LES ARMEES DE LA TERREUR
Je rapproche à dessein ces deux mois. Je voudrais chercher, avec M. Quinet, si la Terreur a eu des années, si elle les a dirigées, si elle les a inspirées. Entendons-nous bien. Jene dis pas que la Convention nationale, du 21 septembre 1792 au 9 thermidor an II, n'ait pas eu des soldats, des généraux, des ambulances, des canons ; je me demande si c'est la peur qui a rassemblé les soldats de la Convention, qui a donné du cœur à ses généraux, qui a fait germer un rejeton rajeuni de cette plante si française, la gloire militaire, dans la boue sanglante des échafauds.
L'histoire est pleine des excès et des crimes de la force militaire. Le monde a vu bien des armées d'aspect et de génie différents, depuis les hordes qui l'ont ravagé sous la conduite des conquérants barbares, jusqu'aux bandes que soudoyait l'or des républiques d'Italie; depuis la phalange macédonienne jusqu'aux grenadiers de Napoléon, — depuis les prétoriens du lias-Empire jusqu'aux héroïques riflemen de Grant et de Sheridan. Les armées se retrouvent partout dans l'histoire. Le droit ne peut se passer d'être fort, témoin la récente guerre d'Amérique. Souvent aussi le pouvoir a plus de confiance dans la force que dans le droit. Mais interrogez vos souvenirs : dans quelque dégradation que soient jamais tombés le cjurage vendu et le dévouement mercenaire, voici un spectacle plus honteux, celui d'un peuple qui, sous la menace de se? maîtres d'un
jour, se lève en niasse, court à la frontière, et là, sans passion, sans vertu, machinalement, par peur du bourreau, affronte le feu de l'ennemi, et joue stoïquement sa comédie de patriotisme pour occuper les clubs de Paris et procurer « de la copie » au Père Duchesne. Les femmes mouraient dans ce temps-là avec la sérénité au front et le calme dans le cœur. Elles allaient à l'échafaud comme un brave soldat marche au canon ; et nos soldats ne seraient allés au canon que pour échapper à l'échafaud ! La France avait donc fait bien du chemin dans la lâcheté depuis l'héroïque prise d'armes de 92 !
Gela se disait de l'autre côté de la frontière, non pas peut-être dans le camp des émigrés, qui savaient à quoi s'en tenir, mais dans les chancelleries étrangères, où on avait passé très-vite, dans le jugement des révolutionnaires français, de l'horreur au mépris. Les récits du temps sont pleins de cette impression. L'étranger méprisait des violences où la bassesse des proscripteurs semblait accuser celle des victimes ; et les féodaux qui commandaient les grenadiers de Guillaume ou de François ne semblaient pas trop inquiets de leur prochaine rencontre avec les janissaires de Saint-Just et de Robespierre. Et toutefois leur prudent dédain ne s'était pas refusé la ressource d'une coalition. L'année 93 avait rallié contre la France l'Europe tout entière. Le péril était immense. Aux excès de la Terreur qui commençait, la coalition avait répondu en prenant nos colonies, la Vendée en se soulevant, Dumouriez par sa défection, l'Espagne par l'invasion de nos provinces du Midi, la Prusse par la prise de Valcnciennes, les Anglais par l'escamotage de 'foulon, les Impériaux par le sac de Mayence. Telles furent les premières étapes delà coalition. Quand vint la campagne d'automne, la France était prête, et elle n'y avait pas mis trop de temps, étant seule contre tous. « A la prise du Quesnoy par l'Autrichien Clairfait,
LA P. ÉVOLUTION To
avait répondu la délivrance de Dunkerque par Hoche, le patriote; à la victoire remportée par le duc de Brunswick à Pirmasens, celle de Watignies, gagnée par Jourdan. Forcées le 13 octobre, les lignes de Wissembourg avaient été rétablies le 27 décembre ; enfin « l'homme de bronze,» comme l'appelle M. Qninet, le capitaine d'artillerie Bonaparte, avait terminé le siège de Toulon en vrai soldat de la République, par un coup d'éclat sans fanfares, mais non sans écho.
Loin du théâtre de ces grands événements, un philosophe, un théocrate, suivait avec un déplaisir manifeste ce miraculeux progrès de la résistance dans toutes les armées de la France envahie ; et le miracle pour lui, ce n'était pas qu'un seul peuple ainsi attaqué sur toutes ses frontières, rongé au cœur par une guerre civile, rançonné, ruiné et torturé par une bande de dictateurs , eût trouvé dans l'exaltation de l'esprit nouveau la force de résister ; le miracle, c'était que Dieu eût fait sortir des plus basses passions du cœur humain le salut de ce grand pays et mis la peur, l'égoïsme, la cruauté au service de sa fortune. Lisez plutôt :
« C'est un fait assez évident, pour qu'il n'y ait aucune imprudence à l'énoncer, que la coalition en voulait à l'intégrité de la France: Or comment résister à la coalition ? Par quel moyen surnaturel briser l'effort de l'Europe conjurée? Le génie infernal de Robespierre pouvait seul opérer ce prodige. Le gouvernement révolutionnaire endurcissait l'âme des Français, en la trempant dans le sang; il exaspérait l'esprit des soldats, et doublait leurs forces par un désespoir féroce et un mépris de la vie qui tenaient de la rage. L horreur des échafauds, poussant le citoyen aux frontières, alimentait la force extérieure à mesure qu'elle anéantissait jusqu'à la moindre résistance dans l'intérieur. Toutes les
vies, toutes les richesses, tous les pouvoirs étaient dans les mains du pouvoir révolutionnaire ; et ce monstre de puissance, ivre de sang et de succès, phénomène épouvantable qu'on n'avait jamais vu et que sans doute ou ne verra jamais, était tout à la fois un châtiment pour les Français et le seul moyen de sauver la France l. »
L'illustre théocrale en parlait bien à son aise. 11 était de toute manière à l'abri du remède héroïque dont il vantait la puissance, n'étant ni militaire, ni Français, ni mêlé en rien, si ce n'est par sa pensée énergique, aux extrémités du moment. Quoi qu'il en soit, cette explication des prodiges de la résistance en 93 et 94 a été répétée souvent, en style moins biblique, par des écrivains de toutes les dates. Elle a eu cours dans notre pays. Elle a eu d'éloquents interprètes dans des ouvrages de longue haleine. Elle est encore soutenue, à l'heure qu'il est, dans quelques journaux, avec autant de véhémence que de talent. Par bonheur, d'autres écrivains, nullement suspects de malveillance pour la Révolution française, ont adopté la thèse contraire. Nous aimons à les citer. Ils refusent, eux, à la politique terroriste l'honneur, même involontaire, d'avoir sauvé la patrie.
« Le peuple français debout contre les tyrans! » C'est l'inscription que portèrent les bannières des bataillons levés par la réquisition. Elle résume l'immense effort de 93.
« L'initiative n'en appartient ni à l'Assemblée, ni au Comité de Salut public, ni à la Commune... Ce mouvement immense contrariait les Hébertistes, jusque-là maîtres de la guerre.
1 Considérations sur la France. Londres, 4792, p. 24-25. — On sait que cet écrit est l'œuvre de M. le comte Joseph de Maistre.
« La Commune, en établissant aux Jacobins les fédérés envoyés pour la fête, avait fait tout autre chose que celle qu'elle croyait faire. Loin que les fédérés suivissent la politique jacobine, ce furent les Jacobins qui gagnèrent l'enthousiasme des fédérés. Ceux-ci, vraie fleur des patriotes, envoyés par la Convention, ivres de Paris, de la fête et du danger public, enlevèrent la société jacobine à la sagesse de ses meneurs ordinaires. Dans une atmosphère si brûlante, le dévouement complet du peuple au peuple, l'armement, le départ, la France tout entière devenue Décius, cette grande et poétique idée parut chose très-simple
« Suspendre l'action entière de la société, c'était chose nouvelle ; V Assemblée croyait devoir y regarder à deux fois. Le Comité de Salut public suivit l'impulsion, en la modifiant. Mais Danton insista ; il se fit cette fois encore l'orateur et la voix du mouvement populaire. Il se l'appropria. Il formula toutes les grandes mesures et les fit voter.
« Danton était un esprit trop positif pour croire que cette opération gigantesque aboutirait à temps. Et en effet les deux victoires qui nous sauvèrent (7 septembre, 16 octobre) furent gagnées par d'autres moyens, par des troupes toutes formées qu'on porta à l'armée du Nord. Mais la réquisition n'en contribua pas moins à la victoire par son puissant effet moral. Dans ces mémorables batailles, nos soldats eurent le sentiment de cette prodigieuse arrière-garde d'une nation entière qui était là debout pour les soutenir; ils n'eurent pas avec eux les masses du peuple, mais sa force, son âme, sa présence réelle, la divinité de la France' L'étranger s'aperçut que ce n'était plus une armée qui frappait ; au poids des coups, il reconnut le Dieu l. »
1 Histoire de la Révolution française, par M. Micliclet, t. VI, 1>. 243-245 passim.
Otez la poésie de ces pages émouvantes ; ce qui reste, c'est l'élan de la France devant l'agression étrangère, les Jacobins y résistant et comme inquiets de sa spontanéité; Danton, au contraire, qui n'était déjà plus un terroriste (à la lin de 93), s'y associant par son action irrésistible; l'armée régulière s'appuyant au peuple, le peuple courant à l'armée. Oui, c'est là un admirable spectacle, où les premiers rôles sont à ce grand acteur anonyme qui est la France. M. Quinet dit à son tour :
« ...Qui a vaincu à Watignies, le 16 octobre 1795? Ce n'est pas le décret exterminateur du 9 décembre ; c'est le plan de Carnot. Qui a pris Toulon, le 19 décembre 1795? Ce ne sont pas les mitraillades et les funérailles ordonnées par Fréron. C'est l'idée de placer la batterie au fort de l'Éguillette. Qui a vaincu, le 8 messidor 1794, à Fleurus? Ce n'est pas la loi du 22 prairial et le redoublement des échafauds. C'est l'idée de la concentration des armées du Nord et de Sambre-et-Meuse... Quand l'étranger est déjà assis à votre foyer et qu'il y a des points d'appui, soit par une possession antique, soit par la complicité de quelques-uns, les troupes de ligne sont impuissantes aie chasser. Comme l'ennemi est partout, c'est partout qu'il faut lui susciter des adversaires ; et il n'y a que le peuple entier qui puisse délivrer le peuple ; l'armée seule succombe à cette tâche. »
Le chapitre auquel j'emprunte ce curieux passage dans le livre de M. Quinet est intitulé : C'est l'art de la (pierre et non pas la Terreur qui a sauvé la France. L'art de la guerre? C'est trop dire, ou trop peu; car on oublie à quel point l'art militaire fut d'abord méconnu, puis profondément modifié pendant les premières campagnes de la Révolution. Est-ce bien le plan de Carnot qui a vaincu à Watignies? Carnot y était de sa personne avec Jourdan, qui
commandait. Il vit monter à l'assaut d'une position redoutable les trois colonnes de bataillons français. Le plan était simple ; il ne fallait pas làcber pied. Personne ne broncha ; trois régiments autrichiens furent mis en pièces. Était-ce de l'art ou de l'entrain? Des plans de campagne ! Napoléon a fait les plus beaux qui aient jamais été exécutés sur le terrain; il en parle pourtant avec une réserve qui doit rendre tout le monde modeste : « Il n'y a pas un homme plus pusillanime que moi, dit-il, quandje fais un plan militaire; je me grossis tous les dangers... Je suis dans une agitation tout à fait pénible... Je suis comme une fille qui accouche1... » Carnot avait plus de sang-froid peut-être ; voyait-il mieux et plus juste?
Carnot n'était ni par le cœur ni par la pensée dans les crimes delà Terreur. Comme membre du Comité de Salut public, il donnait sa signature, et encore pas toujours; mais c'était trop. Dans ces torrents de sang innocent, il n'y avait pour ainsi dire que quelques gouttes de son encre ; elles s'y voient encore. Pour tout le reste, il fut respectable, un peu à la façon de ce sage Lincoln, comme tout citoyen qui se met avec résolution, vigueur, simplicité, à la tête d'un grand mouvement, et qui, porté par lui, lui prête son zèle et ses lumières. Carnot ne fut en réalité que l'organisateur de la levée en masse de 93. Il le fut avec génie, car il eut presque seul alors cette qualité dont le génie est fait, suivant Newton, la patience. Malgré tout, je l'aurais bien défié de créer ce mouvement qui, tout des premiers et sans le troubler, l'emporta. Une levée en masse ne se décrète pas plus qu'une bonne récolte. Il faut que la moisson sorte de terre, caressée par la brise, fécondée par le soleil. Le rayon qui faisait sortir du sol français ces bataillons tout armés,
Pieds nus, sans pain, sourds aux lâches alarmes!
1 Conversai ions de l'empereur avec Rœderer, i.\\\, p. 527.
c'était la pure flamme du patriotisme dont brûlaient tant déjeunes cœurs. La brise leur apportait de la frontière les provocations et les injures de l'étranger. Elle empêchait d'entendre, à l'intérieur, le cri des victimes. Il faut bien se rappeler aussi que la France avait, en 1793, une population immense de jeunes gens valides et propres à la guerre. Elle était en paix avec l'Europe depuis bientôt trente ans, et elle n'était, malgré le long repos qui avait retrempé ces fortes races, ni dépourvue de traditions militaires, comme on peut le voir dans les Mémoires célèbres qu'a laissés le général Mathieu Dumas, ni absolument désarmée. Le pain manquait plus que les armes. On se battait parfois pour le conquérir. Plus tard, le général Bonaparte montrait, du haut des Alpes, cette riche proie qu'offrait l'Italie à la détresse de ses soldats. En 93 et 94, l'inspiration du courage national était encore plus désintéressée, s'il est possible. L'ardeur patriotique delà défense absorbait l'idée de conquête. On voulait être maître chez soi, craint chez les autres. On marchait vite à ce double but.
Où était la Terreur dans tout cela? On y songeait trop peu. Comment ces armées, réunies par masses sur tous les points vulnérables du sol français, n'avaient-elles pas l'idée de se retourner contre la tyrannie qui désolait Paris et de briser ce sanglant aiguillon attaché aux flancs du pays? On lit dans Juvénal que le jour où Domitien commença à devenir redoutable aux ouvriers de Rome, il fut perdu l. La Terreur aussi était perdue, si elle eût fait peur aux soldats. Elle ne parut dans leurs rangs que pour morigéner quelques généraux, en destituer d'autres, faire tomber quelques têtes, pour s'entretenir la main, là comme ailleurs; mais je vois, dans un curieux chapitre du livre de M. Qui-
1 Sed periit, postquam cerdonibus esse timendus
Cœperat... (Sat. IV, v. 154.)
net, que parmi les représentants du peuple envoyés en mission aux armées, beaucoup se laissèrent absorber par le mouvement même qu'ils prétendaient diriger. C'est la plus grande preuve que l'élan militaire du moment ne sortait pas de la Terreur, puisqu'il en modifiait si puissamment l'esprit et le caractère.
Un des inspirateurs du livre de M. Quinet est ce jeune Baudot, un simple médecin, vrai Montagnard, qui ne s'était interdit sans doute ni le cbant de la Carmagnole ni plus d'un vote terroriste dans la Convention. Une fois à la frontière, la guerre, rémotion, lélan patriotique, le transfiguraient. « En 1838, écrit l'auteur, je me trouvai à son lit de mort... Me retenant par le bras et réunissant toutes ses forces dans un dernier regard, il me dit : « Croyez que « le premier mot de notre histoire n'a pas encore été écrit. « Saint-Just et moi nous mettions le feu aux batteries de « Wissembourg. On nous en savait beaucoup de gré. Eh « bien ! nous n'y avions aucun mérite. Nous savions parfaite tementque les boulets ne nous pouvaient rien... » « Baudot et Lacoste, écrit M. Michelet, ex-médecins, parfaitement étrangers à la guerre, y furent admirables. Ils s'y mirent, non pas en représentante, mais en intrépides soldats, durs, sobres, couchant sur la neige des Vosges. Puis, par un ferme bon sens qui touche au génie, ils laissèrent là la routine terroriste de mener les généraux sous le bâton et le couteau, en les faisant tous les jours accuser et dénoncer... » Baudot revient des lignes de Wissembourg; il racontée la Convention (nivôse an II) la victoire deGisberg. Puis il lit sa proclamation à l'armée : « Républicains, vous avez fait votre devoir. » — Quoi ! rien de plus? demande M. Quinet. Non, rien; les tribunes applaudissent. Le jeune représentant est déjà reparti... Barrère parlait autrement. Saint-Just lui reprochait « de faire trop mousser » ses victoires. L'armée qui se contentait, comme les marins de
Nelson après Trafalgar, de ce simple et stoïque éloge, n'était, avouons-le donc, ni amollie par la corruption ni avilie par une peur imbécile : elle n'appartenait pas à la Terreur.
Ainsi les Montagnards se faisaient soldats. Combien de soldats se faisaient-ils Montagnards? Comptez-les, vous n'en trouverez pas. Si la Terreur eût vraiment inspiré ces armées, elle eût pu les dominer et au besoin les reprendre pour elle. Nos soldats lui ont toujours échappé. Les généraux obéissaient sans se livrer; ils périssaient quelquefois, "vainqueurs de l'ennemi, vaincus de la Convention. Les généraux montagnards Jourdan, Hoche, Klèber, Moreau, ont illustré la période terroriste par leurs victoires. Ils servaient le mouvement révolutionnaire, tourné en patriotisme contre l'étranger. Qui ose dire qu'ils aient jamais eu l'attache des clubs de Paris? après la victoire d'Hondscote (août 1795) et la levée du siège de Dunkerque : « Qui avait été vaincu? demande M. Michelet : Bien moins les Anglais que les Hébertistes. » Après la délivrance de Landau, Hoche fut destitué par Saint-Just pour avoir accepté le commandement qu'il destinait à Pichegru. Négliger la faveur de Saint-Just ! L'orgueil du proconsul ne pardonnait pas. « Il eût, écrit M. Quinet, poursuivi sa victime jusqu'aux enfers... »
N'hésitons pas à le dire : la Terreur trahissait l'armée par ses violences désorganisatrices, par ses soupçons homicides, par ses jalousies puériles et redoutables. Nous l'avons assez vu. Le tempérament des soldats français n'était pas celui de la Terreur; leur esprit datait de 89, leur exaltation patriotique remontait à 92; ils traversaient la période terroriste comme submergés dans ce fleuve de sang qui inondait la France, portant haut leur drapeau, celui de Vahny et de Jemmapes, et le préservant de cette souillure. C'est ainsi que l'armée parcourut toutes les étapes glo-
rieuses, mêmes les défaites, qui des défilés de l'Argonne devaient la conduire aux champs de Fleurus, quelques jours avant la chute de Robespierre. « Robespierre ne s'était jamais consolé des succès de Garnot, » écrit M. Michelet. On le voyait parfois les yeux fixés sur les cartes du grand organisateur, triste jusqu'aux larmes, maudissant son incapacité militaire. Un commis de la guerre, qu'il avait pris sous sa protection, dirigeait, à l'entendre, presque tous les mouvements des armées. Celte fable ridicule, propagée par ses amis, soulageait et entretenait son orgueil. Qu'eût-il fait de l'armée, s'il avait dû la conduire ? Quand nous parlons des armées de la période terroriste, défendons-nous de l'hyperbole et du dithyrambe; les flatter, c'est les calomnier. Elles firent leur devoir ; le devoir, c'était le sacrifice partout et toujours. Cherchez un plus bel éloge. Supprimons le tapage des quatorze armées et ne parlons plus d'un million et demi de soldats, parce que l'expérience de vingt années de guerre presque incessante nous a appris ce qu'il faut rabattre, sur le terrain, des gros chiffres qui s'étalent sur le papier. Gardons les quatre grandes armées du Nord, du Rhin, des Alpes et des Pyrénées. Si nous perdons quelques généraux élevés dans les traditions de l'ancienne guerre, gardons ceux qui ont le génie de la nouvelle, tous ces exaltés de la première heure, ces inventeurs de la guerre d'invasion et de surprise, trèspeu manœuvriers, tombant sur l'ennemi par bandes impétueuses, mobiles et foudroyantes, pratiquant la Terreur, eux aussi, mais l'épée au poing et contre gens qui résistent. Voilà la vérité, je crois, quand il s'agit de juger les armées de l'époque terroriste. Le croquemitaine sanglant, évoqué par M. de Maistre, ne mérite pas de compter dans les desseins de la Providence sur la France de 95 et ses défenseurs. Dieu était là, comme il est partout. Mais, même pour châtier les corruptions de l'âge précédent, il n'aurait
pas voulu infliger à un grand peuple cette honte tout près de l'absurde: des soldats tremblant devant des bourreaux, la lâcheté engendrant l'héroïsme, une nation renommée pour son courage ne prenant conseil que de la peur, au moment même où toutes les nobles excitations du dévouement patriotique, l'amour du sol natal envahi, la passion de l'indépendance menacée, la puissance et la force d'un esprit nouveau, se réunissent pour produire un effet tout contraire ! Non, la France n'a pas eu cette honte. La Terreur n'a pas eu d'armées. Les décréter n'était rien ; il aurait fallu les remplir de son esprit. Personne n'y réussit. Danton lui-même ne put s'inféoder l'esprit militaire quand il rédigea son formidable appel pour réveiller le paysan dans son sillon, l'ouvrier dans son atelier. Il fallait le cri de la patrie, ce cri qui n'avait plus été entendu de la Loire au Rhin, depuis la grande invasion des Anglais au quatorzième siècle, et que devaient répéter, mais en vain, dans la France épuisée et vaincue, les échos de 1814 et de 1815.
Résumons cette discussion, .l'ai montré, dans une précédente étude, qu'aucune justification, ni morale, ni politique, ne pouvait être sérieusement tentée en faveur du gouvernement terroriste de 93 ; et, aujourd'hui, j'aurais voulu prouver que le mérite d'avoir sauvé la France ne lui a pas moins manqué que l'honnêteté ; car ce mérite est celui désarmées françaises, non le sien. Qu'on vienne me prouver maintenant que je me suis trompé et que la Terreur a réussi, mes conclusions seront les mêmes. Le triomphe constaté de la plus atroce politique qui ait jamais pesé sur une nation chrétienne ne fera qu'ajouter à l'horreur qu'elle m'inspire, en ajoutant une page de plus à l'histoire des douloureuses inconséquences de la fortune, .le m'étonne, en attendant, que des écrivains de sens rassis
et d'un vrai talent aient pu trouver, récemment encore, dans les actes et les procédés de la Terreur conventionnelle, une sorte de hardi prétexte à plaider la doctrine de la moralité du succès.
M. Quinet a eu cette bonne fortune d'historien, qu'ayant contre la Convention nationale un grief en quelque sorte personnel, il n'avait rien à ménager avec elle, et qu'il a pu lui dire son fait avec une sincérité sans scrupule. Cette position excellente qu'a prise, en face de la Terreur, le nouvel historien de la Révolution française, nous a valu des pages admirables, celles-là surtout où il s'applique à dégager des hontes de la politique terroriste l'honneur de nos armées. Il a, dans ces chapitres de sou livre, bien de la force et du trait. Il a moins d'émotion que le sujet n'en comporte. On dirait qu'il craint de laisser tomber un rayon de soleil sur ce tableau sombre et sinistre, où il prodigue aux fautes de nos pères et aux malheurs de notre race les plus véhéments anathèmes. Ah ! laissez-le briller sur ces pauvres enfants de nos campagnes, qui sont allés à la bataille, ce rayon de pure gloire que jette sur eux la patrie délivrée des atteintes de l'étranger ! Laissez-le réchauffer leur détresse héroïque, éclairer leurs rudes étapes, briller sur leurs pâles visages creusés par la fièvre et la famine, sur leurs bras amaigris, restés forts pour manier l'arme qui sauvera la France ! Laissez-leur ce rayon ! Il fait contraste avec l'affreux éclat des torches qui châtient la révolte à Lyon, à Nantes, à Toulon, La Terreur n'eut de vrais soldats que les bourreaux et les incendiaires. Hce tibi erunt ortes! Dans la Vendée, la France révolutionnaire eut des armées aussi patriotes que celles de la frontière, et des généraux tels que Hoche et Marceau, c'est tout dire. A Paris, avant d'être redevenue la Convention nationale et d'avoir des généraux tels que Bonaparte, la Terreur avait eu Ronsin et Rossignol. Et quant à son
armée, les braves qui restaient à Paris pour faire escorte aux charrettes de Fouquier-Tïnville, former la claque des Jacobins et fournir des adorateurs à la déesse Raison, ces gardes du corps de la guillotine, comparés aux intrépides défenseurs de nos frontières, me rappellent ces sanguinaires et lâches comparses des guerres de religion que Montaigne a si durement qualifiés dans son beau chapitre
de la couardise, mère de cruauté: « Canaille aguerrie,
« dit-ï», à s'ensanglanter jusques aux coudes et déchiqueter « un corps à ses pieds, n'ayant ressentiment d'aultre vail- « lance, comme les chiens couards qui deschirent en la « maison et mordent les peaux des bestes sauvages qu'ils « n'ont osé attaquer aux champs l. »
Voilà les armées de la Terreur.