‹ Études et portraitsChapitre 5 sur 24 · Delta matribus détestât a. (Hoiur.n · texte numérisé non relu

Delta matribus détestât a. (Hoiur.n

« Je vous recommande, dit-elle en finissant, de soutenir Mercy pour sauver votre maison et vos frères ...* »

Ainsi, il ne s'agit pas seulement pour Marie-Antoinette d'une intervention plus ou moins déguisée : il s'agit de sauver trois princes, comme si tous les princes qui font la guerre étaient infailliblement prédestinés à la mort; il s'agit de sauver la maison impériale et l'Empire. C'est la mission de la reine de France dans cette grave conjoncture. Rendons justice à Marie-Antoinette : elle se prête d'abord avec une facilité cbaleureuse à cette pression maternelle. On peut même dire qu'elle entre définitivement, par cette porte, dans la salle du conseil des ministres où l'introduit la main courtoise et presque galante de son royal époux. On sait que Marie-Antoinette commençait alors sa première grossesse. « J'ai un grand bonheur, écrivait-elle, que ma grossesse se trouvant dans un si affreux moment, ma santé est toujours bonne. Mon enfant a donné le premier mouvement le vendredi ôl juillet ;ï dix heures et demie du soir; depuis ce moment, il remue fréquemment, ce qui me cause une grande joie... » Cette situationdeMarie-Antoinette, respectable pour tous, était devenue de la part du roi l'objet des plus délicates attentions. Pour rien au monde il n'aurait voulu chagriner la jeune reine; et tandis que Marie- Thérèse invoquait Louis XVI contre Frédéric, en écrivant à sa fille : «'Je compte sur sa justice et sa tendresse pour sa chère petite femme », de son côté, ayant à rendre compte à sa mère de certains procédés des ministres français dont elle croyait avoir lieu d'être blessée :

« ... Nos ministres, écrivait Marie-Antoinette (12 juin 1778), ne se conduisent guère bien, et dans ce moment je

1 Marie-Thérèse et Marie-Antoinette, p. 255*254.

n'ai pu m'empêclier d'en parler au roi. Voici le fait : ma chère maman méjugera. On m'a non-seulement gardé le secret après la décision arrêtée (il s'agissait d'uneNote envoyée au cabinet prussien), mais même depuis qu'on l'avait communiquée à Mercy, et c'est par lui que j'en ai été informée. Je n'ai pu cacher au roi la peine que nie faisait son silence. Je lui ai même dit que je serais honteuse d'avouer à ma chère maman la manière dont il me traitait dans une affaire aussi intéressante pour moi, et dont je lui ai parlé si souvent. J'ai été désarmée par le ton qu'il a pris. 11 m'a dit : Vous voyez que j'ai tant de torts que je ri ai pas un mot à vous répondre... » J'ai cru devoir prier le roi de parler à ses ministres sur la malhonnêteté de leur silence à mon égard; il me parait essentiel qu'ils ne s'y accoutument pas... »

Quelques semaines après (août 1778), il semble que Marie-Antoinette n'a plus à se plaindre autant delà discrétion des ministres à son égard. C'est leur mollesse qu'elle accuse :

« ... Quoiqu'il reste aux ministres, surtout à M. de Maurcpas, un peu de cette maudite peur qui a fait tant de mal à nos affaires, Mercy convient cependant (et pour ce point c'est bien le roi qui a donné le ton) que les choses sont bien changées et que le roi de Prusse aura tout le tort, si malgré les propositions de ma chère maman il ne consent pas à la paix... Le grand point, ajoute-l-elle (en trèsbon style), est de faire tenir à nos ministres le langage véritable de l'alliance... »

On commence à voir clair, et même sans sortir de la correspondance des deux princesses, dans celle étrange aventure de 1778. Joseph, une fois entré dans ce défilé, a

neur d'en sortir par une paix hàlive, parce qu'il veut apprendre la guerre à l'école de Frédéric. Marie-Thérèse a peur de la guerre, parce qu'elle met en péril la vie de ses îils. Marie-Antoinette a une autre peur à combattre, celle du gouvernement français, qui se refuse à partager les risques d'une pareille équipée, — peur honorable et que nous pardonnons pourtant à Marie-Antoinette de n'avoir pas ressentie, parce qu'au fond ce qu'elle est chargée de demander au roi son époux, ce n'est pas de sacrifiera l'Autriche un intérêt français, mais de ne pas abaisser une alliance dont son mariage a été le fruit. L'historien que nous avons déjà cité l'a très-justement remarqué : « La France voulait alors en même temps empêcher l'agrandissement et sauver l'honneur de la maison d'Autriche l. »

Le ministère français manœuvrait dans ce sens, voulant amener par de bons moyens le terme de cette prise d'armes puérile, qui ressemblait à une partie d'échecs jouée pour l'amusement de la galerie. Encore aujourd'hui cette partie nous amuse, parce que derrière les bataillon.- cl h1 nous montre les diplomates, plus excités au feu des controverses que les soldats dans leurs campements; parce qu'on y voit les plumes ( « la guerre de plume », disait Frédéric) sortant du fourreau des épées; Frédéric railleur à la barbe de Joseph téméraire; Marie-Théièse maudissant les ruses de son mauvais voisin et lui écrivant des douceurs, puis un jour lui faisant dire parle baron de Thugut (qui l'a raconté) « qu'elle était désespérée de voir qu'ils fussent sur le point de s'arracher l'un à l'autre leurs cheveu x que l'âge avait blanchis... »

Marie-Thérèse croyait avoir fait un coup de maître en envoyant Thugut à Frédéric sous un caractère supposé. Thugut portait celte lettre un peu suppliante dont nous

1 William Coxe, t. Y, p. 598.

avons donné un extrait. Frédéric reçut la lettre avec courtoisie; il se moqua du messager. C'est lui-même qui nous l'apprend dans son Mémoire posthume sur la guerre de 1778. « Thugut s'offrit pour secrétaire (il s'agissait de minuter quelques articles d'un projet d'accommodement); mais le roi, dit Frédéric, parlant de lui-même, le roi, qui ne se fiait ni à son style ni à ses intentions, les coucha luimême par écrit... » Quelques jours après, l'honnête Thugut ayant reparu avec d'autres propositions qu'il rapportait de Vienne et où Frédéric démêla, dit-il, les intentions insidieuses du prince de Kaunitz, ministre de l'impératrice, le roi le renvoya étaler ses talents devant ses propres ministres, réunis au couvent de Braunau, où la négociation échoua. Joseph, apprenant les démarches où s'était laissé entraîner sa mère, s'en montra fort irrité. L'impératrice envoya son second fils, Léopold, grand-duc de Toscane, pour apaiser l'aîné. « L'effet de l'entrevue fut de brouiller les deux frères », dit Frédéric. Tel fut le succès de la politique de Marie-Thérèse auprès du roidePrusse. Labrouille était partout; et Frédéric, seul et presque sans tirer l'épée, triomphait. « 11 est donc décidé, écrivait Marie-Antoinette (septembre), que nous allons être livrés aux alarmes et aux horreurs de la guerre. Le roi de Prusse s'est tout à fait démasqué, et ses courtisans n'ont plus qu'à rougir. On me paraît pour ce moment-ci de bonne foi décidé à donner tous les témoignages d'improbation pour le roi de Prusse... » Marie-Antoinette se trompait, le gouvernement de Louis XVI restait fidèle à l'alliance de l'Autriche, mais à sa manière; il recevait les confidences de Frédéric, il encourageait sa diplomatie et au besoin sa résistance armée; il voulait la fin de ce périlleux « imbroglio », mais ne voulait à aucun prix qu'il profitât à sa puissante alliée. Pendant que Frédéric usait toutes les plumes de sa chancellerie pour mettre en lumière aux yeux du monde l'injus-

ticc des prétentions autrichiennes, le cabinet de Versailles pesait de toute sa force, sur le conseil du Sultan, pour amener entre la Russie et la Porte Ottomane une paix qui, du même coup, devait terminer la guerre entre Frédéric et Marie-Thérèse; car cette paix rendait à Catherine la disponibilité du corps auxiliaire que, suivant la teneur des traités, elle devait au rui de Prusse l. Aussi l'impératrice écrivait-elle à sa fdle, en vue de cet accord dont elle était menacée (novembre 1778) :

« ...Les mouvements du roi depuis quinze jours dénotent de grandes vues. Tout d'un coup, étant déjà entré en cantonnement en Silésie, il rassemble ses troupes et se jette avec toutes ses forces sur notre bout de Silésie, qui est tout ouvert et toujours au premier venu. Il pille à l'ordinaire, et fait mine de passer en Moravie : ce qui ne me parait pas vraisemblable, voyant la saison et tous les chemins rompus. Je crois plutôt que c'est un mouvement analogue aux troupes russes, que les nouvelles de Pologne disent en marche, nonobstant la guerre turque. Ce serait le comble...

« Je suis fâchée de devoir relever ces anecdotes, mais ce n'est pas tant pour nous, car les choses sont venues trop loin à pouvoir les redresser à temps; mais pour le bien et la considération même de la France, une conduite plus mâle serait nécessaire; et, j'avoue, l'abandon de nos intérêts dans le moment leplus intéressant pour la France, de voire grossesse, me le rend plus sensible. Que peut-on attendre à l'avenir? Et sans alliés aucune puissance ne peut exister. . . »

Ainsi la grande Marie-Thérèse s'avouait vaincue. Frédé-

1 On trouve dans les Mémoires de la guerre de 1778 tous les détails de cette action secrète de la cour de France pour arriver ait dénoùment dout nous parlons. (T. Y, déjà cité, p. 265 et suiv.)

40 ÉTUDES ET TORTRAITS

rie avait eu le rôle vraiment sérieux et politique, quoiqu'il ne se fût pas refusé, nous l'avons vu, le divertissement légitime que la conduite de la cour d'Autriche lui avait procuré. Nous l'avons montré entrant en campagne avec un cortège d'officiers et de diplomates, tout prèLpourla double guerre qu'on lui suscile, et presque plus en négociateur qu'en général. On dirait que la gloriole de dicter une dépêche bien embarrassante pour sa magnanime rivale le lente plus désormais que lagloire de vaincre Joseph en rase campagne. Aussi comme il triomphe, dès l'abord, des incertitudes et des faiblesses du cabinet de Vienne, quand il l'a mis en demeure deproduire ses titres à la succession en litige! Gomme il profite du temps qui s'écoule dans ces tergiversations contentieuses, pour assurer son terrain à Versailles et à Saint-Pétersbourg ! Et quand il raconte ce qu'il a fait dans cette vue, comme la simplicité de son récit relève la finesse et la décision de sa conduite ' !

Ainsi se déroulait ce drame singulier qui esl comme la dernière rencontre un peu sérieuse des grandes puissances de l'Europe entre la guerre de Sept ans et la Révolution française, car le partage de la Pologne n'est qu'un coup fourré. Hélas ! les deux plus illustres acteurs de ce drame auront bientôt quitté la scène, non sans s'être rendu une mutuelle et loyale justice. On peut, dans la contrariété d'un dessein avorté ou clans l'angoisse d'un grand péril public, prodiguer à ses adversaires des qualifications passionnées; entre grands hommes, au fond on s'estime, et il viendra un jour où le plus bel éloge que vous aurez reçu, û rois que tant d'adulateurs entourent, vous sera adressé par votre ennemi. Marie-Thérèse, nous l'avons assez vu, ne songeait qu'à faire la paix. La paix signée à Teschen (en mai 1771)), quel soulagement! quel bonheur! « Notre ami

1 Mémoires de Frédéric II, l. V des OEuvres posthumes, p, '225, 220, '234 et passim.

réconcilié ! » écrit-elle à Marie-Antoinette, avec un peu d'ironieencorepour le roi de Prusse. « Je suis ravie de joie! disait-elle ailleurs avec plus d'effusion. On sait que je n'ai point d'impartialité pour Frédéric. Cependant je dois lui rendre la justice de reconnaître qu'il a agi noblement. Il m'avait promis de faire la paix à des conditions raisonnables, et il m'a tenu parole l... » — Frédéric II, lui. n'avait pas atlendula guerre de 1778 pour rendre une justice plus éclatante encore à sa généreuse rivale. N'est-ce pas dans le récit de la guerre de Sept ans qu'il disait d'elle, à propos des admirables réformes qu'elle avait introduites dans le gouvernement de ses États et dans l'organisation de son armées : « Une femme a exécuté des desseins dignes d'un grand homme... -'? » Cette femme était un grand homme, en effet, auquel manqua seulement (est-il besoin de le dire?) la perfection absolue, qui n'est le lot d'aucun mortel, même parmi les plus grands.

Si nous voulions prolonger celte démonstration, nous pourrions montrer encore Marie-Thérèse, quand la paix de Teschen a rendu à la souveraine le repos de l'esprit, replongée comme mère dans les alarmes chimériques qui remplissent sa correspondance, et reprenant, quoique avec plus de douceur, pendant celte suprême année rie sa vie, la série de ses mercuriales interrompues durant la guerre par l'intérêt de sa politique. Mais quoi! est-ce que Marie- Antoinette ne lui a pas montré assez de zèle, trop peutêtre, pendant cette épreuve? Sur la marge d'une de ses lettres (15 juillet), toute pleine de cette ardeur de l'inter-

1 William Coxe, déjà cité ; t. Y, p. ifli. On lit au bas de cette page : t Communication faite à l'auteur par la personne même à qui ce discours a été adressé par Marie-Thérèse. »

2 T. III îles Œuvres posthumes de Frédéric U. p. 28. Il faut lire ces trois pages où Marie-Thérèse est très-équitahlement jugée.

vention qui l'anime, j'ai écrit, après l'avoir lue : « La voilà qui règne! » Je m'étais trop pressé. Marie-Antoinette, quand elle raconte tout le mouvement qu'elle se donne dans le sens des instructions de sa mère, ne veut que lui être agréable, et elle en dit sans doute plus qu'elle n'en fait. L'événement l'a bien prouvé, puisque la cour de France ne fit rien, si ce n'est d'être favorable à la résistance de Frédéric. La jeune épouse de Louis XVI n'en avait pas moins montré à sa mère, à ses frères, à son pays natal et à leur cause (qui après tout n'était plus la sienne), un dévouement qui honorait son cœur. 11 était cruel d'être traitée comme une petite fdle ou comme une reine étourdie, quand on avait été invoquée pendant dix-huit mois comme le sauveur et traitée comme le plénipotentiaire d'un grand empire. « Vous sauverez une mère qui n'en peut plus, écrivait-on à Marie-Antoinette avani la paix de Teschen; vous sauverez deux frères qui à la longue doivent succomber, votre patrie, toute une nation qui vous est si attachée (septembre 1778); » et après la paix de Teschen : « Il nous revient de tous côtés que vous êtes tellement gouvernée par le duc de Guines que vous ne vous décidiez en rien qu'après son avis (septembre 1779). » Marie-Antoinette répond : « Il est vrai que le duc de Guines est admis dans ma société; mais il l'est aussi dans celle du roi, qui le traite fort bien. Je lui ai rendu service dans la cruelle affaire que lui avait suscitée M. d'Aiguillon ; il était naturel qu'il cherchât à témoigner sa reconnaissance. Il est également, dans le train de ce pays-ci que ceux qui n'ont pu l'accabler par leurs calomnies déchaînent leur jalousie et exagèrent le bon traitement qu'il éprouve. Il est d'usage de vouloir toujours deviner quelqu'un comme nous conduisant; je l'ai trop souvent éprouvé depuis neuf ans pour en être étonnée maintenant... »

Ilestons sur cette réponse un peu fière, d'un accent si

loyal, d'un tour si français. Marie- Antoinette a bien quelques assauts à subir encore pendant les derniers mois de cette correspondance. Elle y répond avec la même mesure de dignité, de douceur et de respect. Quand sa mère s'autorise auprès d'elle des bruits qui courent « dans les papiers , » la reine se contente de lui répondre : « Les gazetiers et nouvellistes en savent plus que moi , » et elle dit vrai. Puis, quand Marie»Thérèse ajoute: « Si je ne vous avertissais, qui est-ce qui l'oserait? » elle semble trop ne pas savoir à son tour que Marie-Antoinette a été la reine de France qui a été le plus avertie par la médisance, le plus harcelée par la calomnie, et que ses ennemis de toute sorte avaient déjà beaucoup entrepris contre elle longtemps avant l'époque fatale (que Marie-Thérèse ne vit pas) où la démagogie crut pouvoir tout oser.

Arrêtons-nous devant ce souvenir. J'ai assez dit le sentiment qui m'a soutenu dans cetle longue et pénible étude. Je voudrais le résumer en quelques lignes. Pourquoi ai-je relevé dans la correspondance de Marie-Tbérèse tout ce qui m'a paru porter la marque d'une injustice trop manifeste, si involontaire qu'elle fût? Était-ce parti pris contre cette grande mémoire? J'aurais pu remplir de l'éloge de Marie-Thérèse, même sans sortir de ses relations avec sa fdle, autant de pages que j'en ai consacré à la critique de quelques-unes de ses lettres. Pour louer sa haute raison, sa vigilance éclairée, sa bonté forte, ce bon sens surtout qui est comme le signe auquel se reconnaît la supériorité dans les femmes et le génie dans les rois, pour louer tant de qualités dans Marie-Thérèse, il n'y a qu'à prendre dans sa correspondance avec sa fdle. Elles y abondent. Elles y brillent du plus vif éclat. Pourquoi donc relever avec un si grand soin quelques exagérations de style où l'inquiétude de sa tendresse a parfois entraîné sa plume? Marie-

Thérèse avait le droit d'être injuste envers sa fille, quand elle ne songeait qu'à la conseiller et à la guider. L'intention était tout. Il fallait comprendre. L'excès de sa prévoyance s'expliquait par la grandeur de son affection. L'autorité d'une mère n'est pas, comme celle du magistrat, restreinte dans sa mission et bornée par la loi écrite; ses veux ont un autre horizon que le nôtre. Est-ce que madame de Sévigné est toujours juste dans les reproches qu'elle adresse par instants à sa fille? Qui se soucie de défendre aujourd'hui madame de Grignan, eût-elle été meilleure qu'elle n'était? Marie-Antoinette était reine. Moralement, cela ne diminuait en rien l'autorité d'une mère qui s'appelait Marie-Thérèse. Certes, elle n'appliquait pas à sa fille le mot cruel qui servit de commentaire à un vote régicide: M// ne peut régner innocemment; mais elleavait l'âme trop fière pour être sottement éblouie par les rayons qui partaient encore du trône de Versailles. Qu'elle eût traité sa fille avec une rigueur plus ou moins équitable, qui s'en plaindrait aujourd'hui, si Marie-Antoinette avait passé sur le trône et dans la vie, comme tant d'autres princesses qui n'avaient eu que la peinede naître et le bonheur, peut-être l'ennui, de régner?

Ce n'est pas avec Marie-Thérèse que nous avons discuté les charges qui résultent, contre Marie-Antoinette, de la correspondance de sa mère ; c'est avec les accusateurs de cette reine infortunée. Quand l'impératrice d'Allemagne, momentanément inspirée par une maternité soupçonneuse et crédule, emprunte à son insu aux accusateurs de sa fille (j'entends ceux dont les intentions n'étaient pas perverses) leur crédulité facile, leurs préventions fatales, Leurs injustes méfiances, tout jusqu'à cette exagération de langage qui sera celui de la Révolution quelques années plus lard ; quand elle montre la jeune reine marchant vers un abîme, parce qu'elle se livre aux innocentes joies de

HARIE-TffÉRÈSE ET MARIE-ANTOINETTE 45

son âge, et s' avilissant parce qu'elle relève, par un goût de parure ingénieuse, son attrayante beauté; quand elle recueille, sur les dilapidations de la cour et sur les nidlions prodigués aux courtisans depuis l'avènement d'un roi sage et économe, les commérages dont elle faisait si péremptoirement justice pendant le règne des maîtresses; quand, dis-je, j'ai retrouvé sous cette plume imposante tant de médisances, aussi puériles que funestes, qui ont défrayé les pamphlets révolutionnaires avant d'inspirer les réquisitoires accusateurs, et qui ont jonché pour la royale victime du 1G octobre la roule de l'échafaud ; — j'ai eu le droit de protester; c'est ce que j'ai fait. Ce témoin auguste, involontaire et imprévu qui est venu déposer contre Marie-Antoinette, près de quatre-vingts ans après sa mort, ce n'est ni Malesherbes, ni de Sèze, ni Chauveau- Lagarde qui lui ont répondu ; c'est Marie-Antoinette ellemême, avecsa forte innocence, sa résistance respectueuse et son doux langage. Si cette impression ne résulte pas du travail auquel je me suis livré sur la correspondance de Marie-Thérèse avecsa fille, tant pis pour moi! J'ai perdu mon temps; la cause de Marie-Antoinette n'y peut rien perdre.

Lia Révolution, par M. Edgar Quinet '.

LES VRAIES RÉFORMES DE 1789 — 20 janvier 18G6. —

Un livre a paru il y a quelques semaines. Œuvre d'un écrivain déjà célèbre, et qui semblait pourtant n'avoir pas encore donné la mesure complète d'un talent que ce livre a révélé tout entier, la Révolution de M. Edgar Quinet est aujourd'hui dans toutes les mains. Mais si l'empressement est général autour de son œuvre, les impressions sont aussi diverses qu'elles sont vives ; aux uns, les opinions de l'auteur inspirent les récriminations les plus véhémentes et les plus acerbes ; aux autres, d'éclatantes apologies. Personne,en fin décompte, ne touche à ce livre sans ressentira quelque degré l'émotion même d'où il est sorti, soit pour l'approuver, soit pour le combattre.

Les conclusions de l'auteur sont sévères.

Suivant lui, la Révolution française a manqué totalement son but, qui était de fonder la liberté politique en France. Quant aux libertés civiles de toute sorte qu'elle a établies, L'ancien régime y aurait suffi : il ne demandait qu'à se

1 2 vol. i n-8° (1805).

réformer pacifiquement et légalement. Si la véritable réforme, celle des institutions politiques, a manqué à la France, c'est qu'on n'est pas allé droit aux bons moyens : il fallait renverser du premier coup le trône de Louis XVI et changer la dynastie ; encourager l'émigration de la noblesse et déplacer la propriété ; anéantir la religion dominante, et au service de cette dernière entreprise il fallait, puisqu'on avait en soi les éléments d'une terreur démagogique, faire usage de cette force, le seul emploi que l'auteur en approuve et la seule fois où il dise nettement que la fin justifie les moyens.

Je ne veux citer, comme preuve de mon exactitude scrupuleuse à résumer les principales conclusions du livre de M. Quinet, qu'un petit nombre d'axiomes développés par lui en des centaines de pages ; la formule nous suffit. « Nous savons aujourd'hui, dit-il, que pour passer d'un ancien ordre de choses à un nouveau il faut changer l'ancienne dynastie, ou au moins la personne du prince, surtout lorsqu'il a été trop offensé... Les constitutionnels de 89 s'obstinèrent à laisser le vieux fer dans la plaie, elle s'envenima1. » Camille. Desmoulins, blâmant un arrêté qui avait interdit une procession de la Fête-Dieu, disait à Manuel : « Les rois sont mûrs, mon cher Manuel, le bon Dieu ne l'est pas encore. » Pour M. Edgar Quinet, la religion des Français (le catholicisme) était mûre en 17S9 ; il n'y fallait qu'un peu d'aide ; et pointant c'est par voie d'extirpation qu'il veut procéder pour la détacher du sol. « Une religion, dit-il, ne peut être extirpée que par une autre religion, n Nous verrons plus tardl'éminent écrivain, après s'être énergiquement attaqué aux doctrines et aux procédés de la terreur politique, faire ses réserves dans le sens d'une terreur religieuse, et demander à la hache ce

que l'urne à scrutin des législatures ne peut pas toujours donner : la conversion spirituelle d'un peuple entier. Pour aujourd'hui, ne sortons pas de la sphère des principes. « 11 n'y a que deux moyens de rendre une révolution irrévocahle, écrit l'auteur: le premier est de changer l'ordre moral, la religion; le second est de changer l'ordre matériel, la propriété. Les révolutions qui font ces deux choses sont certaines de vivre i. r> La nôtre n'a pas vécu.

Telles sont, pour n'en citer que quelques-unes, les conclusions de l'auteur, quand il juge le résultat des efforts, des travaux et des souffrances de nos pères. Non-seulement, comme je l'ai dit, ces conclusions sont dures, mais le ton du livre est amer. On y sent le découragement d'une vie hrisée et l'angoisse d'un exil volontaire. Dans le libéral persistant, on ne retrouverait presque plus le patriote, si cette tristesse même de son cœur ne protestait sans cesse contre les duretés de sa raison. Le passé l'humilie, le présent le déconcerte ; l'avenir... l'auteur a l'air de croire qu'il n'en est plus pour la Fiance, parce qu'il n'en attend rien pour lui. A force d'étendre son horizon dans un passé où personne ne peut plus rien, M. Quinet ne s'est réservé que la puissance de désespérer. Je sais qu'il s'indigne en plus d'un passage de son livre contre ces défaillances pusillanimes. Qu'importe, s'il s'applique partout ailleurs à montrer le mal incurable, s'il en cherche laborieusement la cause dans les traditions, les croyances, le caractère et le tempérament de notre nation; s'ilremonte jusqu'au Bas-Empire pour y trouver le prétexte à des assimilations décourageantes; si la France du dixhuitième siècle, celle de 89, celle de Jemmapes et de Marengo, celle des trente années qui ont brillé de l'orageux éclat du gouvernement libre; si toute celle France renais-

« t. Ier, p. 225.

sant, après la mort de Louis XIV, à la vie de l'esprit libre et à l'étude passionnée des questions sociales, — n'est plus, au dire de l'auteur, qu'un triste plagiat de ce sombre et ignominieux régime qu'il résume d'un mot : le byzanlinisme... « Nous parlons, dit-il, du progrès delà conscience, du règne heureux des idées libérales, de notre mission émancipatrice, de nos qualités expansives, de notre générosité, à peu près comme les Byzantins parlaient de la mythologie passée, la Victoire, Jupiter, Diane d'Éphèse, lorsque déjà leurs autels avaient été renversés. Cette rhétorique ne releva pas la mythologie tombée. De même, chez les modernes, il faut d'autres moyens que la routine du langage pour relever les divinités morales, reniées ou disparues... Vers quelle société marchons-nous? Il va plusieurs issues. Mais si l'on tenait pour nulle la protestation de quelques âmes isolées, on pourrait se représenter comme il suit les traits principaux des formes sociales dans lesquelles nous entrons en Europe : des mœurs incultes sans vie publique, la rudesse de l'état populaire sans peuple, la démocratie sans Démos, le silence sans repos, la grossièreté sans liberté, la Béotie dans Byzance 1... »

On voit d'ici ce qui nous sépare de M. Quinet, pour peu qu'on veuille bien nous tenir compte de la confiance que nous avons toujours montrée dans l'imprescriptible avenir de la liberté politique. Nous ne parlons pas seulement de ce dédaigneux anathème que fauteur jette en finissant a la France nouvelle, et qui n'est, peut-être que le cri d'un généreux désespoir. Nous ressentons autant que personne l'amertume de nos déceptions du moment, et, Dieu merci, nous ne désespérons pas ! Mais c'est de la révolution d'il va quatre-vingts ans qu'il s'agit, celle que l'auteur accuse d'impuissance , non pour ce qui nous

1 T. II, p. 617 et 625.

manque encore aujourd'hui de ses conséquences ajournées ou suspendues, mais pour ce qu'elle a voulu, pour ce qu'elle a fait quand elle était maîtresse du terrain. A ce point de vue, presque aucune des conclusions de l'auteur neserait la nôtre. Nous aurions, nous, quand la Révolution de 89 a éclaté, préféré la monarchie constitutionnelle à la démocratie pure, et nous n'aurions pas cru que l'extermination d'une religion au profit d'un autre culte fût le remède à tous les maux. Le remède, en fait de religion, c'était la liberté religieuse. Nous aurions défendu la propriété, même quand la défense de ce grand principe était un des thèmes de la rhétorique de Robespierre, et nous aurions mieux aimé les anciens nobles de ce côté-ci du Rhin que de l'autre, quand ils se résignaient loyalement au régime nouveau. Nous aurions attaché une importance considérable aiu réformes sociales qui étaient, entre le tiers état et les classes privilégiées , le fond même du débat. « Au dix-huitième siècle, écrit M. Guizot, l'esprit humain avait l'état social tout entier en haine et en mépris1. » Pourquoi cette haine de l'esprit pour les formes de la société, si ce n'est qu'elles ne blessaient pas moins le bon sens que l'égalité, et qu'elles étaient encore plus difficiles à défendre par le raisonnement qu'à supporter dans la vie pratique. C'est donc l'esprit qui réclamait cette reconstitution sociale de la France, dont les déshérités de la fortune et du privilège, c'est-à-dire les masses, devaient profiter; et si nous pensons, comme M. Ouinet, que la liberté politique est l'indispensable garantie de ces réformes purement civiles, nous ne sommes pas également persuadé qu'elle en est le précurseur irrésistible ; — témoin les pays qui ont. aujourd'hui la liberté de la tribune et de la presse, celle du contrôle et du vote dans les plus grandes affaires,

1 Histoire générale de la civilisation en Europe (l 'flocon).

et qui ont encore à protéger ces conquêtes contre les inégalités sociales, les intolérances de caste et tous les préjugés du régime féodal.

La réforme civile de la France était donc, en 89, une grande, une importante révolution; les adhésions un peu emphatiques de la nuit du 4 août montraient bien une certaine ardeur de désintéressement chevaleresque dans ces classes que le régime nouveau dépossédait; mais c'est l'élan vigoureux de la nation vers ces réformes qui leur donnait un sens et qui en assurait le triomphe ; il y fallait, n'en déplaise à l'éminent auteur du livre que j'étudie, il y fallait la Révolution. La même force d'où ces réformes étaient nées les a fait vivre. Elles ont gardé jusqu'à nos jours et elles ne perdront jamais ce caractère indélébile que la main d'un peuple, se redressant de toute sa hauteur et se sentant au niveau de ses maîtres, leur a communiqué dans un jour de sublime révolte contre des abus dix fois séculaires. Chose étrange ! parce que personne n'oserait plus toucher aujourd'hui aux conquêtes civiles de la Révolution française, et parce que cette inviolabilité bien acquise ne coûte en effet d'efforts, de soucis et de préoccupations à personne, on en conclut que la conquête a été aussi facile que la jouissance est paisible. On oublie l'interminable lutte d'un siècle presque entier, la vivacité des réclamations réformistes sur tous les points et sous toutes les formes, dans les livres, dans les pamphlets, dans les geôles, dans les prisons d'État, et jusque sur l'échafaud des victimes de la barbarie légale; on oublie l'Encyclopédie, les philosophes, les économistes, les vœux du pays, je devrais dire les cris de la conscience publique, consignés dans les Cahiers des provinces ! —Et on ne se dit pas que tout ce grand effort résumait plusieurs siècles d'iniquité traditionnelle, qu'il s'attaquait non pas à l'ordre régulier d'une société imparfaite, mais au chaos d'un enchevêtrement inextri-

cable. Qu'on lise, dans l'Introduction d'un écrit qui n'a certes pas pour but l'apologie de la Révolution française, le détail des abus de toute sorte où la France, comme dans un réseau aux mailles indestructibles, semblait attachée et garrottée, même à la veille de 89 ; qu'on regarde à ce tableau, tracé d'une main habile et par une plume non suspecte de malveillance pour l'ancien régime l. Quel travail de géant ne fallait-il pas pour soulever ce poids de tant de siècles qui tous avaient apporté leur part d'invention à la servitude commune ! Aujourd'hui, cela est vrai, nous sommes les tranquilles possesseurs de ce beau fleuve de liberté civile qui s'écoule paisiblement dans la vallée, fécondant et enrichissant nos campagnes ; mais, si paisible qu'il soit, il est sorti de ces hauteurs redoutables où s'amassent les orages, — semblable à ce torrent dont parle Bossuet, et qui, traversant la plaine, retient encore, dans son cours devenu régulier et dans ses vagues doucement agitées, « cette force qu'il avait acquise aux montagnes d'où il tire son origine 2. »

Une des plus belles pages du livre de M. Quinet est celle qu'il consacre à la discussion du Code civil, au sein de la Convention nationale et en pleine Terreur (août 1795) :

<( De quel aveuglement faudrait-il être frappé, dit-il,

pour ne pas reconnaître l'étonnante grandeur de ce moment ! C'est celui où s'inaugure la Terreur. Tous les Français sont mis en réquisition pour courir aux armées. Valenciennes, Coudé , Mayence, annoncent l'approche de l'ennemi. On le sent déjà qui a passé la frontière. Vous diriez que ce peuple n'a plus qu'un moment à vivre. Soudain, tout se calme par enchantement. On s'arrête. Les

1 Histoire des causes de la Révolution française, par M. Granier do Cassagnac (1850).

'- Panégyrique de saint Paul.

plus furieux oublient leur frénésie. Et quel usage fait-on de cet instant de répit? c'est pour recevoir le monument des lois civiles qui domptent les consciences comme autant de mathématique* morales. L'enceinte qui retentissait encore hier de cris, de malédictions, de prières, de sanglots repoussés, n'est plus que l'écho impassible du droit, comme le siège du préteur. Ce peuple qui n'a plus, ce semble, qu'un jour à vivre, le passe à se donner des lois qui régissent aujourd'hui le monde. Tables de la loi, rapportées véritablement au milieu des éclairs et des foudres. Si ce n'est pas là le sublime de l'histoire, où est-il? « Pour achever le contraste, voulez-vous savoir qui préside la Convention pendant que le modèle du Code civil est donné à la France et à l'Europe? Regardez ! c'est Maximilieu Robespierre !

. . . C'est lui qui met aux voix ces formules par lesquelles sont garanties chez nous, pour tous les temps, la propriété

et la famille

. . . Cambacérès propose ; la Montagne vote ; Robespierre proclame. Notre Code civil se fonde, sans lutte, sans opposition, par une sorte de nécessité créatrice sous laquelle tous les fronts comme toutes les passions s'inclinent. . . . . . Rien au monde ne fait plus d'honneur aux Français que d'avoir été capables de se donner froidement, impassiblement leur Code civil au milieu du délire même de 1795. C'est ce qui montre le mieux les énergies indomptables de

cette race

11 fallut un esprit héroïque, mensheroiea, pour

porter la main sur l'échafaudage de toutes les lois civiles qui se disputaient la France. En des temps ordinaires, qui eût osé jamais trancher avec tant d'autorité entre le droit romain et h; droit coutumier, par exemple, dans les conventions matrimoniales? A chacune des grandes audaces juridiques, on pourrait assigner une date delà Convention;

les jurisconsultes lui empruntèrent son intrépidité; c'est par là qu'ils purent décider en maîtres et sans réplique, au milieu du chaos de tant de législations discordantes. Témérité presque inconcevable en une époque ordinaire. Ces premières vues ont décidé de l'esprit de nos lois ; rien n'a pu effacer cette vigoureuse empreinte. »

« Quand j'ai voulu, écrit plus loin M. Quinet, m'éclairer sur le caractère de la Convention, j'ai vu un travail incessant de civilisation au milieu d'une bataille soutenue contre le monde entier : grandeur unique entre toutes les assemblées humaines l /. . . »

Je ne veux faire sur les citations qui précèdent que deux réflexions : les réformes civiles n'étaient donc pas aussi faciles à réaliser que M. Quinet l'affirme partout ailleurs dans son livre, puisqu'il y fallait l'énergique décision delà Convention toute-puissante et l'héroïsme du législateur égale à celui du soldat marchant au canon. J'ajoute que ce que M. Quinet nous dit ici des « énergies indomptables de notre race », quand il s'est agi de mettre le feu aux broussailles de l'ancien régime, nous console de tant de jugements moins équitables dont l'abâtardissement traditionnel de notre nation fait si souvent les frais clans le même écrit. Non que je triomphe contre M. Quinet de ces contradictions si manifestes. J'en fais hommage à sa généreuse nature, tout entière aux spectacles qui se déroulent sous ses yeux, même si son imagination les a créés, passant de la colère à l'admiration, de la satire au dithyrambe, selon les acteurs, et ne songeant pas assez que la philosophie de l'histoire n'est pas dispensée de chercher une mesure, d'étudier les proportions et de prendre des « moyennes, » s'il est permis de parler ainsi, pour juger les actions des hommes et les révolutions des peuples.

« T. II, p. 108, 109, 110, 115, llfi, passim.

Ainsi nous différons de M. Edgar Qninet quand il s'agit de mesurer l'importance originelle des réformes civiles, dont la Révolution française eut l'initiative et réalisa la conquête. Nous ne différons pas moins quand il conteste à la Révolution le mérite d'avoir travaillé avec succès à la fondation de la liberté politique, même si, au-dessus de ces fondements, l'édifice n'est pas encore achevé. Je dis « travaillé. » L'œuvre était considérable, la carrière immense. Qui pouvait croire que la France arriverait au but d'un seul élan, par un seul effort ? L'Angleterre y a mis plusieurs siècles ; elle y travaille encore. Quelle nation s'arrête dans cette voie, une fois qu'elle y est entrée? En France, toutes les générations y ont marché depuis 89, plus ou moins vite, sans que la marche, si ce n'est l'entrain, ait été interrompue très-longtemps. De 1789 à 1851, la France a été politiquement libre pendant quarante-six ans; on voit que je retranche de cette période les deux années de la Terreur. L'Empire avait supprimé défait la liberté politique, et lui rendait pourtant une sorte d'hommage en lui laissant partout son nom dans la législation du temps. En 1815, l'Empereur donnait à la France une Constitution que M. Thiers, qui a le droit d'être difficile, déclare « la plus libérale » que la France ait jamais eue. Non, la marche de notre nation dans les voies de la liberté n'a jamais été définitivement arrêtée. L'est-elle aujourd'hui? Qui oserait jeter cette injure, la pire de toutes, à notre pays? La liberté politique, pour une nation, c'est l'honneur. M. Qninet, regardant aux quatre-vingts dernières années de notre histoire, n'a vu que les éclipses. Il a fermé les yeux à la lumière, quand elle a brillé ; il l'a niée, quand elle éclatait pendant trente ans, voilée quelquefois, toujours présente derrière le nuage, dans les débats de la presse, dans les discussions des Chambres, dans le contrôle le plus vivifiant, le plus actif et le plus jaloux. M. Quinet a nié la lumière, ou,

pour être plus juste à son égard, il l'a trouvée insuffisante pour des yeux comme les siens, avides d'un rayonnement illimité.

Malgré tout, est-ce qu'elle n'existait pas, la liberté politique, môme dans cette mesure qui semble incomplète à M. Quinet? Est-ce que tous ces droits de l'homme qu'a proclamés la Révolution française, et qui, bien qu'affaiblis ou suspendus aujourd'hui, se manifestent par leurs généreux efforts pour se faire compter ou se trahissent par leur souffrance; — le droit de discussion et de contrôle; le droit de penser, de parler, d'écrire sans avoir de compte à rendre, si ce n'est au juge; le droit de prier Dieu comme on l'entend et d'élever ses fils selon sa volonté; le droit de voter l'impôt, le premier de tous quand il a conscience de sa force; le droit de discuter librement les affaires de sa commune, fût-elle une grande ville ; est-ce que tous ces droits et tant d'autres, même ceux que la fatigue des troubles civils a momentanément endormis, mais quelemoindre souffle d'indépendance, passant dans l'air, peut réveiller au fond des cœurs ; — est-ce que toutes ces franchises no font pas partie de la liberté politique? Et est-ce là ce que la Révolution française a voulu, oui ou non? M. Edgar Quinet ne le conteste pas. Il se plaint que cette volonté, qui aurait dû commander souverainement à l'avenir, soit restée, à quelques égards, impuissante. Où est donc cette prescription qu'il nous oppose? Quel jour la porte a-t-elle été close et scellée sans retour sur les conquêtes de la Révolution? Depuis quand les droits qu'elle a proclamés sontils comptés pour quelque chose, même impuissants et muets, — car leur interdiction est le grand souci des gouvernements qui les suspendent ou les ajournent; depuis quand sont-ils comptés, si ce n'est depuis le jour où la Révolution française a parlé? Avant 80, lisez les Mémoires et bs correspondances de toute sorte où s'exprimaient en

confidence les opinions et les sentiments de l'ancien régime ; vous verrez avec quelle sécurité complaisante le privilège s'étalait dans sa jouissance incontestée. Et qui ne se rappelle la stupeur des deux Ordres, quand le troisième, le tiers état, osa dire : « Nous sommes tout ! » Nous sommes tout! La révolution était là, elle y est encore; c'est celle-là qui est politique et avec laquelle il faudra compter tôt ou tard.

Dire que la Révolution française n'a rien fondé en politique, après avoir arrosé du sang le plus généreux les champs de bataille et les échafauds, c'est dire, comme M. Granier de Cassagnac, qu'elle a été une stupide et sanglante inutilité1. Si cela est vrai, il faut le dire; mais si on le disait sincèrement, il faudrait recommencer la Révolution, pour rechercher, au fond des abîmes où se sont englouties les générations, les éléments de cette liberté politique qu'elle n'aurait pas su mettre sur ses pieds.

Recommancer la Révolution, personne ne le veut sans doute; mais il y a une autre raison à cela que la défaillance des âmes désabusées ou révoltées : c'est le sentiment que nos pères n'ont pas perdu leurs peines, si nous savons donner les nôtres ; c'est la conviction que la Révolution française a laissé une tâche relativement facile aux héritiers de son œuvre immortelle, et que cette lâche sera faite le jour où ils le voudront bien. Dire que la Révolution n'a rien fait pour la liberté politique, n'est-ce pas s'ôler le droit de la demander là où elle manque? Comment les despotes seraient-ils plus généreux ou plus habiles?

1 Histoire des causes de la Révolution française, t. IV, p. G77 et suiv.

Page 1