DE QUELQUES CONTRADICTIONS DE M. QUINET
Je reviens une dernière fois sur le livre de M. Quinet, parce qu'il est difficile de juger un livre de cette valeur sans réserver beaucoup de questions. Il est encore plus difficile, quelque effort qu'on y fasse, de paraître juste à tout le inonde.
« Vous avez été sévère pour M. Quinet, » m'ont dit quelques-uns de ses amis, et aussi quelques-uns des miens. Sévérité, pour qui sait comprendre, est le synonyme poli d'injustice. On ne m'a pas trop dit en quoi j'avais été injuste. On ne le pourrait pas. J'ai parlé citations en main.
1 Essais, l. II, ch. xxvu.
Là RÉVOLUTION 85
J'ai jugé sur preuves écrites. Quand j'ai dû interpréter l'éminent auteur, mon goût naturel pour son talent et mon respect pour son caractère m'ont porté du bon côté. M. Quinet, d'ailleurs, est parfois confus, jamais obscur, pour qui sait le lire. S'il marche un moment dans le brouillard, c'est chez lui comme une de ces brumes du matin qui promettent le soleil. La lumière vient toujours, parce qu'au fond de l'esprit la pensée est nette, même quand la forme a l'air de tourner quelque temps autour de l'idée.
J'ai beaucoup aimé le livre de M. Quinet, et je l'aime encore. Je sais bien aussi pourquoi l'aiment comme moi et plus passionnément que moi ceux qui n'avaient pas à le juger devant le public. Je pourrais citer à coup sûr les pages qui leur ont fait battre le cœur, parce qu'ils savaient bien que d'autres cœurs, en lisant ces pages, seraient tout différemment émus. Je pourrais dire quelle est la ligne, quel est le mot qui leur ont fait donner quittance à tout le reste. Je ne les eu blâme pas, puisqu'ils n'avaient aucun jugement public à porter. La vraie passion est une chose si rare au temps où nous sommes ! Tant de cœurs sont aigris! tant d'âmes sont blessées! tant d'illusions sont perdues! tant d'espérances se glacent dans l'indifférence publique! M. Quinet n'a pas fait son livre pour donner une joie d'un moment à ces déceptions du jour; mais, les ressentant en lui-même, il en a naturellement épanché l'amertume, quand le courant de ses idées y portait. Ajoutons qu'il n'était pas défendu à un ami de la liberté politique, telle que la Révolution française en avait si nettement formulé les principes et posé la base, de s'attendrir et de s'indigner de ses' malheurs.
« Il y a aujourd'hui soixante-quinze ans que la Révolution française a proclamé la liberté avec les droits de l'homme, écrit M. Quinet. Des flots de sang ont été versés
pour cette conquête à travers toute l'Europe. Des assemblées immortelles ont acclamé, fortifié, constitué l'une après l'autre ces droits nouveaux. Deux millions d'hommes sont morts pour cette cause. Tout ce que la nature humaine renferme d'énergie, de puissance, y a été dépensé. On ne verra jamais, dans le grand nombre, ni plus de dévouement, ni plus de vertus publiques. Rien n'a manqué de ce qui fait réussir les affaires humaines : orateurs, capitaines, magistrats, tout le monde a prodigué ce qu'il possédait ; les mères ont donné leurs fils, les fds ont donné leur sang. La victoire non pius n'a pas manqué ; car tous ceux qui ont attaqué cette Révolution ont péri sans l'ébranler, et après ces victoires accumulées au dedans et au dehors, après que ces immenses assemblées ont passé avec le bruit que font la puissance, le génie, la gloire; après ce fracas d'une société qui tombe et d'une autre qui s'élève, si je jette les yeux autour de moi pour voir le résultat politique de tant d'efforts magnanimes ; si je cherche l'écho vivant de tant de paroles de flamme, de tant d'acclamations triomphales; si je me détourne pour contempler à loisir les libertés acquises par tant de gigantesques travaux; si je veux mesurer l'arbre dans sa croissance, après avoir vu le germe semé dans le sillon; si... Mais non, je n'achève pas, la plume me tombe des mains1. »
M. Quinet a tracé presqu'au début de son livre ces lignes éloquentes; puis il a ramassé sa plume et il a écrit deux volumes de cinq cents pages. Mais il a eu beau faire; jamais son âme, troublée par le spectacle de nos déraillances, n'a repris l'équilibre nécessaire à un jugement absolument impartial et d'une conséquence rigoureuse. Cette agitation de sa pensée, qui lui inspire tant de pages émouvantes, l'a jeté dans une série de contradictions telle-
1 T. Ier, p. 140, 147.
ment manifestes, qu'il y aurait une sorte de cruauté puérile à les relever. Quand M. Quinet n'est que spectateur, il célèbre la puissance, le génie, la gloire des grandes Assemblées révolutionnaires, la Convention comprise. Quand il est juge, ces immenses Assemblées descendent en masse de ce piédestal qu'il leur a dressé; elles n'ont commis que des fautes impardonnables ou des crimes inutiles : « Que l'on remplisse d'eau ou de sang le tonneau des Danaïdes, qu'importe? dit-il; c'est le même enfer du vide.» — Ainsi une agitation stérile sur un terrain sans fond, un torrent de sang et de larmes emportant l'ancienne société et emporté lui-même avec le mobile ciment de la nouvelle, je le demande aux lecteurs de M. Quinet, ceux qui sont d'esprit rassis, est-ce là le résumé fidèle de son livre? Quant à moi, c'est l'impression que j'en ai gardée, non sans l'avoir soumise à un sérieux examen, et si j'y reviens aujourd'hui, ce n'est pas pour me répéter, mais pour me défendre.
Quelle est, en effet, mon injustice dans tout cela? Est-ce d'avoir, avec un soin scrupuleux, dégagé cette impression première des magnifiques développements, des digressions attachantes et des contradictions multiples où elle était retranchée? Est-ce d'avoir vidé cette coupe brillante jusqu'à la lie amère qui se cachait au fond du vase? Estce d'avoir montré dans les tristesses véhémentes du libéral découragé les mécomptes du niveleur radical non satisfait? QuandjelisquelaRévolutioi^pourn'avoirpas assez radicalement dépouillé les nobles, a manqué son but ; et quand ailleurs c'est le glaive de l'intolérance religieuse que je vois briller, dans la main de M. Quinet, au seuil d'une révolution faite, pour une si grande part, au nom de la liberté de conscience; — à cette vue, je ne me demande plus quelles sont les libertés que l'éminent historien regrette, et si je les regrette comme lui ; je ne regarde qu'au prix dont il voulait les payer.
« De nos jours, écrit M. Quinet, dans une guerre de même nature, le czar de Russie a employé un moyen bien puissant : il donne aux paysans de Pologne les terres des nobles, et personne ne réclame. Qu'eût-on dit si la Convention, usant d'un moyen de ce genre, eût distribué aux soldats vendéens rentrés en grâce les domaines de la noblesse vendéenne? Quels cris de malédiction en Europe contre les conventionnels ! c'est alors qu'on les eût accusés de tous les crimes. L'idée ne leur vint pas de ce partage, qui seul peut-être eût résolu la question de la Vendée; mais ce qui est licite et glorieux dans un czar eût été le dernier des forfaits chez les hommes de révolution.
« Il arriva ainsi que l'on ne prit, ni dans la religion, ni dans la propriété, aucune mesure profonde, irrévocable. On fit des actions glorieuses, héroïques; on les fit avec des pensées timides. De là, l'historien Niebuhr remarquait déjà avec étonnement qu'en dépit des confiscations et des guerres civiles, la noblesse française a conservé la plus grande partie de ses terres; un autre écrivain non moins autorisé ajoute qu'elle est aujourd'hui plus riche qu'en 89 l. »
Partager enire les soldats les domaines des nobles qui se révoltent, ou donner à la noblesse les terres des paysans qui s'insurgent, le principe est le même. C'est la confiscation politique. La Révolution française était venue pour faire autre chose. Étrange apologie que nous donne en effet, dans un des chapitres des Misérables, le vieux conventionnel si poétiquement transfiguré par l'imagination de M. Hugo ! Il met en balance, pour excuser la Terreur, Saulx-Tavannes et Maillard, le Père Duchêne et le Père Le Tellier, Jourdan coupe-tête et Louvois. Les disciples, à supposer même que le rapprochement soit équitable, avaient de beaucoup dépassé les maîtres. Ces derniers d'ailleurs
1 T. II, p. 55 54.
étaient au service de l'intolérance et du despotisme. La Révolution avait pour but de détruire Tune et l'autre, non de les imiter.
Voilà ce que j'aurais voulu prouver. Contre M. Quinet, le mérite n'était pas grand d'y réussir. C'est dans son livre même que fourmillent les arguments qui, sur quelques points, le réfutent. Personne n'a plus sévèrement qualifié ni peint de couleurs plus saisissantes la tyrannie sous toutes ses formes, celle d'un homme, d'un conseil ou d'une assemblée, celle quia dix têtes, comme à Venise, ou qui en a huit cents, comme à la Convention : Bdlua multorum capitum! Il excelle à pénétrer au fond de ces âmes que semble protéger contre l'observateur le triple airain de l'hypocrisie politique.
« S'ils furent à ce point impitoyables, dit-il des grands terroristes, c'est qu'ils avaient peur encore. Comme toujours, ils ne craignirent que ceux qui étaient sous leurs yeux, c'est-à-dire les républicains ardents
« Nulle hauteur de vue, nul pressentiment, nul coup d'œil jeté sur l'avenir prochain; la haine de ce qui était le plus près d'eux occupant leur âme entière et n'y laissant place pour aucune autre pensée
« La barbarie n'est pas seulement le saccagement des villes, des propriétés et le meurtre des hommes. Il y a un autre dommage pour l'espèce humaine quand les honnêtes gens, les boni viri, approuvent les rapines, les exils, les assassinats, parce qu'ils croient y trouver la sécurité dans le bien-être ou un plaisir de vengeance. Là est la véritable barbarie, puisque c'est l'extirpation totale de la conscience du genre humain. Il en restait au moins un vestige sous les cendres et la sanie des villes incendiées et prises d'assaut l . »
1 T II, p. 382-583.
Personne n'a mieux défini que M. Quinet, on le voit, soit cette timidité du terrorisme tremblant devant son ombre etfrappant pour se rassurer, soit cette patience d'égoïsme sauvage qu'une civilisation raffinée met parfois au service des prescripteurs. J'ai montré pourtant, quand j'ai eu à caractériser récemment les crimes de la Terreur, comment ma théorie allait plus loin et était plus hardie que la sienne, puisqu'il s'arrête, lui, devant le succès dont j'ai cru pouvoir fouler aux pieds la morale. Est-ce encore là que je suis injuste? M. Quinet a évoqué devant le spectateur, comme dans les tableaux de Martyns, avec le même art de masser les personnages, d'entasser les ruines, de creuser des abîmes sur la terre, d'ouvrir des cataractes dans le ciel et de troubler les âmes par une sorte de confusion savante; il a, dis-je, évoqué devant nos regards tout l'effrayant « pandémonium » des grandes exterminations religieuses et politiques du passé; et il n'est pas facile de savoir s'il a voulu nous mettre des exemples ou des épouvantai] s sous les yeux. Tous les grands exterminateurs du genre humain, au nom d'une croyance ou d'une idée, se groupent ainsi dans son livre, quand le besoin de la théorie s'en fait sentir ou quand la force de l'induction le commande; et il en résulte pour le lecteur non prévenu ce trouble dont je parlais tout à l'heure. Est-ce l'homme qui se venge? Est-ce Dieu qui punit? Est-ce la religion qui se réforme? Est-ce le genre humain qui s'abêtit? Est-ce la civilisation qui paye le bourreau ? Est-ce la barbarie qui abuse de sa force? Pourquoi l'épée au bras de saint Dominique? Pourquoi le meurtre de Goligny? Pourquoi le bûcher de Servet? Horrible passé que celui où les plus illustres représentants de l'esprit, les meilleurs croyants parmi les chrétiens, les mieux nés parmi les seigneurs, les plus riches parmi les bourgeois, les plus savants parmi les magistrats, applaudissaient à ces barbaries! Horrible
passé, qu'on peut raconter froidement quand on en fait l'histoire, qu'on ne peut citer sans s'y compromettre, si on y cherche des arguments à l'appui d'une théorie ! Estce donc pousser la sévérité jusqu'à l'injustice, que de rejeter loin de soi, quand un talent supérieur vous y attire, la complicité d'une telle argumentation? Je n'ai pas fait autre chose. Un livre a beau être d'une complexité savante et rempli d'épisodes attrayants, il s'en détache toujours, s'il est d'un vrai penseur, un point principal auquel l'observation du critique doit s'attacher. Ce point, dans le livre de M. Quinet, c'est une certaine indifférence, âpre et stoïque, quant à l'emploi des moyens tyranniques, et c'est l'inconséquence de ce beau livre, si plein du la haine delà tyrannie. On voudrait supprimer les moyens inavouables dans l'arsenal de ses adversaires, on les conserve dans le sien.
J'ai jugé le livre de M. Quinet à mon point de Mie. Je ne pouvais, par pure complaisance, me placer à celui des autres. J'aurais été d'ailleurs hien embarrassé. Je necrois pas qu'un livre ait été en hutte depuis longtemps à des appréciations aussi diverses et aussi contraires. Il a été jugé, contre toute apparence, avec faveur par ceux dont il blessait le plus les opinions et les croyances, avec colère par ceux dont il se rapprochait le plus. Pour ma part, je n'ai pu me rendre un compte bien exact ni trouver une raison bien sérieuse de ces approbations ou de ces dissidences. Je parle, bien entendu, de ceux qui ont sérieusement étudié le livre de M. Quinet. L'auteur n'a voulu tromper personne. Il s'est bien souvent trompé lui-même. La Révolution française n'est pas une synthèse où l'art du raisonnement ait prodigué toutes ses ressources et n'ait rien laissé à reprendre à la logique la plus vétilleuse. Elle n'est pas venue de l'école comme un argument a priori ou
comme une thèse de politique transcendante. Elle a été un immense et formidable chaos d'où est sorti un monde, un monde nouveau, avec les vestiges renouvelés, assainis et vivifiés de l'ancien. La confusion des histoires et des systèmes, devant cette vaste transformation de l'ancien régime, tient donc à la confusion de l'événement lui-même, et quand je la rencontre dans le livre de M. Quinet, après l'avoir trouvée dans presque tous les autres, je ne songe pas à lui en faire un crime. Un siècle s'écoulera peut-être avant que l'esprit humain ait vu clair dans ces ténèbres redoutables, avant qu'il ait retrouvé sa voie dans ces labyrinthes sanglants. Tous les écrits denotre temps, relatifs à cette grande histoire, y serviront plus ou moins; quelques-uns, les premiers en date peut-être, y porteront leur lumière incomparable. Aucun n'aura dit le dernier mot avant que la dernière trace des passions, contemporaines de celte régénération douloureuse, ne soit effacée.
Est-il besoin de se demander maintenant pourquoi M. Quinet a paru marcher, parfois en aveugle, dans une carrière où ceux-là même qui se donnent mission de le juger ne peuvent marcher souvent qu'à tâtons? Et quelle est la cause de cette diversité anarchique des appréciations dont son livre a été l'objet, si ce n'est celle-là? Il faut le regretter, non en triompher.
Un jour, le roi Louis-Philippe fit lecture devant quelques intimes d'un fragment de ses Mémoires. J'étais de ceux qui écoutaient cette lecture. Un incident me frappa, et je ne crois manquer à aucune convenance en évoquant ici un tel souvenir. C'était en 1792. Le jeune due deChartres (depuis roi des Français) revenait de l'armée. Il était arrivé à Paris après les massacres de septembre, stupéfait et indigné. Il vit Danton ; il lui exprima l'horreur que lui inspiraient les crimes de la Commune. « Jeune homme, lui dit cet étrange ministre de la justice, ne vous pressez pas
de nous juger. Vous ne pouvez pas comprendre de tels événements. C'est là delà politique; vous êtes un soldat. Allez, retournez à l'armée et réservez-vous pour l'avenir. . . » Si ce ne sont les paroles, c'en est le sens. Maintenant que dites-vous de cette politique qu'un jeune citoyen de vingt ans, même prince, comme on eût dit alors, mais instruit, sage et réfléchi, ne pouvait comprendre? Que dites-vous deces agents du massacre, ministres, juges, commissaires, malfaiteurs gagés, qui ne pouvaient être jugés à leur tour par la raison d'un honnête homme, pour des actes qui avaient eu une ville entière pour témoin? Ce fut l'étrange prétention des terroristes, quand ce poids énorme de responsabilité morale qu'ils avaient amassée sur leur tête leur semblait trop pesant et qu'ils faisaient effort pour le repousser. « On ne nous comprenait pas ! » Peu s'en faut qu'ils ne répétassent le mot si connu de Henri IV : « On ne me rendra justice qu'après ma mort. » Un des moins compromis de tous, celui dont les mémoires inédits ont servi au travail de M. Quinet, le conventionnel Baudot écrivait : « Nous voulions appliquer à la politique l'égalité que l'Évangile accorde aux chrétiens; nous ne voulions pas pour cela l'égalité des biens ni la loi agraire. Le grand mal du temps, c'est que nous n'avons pas été compris. Nous avons été martyrs de nos croyances, comme les apôtres le furent de la leur. Plus tard ils ont été sanctifiés. Nous n'arriverons pas jusque-là sans doute; mais on nous rendra justice, et nous ne voulons que cela... » Ailleurs, les aveux du terroriste vont encore plus loin : « Ceux qui furent dévorés de cette fièvre ardente (la fièvre révolutionnaire], dit-il, lorsqu'ils sont avancés en âge et qu'ils veulent la soumettre à l'analyse, ne la comprennent plus1. » Qui donc pouvait la comprendre, puisqu'elle devait être inintelligi-
1 T. II, p. 407-G-20.
ble à la fois aux jeunes, comme le duc de Chartres, aux vieux, comme le conventionnel Baudot? Au fait, défionsnous d'une politique qui ne veut pas être comprise. Quand c'est Dieu qui oppose à notre inquiète curiosité le mystère impénétrable de ses décrets providentiels, 'homme ne peut que se résigner. Quand c'est l'autocratie jalouse qui se retranche dans l'ombre de ses méditations solitaires, personne ne lui demande son secret, et l'histoire même ne le trahit pas toujours : on dirait qu'elle n'ose pas. Quant à ces grands crimes qui se commettent à la clarté du jour ou à la lueur des torches, qui ont pour témoins les foules muettes devant les applaudisseurs à gages et les complices avinés, croire qu'ils ne trahissent pas, par la violence de l'exécution, la pensée qui les inspire; mettre sous le voile d'une sorte de pudique réticence la scélératesse trop palpable de ces grandes abominations publiques, c'est étrangement parodier le rôle de la Providence, qui, elle, fait quelquefois sortir le bien du mal, mais du crime jamais. Les sophistes de l'échafaud terroriste ont beau faire : il sort de la hache homicide, au moment où elle tombe sur une tète innocente, des éclairs qui en disent plus que leurs commentaires.
Écartons ces sophismes, sur lesquels j'ai peut-être le tort de revenir; mais quand j'ai parlé de cette confusion qui résulte pour l'historien de la complexité insondable des événements de la Révolution française, j'explique ainsi les contradictions et les dissidences; je donne la raison des controverses qui se sont agitées et s'agitent encore autour du livre de M. Quinet ; je ne prétends pas donner raison à la politique de Danton au 2 septembre, ni à celle de la Convention au 21 janvier, ni à celle de la Terreur dans la longue série de ses dates tristement immortelles. Si la Révolution a des périodes obscures, ce ne sont pas celles où elle fut violente et sanguinaire.
Sur ces questions-là, je le répète, ce ne sont pas toujours les plus grands esprits, ni les plus ingénieux, ni les plus ardents qu'il faut consulter, ce sont les plus simples.
Ah ! que M. Quinet a raison de le dire : « La terreur ne suffit pas à la démocratie, parce que la démocratie a besoin de justice... » Et toutefois, après avoir lu le curieux chapitre où se trouvent ces lignes l , je me demande : Est-ce un éloge que M. Quinet a voulu faire de la démocratie? est-ce une de ses faiblesses qu'il signale? « La Convention (au moment de sa retraite) n'avait qu'un moyen, dit-il, de sauver la mémoire de tous : c'était dédire à la postérité, à la manière de Sylla, pendant qu'on entendait les cris de ceux qu'on égorgeait dans le cirque : Ce n'est rien, ce sont des esclaves qu'on châtie... Je vous ai sauvés et j'abdique, lia manqué à la Convention (en 1795) la fierté patricienne d'un sénat qui met au-dessus de tout la conservation de sa propre mémoire. »
Si je voulais résumer un peu vivement l'impression générale que m'a laissée l'ensemble des idées de M. Quinet, c'est dans ces dernières pages de son livre que j'irais volontiers la chercher. Pour lui la Révolution française a eu le tort de ne pas procéder avec cette violence décisive qui est le génie des tyrans. Elle ne l'a pas pris d'assez haut avec l'humanité, avec la religion, avec la propriété, avec la noblesse. Elle a discuté avec une lenteur inutile des réformes sociales qu'une nuit d'enthousiasme avait déchaînées sans retour. Elle a tourné trois ans autour du trône de Louis XVI, qu'elle pouvait renverser d'un revers de sa main puissante. Elle a joué au fin avec le catholicisme, qui a tenu le jeu cent fois mieux qu'elle ; enfin elle a laissé pratiquer par des manants ou des bourgeois médiocres, — bourreaux aujourd'hui, chambellans demain, — une poli -
1 Ch. vi du livre XX, t. I, \>. 585.
tique de terreur que son exagération n'a pas empêchée d'être stérile, impuissante et finalement méprisable. « Ce n'est pas une démocratie, dit M. Quinet avec un singulier accent dans une bouche démocrate, ce n'est pas une démocratie qui eût su extirper les ilotes, Carthage, les Albigeois, les Maures d'Espagne. Pour ces sortes d'extermination, il faut un génie non-seulement plus persévérant, mais plus haineux que le sien. Elle ne vaut rien dans toutes les œuvres où le principal est de mépriser et de haïr... » Heureuse impuissance de la vraie démocratie ! Elle n'a ni de longues haines, ni des ressentiments implacables, ni le mépris insolent de l'humanité, ni l'orgueil du sens personnel. C'est là son honneur, même si, par malheur, c'était sa faiblesse. On se montre effrayé des difficultés du gouvernement dans les États libres. Savez-vous ce qui est plus effrayant encore? C'est la facilité de la tyrannie. La monarchie absolue a eu d'admirables pages, quand l'état des esprits s'y prêtait. Les gouvernements aristocratiques ont glorieusement dirigé des nations célèbres, non sans les mener grand train à la décadence, comme à Rome, ou sans s'amender et se diminuer sans cesse en avançant dans l'histoire, comme en Angleterre. Le pouvoir absolu a eu de grands noms, la tyrannie n'en a pas. Et c'est pourquoi tous les empereurs romains qui l'ont systématiquement exercée étaient des monstres ou des fous ; c'est pourquoi la Terreur, loin de grandir les hommes , comme M. Quinet l'aurait voulu, n'a pas seulement abaissé ceux qui ont eu l'inexplicable faiblesse de la subir, mais ceux qui la pratiquaient On dirait que certains agents de cette politique sans nom s'étaient faits bourreaux faute de pouvoir être autre chose.
M. Quinet se plaint partout dans son livre de cette médiocrité des hommes de l'époque révolutionnaire. Son tort
est d'en étendre le reproche, — de la Terreur à la révolution, delà révolution à l'histoire de la nation tout entière, à ses origines, à ses traditions, à son caractère lui-même. C'est aussi de n'apercevoir l'avenir que dans ce miroir obscurci et terni du passé. « Les Anglais ont eu leur grande Charle, dit-il; les Espagnols, leiKsCorlès; les Italiens, leurs républiques; les Belges, leurs communes ; les Hollandais, leurs états ; les Allemands leur réforme; les Suisses leurs libres cantons. Les Français n'ont eu pour tradition continue que l'arbitraire... — Peuple désorienté, sans aïeux, sans passé. . . Point d'issue, point de sentiers tracés. Derrière eux la servitude, devant eux l'inconnu ; Ismaël perdu dans les sables. Qui lui montrera le chemin! M le Tiers, ni la Noblesse, ni le Clergé, n'ont une seule tradition de liberté...1 » Tel est donc en résumé le livre de M. Quinet : une lamentation de Jérémie, traversée par des éclairs où brillent le génie de l'écrivain, la sagacité du penseur, la généreuse colère du citoyen, mais où Jérémie domine, parfois croisé de Machiavel. Quoi! n'avoir rien vu dans le passé de la France jusqu'à la Révolution de 89, rien qui élève le cœur, qui raffermisse l'âme, qui rattache à l'œuvre de sa grande émancipation l'infatigable effort des esprits pendant plusieurs siècles ! N'avoir vu qu'une ébauche incessamment renouvelée et récrépite de la monarchie byzantine, comme si la royauté française n'était pas née des entrailles mêmes du sol français, comme si le clergé, les parlements, les écrivains, les bourgeois, le peuple entier, n'avaient été occupés à autre chose pendant des siècles qu'à construire et à réparer cette Babel de ia tyrannie ! Enregistrer l'époque révolutionnaire comme on enregistre un ouragan dans l'Almanach du Bureau des Longitudes ; mentionner à peine un essai constitutionnel et parlemen-
98 ÉTUDES ORTRAITS
taire presque non interrompu pendant quarante ans , de 181 4 à 1852, parce que l'effort s'est un moment lassé et ajourné, est-ce là le jugement d'un historien, l'aperçu d'un politique, la justice d'un patriote ? « Je parle quelquefois de ma patrie comme si elle m'était étrangère, » écrit M. Quinet. Un autre mot rendrait peut-être mieux sa pensée. La France est pour lui comme « une parvenue » sans aïeux, sans histoire, sans précédents, et qui n'aurait guère occupé le monde depuis 89 que par le tapage d'une longue émeute avortée.
Des aïeux, la France n'en manque pas. Elle en a partout, magistrats, soldats, prêtres, écrivains, philosophes, poètes, novateurs : si l'esprit libéral veut avoir aussi ses parchemins, il n'a qu'à choisir. Lui aussi, il « est un ancêtre, » comme le disaient d'eux-mêmes les maréchaux de l'Empire, en ce sens que ses états de services les plus brillants sont les plus nouveaux. Des aïeux, nous en avons tous, petits ou grands. Si l'Italie a ses républiques, nous avons nos communes. Ici les maillotins, plus loin les ligueurs. Les Jacques ont précédé les chouans. Les souvenirs de Rocroy ne sont pas effacés par ceux de Marengo. Le chancelier de l'Hospital garde son lustre devant Malesherbes. Voltaire lui-même ne fait pas oublier Montaigne. Ainsi la tradition est partout; le mal et le bien ont leurs origines. Tout esprit, si original qu'il soit, trahit pourtant une ressemblance qui n est jamais très-difficile à trouver dans le passé. M. Edgar Quinet a son aïeul littéraire, comme un autre son aïeul par l'esprit. Il est un de ces exilés volontaires dont il dit : « Il faut souhaiter à un parti vaincu d'avoir des exilés. C'est par eux que se maintient dans son intégrité le principe même qui fait la force de ce parti... » Au seizième siècle aussi, un homme d'élite, un grand cœur, esprit difficile, écrivain supérieur, même aujourd'hui, caractère indocile et frondeur, Agrippa d'Aubigné, le compagnon
LA RÉVOLDTIOH 09
de Henri IV, voyant sa religion vaincue, son roi converti, sa croyance réduite au rôle de protégée, se prit d'un immense découragement. Il quitta la cour et bientôt la France, un peu à la façon de Coriolan ; mais il ne fit pas la guerre à sa patrie. Il aima mieux écrire d'un style âpre, éloquent et hardi, l'histoire des campagnes qu'il avait faites, de même que M. Quinet vient d'écrire l'histoire de ses idées sur la Révolution et la Terreur. On peut bien dire que M. Quinet a fait campagne, lui aussi, fidèle à son drapeau, avec obstination et courage. Il a passé une partie de sa vie à nous donner confiance, et peut-être se rappelle-t-il un temps où l'ardeur du pays était loin d'être aussi impatiente que la sienne. Aujourd'hui le découragement de la France libérale est loin d'égaler celui de M. Quinet. C'est ainsi qu'une certaine proportion finit toujours par s'établir entre les extrêmes. M. Quinet croit que la France ne marchait pas assez vite il y a vingt ans ; aujourd'hui, il est persuadé qu'elle ne marche pas du tout. D'Aubigné boudait Henri IV, dont la conversion n'était qu'un compromis hautement politique entre l'esprit de faction huguenote et le fanatisme des ligueurs. M. Quinet boude la liberté politique pour les éclipses qu'elle a subies ; il ne lui pardonne pas ses malheurs. Quant à moi, dans le parti de la liberté, je suis du côté des impatients, non du nombre des désespérés. Je déplore comme un autre les défaillances plus ou moins volontaires du temps présent. Je ne crois pas que la France soit la dernière des nations, parce qu'après moins de quatre-vingts ans elle n'est pas parvenue à compléter une réformation sociale et politique que les Anglais ont mis un siècle et demi à accomplir.
Et les Anglais n'ont pas fini...