Frédéric II et son frère le prince Henri d'un côté, Joseph II et le maréchal Laudon de l'autre, cette guerre ne fut signalée par aucun fait militaire de quelque importance. Une entrée des troupes impériales sur le territoire bavarois, sans coup férir, une invasion des Prussiens dans la Bohême, bientôt suivie de leur retraite, quelques escarmourches sur les frontières de la Silésie, une tentative de siège, nombre de pandourades, comme Frédéric appelait les petites surprises d'avant-postes, et puis ce fut tout. Quatre armées étaient sur pied et manœuvraient sur un terrain relativement restreint, sans se rencontrer sérieusement.
Il y avait de bonnes raisons à cela. Personne, parmi les souverains, non plus que parmi les vieux généraux qui faisaient cette guerre, ne la voulait, hormis celui qui ne savait pas la faire. Celui-là était jeune encore. C'était Joseph II, l'empereur d'Allemagne, lefds aîné delà grande Marie-Thérèse, et qui ne régnait encore qu'à côté d'elle. Il s'était jeté sur la Bavière un peu à l'étourdie, avec une ambition de gloire militaire trop peu dissimulée, jusqu'à ce point d'en faire confidence à Frédéric lui-même, celui que sa mère et lui nommaient « leur cruel ennemi. » Frédéric a publié, à la suite de ses Mémoires sur cette guerre, la correspondance dont elle fut l'objet entre Joseph et lui. Dans la lettre datée de Liltau le 16 avril, l'empereur lui écrit :
« J'ai appris tant de choses vraiment utiles déjà de
Votre Majesté, que, si je n'étais pas citoyen, et si quelques millions d'êtres qui par là en souffriroient cruellement ne
William Coxe (t. V, p. 581 et suivantes), soit dans quelques lignes excellentes du XVI" volume de Y Histoire de France de M. Henri Martin (p. 457), la preuve que les prétentions de la cour impériale n'étaient londécs sur aucun titre réel et présentable.
me toucboicnt, je dirois presque que je ne seroispas
fâché quelle m'apprît encore à être général. Néanmoins elle peut compler que le maintien de la paix, et surtout avec elle que j'honore et aime vraiment, est mon sincère désir1..: »
Ce qui était vraiment hors de doute, c'est la franchise avec laquelle le jeune empereur, voulant apprendre la guerre, en demandait des leçons à celui qui en avait donné pendant plus de vingt ans à toute l'Europe. Frédéric répondit par une malice : « Que Votre Majesté Impériale soit persuadée que je ne confonds jamais les affaires et sa personne. Elle a la bonté de me badiner. Non, Sire .vous n'avez pas besoin de maître. Vous jouerez tel rôle que vous voudrez, parce que le ciel vous a doué des plus rares talents. Qu'elle se rappelle que Lucullus n'avait jamais commandé d'armée lorsque le sénat romain l'envoya dans le Pont. A peine y fut-il arrivé que, pour son coup d'essai, il battit Mithridate. Que Votre Majesté Impériale remporte des victoires ; je serai le premier à l'applaudir ; mais j'ajoute : que ce ne soit pas contre moi 2. »
Frédéric II flattait Joseph, ou peut-être (ce qui est souvent la même chose) se moquait-il de lui. Marie-Thérèse jugeait mieux son fils; elle le savait brave, intelligent, inventif; elle ne le croyait pas propre à remporter des victoires ; aussi cette guerre lui inspirait-elle une répugnance irrésistible.
La guerre n'est pas commencée encore que déjà éclate, dans la correspondance de Marie-Thérèse avec sa fdle, l'horrible chagrin qu'elle en ressent, d'abord parce qu'elle se défie peut-être au fond de l'âme (sans l'avouer jamais) de la justice de sa cause, ensuite parce que ses deux fils, l'empereur et l'archiduc Maximilien, y sont inévitablement
1 Œuvres posthumes de Frédéric II, t. V. p. 304.
2 Page 310 du t. V de l'ouvrage précité.
3i ÉTUDES ET PORTRAITS
engagés. Oui, elle a peur de celte guerre, comme ces mères désolées dont parle le poëte l, et elle l'écrit à sa fille avec une sorte de faiblesse qui cause aux lecteurs de
ces lettres autant de surprise que d'émotion. « Jugez
de ma peine, écrit-elle (le 19 février 1778) : l'empereur et votre frère et le prince Albert seraient les premiers acteurs; l'Idée seule me fait presque succomber, mais je ne saurais l'empêcher; et si je n'y succombe, mes jours seraient pires que la mort... » Quelques mois plus tard (juillet), quand les armées sont en présence, l'impératrice a l'idée d'écrire à Frédéric lui-môme et sa lettre n'est pas trop fière : « ... Mon âge et mes sentiments pour la conservation de la paix sont connus de tout le monde, et je ne saurois en donner une preuve plus réelle à Votre Majesté que par la démarche que je fais. Mon cœur maternel est justement, alarmé de voir à l'armée deux de mes fils et un beau-fils chéri. Je fais ce pas sans en avoir prévenu l'empereur mon fils » Marie-Thérèse demandait à Frédéric
un secret qu'il ne sut pas garder; puis elle écrivait à sa fille (6 août 1778):
« Mercy est chargé de vous informer de ma cruelle situation comme souveraine et comme mère. Voulant sauver mes États de la plus cruelle dévastation, je dois, coûte que coûte, chercher a me tirer de cette guerre; et, comme mère, j'ai trois fils qui ne courent pas seulement les plus grands dangers, mais doivent succomber par les terribles fatigues, n étant accoutumés à ce genre de vie. En faisant à cette heure la paix, je m'attire non-seulement le blâme d'une grande pusillanimité ,mais jercndsle roi (de Prusse) toujours plus grand, et le remède devrait être prompt. J'avoue, la tête me tourne, et mon cœur est depuis longtemps déjà entièrement anéanti... »