IMPUISSANCE DE LA TERREUR
Il y a quelques jours, j'assistais à la seconde représentation du nouveau drame de M. Ponsard. Au moment où Humbert, le Jacobin, se mit à déclamer la grande tirade qui termine le second acte, une émotion générale s'empara de l'assistance. Quand la tirade fut dite, la salle entière applaudit; le bruit dura un quart d'heure. « C'est qu'il y a de l'écho en France, disait le général Foy, quand on parle d'honneur et de patrie ! » J'ajoute qu'il est encore plus d'un écho complaisant aux belles œuvres, et même aux beaux vers.
J'avais, pour ma part, applaudi à tout rompre. Rentré chez moi et calmé par le trajet : « Ai-je bien su ce que je faisais? » me demandai-je. Le public le sait-il lui-môme, lui qui a, dit-on, plus d'esprit que Voltaire? Je me suis mis à relire la grande apostrophe patriotique qui m'avait tant ému. C'était une apologie de la Convention, bel et bien, une apologie complète. En vain dirait-on que l'adjudant général Humbert n'a prétendu louer que la Convention libératrice du sol national, celle qui « organisait » la victoire. 11 n'a pas existé deux Conventions ; il n'y en avait qu'une. Dans la pièce de M. Ponsard, l'orateur ne distingue pas :
Allez ! accablez-nous d'injures ! évoquez
Le souvenir d'excès par vous seuls provoqués...
Toute la Terreur est là. La seule apologie qu'on ait jamais pu tenter de ce régime euïoyable, sans y réussir,
llumbcrt la fait d'un mol : « On nous provoquait ! » Applaudir à la tirade du républicain Humbert, ce n'est donc pas seulement célébrer le triomphe des quatorze armées ; c'est faire cortège à la Convention, se couronnant de ses propres mains ; c'est donner à cette Assemblée, qui gouverna trois ans la France, un certificat de grandeur civique. Est-ce là ce que nous avons voulu, nous tous spectateurs du Lion amoureux, oui ou non?
Quelle fut la part de la provocation dans les excès de la Convention terroriste ? D'un autre côté, quelle part revient à la Terreur proprement dite dans les prodiges de la défense et de la libération du sol français ? C'est à ces deux termes que se réduit la question posée par le héros de M. Ponsard, et que le public semble avoir tranchée en battant des mains. Le public français est comme Scipion : il aime à monter au Capitole. Mais, posée par le poëte, la question ne peut être vraiment discutée que par le philusophe et T historien ; c'est ainsi que M. Ponsard nous ramène à M. Quinet.
Il faut bien se rendre compte des idées et des sentiments qui animent M. Quinet dans le jugement de la politique terroriste. Il n'est pas naturellement l'adversaire des moyens violents. Il n'a pas, pour les procédés sommaires et pour les répressions irréparables, cette horreur préventive qui en glace} pour ainsi dire, la conception au fond de l'âme. Il n'est pas tendre, et le sang coulant dans le même courant qui apporte une réforme utile à l'humanité, ce sang ne lui fait pas peur. Ne dit-il pas quelque part : « L'illusion persistante des terroristes est d'invoquer le succès pour se couvrir devant la postérité. En effet, le succès seul pouvait les absoudre1. » Ainsi, ce n'est pas au nom
1 T. IL p. 242,
de la pitié que M. Quinet s'atlaque à la Terreur conventionnelle ; c'est au nom de l'esprit. Pour lui, la Terreur n'est pas seulement horrible, elle est inepte, et, puisqu'il a écrit le mot, disons-le après lui, la Terreur est « bête. » Je sais que le chapitre consacré par l'éminent écrivain à la bêtise, divinité moderne, s'applique plus particulièrement à nous, ses contemporains d'aujourd'hui ; mais il est facile de voir qu'il accuse la Convention d'avoir sacrifié à celte triste idole des victimes humaines. J'ai exprimé autrefois, sous une forme moins tranchante, une idée toute pareille, et quand il y avait quelque opportunité à le dire. «Les événements, écrivais-je (en 1850, à propos de ce Bertrand Barère qu'on avait surnommé l'Ànacréon de la Guillotine), les événements, vus dans un certain ensemble, paraissaient grands , les hommes étaient pelits. 11 est incroyable même à quel point, pendant la période désordonnée et sanglante de la Révolution française, les hommes ont manqué aux choses. Dix fois, pendant le cours de celte période, le torrent qui roulait des têtes humaines aurait pu être arrêté, s'il s'était présenté, entre l'atroce politique de la guillotine et la fatale patience des masses, un homme de cœur, maître de lui-même, supérieur aux factions, avec cette sorte de courage qui a manqué à presque tous les hommes de l'époque révolutionnaire, le courage de braver la responsabilité du bien. Celle du crime paraissait
moins lourde La véritable critique de ces temps et
de ces hommes, la justice de l'histoire à leur égard, ce n'est donc pas de les élever hors de toute proportion, au gré de cette fortune aveugle qui leur fit une grandeur éphémère; la justice consiste à les rabaisser au niveau de leur valeur réelle. « Nous paraîtrons des colosses, » disait Barère. — « Vous n'êtes que des dictateurs ridicules, » répondait courageusement Carnot. Carnot avait raison. Chercher en eux la grandeur, parce que les circonstances
LA REVOLUTION (il
les liront terribles, et la prêter à leur caractère parce
qu'elle fut un instant offerte à leur destinée, c'est le plus faux point de vue qui puisse égarer la plume d'un historien sincère1.
M. Edgar Quinet n'est pas tombé dans une pareille faute. Tout au contraire, il est presque le premier, parmi les écrivains de la démocratie pure, qui n'ait pas été pris au piège de ce faux héroïsme dont la Terreur étalait sur ses crimes trop réels le manteau sanglant. 11 faut, pour ce mérite moral de son œuvre, grandement le louer; mais il faut le comprendre. M. Quinet ne ruse guère avec son lecteur ; le chapitre de la « bêtise » le prouve assez ; mais toute page a son revers dans ce livre d'une complexité si étrange et qui semble un vaste répertoire d'idées sur la Révolution française plutôt qu'une œuvre d'unité et de logique, un commentaire passionné plutôt qu'une histoire. J'ai peur, si M. Quinet me permet de le dire, qu'il ne se soit pas rendu suffisamment compte des raisons morales qui faisaient de la Terreur un régime impraticable pour d'honnêtes gens et qui laissent peser sur son souvenir la juste exécration de l'histoire. Le succès devait l'absoudre, ditesvous. IV était-ce pas déjà un mérite ou tout au moins une circonstance atténuante, que de s'y essayer? Et pourquoi des hommes qui engageaient leur vie, leur fortune, leur honneur surtout, dans une si périlleuse cause ; qui, comme ces hardis opérateurs dont parle saint Jean Chrysostome, plongeaient leurs bras jusqu'au coude dans les plaies saignantes de la patrie pour les guérir; — pourquoi, si vous leur reprochez seulement de « n'avoir pas réussi, » n'auraientils pas le droit de vous faire la réponse que le poëte Lucain prête à l'inflexible Caton : Vicia Catoni? Oui, nous avons été vaincus ; nous voulions sauver la France et la liberté !
1 Voir nu t. II de mes Portraits politiques et révolutionnaires, p. 100 à 10'J, passim ; l2* édition. Paris, 1852, chez Michel Lévy.
Mais savez-vous pourquoi Caton avait le droit d'être fier, même de sa défaite? Sa cause était juste, ses armes loyales, ses mains pures ; il était un honnête homme. Il a été vaincu sans honte ; les méchants triomphent sans honneur. La foule peut battre des mains sur leur passage ; mais au fond des masses elles-mêmes les cœurs protestent quand les bras s'agitent et jettent des palmes au-devant du vainqueur. La « conscience du genre humain » (c'est le mot de Tacite) est juge de ces victoires sans scrupule et de ces succès sans probité, que la complaisance de l'histoire enregistre et qui viennent trop facilement s'engloutir dans l'abîme des faits accomplis.
M. Quinet a tracé un émouvant tableau des provocations successives qui ont fait aboutir la Révolution à la Terreur, et il n'est pas impossible qu'en combinant un peu habilement cette fallacieuse théorie de la moralité du succès avec le compte des excitations qui ont, suivant l'auteur, provoqué les représailles terroristes, on arrive à une apologie mitigée de la Convention.
« On cherche encore aujourd'hui, écrit M. Quinet, d'où est née la Terreur. J'en dirai les causes principales. Elle est née du choc de deux éléments inconciliables : la France ancienne et la France nouvelle. Partout où elles se sont rencontrées, elles ont voulu se détruire sur-le-champ ; c'est presque toujours la France ancienne qui a provoqué l'autre. Le sentiment de deux forces absolument incompatible poussait les âmes à la fureur. On savait trop qu'il ne pouvait y avoir entre elles aucune capitulation, et que l'une ou l'autre devait périr. C'était donc un esprit d'extermination qui naissait du fond des choses dès qu'elles étaient en présence. Du choc de deux électricités opposées se formait perpétuellement la foudre. Chaque représaille d'un côté amenait de l'autre les plus terribles représailles ; ainsi
montait chaque jour la colère, jusqu'au jour où elle toucha au délire.
« A chaque attaque de la cour répond une attaque du peuple; à chaque réaction, une révolution nouvelle ; à la séance royale du 2ô juin 1789, l'insurrection du 14 juillet; au rassemblement des troupes et aux fêtes de l'Orangerie, l'invasion de Versailles, les 5 et 6 octobre; au refus de sanctionner le décret contre les prêtres et les émigrés, le 20 juin ; au renvoi du ministère girondin, le 10 août; à la prise de Verdun, les massacres de septembre ; au Manifeste de Brunswick, le supplice de Louis XVI ; à l'armée de Coudé, l'armée révolutionnaire; à la coalition, le Comité de salut public ; à la reddition de Cambrai, le supplice de Marie-Antoinette ; à la ligue des rois, le terrorisme.
« Ainsi menacée, provoquée, désespérée, la Révolution gagnait chaque jour en audace. Elle montait toujours plus haut à mesure que le danger s'amoncelait autour d'elle; le jour vint où ses représailles, nées de la force des choses, apparurent comme un système à l'esprit de quelques-uns. Ceux-ci entreprirent de maintenir à cet état d'exaltation la nation française, aussi longtemps qu'il resterait un obstacle à vaincre.
« Robespierre, Saint-Just, Billaud-Yarennes, voulurent changer ce qui avait été accident en un état permanent. Ils se firent un principe de gouvernement de ce qui avait été d'abord un éclat de colère, une impulsion de désespoir. Froidement et impassiblement, ils convertirent la furie gauloise en règles ; ils rendirent durable ce qui, de sa nature, n'est que passager : l'indignation, la crainte, la frénésie; ils firent de la fureur un froid instrument de règne et de salut. Figurez-vous une mer déchaînée et changée tout à coup en une mer d'airain immobile. Voilà la conception du terrorisme1. »
1 T. il, p. 181-183.
Certes, la page est belle: le caractère de la lutte, la provocation manifeste, l'entraînement irrésistible et pourtant réglé d'abord sur l'agression elle-même, — le mécontentement devenu delà haine, la haine montée jusqu'à la colère, la colère dégénérant en fureur et la fureur en scélératesse systématique, tout cela est bien dit et d'une justesse saisissante; mais c'est le bilan des fautes réciproques de l'ancien régime et delà Révolution que vous nous donnez là; ce n'est pas l'excuse de la Terreur. L'ancien régime se défendait avec ses armes, avec ses maximes, avec ses hommes, avec ses partis, cela va sans dire; et quoique Louis XVI, auquel M. Edgar Quinet rend d'ailleurs une si loyale justice, n'eût donné à personne l'exemple de violer la loi nouvelle, il ne lui témoignait assurément, aucune tendresse; il y échappait, autant que la prudence le permettait, par ses atermoiements, ses veto, ses tentatives d'évasion, ses vœux et ses espérances. Mais vous, vous étiez la Révolution: pourquoi l'étiez-vous? Pourquoi abattiez-vous l'ancien régime si c'était pour ramasser, dans les débris du passé, ses armes les plus décriées, ses instruments de règne les plus odieux, ses plus indignes pratiques, ses barbaries les plus inexpiables? Etiez-vous la révolution de la liberté, pour encombrer les prisons? la révolution de l'humanité, pour égorger les prisonniers? la révolution de la presse libre, pour ne laisser la parole qu'au Père-Duchêne et à l'Ami du Peuple ? la révolution de l'égalité, pour abaisser le niveau de l'âme au lieu de l'élever? La religion humilie l'homme, mais en lui montrant le ciel; la philosophie essaye de le grandir en l'éclairant ; seule, la Révolution, devenue terroriste, ne semble avoir à tâche que l'avilissement de l'individu sous le poids écrasant des masses, et elle ne sacrifie à l'égalité que par l'aveugle promiscuité des supplices; l'âge, le sexe, le rang, la fortune, humble ou hautaine, les services rendus au
roi ou à la république, tout passe sous le niveau. Qui éliezvous donc pour infliger à l'humanité ce régime de l'abrutissement sanguinaire ? Je ne vous demande pas pourquoi vous n'étiez pas de plus grands personnages ; — avocats, médecins, journalistes, juges, comédiens, artisans, ouvriers, j'accepte tout. Je suis un des vôtres. La France révolutionnaire savait bien qu'elle ne pouvait être sauvée et gouvernée par des Montmorency; mais si grande qu'eût été l'illustration qui vous manquait, elle n'eût pas couvert votre crime. Vous étiez montés au faîte du pouvoir ; vous vous appeliez « le Salut public. » Si haut que le dictateur soit élevé par le caprice ou l'insolence de la fortune, son forfait le ravale. Le but n'y change rien; l'intention est respectable aujourd'hui, demain le crime la dégrade.
Dites, s'il fallait égorger une femme pour sauver celle que vous aimeriez le plus au monde, — et si l'arme était là, toute prête pour le meurtre et pour le salut, la saisiriezvous?... La conscience répond non. Elle vous dit quelque chose de plus encore, que l'idole, ainsi préservée, serait souillée, même à vos yeux, par le sang de la victime. Il n'y a pas de crimes nécessaires, même les crimes d'État. Aucun péril public n'aura jamais d'aussi fatales conséquences que la violation d'une seule loi de l'humanité. La vie d'un homme, injustement sacrifiée à la politique, est une plus ineffaçable souillure sur le sol de la patrie que la trace du pied de l'étranger. La patrie, au regard de ceux qui l'aiment, est comme cette vierge immaculée qui, sur le pont du Saint-Géran, en pleine tempête, refuse l'étreinte libératrice dont le contact révolte sa pudeur et fait reculer sa vertu.
Je demande pardon à mes lecteurs d'avoir opposé aux doctrines de la Terreur une morale si élémentaire, d'avoir
mis en quelque sorte en présence le tribunal révolutionnaire et l'Évangile, la loi du 22 prairial et les commandements de Dieu, l'humble pratique des pauvres d'esprit et les dogmes transcendants de l'idolâtrie conventionnelle. J'en demande pardon surtout à M. Quinet, à qui ne s'adresse pas une telle leçon. Mais j'ai beau chercher : quand il s'agit déjuger la Terreur, pour moi toute la question est là. M. Quinet a l'air de la mettre ailleurs. Provoquée ou spontanée, ayant réussi ou non à atteindre le but patriotique qu'on lui prête, la Terreur est condamnée par la morale que le curé de campagne ou le maître d'école de village enseigne aux petits garçons et aux petites filles :
Homicide point ne seras De fait ni volontairement !
Il semble que ce soit là une recommandation bien inutile pour la plupart des créatures humaines. On le croit; puis, il arrive que ce verset d'une simple prière revient tout à coup au souvenir d'une population décimée, et que les bourreaux eux-mêmes l'invoquent quand c'est leur tour d'être victimes. Homicide pointue seras ! Et pourtant, deux ans après la Déclaration des Droits de l'homme, on tue des hommes, non pour punir, mais pour se venger; et on entend répéter cette hideuse parole (si peu prophétique quoi qu'on en dise) des prescripteurs de tous les temps : « Les morts ne reviennent pas! » L'épidémie du sang, si contagieuse dans les bas-fonds et dans les foules, gagne insensiblement les hauteurs. Les chefs de la République s' entretuent « Président d'assassins ! » crie Robespierre
au milieu des apostrophes qui étouffent sa voix, et quand déjà ses yeux, jaunis par la colère, semblent voir levée sur sa tête la hache qui le frappera demain. Président d'assassins ! Lui qui méditait si lentement et qui arrangeait avec une coquetterie si raffinée ses artificieuses harangues, il
avait laissé jaillir cette fois le mot vengeur, celui qui baptisait vraiment l'idée terroriste. L'assassinat systématique, commencé le 2 septembre 1792, finit au 9 thermidor. Robespierre n'est ni jugé ni exécuté judiciairement. Il est assassiné. Les auteurs de la loi de prairial avaient voulu se donner une arme qui pût frapper à gauche et à droite, en haut et en bas, à tort et à travers, avec une sorte d'impartialité fantasque, et pour bien marquer que la mort, devenue reine de France, ne distinguait plus personne. Legum prima securis!... Qu'on lise les listes mortuaires de l'époque, elles existent toutes; dans les derniers temps de la Terreur, les bourgeois, les artisans, le peuple, lui qui régnait, dit-on, y occupent plus de place que le clergé et la noblesse. Cette période de la Révolution n'a pas un autre caractère : c'est une Saint-Rarthélemy prolongée. La Saint-Rarthélemy, septembre 1792, le 21 janvier, le 16 octobre, tant d'autres immolations barbares et stupides, voilà les grandes hontes de notre histoire! Quand quelque chose vous prend au cœur, vous humilie jusqu'au fond de l'âme et vous fait monter le rouge au visage, en lisant le récit d'un fait historique, croyez qu'il n'y a pas d'artifices de langage, de procédés de rhétorique, de déclamations patriotiques ou de raison d'État qui le justifient : le fait est honteux. Tout est là.
Mais on dit que cet insolent régime a sauvé la France. Tant pis pour elle, si elle n'a pu être sauvée qu'à ce prix. M. Quinet s'y résignerait peut-être, si j'en crois les flétrissures qu'il inflige, d'un style si magnifique, moins aux procédés de la dictature terroriste qu'à son impuissance démontrée. Si, par-dessus les échafauds, 31. Quinet avait vu, dans un lointain accessible à ses regards, les droits politiques des Français, fécondés dans le sang des victimes et brillant au soleil de la liberté; si derrière le bourreau il avait vu le libérateur du sol, enchaîné par la Terreur à
l'héroïsme et à la victoire, — M. Quinet peut-être accepterait tout, la fin etles moyens. Moi, j'y résiste. Nereprochet-il pas à la Convention les ménagements qu'elle a gardés envers le culte catholique? Le reproche n'est guère mérité. Mais enfin, si laConvention eûtaccompli l'œuvre quiseule, suivantM. Quinet, pouvait convertir la France àlalibertô politique, la suppression violente du catholicisme; si elle eût traité les Français de 89 comme Gharlemagne traita les Saxons, Simon de Montfbrtles Albigeois, Charles IXlesréformés, Philippe 11 les hérétiques, et comme le gouvernement russe traite en ce moment la Pologne; si elle eût poursuivi par l'extermination périodique ou par le massacre à jour fixe cette barbare sécularisation de notre pays; si laConvention eût fait cela, elle n'eût pas mérité seulement, aux yeux de M. Quinet, l'absolution du succès, mais la reconnaissance du genre humain.
« ... Les chefs de 1793, écrit M. Quinet, avaient entrepris d'arracher leur peuple à ses anciens fondements. Ils conçurent (à l'exemple de Moïse) le projet de l'entraîner dans une sorte de désert d'égarement, loin de toutes ses traditions, jusqu'à ce qu'il eût contracté sous le glaive un autre esprit que celui du passé... Dans cette voie, il semble qu'il n'y avait plus qu'un pas à faire pour comprendre que l'éducation d'un peuple, la plus vraie, la plus efficace, la plus digne d'être prise en considération par le législateur, est l'institution religieuse de ce peuple. L'évidence aurait dû éclater sur ce point, et montrer que le travail prodigieux que l'on tentait pour dépayser la nation française serait illusoire, tant que la forme du passé et les tours de Notre-Dame se montreraient partout à l'horizon. Après un peu de temps, on ne manquerait pas de s'y rallier. Tous les systèmes de régénération sociale iraient se perdre dans cette ombre.
« Si, dans le terrorisme hébraïque, Moïse se fût contenté d'entraîner les Juifs dans le désert, en leur laissant emporter avec eux leurs anciennes idoles, le peuple, déconcerté d'abord, n'eût pas manqué de revenir au génie de l'Egypte. En vain Moïse aurait redoublé les menaces et les exterminations. // aurait tué sans profit pour l'avenir; le sang inutilement versé aurait crié contre lui. Après quelques années, las d'errer, le peuple Juif , conduit par les dieux de pierre, serait rentré dans la tranquille servitude. Couvert du sang des douze tribus, Moïse serait aujourd'hui exécrable à la postérité l. o
Tout cela est assez clair, n'est-ce pas? Ces quaranle années de la Terreur hébraïque, ses épouvantes concertées, ses châtiments impitoyables, ses longues famines, ses tueries et ses tremblements, pourquoi les invoquer en effet dans une histoire de la Terreur révolutionnaire, si ce n'est comme un exemple dont l'imitation a échappé à sa bêtise incurable? « Les massacres de Moïse n'ont pas nui au judaïsme, ajoute ailleurs M. Quinet, ni ceux de Mahomet au Coran, ni ceux du duc d'Albe au catholicisme, ni ceux de Ziska et de Henri VIII à la Réforme. Qui osera dire que la Terreur ne nuit pas aujourd'hui à la Révolution?... » Mais n'insistons pas davantage sur ces contradictions si graves de l'éminent écrivain. Il blâme dans le proscripteur politique ce qu'il approuve dansle convertisseur religieux. Au fond, il n'eût peut-être pas trop marchandé son estime à la proscription, si elle eût fait coup double et confondu l'autel et le trône dans la même démolition.
Quant à moi, ma conclusion est plus nette : Dieu est absent de son œuvre, la morale est un vain mot, la conscience une moquerie et le genre humain « une expression géo-
1 T. II, p. 153-154
graphique », comme on l'a dit un jour du pays habité par une de ses plusnoblesraces, — ou, s'il y a une conscience et une morale sur la terre, aucun lien quelconque, logique ou divin, manifeste ou caché, ne peut rattacher une pensée de salut public, une cause de progrés, une prévoyance philanthropique, à un attentat contre l'humanité. Le crime est stérile, même s'il profite un temps à son auteur. La Terreur n'a rien produit, en tant que Terreur. M. Edgar Quinet nous a fait assister à de grands spectacles où son talent de peintre s'est donné carrière, et j'ai cité ces mémorables séances où furent apportés, comme sur le mont Sinaï, au milieu des éclairs, les décrets libérateurs qui commençaient l'émancipation civile de la France. Quand la Convention s'appuyait aux principes de 89, elle y retrouvait sa force; elle en marquait ses actes, et il est absurde de croire qu'elle n'eut jamais de ces bonnes fortunes législatives. Quand elle n'écoutait plus que sa fureur, elle semblait tourner, les yeux bandés, dans un vide sanglant.
De ce vide, il n'est rien sorti que des victimes pourl'ôchafaud. L'infécondité naturelle de ce qui est à la fois faux cl violent a éclaté dans les essais de cette assemblée pour régler la politique, l'administration, la religion, les finances, l'économie politique, et si on nous dit qu'elle a su régler la guerre, ceci nous ramène à la question posée, dans la pièce de M.Ponsard, par l'adjudant général Humbert, et traitée par M. Quinet dans plusieurs chapitres, avec une rare supériorité.
Le sujet vaut bien qu'on y revienne pour lui tout seul. Tel est le but de l'étude qui va suivre.