ALCESTE
J'ai devant les yeux une plaquette de quatre-vingts pages au m'a paru mériL que la critique ne la laissât point passer sans discussion, d'autant qu elle me permet, pour ma par , de prouve par un exemple qu'il peut tenir beaucoup d anade prouver pd r vj ^^r cela
Ces deux raisons seules vaudraient qu'on lut ces pages. U y a ^n in "et très vif, en effet, à connaître les réflexions qu ins- ; rirlcteurde'grand talent tel ou tel pe-nnage du r pe Le. L'acteur se met, pour juger d un ™1«' -«; f'^ vue aussi légitime qu'il est différent ^-^^'^^'^^I^TZteurs qui ne considérons la scène que de notre fauteuil d o le^et du dehors. L'acteur, lui, -H 'es rôles p^^ dedans. Lne réplique lui représente un geste a «-^ J^J^ à produire. Le texte d'un dialogue est pour lui une arme avec laquelle .1 doit se battre, et qu'il essaye a sa mam. San doute les chances seront nombreuses pour q"«; /^J^ mentaire du rôle soit trop exclusivement P-^que e^ u^^l taire. Il a cet avantage de nous bien --l[-,-.;i";{j'J^7; comporte de réalisation concrète. Pms il s agit d Alceste,
REFLEXIONS SUK I,E THKATRE 267
c'est-à-dire d un des personnages les plus u suggestifs » , pour employer Icxpression anglaise chère à Baudelaire, — (jui aient jailli d'une imagination humaine. C'est le propre de ces personnages qu'ils tourmentent la curiosité des siècles comme une énigme jamais déchiffrée. Ils ne sont pas nomhreux dans i histoire littéraire^ les sphinx de cette intensité de mystère, et quand on a nommé, après Alceste, Hamlet, que j'étudierai tout à l'heure, don Quichotte, Faust et don Juan, la liste est close. Sur chacun de ces cinq héros, — notez qu il y en a quatre qui appartiennent au théâtre, — chacun de nous a discuté ou plus ou moins longuement et hasardé son interprétation telle quelle. Précisément cette ahondance d'interprétations a soulevé une vapeur autoui- de ces figures déjà par elles-mêmes mystérieuses et par suite autour de lame des poètes qui les ont créées. Pour nous en tenir au seul Molière, voici que depuis quelque cinquante années une légende s'établit, qui fait de cet Épicurien un prophète de la Ué>oIution, de ce hardi moqueur un mélancolique, de ce robuste et franc génie un amateur de symboles. Le Misanthrope est la comédie qui a le plus fourni matière à cette légende, laquelle passant des livres sur les planches, a peu à peu incliné les comédiens vers un assombrissement des rôles les plus joyeux du répertoire du grand homme. Ne nous a-t-on pas donné, ces temps-ci, un (Georges Dandin tragique, un Arnolphe désolé, et un Harpagon d'une noirceur à faire envie au Shylock du Marchand de \'etiise? La thèse ne date pas d hier. Elle remonte en droite ligne aux maîtres de 18:J0. Les écrivains romantiques ne pouvaient raisonnablement pas proscrire Molière comme ils faisaient Hacine et Hoileau, avec cette désinvolture de mépris qui dictait à luii d eux les vers connus :
Shakcspo.-irc cni un cli^'ne, HAcine enl iiti pieu...
Il leur répugnait d autre part d admirer chez l'auteur de> Précieuses les (juahtés condamnées de l'esprit clas.si(jue : 1 allure bourgeoise et modérée, la haine de l'exaltation et de
routraiice, l'horreur du lyrisme et de l'emphase. Ils ont donc fouillé ce théâtre de vie moyenne, quêtant les quelques scènes un peu moins lucides, un peu moins éclairées par le jour transparent et sobre du bon sens français. Ces scènes trouvées, ils ont raffiné sur leur étrangeté. Ils ont creusé le mot de don Juan au pauvre dans le Festin de Pierre : « Je te le donne par amour de l'humanité... » Ils ont creusé V École des Femmes. Ils ont creusé le Misanthrope. Un des héros de Balzac, le condottiere Maxime de Trailles, dit quelque part : « Je pleure, moi, à la grande scène d'Arnolphe... " On connait les vers d'Alfred de Musset sur l'Homme aux rubans verts, dans sa Soirée perdue :
Quelle mâle gaité, si triste et si profonde
Que, lorsqu'on vient d'en rire, on devrait en pleurer!...
De pareilles hypothèses conduisaient tout droit à un jeu nouveau. Les rôles ainsi conçus quittaient du coup l'ordre comique pour monter dans l'ordre tragique. Si Alceste, pour en revenir à lui, représente, représente vraiment, comme l'affirme M. Emile Montégut dans la préface de sa traduction de Hamlet, a ... tout ce que pouvait concevoir d'Idéall'œuvre de Molière, qui d'ordinaire n'aime pas à s'élever au-dessus d'un certain niveau moral » , il est évident qu'Alceste doit émouvoir et non faire rire. L'acteur devra donc mettre en saillie les parties héroïques de la comédie, dissimuler les parties grotesques, s'il s'en rencontre, et le spectateur devra rester sous une impression, non point de raillerie satisfaite, mais de mélancolie et d'attendrissement.
M. Coquelin s'inscrit en faux contre cette légende. Particulièrement à l'endroit d' Alceste, il s'efforce de démontrer que Molière, en écrivant le Misanthrope, a bel et bien voulu réaliser le programme du sous-titre et composer une vraie comédie. Il étudie par le menu les scènes où parait l'amoureux de Gélimène; et, vers par vers, dans une argumentation très fine, il établit que ce prétendu Timon du jansénisme ne cesse pas un instant d'être comique. Le ridicule, en effet,
résulte d'une disproportion, et Alceste est sans cesse en disproportion avec la réalité ou avec lui-même. S'il s'emporte contre la politesse trop complaisante de Philinte ou la préciosité trop compliquée du sonnet d Oronte, c est, comme on dit, prendre un pavé pour assommer une mouche. S'il s'humilie aux pieds de Gélimène, il dément d'un trait tout son caractère. M. Coquelin le dit très justement après avoir analysé le dialogue célèbre :
Oh! (ici! De mes transports puis-je être ainsi le maître?
u ... Gomment ne serait-il pas plaisant, ce paysan du Danube, ce pourfendeur de toutes les hypocrisies et de toutes les complaisances, qui, de la façon la plus extravagante, se trouve amené par le nez, à la soumission précisément la plus grosse de compromis et de sous-entendus?... »
La conclusion de cette judicieuse étude est donc qu'Alceste est un personnage de franche comédie et qu'il faut se garder de l'interpréter à la moderne. M. Coquelin en fait la démonstration en acteur, et par le dosage des effets que comporte le rôle, pesé mot par mot. Il y aurait lieu de généraliser ce travail et d'établir (jue 1 esthétique entière de Molière répugne à une interprétation tragique de la vie humaine. Il me semble que l'auteur du Misanthrope a eu de tout temps en haine deux choses que, faute de meilleurs termes, j'appellerai 1 exception et l'abstraction. L'exception d abord. Considérez, en effet, comme il a soin de ne jamais exagérer un seul de ses personnages dans un sens qui ferait de lui un monstre à part, une singularité unique. Une comparaison éclairera mieux ce partipris de juste milieu. Molière a traité le type du séducteur et il a fait don Juan, le type de l'avare et il a fait Harpagon, le type de rhy|)ocrite et il a fait Tartufe. Des écrivains, venus après lui, ont repris à nouveau ces trois types, et Laclos nous a donné le Val mont des Liaisons dangereuses ^ Balzac le père Grandet d Eugénie Grandet, Stendhal le Julien Sorel de Houge et iS'oir. (^es trois incarnations nouvelles sont plus intenses et d'un art qui peut nous séduire davantage, nous autres blasés
(le littérature qui prisons avant tout la saillie du caractère, mais comme elles sont moins typiques, précisément parce que Molière s'attache à peindre la passion dans une mesure qui n'excède pas les conditions habituelles de la vie ! Cet observateur sait bien que la passion ne devient une habitude que si elle s'accommode aux circonstances, par conséquent si elle se normalise, pour ainsi parler. Valmont et Julien Sorel, tendus au degré où ils sont haussés, vont aussitôt se briser. Le père Grandet a beaucoup de chances d'être hémiplégique avant quarante ans. Don Juan, Tartufe et Harpagon au contraire exerceront leur vice durant de longues années, parce que leur perversité n'est pas de celles qui rompent toute règle et qui constituent une exception redoutable. Ce sont des créatures vicieuses, mais non pas monstrueuses. Don Juan est folâtre et bon compagnon. Tartufe gourmand et sensuel. Harpagon galantin et vaniteux. Pour s'être accentués dans le sens d'une manie, ils n'ont pas dépouillé l'infirmité commune à nous tous. Ils ne sont pas des héros de crime, parce que Molière ne croit pas aux héros. Il n'y croit pas dans le mal, il n'y croit pas dans le bien non plus, et, quand il a créé son Alceste, il n'a pu vouloir donner un démenti à une philosophie qui est exactement celle de Montaigne, de La Fontaine, de Rabelais. C'est le " Ne quid nimis » antique. C'est la formule de Pascal : « L'homme n'est ni ange ni bête. » C'est en un mot la doctrine réaliste dans ce qu'elle a de plus légitime : le désir de créer une humanité à hauteur d'homme si l'on peut dire. Grâce à cette doctrine, Molière a été préservé d'un défaut que n'ont pas évité quelques-uns des plus remarquables artistes de son temps : l'abstraction. Cartésiens par système ou par tempérament, les écrivains du xvii* siècle ont trop souvent le tort de considérer la passion comme existant par ellemême, et sans qu'il y ait lieu de tenir compte de la créature qui incarne cette passion, Le troisième livre de VÉihique de Spinoza contient un véritable manuel de cette psychologie. Racine et La Bruyère en ont fait les plus complètes applications. Dans la réalité, il n'y a pas de passions, il y a seulement
des créatures passionnées, pas plus qu il n'y a de pensées, il y a seulement des créatures pensantes. C'est aussi le point de vue auquel se place Molière. Chaque fois qu'il a peint une manie, il s'est efforcé de montrer, par-dessous la manie, la créature vivante et sentante qui est en proie à cette manie, et de la montrer dans les conditions communes de la vie et du sentiment. Cela est surtout reconnaissable lorsqu'il étudie des ridicules intellectuels. Ses personnages alors sont, pour ainsi parler, composés de deux couches : la première est faite du tassement des idées spéciales qui constituent le ridicule, la seconde est faite du véritable terreau humain. Derrière les phrases précieuses de Bélise, il v a les rancunes aigries de la vieille fille. Derrière les déclamations exagérées d Alceste, il y a riiomme de cœur amoureux d'une femme plus jeune que lui et perfide. A de certains moments, dans la comédie, la première couche saute et la seconde apparaît. Nous avons alors les cris éloquents de la fin du Misanthrope. Le personnage était grotesque. Le voici touchant. C'est précisément là ce qui a trompé les critiques. Us n'ont pas assez vu que le procédé de Molière est compliqué comme celui de la vie, et ils ont voulu (juc la partie risible du rôle s'absorbât dans la partie sentimentale. C'est méconnaître 1 intention de 1 auteur et l'esprit général de son esthétique. C'est aussi diminuer Molière, car il est plus difficile et plus rare d'imiter exactement la nature cjue de l'exagérer.
H.\MLET
Après avoir étudié dans Alceste un personnage de théâtre emprunté ;\ la vie moyenne, je voudrais montrer dans un autre personnage, extrême, celui-là, et sorti du drame, (jue ce même théâtre, (juand un homme de génie s en mêle, comporte une complexité d observation égale à celle des ro-
mans les plus fouillés, les plus éloignés en apparence de toute tragédie. J'ai nommé Hamlet, cette création de Shakespeare, si pareille à la Joconde du Vinci par le prestige de l'universelle popularité joint à un caractère d'énigme insoluble. Jamais, peut-être, l'art n'a réussi davantage à reproduire les ondoiements et les fuites de la réalité. Quelle est vivante, cette forme de femme évoquée par Léonard dans un paysage de rochers et de glaciers, — vivante et lointaine! Comme on la sent à la fois présente et insaisissable ! Qu'il est vivant aussi, le prince danois ! Gomme ses moindres paroles nous prennent le cœur ainsi qu'une main! Gomme nous le suivons haletants, à travers son labyrinthe de pensées tragiques et de douloureuses incertitudes, et comme nous nous trouvons incapables de définir cet homme tour à tour furieux et tendre, persifleur et sentimental, héroïque et défaillant, bouffon et sublime ! Aussi peut-on raisonner à perte de vue sur ce sphinx de la vengeance et de la rêverie, sans lui arracher son secret. Ge travail cependant n'est pas inutile. La quantité de vérités psychologiques notées par Shakespeare est si considérable qu'il en reste toujours quelques-unes à indiquer, au moins dans leurs nuances.
A voir représenter Hamlet, une première impression s'impose, me semble-t-il, c'est que le drame réside moins encore dans les hésitations du jeune homme devant l'acte à commettre que dans son effort contre l'envahissement d'une douleur trop forte pour sa sensibilité. Le jour où sa mère s'est remariée, — avant que les souliers fussent usés, dans lesquels elle avait suivi le deuil du roi mort, — Hamlet a commencé de sentir en lui la morsure intolérable d'une idée fixe. Quand le fantôme lui est apparu et lui a révélé la monstrueuse vérité, cette morsure est devenue si cruelle que du coup la machine nerveuse s'est détraquée jusqu'à l'affolement. Ge n'est pas de tuer que le prince a peur. La vie d'un homme ne lui coûte guère, ni un coup d'épée à donner. Il le prouve lorsqu'il égorge Polonius caché derrière la tapisserie. Ge n'est pas de vouloir non plus qui lui pèse; voyez comme il se
décide vite à organiser la représentation de la Souricière, comme il a tôt fait de rompre avec Ophélie, comme il envoie rapidement à la mort les deux traîtres auxquels son oncle la confié. Ce qui l'immobilise tour à tour et 1 affole au point de Tentrainer à ces accès de férocité, justement indiqués par certains critiques, c'est la présence en lui d'une vision si atroce qu'elle l'hypnotise par moments, et, à d'autres, le fait bondir sous l'aiguillon, comme un cheval à qui l'on enfonce les éperons dans les flancs. Ilamlet est exactement, par rapport au mariage de sa mère et au meurtre de son père, dans la situation morale d'un homme qui, ayant cru de tout son cœur à une femme adorée, découvrirait soudain dans la vie de cette femme quelque hideuse aventure de prostitution, une ineffaçable souillure et qui ne pourrait ni supporter cette découverte, ni s'en nier à lui-même la vérité. Considérez sous ce jour les sursauts de cette âme et de ces nerfs; ces étranges volte-face se trouveront explicjuées du coup. Ilamlct éprouve le besoin de vérifier dans son plus petit détail la confidence du fantôme. C'est sans doute, comme je le montrerai tout à l'heure, pour assurer la légitimité de son action, mais c'est aussi dans la secrète espérance d'échapper à rhorrible cauchemar. Il traine Polonius assassiné par les pieds, en 1 injuriant, et cela n'est guère généreu.x; c'est qu'il vient de causer avec la reine et d'avoir avec elle une de ces explications comme 1 amant trompé en aurait avec la maîtresse convaincue de trahison. La parole alors met à nu la blessure envenimée, elle l'e.xaspère, et, dans cette extrémité de souffrance où le désespoir entraine l'homme, la brutalité soulage. Klle procure à l'âme malade une sorte de détente qui la repose en l'avilissant. Ilamlet est singulièrement cyni(jue lors de cet entretien avec cette mère, et non moins cyni<|ue dans sa rupture avec Ophélie. C'est que le cynisme se trouve au terme de l'angoisse excessive. Son ricanement insulteur, en dégradant tout, et nous-mêmes, et la vie entière, nous venge un peu de ce monde où les |)lus douces apparences nous ont le plus menti. Il y a au fond de ce rire d Ilamlet le sarcasme Critique. — II. 18
qui se retrouve dans Ghamfort, dans Schopenhauer, et surtout dans le plus cruel des moqueurs, ce pauvre Henri Heine, — parmi cette descendance d'Hamlet, le plus mortellement blessé, le plus pareil aussi au héros de Shakespeare par les jaillissements de la poésie à travers les éclats de Tironie sacrilège et les frénésies de la folie.
Voilà, en effet, un de ces contrastes déconcertants qui pour beaucoup d'excellents esprits paraissent de véritables non-sens : l'excès de la douleur morale peut rendre par instants Hamiet persifleur et sauvage. Cette douleur n'empêche pas en lui l'afflux constant de l'intense rêverie. Bien au contraire, la douleur provoque cette rêverie et la rend plus intense encore, en sorte que le même homme capable d'appeler son père « vieille taupe, » d'injurier Ophélie comme une fille, d'égorger Polonius sans un remords, se trouve être aussi un philosophe pour qui toutes les destinées et la sienne propre deviennent l'objet d'une méditation désintéressée comme celle de Faust dans sa cellule de savant. Ce trait si marquant du personnage a fini par devenir la définition même d'Hamlet et cette légende suffit pour expliquer comment l'autre partie de son caractère, la frénétique et l'implacable, étonne les spectateurs habitués à se ressouvenir de lui comme d'une sorte d'Amiel du seizième siècle. Ne rendraiton pas compte de cette double face et de ce caractère si complexe en se rappelant qu'Hamlet est un Anglais, et conçu comme tel par le plus Anglais de tous les poètes ? En examinant et l'histoire et la littérature de l'Angleterre, on reconnaît chez cette race une double tendance. L'Anglais est volonl.iers rude jusqu'à la brutahté, farouche jusqu'à la violence et dur jusqu'à la cruauté. Il est aussi, par excellence, l'homme fie la réflexion profonde, le visionnaire scrupuleux et méditatif, et un être poétique à un degré tel que toute poésie parait prose à côté des vers d'un Keats ou d'un Shelley. Et l'art de Shakespeare lui-même, avec ses audaces de sang, de carnage et de trivialités, unies aux plus suaves, aux plus déhcates des aspirations poétiques, ne résume-t-il pas l'un et l'autre
penchant de Tâme anglo-saxonne? Hamlet, gros et fort, amateur forcené d'exercices violents, d'escrime et très vraisemblablement de cheval, qui s'élance à l'abordage le premier aussitôt qu'un pirate attaque son vaisseau, est en même temps un scrutateur acharné de sa propre conscience. Mettez-lui une Bible entre les mains. Vous transformerez aussitôt en puritain du temps de Cromwel ce casuiste qui hésite à tuer Claudius, parce que tuer son ennemi en prière c'est l'envoyer au ciel. Il importe de bien observer que les scrupules de cet ordre tiennent une place dans les irrésolutions de ce vengeur qui n'est pas sur d'avoir à venger une bonne cause : « L'esprit que j'ai vu peut être le diable; or, le diable a le pouvoir de revêtir une forme aimable aux yeux; oui, et peut-être veut-il tirer parti, pour me damner, de ma faiblesse et de ma mélancolie, car il est très puissant avec des âmes de la nature de la viienne. Il me faut marcher sur lui terrain plus solide que celui-là.. » Apercevez-vous dans ces deux petites phrases le fond de moralité solitaire et de mysticisme raisonneur qui se manifestera bientôt dans la guerre religieuse en même temps que l'autre élément de cruauté native et forcenée?
Donc une âme profondément, intimement anglaise, envahie par une douleur intolérable et tour à tour jetée à la violence la plus frénétique et à la rêverie la plus abstraite, — ainsi m'apparait l'énigmatique Hamlet. Il y a en lui autre chose encore, il n'est pas seulement un personnage individuel, il est un symbole, et ce symbolisme achève de compliquer cette créature déjà si étrangement complexe. Qu'on réfléchisse, en effet, à quelle période de sa vie le fantôme vient le surprendre et dans (juellc situation morale. Hamlet a trente ans. Il a fini longuement ses études. Il a, réunies sur sa tête, toutes les chances : fils d'un prince glorieux, héritier désigné d'un trône, amoureux d'une jeime fille dont il se sent aimé, chéri du peuple qu'il doit gouverner un jour, quelle espérance n'a-t-il pas, flottante et brillante devant ses veux? 11 incarne en lui la jeunesse, celle dont a si magnifiquement parlé notre poète :
Quand la chaude jeunesse, arbre à la rude écorce, Couvre tout de son ombre, horizon et chemin.
Eh bien ! A cette minute même d'enthousiasme et d'enivrement le voile de l'illusion est déchiré d'un coup brusque; — et le monde apparaît au regard du jeune homme dans la réalité de sa hideur. L'implacable égoïsme à qui même la pire action ne répugne pas pour s'assouvir, l'incurable fragilité du cœur de la femme, les mensonges des amitiés perfides se dévoilent à la fois devant lui. C'est la première rencontre de l'Ame et de la Vie, c'est le conflit de l'Idéal et du Réel qui font la matière de ce drame. Quel homme n'a été Hamlet un jour, une heure? Qui n'a connu les désenchantements de la terrasse d'Elseneur, et, une première fois, aperçu l'envers tragique et misérable de cette farce pompeuse de l'existence, dans l'éclair d'une désillusion terrassante? Oui, pour quelques-uns, l'expérience ne vient pas peu à peu. Il n'y a pas une initiation lente et consolée du cœur à la vérité amère. C'est d'un coup et pour toujours que les yeux s'ouvrent et qu'ils voient la différence entre ce que nous avions espéré des choses et ce qu'elles donnent. Cette soudaine entrée dans le pays du désert moral, Hamlet l'accomplit devant nous qui reconnaissons dans sa redoutable aventure l'image amplifiée et glorieuse de notre mesquine histoire. C'est à cause de cela qu'il est si attirant et si captivant pour des imaginations de jeunes hommes, plus encore que cette prodigieuse tragédie du Roi Lear, qui symbolise, elle, une suprême amertume, mais celle de l'homme avancé dans la vie, et qui ayant fait sa tâche selon sa conscience, se débat contre le mortel poison de l'ingratitude.
On frémit de penser aux crises sentimentales que Shakespeare a dû traverser quand il composait ces deux pièces, car toutes les deux ont pour matière cet état indéfini et passager du cœur où la souffrance est si aiguë qu'elle confine à la folie. La si courte distance qui sépare de la manie le chagrin désordonné se trouve ici notée et mesurée avec une précision qui
fait peur. Ou a beau jeu à dire que ce sont de simples travaux d'imafjination. Pour ma part, je ne crois en aucune manière que la sensibilité intellectuelle puisse fonctionner d'un côté, la sensibilité réelle de Tautre. Je veux bien admettre qu'un poète ne copie aucunement les faits de sa vie, et que, dans toute son œuvre, on ne puisse découvrir un événement qui lui soit arrivé, ni le portrait d'une personne qu'il ait connue. Je me refuse à comprendre qu il écrive la scène entre llamlet et sa mère, et l'acte de la tempête dans le Roi Lear^ s'il n'a pas connu dans leur affreuse âcreté les sensations qui servent de thème à ces deux morceaux : celle de voir tachée, à ne jamais se pouvoir laver, l'âme la plus aimée; — celle d'avoir subi, ou commis, quelque irréparable injustice. Estce dans les sonnets de Shakespeare qu il convient de chercher la clef de ce mystère de souffrance? 11 y en a de très étranjjes et qui semblent témoi{jner que cet homme de génie fut la victime des plus sinjjuliers écarts du cœur et de l'imagination. A coup sûr, cette sensibilité brûlante, ces éclats d'éloquence qui vous secouent jusqu'à la racine de votre être, cette poésie aussi touchante que de vraies larmes sur un vrai visage, tout cela dut avoir sa source dans une âme aussi passionnée que ces drames. Nous avons vu, en étudiant le bel essai que lui a consacré M. James Darmsteter, qu llamlet et que le Roi Lear correspondent à une crise qui semble avoir duré des années. Quelle crise? Qui sait? Si Shakespeare a souffert par la femme, peut-être celle (jui tortura cette âme divine fut-elle aussi vulgaire que cette âme était rare. Peut-être les jalousies dont souffrit l'auteur àOtello eurent-elles pour objet quelque vulgaire comparse de théâtre, dont il avait honte d être jaloux. Peut-être cette femme n'était-elle pas même belle, ou, si elle 1 était, sans doute elle lui avait menti, elle l'avait trahi, comme (Jertrude, u lui, llvpérion, pour un satyre " . Ce n'est pas une des moindres ironies de la destinée que les contrastes entre les désespoirs des grands hommes et l'indignité des objets au\(]uels ces désespoirs s'applicjuent le plus souvent. On connaît l'histoire de Molière et de sa femme.
278 ETUDES ET POKTRAITS
Que ne donnerait-on pas pour connaître exactement ce qui fut le tourment profond de la vie du créateur d'Hamlet et de Lear? On aperçoit du sang qui coule sur des phrases inoubliables ; on entend un soupir passer entre deux vers, et, comme dit le prince de Danemark en mourant, a le reste est silence... w
m ÉTUDES ANGLAISES
Rydc, 11 août 1880.
En commençant ce journal, sous forme de notes sans unité, d'un premier voyage en Angleterre qui sera court et qui n a pu être préparé, je demande son indulgence au lecteur de ces pages hâtives, griffonnées au hasard, et n'importe où. Cellesci, par exemple, auront été mises au net sur la table, encombrée de réclames, d'une salle d'attente, à l'extrémité de la jetée qui termine la petite ville de Kyde, et parmi le tumulte des voyageurs qui arrivent en tramway ou en chemin de fer, — l'un et l'autre' sur cette jetée courent parallèlement, — et qui vont s'embarquer pour Portsmoulh. La cloche sonne, le bateau crache sa fumée, les appels gutturaux s'échangent d'un bout à l'autre de la terrasse. Certes, les jeunes filles au chapeau en cabriolet et aux gants brodés de larges côtes (|ui causent à deux pas de moi, — certes, le négociant qui preiul son encre au même encrier pour terminer des lettres d affaires, — certes, encore, la fille de comptoir aux yeux étonnés à qui j'ai acheté ces feuilles de papier à lettre et emprunté cette plume, ne se doutent guère que j'essaie une esquisse d'après nature du paysage qui s étend autour de nous. Ainsi va le monde, chacun suivant sa destinée et sa pensée et ne mon-
trant que la ligne extérieure et comme le fantôme de luimême. Nulle part le sentiment de la solitude de chaque existence n'est plus visible qu'au cours d'une visite rapide dans un pays dont on entend mal la langue. Mais la beauté du spectacle mouvant des vagues dissipe bientôt cette mélancolie. A l'horizon s'effile la ligne élevée de la côte anglaise; les maisons de Portsmouth luisent toutes blanches sous la lumière crue du soleil, à peine séparées de nous par une mer d'un clapotis infiniment doux, une mer de nuance pâle, dont le vert tendre ondule comme mêlé de lait. A droite et à gauche, si l'on détourne la tête, ce sont les bosquets de l'île, de grandes masses d'arbres noires, et là-haut, un ciel d'été, d'un azur trop chaud, comme pesant, laisse lentement s'amasser en lui une vapeur d'orage. C'est bien l'instant de recueillir, avant qu'elles ne s'effacent, les deux ou trois images restées dans le fond des yeux depuis Paris. Encore une fois, ces notes n'ayant pas la prétention de découvrir l'Angleterre, qu'on les excuse si elles paraissent ou trop banales ou trop personnelles. Il est malaisé d'éviter un de ces défauts sans tomber dans l'autre.
... Aucun incident entre Paris et Calais, sinon la beauté du soleil couchant. Mais comment rendre cela avec des mots? Sur la ligne de l'horizon, noire de forêts, une mince bordure d'un rouge intense va se fondant à travers toutes sortes de couleurs diverses, jusqu'à ce qu'elle arrive au vert le plus délicat, comme dans les fonds de tableaux qu'affectionne Léonard. Une première étoile brille d'un éclat d'or blanc sur ce vert si fin. Même mes voisins, deux forts Anglais doués de muscles et presque pareils à de vieux arbres par la solidité de leur structure, regardent longuement cette émeraude pâle de la coupole du ciel. Puis, en une minute, comme si une invisible main avait tiré sur cette coupole un rideau sombre, le ciel s'obscurcit, une sorte de frisson froid court sur la nature,
et avant deux heures le train commencera de s'engouffrer dans ces gares de nuit si tragiques d'aspect et toutes pareilles à des usines, avec la noirceur et le sifflement des machines, les allées et venues des lanternes. La différence entre Ihomme ancien et Thomme moderne est comme rendue perceptible par ces violents contrastes entre les paysages faits de lumière et les paysages d'industrie. Malgré moi, devant le firmament, appelé par le poète antique « l'incorruptible, n et semé de sa poussière d'étoiles, je me rappelle la fantaisie sinistre de l'humoriste des Contes cruels, qui parle du temps où des projections de lumière électrique permettront d utiliser enfin cet espace inutile et d y faire flamboyer de gigantesques affichesréclames.
. . . Puis ce fut l'entrée dans Calais, à une heure du matin, à pied, tandis qu'un domestique d'hôtel roule les bagages sur un baquet. Les remparts que la ville moderne n'a pas encore débordés forment une masse épaisse et sombre au milieu de laquelle la porte et la rue en enfilade détachent une sorte de corridor de clarté. Une fête qui dure depuis prés d une semaine enguirlande les édifices publics de lampions de couleurs. Le beffroi à jour, ainsi paré de lanternes rouges, bleues et jaunes, semble quelque tiare de géant incrustée de fabuleuses escarboucles. Des cafés sont ouverts et répandent leurs tables sur la place, comme en Italie, parce que la nuit est douce et invite à la buverie en plein air. A la lueur de toutes ces lanternes, je lis quelques affiches : des mots anglais sont à côté de tous les mots français, indiquant le prochain voisinage de l'autre pays. My native landy good bye, disait Byron ; c'est le cas de répéter plus gaiement le mot du poète.
..• Autre vision très saisissante : celle de 1 approche de la côte anglaise avec In tour chi château de Douvres, bien en face. Cette côte coupée à pic montre une épaisseur de terre blanche, couverte comme d'une croûte légère et menue, de
champs de blé et de prairies vertes. De petites barques de tous côtés courent sous le vent qui remplit doucement leurs voilures, et c'est vraiment quelque chose de bien vivant que ces bâtiments à toiles, grands ou petits^, tout mêlés qu'ils sont à la vie changeante de l'atmosphère, au lieu que les paquebots à vapeur restent en dehors de cette atmosphère, ou mieux lui imposent la force mécanique de leur impulsion. Ceux-là surtout qui sont d'une masse considérable représentent ce caractère brutal de la force nue. Le nôtre est un des plus grands parmi ceux qui font le service de la Manche. Deux bateaux le composent, reliés au centre. Il est muni de quatre machines qui obscurcissent l'air de leur jet de fumée. Charriant derrière lui un remous qui trouble la verte nappe d'un floconnement formidable de flots blancs, il avance comme une maison, j'allais écrire comme un morceau de ville, dont le sol tremble à peine ; et, en se penchant par une des ouvertures ménagées au-dessous du pont, on aperçoit les gigantesques poumons d'acier qui halètent dans la poitrine du monstre. La bielle grosse comme deux corps d'hommes est lancée avec un élan effroyable, puis aussitôt ramenée en arrière. Le chauffeur noir de charbon peine, à côté, dans un barathre de suie, de fumée et de tapage, et sur le devant du bateau, entre les deux proues qui fendent la mer, un courant s'est établi qui précipite l'eau avec une fureur de torrent, tandis que là-haut, insoucieuses du labeur des hommes et des choses dont est faite leur sécurité, les demoiselles blondes, prises dans la gaine de leur ulster ajusté, s'appuient à leur parapluie, serré comme elles dans son fourreau de soie; et du bout de leurs dents blanches, elles sourient à la patrie aperçue. Sir Bulv^er Lytton, dans son roman d'Ernest Maltravers, a écrit la confession de tous ses compatriotes quand il commence le chapitre où son héros revient du continent, par cette phrase ou une bien analogue : « Je plaindrais et j'estimerais peu le citoyen anglais qui pourrait rentrer dans notre île sans un transport d'orgueil de la retrouver si grande par la force morale de son peuple ! . . . »
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... Des maisons et encore des maisons, et, quoique le ciel soit d'un bleu si joli, celui de la dernière heure d'un beau jour d'été, une impression presque terrible s'échappant de cet entassement, — la même impression infligée par l'allure des passants, les cris des cochers, I énormité des ponts, Teffort de la rivière, — quelque chose de surhumainement solide et d entretenu par un travail surhumainement poussé ; ainsi m'est apparue Londres, comme à tous ceux qui 1 ont traversée. Quand on est à deux et que l'on cause de France, le spectacle n'est que curieux. Tout seul et par un jour de brume, on doit le trouver écrasant... Le temps d errer une soirée avec mon ami Louis G*^*, que j'ai entraîné jusqu'ici, le long de Piccadilly et de Régents Street, — trois heures de chemin de fer, une demi-heure de bateau, et voici que, parti de Paris il y a trois jours, je puis achever ces pages sur l'esplanade de la jetée de Ryde, au son d'une musique militaire qui vient de s'installer sur la terrasse, et devant les uniformes rouges des soldats qui, après une valse de Waldteuffel, entonnent, comme il convient, le " God save the Queen ! »
Slianklin, iC août 1880.
Le petit village dont je viens d'écrire le nom, inconnu de neuf cent quatre-vingt-dix-neuf Parisiens sur mille, est en bon train de devenir quelque chose comme le Deauvillc de l île de Wight, mais un Deauville qui n aura du sablonneu.x et peu maritime Deauville cjue l'élégance des maisons. Ici la mer déferle tout au bas de la falaise et la campagne verdoie délicieusement. Kn 18-40, les géographes décrivaient Shanklin comme un » hameau tout pauvre et dispersé » . Aujourd hui la population est de plus de -ijOOO âmes. La douceur de la plage sans galets et la beauté du site e.\pli(|uent le succès de cette coquette station, (jui n'est qu'à une demi-heure de che-
min de fer de Ryde, partant à quatre heures de Londres. Shanklin est d'ailleurs le village classique des romans anglais, avec la coquetterie de ses cottages, semés parmi les arbres et garnis de rosiers grimpants. Des pelouses, tondues au ras du sol, moelleuses comme du feutre, vertes et fines, séparent du chemin ces riants cottages. A travers les grillages des portes ou par-dessus les haies vives fleuries de liserons, vous apercevez déjeunes athlètes en costume blanc, la petite toque posée sur le derrière de leur tête blonde, chaussés de sandales à semelle de caoutchouc, qui jouent au lawn-tennis avec des jeunes filles armées de raquettes. Derrière les carreaux à guillotine des fenêtres ornées de plantes, vous devinez des salons meublés d'acajou sombre et luisants comme l'intérieur d'un nécessaire de voyage, où des personnages respectables prennent un nombre incalculable de tasses de thé, — et làbas, c'est, à travers les arbres, la ligne de la mer dont le bleu intense ou le gris sombre se détache, suivant la gaieté ou la tristesse du jour, sur le bleu plus pâle ou le gris plus tendre du ciel.
... La vie d'une ville de bains de mer, c'est sa plage. Allons-y donc, quoique nous ne soyons arrivés que depuis deux heures et que le soir tombe. S'il y a un Casino, nous y entrerons. Notre attente de Parisiens flâneurs et mal renseignés est trompée. Il n'y a point de Casino. L'esplanade, comme on dit ici, lisez la plage, est parcourue mélancoliquement par des ombres qui prononcent du bout des dents des phrases rares, et le seul endroit de réunion est une sorte de terrasse de verdure, à cent mètres au-dessus de cette plage, en pleine falaise, où un orchestre du lieu joue, à grand renfort de cuivre, des airs de valse et de polka. Sous la molle lueur d'une lune d'été, que corrigent les lueurs plus crues de nombreux becs de gaz, la foule des mères de famille et des jeunes gens erre gravement, tandis que les notes s'éparpillent dans la
légère brise qui vient du large. Les musiciens portent sur leur épaule, gauche ou droite, selon Tinstrunient, une façon d'épaulette en métal, à l'extrémité de laquelle est fichée une petite lanterne qui éclaire tellement quellement leur partition posée devant eux. Avec des figures sérieuses d'officiants, ils exécutent des morceaux d'opérette en vogue chez nous il v a deux ans. A la queue leu-leu et au hasard du pot-pourri, les motifs des Cloches de Corneville défilent bruvamment. C'est la mélodie chère aux modistes : » J'ai fait trois fois le tour du monde... " C'est le « Va, petit mousse... " auquel se complaisent les canotières de Bougival. Le souvenir du Paris facile qu'évoquent ces accords, contraste étrangement avec l'aspect familial des figures qui les écoutent aujourd'hui. Même des ralentissements et des inexactitudes de mesure enlèvent à ces phrases ce qu'elles ont de si parfaitement adapté à la sensibilité des petites dames qui gagnent leur vie au pourtour des Folies-Bergère. C'est bien du Paris encore, mais du Paris traduit, du Paris avec l'accent britannique, et le ronflement subit de l'inévitable » God save the Queen » achève de nous rappeler que nous sommes, quoique si près, dans un autre monde.
... An service, le matin du dimanche. Il y a quatre temples î\ Shankhn. D'ici à deux ans, il y en aura huit. Celui-ci est h^ phis grand et il appartient à l'église orthodoxe. De onze heures à midi et demi, la séance est longue; mais l'impression est assez originale pour que cette longue séance passe vite. Sur une mélopée gutturale, l'assemblée tout entière accompagne les psaumes. Aucun chuchotement, aucun sourire, rien de ce caractère de mondanité, mi-convenable, iin-scepti(jue, d'une cérémonie pareille dans une ville d'eaux en France. Si la conviction n'est pas sincère dans tous les cœurs, — et comment le savoir.' — elle est sincère sur les figures. Mon compagnon et moi, nous sommes sans livres de prières,
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les bras croisés. Je me sens frappé doucement au coude : c'est une jeune fille qui m'offre son recueil de cantiques, en me marquant du bout de son doigt ganté le verset qui se chante. La voisine de mon compagnon fait mieux encore, elle lui tend son livre ouvert et suit avec lui. Elle est jolie et joliment mise. Son petit garçon remue et n'est pas sage. D'une main elle lui fait signe de se tenir tranquille, de l'autre elle tient toujours son livre devant les yeux de son voisin, chante à l'accompagnement, et tout cela sans l'ombre d'une coquetterie. Dans la simplicité de sa foi profonde, elle n'admet pas une minute que son action puisse être mal interprétée. La différence entre notre nation et celle-ci apparaît d'une façon saisissante. Chez nous, en dehors des dévots et des dévotes, la religion est presque toujours à côté de la vie. Il est trop souvent de bon ton d'en avoir ou de ne pas en avoir, selon la coterie dont on fait partie. Ici la religion est vivante dans chacun des fidèles. L'ironie, cette lame sans poignée, qui blesse à la fois celui qui la manie et celui qu'elle perce, reste étrangère à ces descendants des puritains. Ils ne regardent pas et ne se sentent pas regardés. Absorbés dans l'émotion personnelle , ils semblent parler à leur Dieu directement, comme s'ils étaient seuls avec lui. En même temps, comme il faut que le sens de la commodité matérielle, ce dogme de l'existence anglaise, ait ses droits même dans la maison du Seigneur, des tabourets, savamment rembourrés et d'une pente bien calculée, sont là pour empêcher que l'agenouillement ne soit pénible. — Et infatigable, monotone, rauque, la mélopée continue, coupée seulement par la lecture que le pasteur fait en chaire d'un sermon écrit. Il prononce ses phrases d'une voix uniquement saccadée. Il est immobile et comme garrotté dans sa chaire. Une machine n'est pas plus mécanique, et cependant ce ne sont, dans la salle très remplie, que couleurs violentes des étoffes, que rubans verts, rouges ou lilas, que tournures compliquées des chapeaux. La lumière du soleil entre par les carreaux en verre de vitre sans peinture. Elle incendie encore ces étoffes et ces rubans des
chapeaux. Mais qui donc y prend garde, sinon mon ami et moi, et que nous étonnerions les aimables ritualistes qui nous ont prêté à lire dans leurs livres si nous leur prêtions, nous autres, à lire dans notre pensée!...
... Impossible de se baigner ce dimanche. A partir de neuf heures du matin, les cabines roulantes sont rangées contre la falaise. Même la mer, toute nue, et sans un des bateaux de plaisir qui Tégayent les jours de semaine, a Tair d'observer la loi commune et de ne pas travailler. Graves et en chapeau de haute forme, les bourgeois passent dans les rues dont les magasins sont fermés. Au restaurant, nous demandons de l'aie. Après quelque hésitation, le garçon nous en apporte. Puis, quand il nous remet la note, il nous fait remarquer que 1 aie n'est pas portée sur cette note : » — Il nous est défendu d'en vendre le dimanche, " ajoute-t-il sans sourire. Cette hypocrisie de taverne nous divertit une minute; puis nous descendons sur la plage presque déserte, au pied de cette falaise où le premier soir nous entendîmes l'orchestre attaquer la Valse des roses, et, le long de la plage, nous gagnons le Chine.
Le Chine ou ravin, d'un vieux mot saxon » cinan » bâiller, — disent les guides, — est la gloire de Shanklin. Longfellow a composé sur la source qui coule par la fissure de son entrée six vers qui sont inscrits à même le rocher : <* 0 voyageur, arrête ton pied fatigué. — liois de cette fontaine pure et douce. — Klle coule, pour le riche et pour le pauvre, la même. — Puis, va ton chemin, te souvenant encore, — le long de la route, au-dessous de la colline, — du verre d'eau offert en Son Nom. " Le Chine est une échancrure de cinq cents pieds de long et de trois cents pieds de large à son extrémité. La mer brise lâ-bas, mais ici ce sont des végétations d'une puissance énorme, entretenues par la constante humidité. Des fougères gigantesques grimpent sur le roc d'où
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l'eau suinte. Des touffes d'arbres foisonnent. Vu d'en haut, c'est comme un gouffre de verdure. Un sentier, soigné comme celui d'un jardin, conduit le voyageur jusqu'au fond du ravin, puis de là remonte sur la falaise d'où le regard découvre, à l'horizon, la côte de Sandown et partout la mer, crispée et palpitante. Le long du sentier, des bancs sont ménagés qui permettent de s'asseoir pour lire ou pour causer, dans la délicieuse solitude de cette fraîcheur et de cette verdure. Au dehors, l'aveuglant soleil se répercute dans le sable. Ici, ses rayons tremblotent sur les feuilles et dans le filet d'eau qui tombe en cascade à l'entrée du Chine. Il est si gai, ce soleil, si joli et si anglais, tout confortable et justement placé pour sécher les sièges de gazon. C'est ici l'endroit pour ouvrir quelque poète, d'un charme pareil à celui de ce ravin, élégant et sauvage. Le voisinage de Tennyson dont la maison de campagne est dans l'île, nous invite à choisir ses oeuvres, et parmi elles cette « Princesse » où se trouvent les strophes si touchantes, et que j'aime à citer comme j'aime à les relire, sur une jeune fille qui regarde un beau paysage en versant des larmes sans cause, de vaines larmes, dit le poète : « Vaines, tendres et tristes — comme des baisers dont on se souvient après la mort, — ou comme ceux qu'une fantaisie sans espérance, — imagine sur des lèvres qui sont à d'autres... »
Shanklin, 20 août i880.
Une affiche, imprimée en lettres noires sur fond rose, tire nos yeux dans la salle à manger où nous achevons notre déjeuner. Il y a aujourd'hui « bazaar » , c'est-à-dire vente de charité, à Ryde. Nous consultons l'indicateur. Le train part dans dix minutes et nous voici en route pour la grande ville. Le même indicateur attribue vingt-cinq minutes au parcours. Mais dans cette île de plaisance, la ponctualité
anglaise consent à être, sinon à paraître en défaut. A chaque station, c est un voyageur en retard que la locomotive attend volontiers, en indulgente personne. C'est un panier ou un paquet à mieux placer, deux doigts de causerie entre employés, un peu de la familiarité d une diligence de province, — familiarité masquée d'ailleurs sous une allure automatique, un appel bref du nom des stations, tout 1 attirail du vrai voyage britannicjue, rapide, pratique et mécanique. Tant et tant que ce parcours de vingt-cinq minutes est, le plus souvent, de trois quarts d'heure, voire d'une heure. Mais qui s en plaindrait? Les wagons, peu remplis, ont comme un air de salons roulants, avec les deux fauteuils adossés au centre du compartiment. La voie semble une allée de jardin, creusée comme elle est entre des parcs fermés seulement de haies vives, et, de place en place, c'est, à l'horizon, par quelque échancrure de terrain, le tremblotement de la mer, criblée de soleil. J'ai appelé Ryde la grande ville par comparaison avec le minuscule Shanklin. En réalité, avec ses maisons étagées sur la pente douce d une colline foisonnante de beaux arbres, llyde n'est pas plus considérable que Dieppe, mais c'est un Dieppe quasi sans port. La crique artificielle découpée par la jetée dans la vaste courbure de l'anse n'abrite que des embarcations de promenade : minces yoles à voile latine, chaloupes à rames, périssoires manœuvrées à la pagaie. Le train va ju><qu au bout de cette jetée. Là, de demi-heure en tlemi-heure, un bateau à vapeur dépose et prend des passagers. Il fait le service de Portsmouth dont les maisons papillottent sur la côte, en face, avec des tons légers et transparente d'aquarelle. Sur cette même jetée, et parallèlement au chemin de fer, comme je le notais plus haut, court un tramway. Vix troisième et large chemin est aménagé pour les piétons. La locomotive siffle, les chevaux du tramway galopent, le flot des promeneurs se dirige vers l'esplanade qui sert à la fois de débarcadère, de gare, de salle de concert et de lieu de rafraîchissements. Cela fait une vitalité endiablée sur ce triple chemin et un mouvement (ju'é{jaient les toilettes hardies de<
femmes, qu'accompagne l'éclat des cuivres d'un orchestre placé sur la terrasse, qu'encadre l'ondulation changeante des vagues, et il faut une conscience d'écrivain en mal de littérature pour ne pas s'oublier l'après-midi entière sous le tendelet du débarcadère, où le vent claquette en jouissant de ce plaisir déhcieux entre les plaisirs : se laisser vivre en regardant les autres vivre.
La vente se tient à dix minutes de Ryde. De loin en loin des bandes de papier, où est imprimée une main ouverte, montrent la route. La végétation de cette île est vraiment celle d'une contrée méridionale. Des plantes grasses poussent en pleine terre, énormes et dentelées. Les arbres des jardins croisent leurs branches sur le chemin et forment par instants comme des tunnels de fraîcheur sombre où des floraisons de fuchsias, hauts comme des hommes, éclatent de-ci de-là, férocement rouges. A travers les fûts de ces arbres, des pelouses apparaissent, des pièces d'eau écaillées de vertes feuilles, des maisons élégantes, des parterres bariolés. L'aristocratique tenue de ce paysage s'achève par la tenue choisie des promeneurs. Depuis huit jours que nous vagabondons à travers l'île, nous n'avons pas rencontré un homme en blouse, pas un enfant pieds nus et demandant l'aumône. On dirait que les Anglais, ces inimitables artistes en confort, ont soigneusement échenillé leur verdoyant jardin d'été de tout ce qui rappellerait tristement au souvenir le tragique envers du décor social. Gomment les jeunes femmes qui respirent cet air parfumé devant ces jardins aussi calmes, aussi réguliers, aussi frais que leurs sentiments, imagineraient-elles les passions désordonnées, les révoltes contre le destin, les trépignements dans la boue, les coupables et folles fièvres des réfractaires de tous ordres? De là cette littérature qu'ignore notre France révolutionnaire, — littérature si souvent oublieuse, dans son parti pris, des dessous lamentables de l'existence, occupée à
peindre des âmes délicates et rares, des sentiments distingués, même dans l'exaltation. G est bien parmi ces villas et sous ce ciel que le noble et tendre poète Tennyson a pu écrire les Idylles du roi, héroïques légendes dont la beauté purifiée s'harmonise si bien aux rêves de ce monde Anglais, que je comparerais volontiers à une fleur qui veut ignorer sa tige.
Mais alors pourquoi cette vente de charité, puisque les moindres brins de ce gazon et les moindres feuilles de ces arbres semblent ne pas savoir s'il est des misères?... Tout simplement pour tenir en bon état les nombreuses églises qui dressent leurs croix par intervalles et semblent elles-mêmes donner un aspect de villégiature heureuse à la piété comme à la mort, t'n lierre les revêt de ses feuilles qui luisent au soleil et dissimulent ce que le mur nu et gris aurait d'attristant aux yeux. Entre les pierres tombales du champ de repos, placé au pied de la gaie chapelle, l'herbe grandit, drue et soyeuse. Rien de plus comme il faut, de plus confortable! Pareillement, rien de mieux entendu pour le plaisir du regard que l'installation de la vente, destinée à l'entretien de ces salons du dernier sommeil et de la prière... Sur une colline d'où l'on domine la mer immense et floconneuse, des tentes sont disposées entre des arbres, l'n orchestre militaire a été prêté pour la circonstance. Dans l'entre-deux des morceaux, les hommes se reposent sur le gazon vert qui fait ressortir encore la violente couleur de leurs habits rouges. Dans la villa, dont les propriétaires ont complaisamment ouvert leur parc à la vente, une jeune femme chante au piano, tandis que, sous les tentes, d'autres tiennent des comptoirs et de leurs yeux attentifs invitent les passants. Voici que tour à tour des mains irrésistibles nous offrent des billets de loterie, des bouquets, des serviettes à thé, de la bière au gingembre. Les bouquets sont composés de roses, de chèvrefeuilles, d'oeillets de toutes nuances. Les serviettes portent sur un de leurs coins, dessinées comme au crayon par un artifice de broderie, les vijjnettes du célèbre livre d'images : Under the ]\indow, par miss Katc Grccnaway. G est une suite de scènes de babies
anglais saisis dans le détail de leur existence intime, avec une bien amusante gaucherie de geste ou d'attitude. Des cinq cl des six petites filles se tiennent par la main et regardent droit devant elles, leur large et bonne face auréolée par un colossal chapeau à bavolet. Un garçonnet a escaladé un mur trop haut et mord son pouce. Un autre, arrêté sur la porte d'un cottage, contemple un jardinet tracé au cordeau, avec une physionomie qui révèle cinq générations de personnages graves derrière le petit bonhomme. Il va dire « Aoh » avec Taccent qu'on sait, celui des blondes jeunes filles débouchant le cruchon de bière au gingembre, — ce prétexte de plus à boire du poivre qu'ont inventé les brasseurs anglais. — Et cependant le piano et la voix se sont tus dans le pavillon. Les soldats rouges sont debout à leurs pupitres. Le cuivre recommence de ronfler. Si nous profitions de notre présence ici pour marcher jusqu'à Quarr-Abbey, qu'on nous désigne comme un couvent du moyen âge en ruine.
... Le chemin continue à tourner parmi les haies vives. L'île de Wight en cela ressemble à l'île de Gorfou. Presque jamais dans la campagne l'œil n'est arrêté par une de ces lourdes clôtures en pierre qui rappellent si utilement, mais si vilainement, la querelle du » tien » et du « mien » au voyageur égaré dans un paysage et des songes d'idylle. Par delà ces haies c'est toujours la même extraordinaire poussée de verdure, et aussi la même apparence de félicité comblée, d'opulence apaisée, d'installation définitive et savante. Les ruines de l'abbaye sont situées dans une vallée que termine une falaise. Les ruines? Non. Le propriétaire a su adroitement s'y ménager une villa, en adaptant à ce qui restait de l'ancienne construction une construction moderne. Les fenêtres en ogive, — derrière lesquelles on imagine quelque jeune figure de moine mélancoliquement accoudé dans la nostalgie de la vie sacrifiée, — s'ouvrent sur un salon garni de moquette et
meublé d'acajou. Les sculptures des colonnettes, — qu'un pieux artiste fleurit avec amour de lis mystiques, — se rajustent à Tardoise d'un toit troué de tuyaux de cheminée. Comme une main économe colle une bande de papier sur la fêlure d'une vitre pour la masquer, ainsi l'ingénieux architecte a fait courir du lierre sur les soudures de 1 antique édifice et de la bâtisse bourgeoise. Comme c'est anglais, cette ingéniosité-là, et n'y vovez-vous point un symbole inconscient du génie de ce peuple, si habile aux transitions sociales? Qui donc pratiqua mieux l'art difficile de joindre le présent au passé sans renversement, et d'exploiter tout ce qui fut pour le plus grand profit de tout ce qui est?
Portêmoulh, 25 août 1880.
Les journaux annoncent qu'à Portsmouth doit avoir lieu un embarquement de troupes pour l'Afghanistan. La Reine y passera une revue. Nous nous mettons en route pour le Toulon anglais, en compagnie d'un de nos amis, étudiant à Cambridge. De Shanklin à Ryde, puis de Ryde à Portsmouth, il y a bien deux heures, mi-chemin de fer et mi-bateau. Peu d'endroits au monde sont plus favorables à la causerie gaie que le pont d'un paquebot quand le ciel est bleu, le vent tiède, la mer à peine ridée de vagues. Nous amusons beaucoup notre compagnon, en lui racontant notre dialogue du matin avec un Irlandais. Vêtu d'un habit rouge, qui jurait terriblement avec le reste de son costume et le faisait ressembler à quelque roi nègre en tenue de cérémonie, cet Irlandais nous accoste sur la plage. Il nous offre des programmes de régates que nous lui refusons. L homme ne se décourage pas, et souriant, il nous demande de quoi boire une |)inte d aie à notre santé, sous le prétexte que les Irlandais aiment la France. Il empoche
bravement l'argent et avec majesté nous force d'accepter un de ses programmes. . . « pour nous régaler » .
Tandis que nous discutions à ce propos sur l'Irlande et ses difficultés politiques, autour de nous se dressent les tours sur pilotis, qui révèlent l'approche du formidable port. Nous doublons la jetée, et la rade dessine son enceinte tranquille. Des barques courent des bordées sous un petit vent frais qui se lève. Les bateaux de transport, les canonnières apparaissent, et de-ci de-là d'énormes vaisseaux de ligne, des vétérans à la retraite, dressent les trois étages de leurs ponts superposés. Les gueules des canons n'aboieront plus par les sabords, et, à leur place, des croisées, pareilles à celles des appartements, attestent que les paquets de mer ne briseront plus là contre. Notre paquebot passe joyeusement devant ces invalides avec cet air coquet des moineaux libres du Jardin des Plantes qui traversent la cage d'un aigle enchaîné. Nous descendons sur le quai pour gagner l'entrée des docks. En attendant l'heure de la revue, nous visiterons les chantiers des constructions navales, et les ateliers des machines de guerre. Mais l'administration n'est pas plus facile de ce côté-ci de la Manche que de l'autre. Le factionnaire nous arrête pour nous demander nos noms et qualités. Nous sommes étrangers, nous ne saurions entrer dans les docks sans une autorisation de l'amiral commandant le port, et cette autorisation ne saurait être donnée que sur une demande venue de l'ambassade. Ces formantes indignent le policeman qui nous conduit au secrétariat, puis nous ramène à la porte. Il dit que les Français sont les amis des Anglais, et qu'on devrait tout leur montrer. Vaine formule polie, mais qui nous console mal de notre déconvenue. Puis, d'après le conseil de ce brave homme, nous prenons une barque et filons sur les vaisseaux de guerre dont l'abord est autorisé.
... A tour de rames, notre barque sillonne l'eau clapotante, cette eau verte, presque noire, du port. Nous longeons les
flancs du bateau de transport sur lequel s'ennpilent les soldats envoyés en Afghanistan : huit cents rifles ou fusiliers. Le bateau s'appelle Jumna, du nom d une rivière de 1 Indoustan. Il est de la longueur d'un transatlantique. D'en bas nous apercevons le haut du corps des soldats penchés sur le bastingage. Leur torse est serré dans une tunique bleue, leur tête couverte d'un bonnet vert. C'est toujours ces faces insouciantes d'hommes du peuple naturellement fatalistes, comme nous en avons tant vu, au commencement de la guerre de 1870, à Paris. Un d'entre eux, à la petite ouverture d'un des entreponts, s'est accoudé seul. 11 contemple le ciel anglais avec une infinie mélancolie. Le temps de saisir ce détail touchant, — de le rêver peut-être, — et notre barque est déjà sous les flancs du vapeur Sein pis, qui a porté le prince de Galles durant son voyage aux Indes. De là, nous arrivons devant le dation, navire de guerre d'un nouveau modèle, qui peut, en cas de danger, plonger sous la mer et ne laisser à la surface qu'un seul de ses trois ponts : le hurricane-deck ou pont de l'ouragan. La forme de ce monstre d'industrie meurtrière est par elle-même sinistre. Il est semblable à un gigantesque instrument de physique. Ses trois ponts s'étagent comme des terrasses et reposent les uns sur les autres au moyen de colonnes. A 1 arrière se dresse la tour mobile. Nous abordons. In matelot, pieds nus, maigriot et musclé, qui donne l'impression d une sorte d orang à vareuse , nous montre le détail de ces trois terrasses. Deux canons attendent dans la tour, parés et lustrés comme les pièces d'argent sur la table à la toilette d'une jolie femme. Ils tournent avec la tour en une minute et demie. Des obus, gros comme des corps d'enfant, sont rangés le long de l'entrepont. Canons et obus sont d un petit calibre, nous dit le matelot, à côté de ceux de la Dévastation, autre bâtiment du même genre. C'est bien là le vaisseau de guerre scientifi(|ue. Ni pittoresques sculptures, ni enjolivements : juste ce qu il faut d'hommes, de bois et de fer pour le service d'un canon flottant!
Combien diffère de cette machine à tuer, le vaisseau qui
eut rhonneiir de porter Nelson à Trafalgar, la Victoiy, et que nous visitons au sortir du Glatton. Ici la colossale figure de la proue, la forme monumentale, les trois mâts emmêlés de vergues et de cordages, le nombre des canons, tout révèle Tépoque d'une guerre plus humaine, où le courage individuel comptait parmi les atouts du jeu sanglant, temps lointain des héroïques croisières, des abordages, des combats corps à corps. La Victory est aujourd'hui comme un musée consacré à la gloire de Nelson. Une plaque de cuivre marque sur le pont l'endroit où l'amiral tomba frappé d'une balle qu'un soldat lui tira du haut d'une des vergues du vaisseau ennemi. Sur le gouvernail sont inscrites les paroles qu'il prononça avant la bataille, et qui sont d'une éloquence bien anglaise : H Englajid expects every man to do his duty. — L'Angleterre s'attend à ce que chaque homme fasse son devoir. » Un portrait du temps représente ce cruel adversaire de la fortune de Napoléon. C'est une face maigre, fine et rogue d'invincible entêté. Une chaloupe joliment peinte et qui fut la sienne, se fane dans un des entreponts, — celle sans doute qui balançait sur la mer de saphir des côtes italiennes cette lady H... de laquelle il était fou, étrange femme dont Latouche a dessiné le dangereux profil dans son roman de Fragoletta. Un tableau, dont chaque figure est un portrait, met sous nos yeux la scène de cette mort dans la victoire, pas très loin de la place même où l'amiral expira. Les canons qui servirent dans la lutte sont là encore, avec les amas de boulets préparés pour eux. Après quelques minutes d'une telle promenade, et avec de l'imagination, ridée que ces choses de bois et de fer ne sont pas un décor, mais qu'elles ont été les outils réels d'un drame réel, fait battre le cœur. Je me rappelle un passage où l'historien Garlyle, à propos d'un compte du roi Jean trouvé par hasard, rend vivement cette sensation : « Songe, » dit-il à peu près, « que ces hommes ont vécu, que le temps durait pour eux, qu'ils respiraient l'air, que l'herbe poussait, et tu sentiras tout ce que le naturel enveloppe de surnaturel ! . . . »
... Le yacht royal, VAlbcrta, est annoncé. Nous remontons dans notre barque pour bien le voir à son passajje. L'aspect de la rade est peu changé. Dix barques peut-être, chargées de curieux comme nous, cinglent sur les flancs de la Jumna. Dans tous les vaisseaux, anciens ou nouveaux, qu'ils soient de guerre ou de transport, l'équipage doit monter sur les vergues. Les matelots s'aident des pieds et des mains, grimpent à la queue leu-leu sur les échelles de corde, et, dans leur costume de nuance sombre, semblent d'énormes rats envahissant un navire. Puis, arrivés aux hunes, ils garnissent toute la longueur de la vergue, debout et se tenant par les mains. Aucun coup de canon, pas un cri. Rien qui ressemble à une réception officielle. Ce caractère de simplicité parfaite est saisissant, lorsqu'on sait quels sentiments de vénération les Anglais portent à la Reine. Cette vénération n'a rien de Tidoiàtrie personnelle que nous sommes habitués, en France, à considérer comme la forme naturelle du sentiment monarchique, u Estce le yacht privé de la reine? « dis-je au batelier qui nous conduit — » Non, " fait l'homme, « il est au gouvernement, " attestant ainsi que, même dans son ignorance, il distingue le pays et la personne qui représente ce pays. h'Alberta n'est pas différent des yachts ordinaires d'amateurs élégants. Seulement, le pavillon royal, rouge, bleu et jaune, flotte sur lui. 11 aborde. Avec la jumelle et d où nous sommes, c'est comme si nous marchions sur le tillac, parmi les officiers en uniforme et les marins en veste blanche. Les toilettes des quatre dames d'honneur sont tout unies. La Reine apparaît, vêtue de noir. Elle passe sur le petit pont jeté entre la Jumna et le yacht. Je distingue son profil connu, à la fois si sévère et si doux, alourdi et fin, presque bourgeois et pourtant royal, puis sa robe s'efface derrière le bastingage. Elle parle sans doute, et, j'imagine, à peu près comme Nelson avant le combat : « Etigland evprcts. .. « et à la réserve respectueuse, comme au silence ému, de tous les spectateurs, dont les visages portent tour à tour dans le champ i\o la lorgnette, ou comprend que 1 âme profonde et sereine de TAnglcterrc plane
sur cette scène. Que nous sommes loin de la vie latine, si extérieure, si prodiguée en mouvements qui excitent encore la passion qu'ils manifestent, loin surtout de la hideuse erreur Républicaine! Hélas!
Il était dit que nous serions récompensés de notre sympathie pour cette scène si anglaise par un témoignage de sympathie pour la France qui prouve combien les deux nations sont aujourd'hui voisines de cœur. Nous nous retrouvons le soir sur le bord de la mer, avec l'amiral D*** qui nous parle de la guerre et des larmes qu'il a versées « comme un enfant » en apprenant la reddition de Metz. « Ah! ces Français, " ajoute-t-il, « qu'ils sont vivants et alertes! En Crimée, deux heures après le débarquement, je les vois encore, installés comme chez eux, fumant leur petite pipe devant leur tente, et nous regardant, nous... » Et le souvenir du danger commun, du sang versé côte à côte sur les champs de bataille d'Orient, saisit le dur marin qui nous serre les mains avec attendrissement. Au risque de me faire traiter de " chauvin » par les désabusés du patriotisme, j'avoue que cette poignée de main et le sentiment qui la commandait m'ont fait un plaisir délicieux. Tous ceux qui ont vécu à l'étranger depuis la guerre, ne fût-ce qu'une semaine, me comprendront.
Shanklin, 30 août 1880.
Sur tous les murs, des affiches annoncent une journée de fête au profit du Cricket-club de la ville. Durant l'après-midi, match public entre les champions du club de Shankhn et ceux d'une société de Londres, venus exprès. Le soir, à V Instante — sorte de bâtisse à toutes fins qui tient du théâtre et du
L'ILE DE WIGIIT 301
temple, — représentation, par une troupe d'amateurs, d'une comédie célèbre de Tom Taylor : Still waters run deep. C'est notre proverbe français : Il n'est pire eau que l'eau qui dort. Tout en marchant le lonjj d'un sentier bordé de haies fleuries, nos amis nous content que la moindre petite cité de province a ainsi son Cricket-club, dont même les dames font partie, en leur qualité de joueuses de tennis. Durant la saison, il y a réunion du club chaque semaine. On joue, on cause, et une des dames offre le thé aux acteurs comme aux spectateurs du tournoi. Le club possède un terrain soigneusement entretenu. A Shanklin, c'est une pelouse sur une hauteur. L'encadrement est composé de prairies fraîches et de collines boisées. Une corde entoure un espace carré dans lequel sont les joueurs, ils ont le costume blanc, les sandales, la toque de rigueur. Quelques-uns portent sur les tibias une sorte de cnémide fabriquée en lamelles de bois à l'épreuve de la balle. Ils vont, ils viennent, lancent cette balle, la rejettent avec un flegme qui dément en apparence l'intérêt passionné qu'excite le résultat de la lutte. Il semble, à qui ne connaît point les arcanes du jeu de cricket, que ce soient là des préparatifs de la partie et non la partie même. Parfois un coup très adroit est salué par les applaudissements des spectateurs. Ceu.\-ci se tiennent dans un rond-point ménagé en dehors de la corde, qui constitue comme un salon en pleine campagne. Les dames s'assoient sur des pliants, les hommes sur des bancs. C'est un joli contraste que celui des toilettes de lun et de l'autre sexe. Les dames sont mises comme pour une visite, en chapeau, en gants, en robe parée. Beaucoup d'hommes sont en costume de jeu, même s'ils ne doivent pas prendre part à la partie. Il y a là d'incroyables audaces de vareuses et de casquettes. Des raies jaunes ou rouges, violettes ou vertes, bariolent les étoffes. Des enfants, chaussés de bas de soie noire à coins bleus ou oranges, en souliers découverts, charmants de grâce agile avec leurs cheveux d'or roussâtre, courent parmi les groupes. Un orchestre de musiciens, en costume bourgeois, atta(|ue de temps à autre avec force notes fausses.
un air d'opérette française, et sur cette assemblée pétille un joli soleil d'après-midi, ici incendiant une étoffe déjà d'une couleur trop chaude, là ravivant encore les teints déjà presque trop vifs, ailleurs luisant sur la verdure épaisse des feuillages et des gazons; puis, très au loin, une buée de vapeur estompe le contour de la colline plus sombre. N'est-ce pas un tableau tout posé pour le pinceau d'un Nittis? Tableau bien anglais par les plus menus de ses détails; car où trouver ailleurs cet horizon de jardins confortables? où cette scène de vie au grand air? où ces toilettes d'un goût singulier? où ces hommes du monde athlétiques? où, dans une réunion élégante de ville d'eaux, cette absence évidente de demi-mondaines en quête ou en rupture de galanterie?
... Le soir, à Vlnstitute, même caractère bien anglais de la salle, de la pièce et des acteurs. La salle d'abord. Strictement nue et terminée par une mince estrade volante, elle peut servir au prêche comme au bal, à la conférence comme à la comédie. Elle est a à tout faire » comme nos bonnes des petites affiches et les gênerai servants des annonces du Times. Pour ce soir-ci, elle est garnie de chaises, et d'irréprochables jeunes gens, le bouquet de fleurs à la boutonnière, conduisent aux places numérotées les jeunes filles ou les mères. C'est un coup d'oeil amusant pour la jumelle d'un chroniqueur français, habitué à nos premières, que cette quantité de coiffures britanniques. Les têtes sont nues. La longue tresse blonde unique retombe sur des épaules qui s'enfoncent dans une robe toujours montante. Des regards sans coquetterie se posent franchement sur le regard qu'ils interrogent. Les rires découvrent des dents souvent trop longues. Le poète Baudelaire eût aimé la grâce parfois un peu macabre de ce rire qui laisse deviner la tête de mort sous la figure vivante. D'autres fois 0 est au contraire un de ces visages roses de santé que Tennyson définit dans son poème de Maud d'une épithète intra-
duisible : hahe-faced. A côté de ces jeunes filles qui bavardent et des femmes plus âgées qui les accompagnent, les teints très rouges des hommes éclatent davantage, éveillés qu ils sont par la clarté du plastron et par la couleur noire du frac. Le tempérament sanguin de la race anglo-saxonne est inscrit ici sur chaque physionomie, comme la moralité puritaine dans les phrases de la comédie que vient d'annoncer un coup de cloche. L auteur était critique au Times. Mieux que personne donc il connaissait le goût anglais. 11 savait le théâtre par la théorie et par la pratique. H a écrit plusieurs drames d histoire qui eurent peu de succès; mais ses comédies sont estimées, et, parmi elles, « Still waters... '» tient le premier rang. La pièce passe pour originale, n'étant pas adaptée du français. 11 ne sera pas sans intérêt d'en suivre la fabulation, scène par scène. John Mildmay, marié depuis un an, habite avec son beaupère, M. Potter, une ganache, et avec la tante de sa femme, Mrs. Sternhold, une femme supérieure et romanesque, accoutumée à tout commander dans la maison. Entre cette tante dédaigneuse et ce beau-père peu délicat, le pauvre John, d humeur modeste, de ton tranquille, fait assez piteuse figure, et Mrs. Mildmay arrive à l'estimer à peu près comme un meuble pas trop encombrant, mais inutile, tant et tant (ju'ellc écoute les déclarations d'un aventurier, qui se fait appeler le capitaine llawksley. Ce traître, — car c'est lui le traître de ce proverbe-mélodrame, — a déjà été l'amant de la tante. 11 a monté une entreprise de bateaux électriques, et décide M. Potter à y placer la dot de sa fille. Bref, il rafle tout, l'heureux ca|)itaine : banknotes et cœurs. Mais il a compté sans les portes entrouvertes. Il propose un rendez-vous â la jeune femme. La jalouse tante, cachée derrière le battant de la porte, écoute et vient à la place de sa nièce. Tandis (|u'il se débat lui-même avec cette amante irritée, John Mildmay, caché, lui, derrière le battant d une seconde porte, écoute et a[)[)rend à la fois les désordre> de Mrs. Sterniiold et les imprudences de Mrs. Mihlinay. On entre, on sort, la scène reste vide. Ces procédés, de facture enfantine, choqueraient sur
une de nos scènes, la plus petite... Ici, l'intérêt tout moral empêche qu'on ne remarque la faiblesse des moyens dramatiques. L'honnête John Mildmay triomphera-t-il du criminel Hawksley? La grande affaire est là, et non ailleurs.
Et il en triomphe... John a connu jadis Hawksley dans une maison de commerce. En ces temps-là, le fringant capitaine s'appelait Burgess et tenait les livres. En ces temps-là aussi, l'honorable capitaine a minuté une fausse traite, et John vient de recevoir cette nuit même les preuves du faux. Ne les ayant pas, il patientait depuis un an, quoiqu'il eût reconnu Hawksley dès le premier jour. Voilà donc que l'honnête homme frappe à la porte du coquin, et, dans une scène assez finement menée au commencement, il laisse ce dernier se moquer de lui, de sa douceur, de sa bonhomie, jusqu'au moment où, de ce même air bonhomme et si doux, il lui met sous le nez les preuves de son crime. Une lutte s'engage à coups de poing. John est le plus fort, et le coquin doit rendre l'argent que le beau-père lui a confié, sans compter treize lettres de la tante qui doivent être improper au premier chef, si l'on en juge par la terreur de la bonne dame à la seule mention de leur existence.
On devine le troisième acte. C'est comme dans les fables d'Ésope : ce récit démontre que... Premier sermon de John Mildmay à mistress Sternhold en lui rendant les lettres. Second sermon du même à mistress Mildmay en lui pardonnant. Troisième sermon du même au capitaine Hawksley, qui a l'audace de reparaître et d'insulter son ennemi en public pour le forcer à se battre. John propose un duel à trois pas, avec un seul pistolet chargé. Hawksley refuse. Un détective, invité par John et présenté comme un ami, met les menottes au gredin. Ce dernier ne se doutait pas que John lui avait remis toutes les preuves de son faux, moins une. Le commissaire l'emporte sur Polichinelle. La tante et la femme proclament John Mildmay maître chez lui, sur quoi le beau-père, qui a traversé toute l'intrigue sans comprendre un seul moment le dessous des cartes, s'écrie que « tout ce qui brille n'est pas
or, " demande pardon à son {jendre sans savoir pourquoi, et modestement John répond : ' StilL luaters run deep « — Il ajouterait : Amen, que nous n en serions pas trop surpris.
J'ai écrit le mot d'intérêt moral. C'est qu'en effet cette pièce, composée avec une telle naïveté de combinaisons, présente au spectateur anglais le tableau qui le passionne le plus, celui de la lutte pour le at home. Les motifs qui poussent John Mildmay sont tout domestiques, et cela suffit pour qu'il ne demeure indifférent à aucun de ceux: qui le rejjardent combattre pour la domination de sa table de famille. Puis les acteurs jouaient avec verve. Surtout les rôles comiques étaient bien tenus. Le beau-pére, par exemple, était parfait de drôlerie, de précipitation imbécile, de maladresse importante. H m'a rappelé beaucoup les (janaches des bouffonneries des Hanlon lees, ces clowns incomparables qui eurent à Paris un succès de révélation vers 1878. Il me semble que le comique anjjlais est surtout constitué par une e.vagération de l'activité physicjue, tandis cjue le comi(jue français, même celui du Palais-Royal, réside surtout dans des allusions à des traits de caractère. L'AnjjIais sérieux, réservé, mais affairé, mais emporté par une fièvre de mouvement, remarque beaucoup la difformité visible produite par ce mouvement même. Le Trançais, causeur, très sociable et par suite sensible à l'excès aux picjiires de l'amour-propre que la société exaspère, remarque beaucoup l'avortement des prétentions, ce produit naturel de l'extrême sociabilité. La parodie an^jlaisc est celle d'une {jare ou d'une usine. La parodie française est celle d'un salon. Voilà pourquoi le pugilat, les coups de pied par derrière, les gilles retentissantes font partie du programme d'une farce anglaise, tandis (jue ces débordements de vie animale sont soigneusement mis en dehors des farces françaises. Et sur ces réllexions, un peu bien philosophi({ues, et peut-être d'une généralisation précipitée, il faut (juitter
CftlTIQUE. — II. 2U
VInstitute qui éteint ses becs de gaz et suivre la foule qui se disperse à travers la petite ville endormie. — Demain il faudra quitter l'île charmante, après lui avoir donné seulement ce que les Italiens appellent une « occhiata » . Mais j'en aurai emporté, moi, le besoin de revenir dans cette Angleterre si hospitalière — de quoi comprendre mieux quelques vers de Tennyson, quelques pages de Dickens et d'EUot, — de quoi aussi avoir, devant les yeux, aux heures tristes, d'adorables visions de paysages : des pelouses si tendrement vertes, une mer si froidement bleue, un ciel si finement gris.
Duras (comté de Galway), juillet 1881.
Le domaine écarté d'où je date ces quelques notes, — les premières d'un voya^^e en Irlande que les loisirs de l'été me permettent d'entreprendre, — est situé sur les bords d'une anse, repli elle-même de la vaste baie de Galway que ferme le brise-lames des iles d'Aran chantées par Moore. La route qui conduit ici n'est ni très lon^jue, ni mal commode. Le voya^jeur, parti de Paris le matin, arrive à Londres le soir. Il prend aussitôt un train qui le mène à Holyhead, puis un paquebot qui le porte à Dublin. Le tout demande vin(jt-quatre heures. Six heures de chemin de fer de nouveau et deux heures de caVj et voici qu'à trente-six heures seulement de Paris c'est un autre univers, aussi lointain que l'Afrique , aussi particulier, pas beaucoup plus visité par les touristes qui aiment les voyages classiques et les émotions notées d avance dans le guide.
. . . Un autre univers, et d'abord un paysage d'une âpreté austère qui fait songer à ces autres paysages qu'un fort télescope
découvre dans ce cadavre de planète qui est la lune. Au trot de son bidet court sur pattes, le cai- file le long des routes. Ce car irlandais est, comme on sait, une voiture à deux roues dont les banquettes, au lieu d'être de face, sont de côté et adossées l'une à l'autre. — La première impression est celle d'une monstrueuse carrière de pierres éventrée, dont les débris encombrent jusqu'à l'horizon. Ce ne sont, en effet, que pierres. Les champs étalent un maigre gazon, chargé de ces pierres énormes et grises, entre des clôtures de ces mêmes pierres posées les uns sur les autres, sans ciment. Des maisons ruinées dont il ne reste que les quatre murs, bâtis eux aussi avec ces pierres, attestent que la misère a chassé de leur asile les quelques pauvres cultivateurs de ce dur pays. Dans les champs nettoyés, des moutons paissent l'herbe courte, sans berger. Une lanière de paille tressée va d'une de leurs jambes à l'autre et les empêche de courir. D'autres maisons, couvertes en chaume, apparaissent, habitées par des créatures d'une saleté si prodigieuse que la page célèbre de la Bruyère n'est ici que juste : « On voit dans les campagnes certains animaux noirs. . . » Ce sont des paysans irlandais. La première sensation de sauvagerie s'augmente encore à se ressouvenir des cruautés de la LandLeague, et à surprendre l'obscur regard de ces yeux clairs. Ce sont vraiment les rudes enfants de ce rude sol, qu'ils n'exploitent qu'en le débarrassant de sa lèpre de rochers. Quelques-uns, les vieux, portent l'habit à boutons de métal, le chapeau haut de forme, les culottes guêtrées, le tout dans un si prodigieux état de délabrement qu'ils semblent promener sur eux une misère de soixante années. Voici des femmes pieds nus, la tête enveloppée d'une étoffe jaunâtre, puis des enfants aux prunelles d'un bleu encore candide.
Les villages sont pleins de ces petites filles. Roses avec des yeux rafraîchissants à voir...
La grâce de l'âge n'est pas enlaidie, même par les loques. — 11 en est de ces enfants comme des frêles églantiers qui, de place en place, et le long de ces routes, ont poussé par la
fente d'un mur et qui épanouissent leurs pâles roses que le premier vent disperse. C'est une fleur de vie, bientôt effeuillée, mais une fleur.
... Dans cette âpretée de la contrée, les parcs des landlords s'étendent comme des oasis de végétation libre et riche. J ai visité trois de ces parcs aux environs de Duras, entendez par là quatre ou cinq heures de car. — Une fois la grille franchie c'est vraiment comme si la baguette d'une fée vous ouvrait un paradis de verdure au milieu du désert de pierres. Les immenses pelouses piquées de pâquerettes blanches et de renoncules jaunes, développent le vert tapis de leur herbe épaisse. Des arbres d'une plénitude de sève incomparable, tilleuls parfumés, frênes délicats, hêtres noirs, poussent à distance les uns les autres dans ces larges pelouses. A l'extrémité de l'allée, le château découpe ses tourelles, derrière les fenêtres desquelles on devine le confort solide qui est la marque propre de la grande existence anglaise. Et de fait, c'est ici, en pleine Irlande Pétrée, la même installation seigneuriale que dans le Devonshire ou en Norfolk. Far derrière le château s'ouvrent les futaies. Les cerfs vivent dans leur enclos particulier, et c'est par douzaines (juc les gracieux animaux bondissent à l'approche du visiteur. Dans le château, la bibliothèque, aménagée pour les longues soirées d hiver, est pleine de livres d érudition qui [)rouvent cjue le maitre a étudié à Oxford ou à Cand^ridge, comme le choix des volumes de poésie posés sur la table témoigne que la maîtresse ou les filles du logis gardent ce goût des belles lectures qui est l'exception en l'Vance et la règle ici, goût si délicat et si répandu (|u'il a permis au plus raffiné des poètes, Alfred Tennyson, d'obtenir une gloire populaire.
Seulement, — car il v a un seulement â cette félicité d une civilisation cond^lée, — à la nuit tombante, il faut fermer les volets pour (jue le tenancier en révolte n ajuste pas le landlord aperçu, lisant ou causant, derrière la vitre. Seulement, l'en-
tretien négligé des pelouses qui entourent le château atteste que le landlord est en détresse, et que ses huit mille livres de revenus ne lui sont plus payées. Puis, quand le landlord est en promenade, le salut du paysan se fait rare, ce salut féodal qui ploie le genou en même temps qu'il incline la tête. J'imagine que, vers 1790, la situation d'un seigneur terrien était à peu près pareille en France, lorsque la Révolution avait commencé d'éclater et que cependant la vie continuait, — car elle continue toujours, avec ses habitudes de petits plaisirs quotidiens, et le tragique n'y est jamais que l'exception. — Ce qui rend d'ailleurs inexacte par d'autres points cette comparaison, c'est que l'Angleterre, si voisine de grands bouleversements sociaux pour l'observateur, est cependant très solide encore, et l'Irlande participe, même malgré elle, à cette solidité de l'île voisine. Puis tous leslandlords irlandais n'ont pas été, uniquement, comme trop de seigneurs en France au dix-huitième siècle, de dangereux ou inutiles extorqueurs d'argent. Beaucoup ont ces deux qualités maîtresses de l'aristocratie anglaise, la première du monde : le respect de soi et la forte culture. Des fondations de toute nature attestent leur bienfaisante présence. Ici, c'est une jetée qui se construit en un coin perdu de la baie, parce que le landlord a obtenu des fonds à Londres. Ailleurs, c'est une maison de soeurs dotée par l'aïeule du landlord actuel. Les sœurs soignent les malades, tiennent une école. Leur couvent encadré de fleurs est pour un peuple catholique un témoignage charmant de la bonté pieuse des maîtres. Le malheur est que la bonté des grands n'est jamais un titre à la reconnaissance lorsqu'il y a révolution. Les pauvres voient dans cette bonté la preuve d'une supériorité qu'ils exècrent, et qui les humilie davantage en les accablant de ses dons.
. . . Pas très loin du dernier des trois parcs où je me suis promené et dans l'intérieur des terres, se dresse la tour de Kilmacduagh, qui mérite d'être mentionnée comme le type d'étranges
édifices, spéciaux à Tlrlande, à TÉcosse, et, parait-il, à la Sardaigne. Qu'on se représente, construite avec des blocs énormes et montant d'un jet à la façon d'un obélisque, une tour ronde, haute comme un grand phare, et qui mesure une circonférence d'environ douze mètres. La porte est taillée à six mètres au-dessus du sol. Manifestement, on n'accédait à cette tour qu'au moyen d'une échelle. Quelques fenêtres sont creusées par places. Tout à fait en haut elles se multiplient au-dessous du toit en forme de cône. Ni cette porte, ni ces fenêtres n'ont une apparence qui permette de ranger cette tour, non plus que ses pareilles, — celle de Killala ou de Clonmacnoise, — parmi les édifices du stvle gothique ou roman. Quelques archéologues ont supposé que les moines s'étaient ainsi ménagé un refuge où se cacher durant une incursion des Normands ou des Danois. D'autres ont voulu voir là un clocher séparé de toute église, d'autres un simple poste d'observation, d autres, s'appuyant sur le caractère cyclopéen de la construction, considèrent ces sortes de tours comme l'ouvrage des Celtes anciens, symbole coupable de quelque obscur religion. Quoi qu'il en soit d'une origine encore discutée, l'effet de cette tour solitaire est puissant sur l'imagination, à côté des abbayes ruinées qui l'entourent et du cimetière qu'elle surplombe. L'incurie des paysans irlandais pour les morts est telle que pas un des tombeaux n'est entretenu. Les dalles anciennes se distinguent des dalles plus récentes par la noirceur moussue de la pierre. Les églises aussi sont abandonnées, mais la nature s'est chargée du soin de parer ces restes vénérables d'une foi antique. De beaux lierres font courir leurs feuilles lustrées autour des fenêtres en ogive que la délicate fragilité de leurs meneaux rend toutes coquettes. Il v a ainsi deux abbayes à trente pas l'une de l'autre, il semble qu'en Irlande ce fût une coutume d'élever à la fois plusieurs églises sur le même terrain. L'élégance du style got}ii(jue achève de donner à ces décombres une physionomie presque jolie, et une impression de tristesse encore plus grande se dégage des landes pierreuses que le car doit de nouveau traverser, pour
ai2 ÉTUDES ET PORTRAITS
reg^agner Duras et le bord de la mer, doucement violette sous la bande orangée d'un ciel du couchant.
Killarney, juillet 1881.
Dificilement imaginerait-on la lenteur et la laideur des wagons du chemin de fer qui fait le service du nord au midi de l'Irlande. Une sorte de drap à carreaux jaunes et noirs habille comme d'un « complet» les planches mal jointes. Ce ne sont sur les quais des stations que paysans sordides, vêtus de ce haillon particulier à l'Angleterre, où la blouse est inconnue et le chapeau haut de forme d'un usage universel. Les constables aux tailles gigantesques se promènent, serrés dans leur uniforme sombre . La jugulaire de leur mince casquette leur tombe sur la moustache. Leur bras écarté tient une baguette. Des hommes passent vêtus de longues redingotes noires à collet droit sur un col de chemise sans échancrure. Ce sont des prêtres catholiques. A les voir aller sans soutane, presque pareils à des pasteurs, causant avec celui-ci, puis celui-là, le regard vif, le teint allumé, on devine un clergé tout voisin du peuple, vivant réellement avec lui, et par conséquent plus capable d'une influence directe sur ce peuple. En réalité, les prêtres irlandais font si bien commerce avec le peuple que la Land League n'a pas eu de plus hardis soldats. Nous assistons ici à un phénomène, assez inintelligible pour nous autres continentaux, d'un clergé enrégimenté dans un parti révolutionnaire. La rigueur protestante de la politique anglaise, l'origine rustique de presque tous les desservants, et aussi le fait que ces desservants sont payés directement par leurs ouailles, — voilà de quoi expliquer cette attitude unique. Parfois un de ces hommes noirs porte un plastron violet sous son gilet. C'est un évêque, accompagné de son clerc. Les gentlemen^ mêlés à ces prêtres et à ces paysans, ne se distinguent pas beaucoup
du type connu de l'Anglais mangeur de viande, buveur d aie, lourd, athlétique et délibéré. Vers dix-huit ans, souvent une fraicheur du sang éclate sur les joues, qui, cinq années plus tard , s'épaissira en rougissements pléthoriques. Tout cela donne l'impression d'une race peu entamée, mais sans beauté. Même la face aplatie de beaucoup d'enfants du peuple, le nez court, les pommettes saillantes, font songer à quelque atavisme finnois, et à une infiltration du sang des races jaunes. La rareté des jolis visages de femmes et 1 absence de costumes originaux achève d enlever au spectacle de cette foule tout caractère de grâce, — et de station en station cependant le train, parti d'Ardrahan, a déjà quitté l'Irlande pierreuse pour entrer dans l'Irlande herbue. Ennis, la vieille cité du comté de Clare, est dépassée. Le Shannon a roulé son eau noire sous les arches du pont. Nous sto[)pon6 à Limerick, dont la capitulation fameuse revient encore dans la conversation de ces insulaires qui ne savent pas oublier. Puis c'est Mallow, et 1 Irlande boisée commence. Les montagnes vertes s'arrondissent sur un ciel clair, et le nom de Killarney se lit sur les murs de la gare où nous descendons.
Killarney est célèbre par son lac, ou mieux par ses lacs, car il y en a trois: le Lower luke, qui est le plus considérable, et qu'un mince détroit sépare du second, le Muchross lake. Tu long chenal conduit de ce dernier au lac supérieur, le Lpper /ake, semé d iles. La vaste étendue de ces belles eaux, la variété des sites qui les environnent, les légendes qui enveloppent comme d'une vapeur romantique les rochers, les cascades et les bruyères, — autant do caractères (|ui font de la promenade à Killarnev un des attraits d'un voyage en Irlande, attrait maintes fois tourné en déception. Car le ciel capricieux de cet entonnoir de monta{jnes se brouille durant des semaines, et c'est alors, sur la nappe du lac, toute brune, la pesée lourde des nuages qui s effilochent aux |)ointes des arbres. C'est des sautes de vents qui frangent d'écume les vagues noirâtres.
C'est la pluie encore, fine et continue, qui donne à ce lac, moucheté d'innombrables gouttelettes, l'aspect fantastique d'un parquet mouvant de point de Hongrie. Et c'est surtout la perspective cruelle du journal à seize pages désespérément feuilleté dans la salle commune d'un hôtel, traversée par des tribus d'Anglais et d'Anglaises d'une dignité implacable. Toutes tortures qui parfois, et ce fut mon cas, ne durent qu'une journée. Leur souvenir rend plus aimable encore le vagabondage, à force de rames, sous le ciel nettoyé de son brouillard, et sur l'eau, rendue à sa franche couleur naturelle d'un noir frais et souple qui se transforme en bleu vaporisé vers l'horizon.
... La barque glisse donc sur une des baies du Lower lake. L'abondance des îlots est une des originalités de ce lac Beaucoup sont des rochers sur lesquels une touffe de bruyères allume un incendie rose. D'autres, comme Innisfallen, sont des oasis immobiles d'une verdure presque surnaturelle, tant elle est opulente. C'est vers cette île que la barque se dirige, doublant une pointe sur laquelle surgit, parmi un bosquet fleuri, le château de Ross, jadis habité par un des O'Donoghue. Cet étrange châtelain était une façon de sorcier, qui, parvenu sur le tard de sa vie, appela sa femme et, lui montrant une cuve, lui signifia qu'elle eût à le couper en morceaux, quand il aurait bu d'un certain breuvage, puis à le jeter dans cette cuve. Après sept semaines, il en sortirait haut comme un enfant de trois ans. Pour éprouver si cette pauvre femme aurait le courage d'exécuter la terrible opération, il évoqua devant ses yeux des spectacles effrayants, qu'elle supportait sans pâlir, quand lui ayant montré son fils mort, la femme jeta un cri, et le château s'écroula. Le laboratoire vola en éclats. O'Donoghue ne reparut jamais. Seulement, il vit encore, et à des nuits marquées de l'année, dressé hors du lac, il chevauche sur l'eau, qui s'illumine. Son destrier blanc est ferré d'argent. Une meute le suit, aboyante, et il
visite son château dont les tours se relèvent, pour s'écrouler à nouveau, quand, à la première pointe du jour, le mélancolique revenant doit regagner son autre palais sous les eaux.
Cette ile gracieuse d'Innisfallen a été chantée en des vers, gracieux comme elle, par le poète Thomas Moore : « Suave Innisfallen, adieu. — Calme et ensoleillée puisses-tu être longtemps! — Combien belle tu es, que d'autres le disent. — Mais le sentir, combien tu es belle, n'appartient qu'à moi.
«Suave Innisfallen, adieu, — et longtemps puisse la lumière sourire autour de toi — tendre comme elle était dans ce soir tombant, — où pour la première fois je t'ai vue, toi, 1 lie féerique. . . "
Elle est d une impression étrange, en effet, au soir tombant, cette Innisfallen j)lantée de frênes aux feuilles tremblantes et de houx aux feuilles lustrées. Sur l herbe épaisse qui grandit parmi les pierres, ruines d'un cloître, 1 imagination évoque le tournoiement des pâles fées au clair de lune, et dans les clochettes tachetées des rouges digitales s'abrite sans doute un peuple de farfadets nocturnes qui dorment le jour, tandis que les brebis broutent cette herbe, et que les visiteurs troublent du bruit de leurs pas le silence enchanté de 1 ile. Le cap étroit qui la termine, résonne à peine du clapotis des houles menues. Un if, battu des vents, a grandi sur cette pointe, et la ligne des montagnes qui entourent le lac se teinte en violet dans la clarté adoucie qui agrandit encore l'ombre des grands arbres.
... Où cette impression de féeries s'exalte encore, c'est dans la visite à la cascade d'O'Sullivan, de l'autre côté du lac et en face de l'ile. Les feuillages des chênes et des houx verdoient puissamment dans la terre humide (jui foisonne encore en fougères et en mousses. Le Hlet d eau blanche se lord, tombe dans la coupe d'un bassin de pierre où il s amasse en une nappe obscure. A travers les branches, si l'on se retourne,
le lac apparaît d'un bleu tout pâle, presque confondu avec le bleu, plus pâle cependant, du ciel décoloré. Sur la pointe extrême de ces branches, là-haut, la lumière du soleil blondit. Les délicieuses histoires de TArioste s'évoquent à l'esprit, et le sourire, dans cette fraîcheur d'ombre, d'une Bradamante ou d'une Armide. Le murmure de la cascade a je ne sais quoi de doucement continu qui berce le songe, jusqu'à ce que la voix du guide-batelier, descendu à terre et qui veut raconter la légende d'O'Sullivan, vous rappelle que vous n'êtes qu'un touriste à la merci des guides. Cet O'Sullivan fut un grand chasseur que Fingal récompensa pour n'avoir pas tué un cerf à lui appartenant, — un beau cerf fauve, haut comme un poulain, avec un collier d'or rouge à son cou. Fingal fit jaillir du roc une source de whiskey, changée en une source d'eau quand les héritiers d'O'Sullivan furent dépossédés.
... Et le jour s'éteint dans des vapeurs d'un gris de perle. Le bateau, engagé dans un chenal, avance avec lenteur parmi les plantes d'eau qui tendent le calice jaune ou blanc de leurs fleurs sur leurs larges feuilles étalées. Le reflet rose des bruyères tremble dans l'eau, et c'est une jolie sensation du vaste silence des choses, lorsque, les bateliers ayant levé les rames, le bateau glisse tout seul, et que l'oreille entend le bruit des gouttelettes qui, du bois de ces rames, tombent sur la surface moirée du chenal.
Lisdoonvarna (comté de Clare), juillet 1881.
On m'avait dit : la route sera dure, mais vous verrez des prêtres irlandais et un village d'eaux d'un aspect unique. Me voici donc lancé à travers ce sauvage comté de Glare, patrie
des O'Brien et des Mac-Mahon. D'Ennis à Liscannor bav, c'est un paysa^fe de prairies désertes que traversent des corbeaux de la [grande espèce qui rasent l'herbe, noirs et leur lon/j bec tendu. Puis les châteaux ruinés abondent. Pas une motte de terre qui n'ait vu mourir son homme, durant les âpres (juerres locales du pays. C'est ensuite, sur le bord de la mer et auprès de la baie, les falaises de Moher qui, à elles seules, vaudraient le voya(je. La côte tombe à pic d'une hauteur de six cents pieds, et, durant plusieurs milles, les énormes rochers développent leur li^jne. Des porches d ombre s'y creusent, et, dans cette profondeur d'abime, d'innombrables oiseaux de mer tournoient avec un hululement continu, comme d'enfants plaintifs, tandis que la mer glauque écume. Puis la route monte au nord, et le long de ces côtes où périrent les vaisseaux de VArmada, un plateau se dessine, mamelonné de larges pelouses dont la pente dévale vers une sorte de vallée centrale. Une demi-douzaine d hôtels et deux douzaines de maisons se dispersent sur ces mamelons et dans cette vallée. C'est Lisdoonvarna, station thermale connue depuis quelque dix ans, et qui sert de rendez-vous au clergé irlandais. Sans doute, il vient là (juelques Anglais que les médecins envoient faire une cure de silence et de calme, encore plutôt qu'une cure d'eaux, après l'existence excessive de Londres. Mais l'aspect mort des hôtels où végètent ces énervés contraste étrangement avec le bruit et la gaieté des maisons où discutent les prêtres, r^e soir, après un dincr largement arrosé d'ale et de whiskey, ces prêtres vaguent dans les rues, par groupes. L'air vif a fouetté leur san{j cjui colore leurs joues. Leurs redingotes ouvertes, leur forte carrure, leur verbe haut, la sécurité de leur démarche, tout révèle en eux des personnages libres, indiscutés et hardis. Ils sont en vacances ici , et, une fois rentrés à leur auberge, joueront au loo — un jeu très analogue à la mouche dont il est parlé si spirituellement dans la Bcatrix de Balzac — très tard dans la nuit. Ils vivent là d'une vie franche et heureuse sans que personne songe à les suivre de ce regard méHanl
des campagnards de France qui voient passer leur curé. Les événements de cette année ont, une fois de plus, montré Tétroit lien qui unit ce clergé et cette population catholique d'Irlande. J'ai recueilli quelques notes, incomplètes, mais que j'espère exactes, sur le détail des mœurs de ces prêtres. Je les transcris à peu près telles quelles.
Le plus souvent, le prêtre irlandais est fils d'un paysan. II a été élevé en pleine sauvagerie des champs, à courir pieds nus parmi les pierres. Vers sept ou huit ans, il a été envoyé à l'école nationale. On appelle ainsi les écoles primaires, qui sont nombreuses, gratuites et bien tenues. Un des traits particuliers du paysan irlandais est la gâterie de l'enfant tout jeune. Aussi le travail des champs n'est-il exercé que par les adultes, et le garçonnet peut étudier en pleine liberté de ses heures. Vers les douze ans, si l'enfant a montré quelque disposition, surtout s'il a dans la famille quelque personne appartenant au clergé, on l'envoie dans une façon de collège préparatoire. Dès lors, il faudra qu'il soit prêtre. Sa vocation n'est guère consultée qu'en seconde ligne. Le paysan, son père, qui paye les frais de cette seconde période d'éducation, sait que la carrière est bonne, et qu'une fois entré à Maynooth la fortune du garçon est faite.
Maynooth est une petite ville sise à quinze milles de Dublin et qui renferme le plus important des trois grands séminaires où se recrute le clergé de l'île. Les deux autres sont celui de Rome et ce collège des Irlandais à Paris, qui survit, dans la paix d'une des rues aboutissant au Panthéon, à tant d'orages de notre politique. Au siècle dernier, deux autres grands séminaires à l'usage des Irlandais résidaient, l'un à Douai, l'autre à Salamanque. Le séminaire de Maynooth recevait jadis une dotation annuelle qui, sous le présent règne, a été remplacée par une somme d'argent une fois versée. Cette somme, qui constitue le capital de la maison, est assez considérable
pour que, tous frais payés, radministration assure à chacuQ des cinq cents élèves une pension de ving^t à trente livres sterling^ par année. L'élève est nourri; il est logé. Une fois reçu dans le séminaire, il a huit années d'études à suivre, durant lesquelles sa pension lui représente, à lui, fils d'un tenancier souvent en détresse, un extraordinaire changement de sa fortune. Qu'un peu d'orgueil en résulte, cela est évident, et surtout un vif sentiment de la dignité de l'état ecclésiassique. Aucune trace de 1 influence gouvernementale ne vient montrer au séminariste, comme chez nous, qu'il sera fonctionnaire salarié, et que son rôle dans la machine sociale se mesurera aux fluctuations de l'idée d'autorité dans les conducteurs de cette machine. Le prêtre irlandais est issu du peuple, il va vivre du peuple. Toute la différence entre le rôle des deux clergés tient dans ce fait initial.
Les années de séminaire finies, la période des sacrifices recommence, mais courte et adoucie par lapproche de la situation définitive. Sur le choix de son évêque, qui le connaît souvent depuis son enfance, le jeune homme a été nommé vicaire. Son traitement consiste alors en une somme que lui donne le curé. A cette somme, forcément minime, le vicaire ajoute le produit de ses messes, et, dans certaines paroisses, il augmente ces maigres revenus au moyen d'une dime prélevée sur 1 avoine. Ses parents lui viennent en aide et parfont le reste. Une fois possesseur d une cure, il les récompensera do ce dévouement, car tout changera et il sera riche. 11 aura pour lui d ahord la rente que lui assureront les mariages. Le chiffre de la somme que les curés irlandais demandent pour célébrer un mariage est presque incroyable. Sur une dot de cent livres sterling, ils ne prennent, me dit-on, pas moins de dix livres. Or, il est rare, pour ne pas dire sans exemple, qu'une fille se marie sans une dot, — un autre trait de l'irlandais (jui, celuilà, lui est commun avec le Français, étant de dépenser volon-
tiers la plus grosse partie de sa fortune à doter ses filles. A cette première et grosse rente, le curé en ajoute une autre qui monte beaucoup plus haut. A Noël et à Pâques, il fait une collecte pour lui-même, à Téglise. Des dévots de bonne volonté ont préparé des listes sur lesquelles chacun inscrit ce qu'il s'engage à donner. Qu'on réfléchisse que toute la population communie à Noël et à Pâques, que le curé est là, en personne, qui lit de ses yeux le détail des sommes promises, et il ne faut pas une grande expérience de la nature humaine pour conclure que cette seconde source de revenus dépassera encore la première en abondance.
La vie de ce curé, ainsi rente par ses ouailles, leur est d'ailleurs toute dévouée, en charités d'abord, mais surtout en zèle apostoUque. Le curé loge à ses frais, et d'ordinaire il vit avec une sœur ou une parente qui tient son ménage. Sa besogne principale est de préparer tous ses paroissiens aux deux grandes communions de l'année. Il faut qu'à cheval ou juché sur la banquette de son car, il parcoure sa paroisse, souvent très étendue, pendant deux mois aux environs de la Noël, et deux mois encore aux environs des fêtes de Pâques. Il court donc à travers les fermes dispersées, s'installant dans une d'elles qui, pour les maisons de la vallée ou de la montagne, devient la « station. » Là, il confesse, et donne la communion sur un petit autel portatif qu'il installe de son mieux. La besogne est rude, par les mauvais temps et les mauvais chemins ; mais la foi non entamée de ces insulaires en fait aussi une sorte de dictature morale qui n'a pas de rebelles. Un de mes amis me raconte que les curés, euxmêmes d'une chasteté irréprochable, ont maintenu la chasteté parmi les fidèles à force de terreur, apostrophant les coupables en pleine église, et encore aujourd'hui, dirigeant contre eux des allusions à peine voilées, sans que personne fasse que baisser la tête.
Cette dictature s'augmente de toute l'indépendance que procure une fonction très solide. Une fois la collation reçue, le curé devient, en effet, inamovible dans sa cure. Rarement
il cherche à la troquer contre une autre, même plus riche, installé qu'il est dans une tranquillité admirable d'existence, qui est celle d'un gros bourgeois de campagne de chez nous, avec toute l'abondance matérielle que ce pauvre pays peut procurer. Cependant, au fur et à mesure des vacances dans l'épiscopat, les curés du diocèse ont à présenter trois candidats aux choix de Rome pour le poste d'évêque. Ces candidats, par ordre de suffrage, sont le dignissimus, le dignior et le dignus. Pie IX est le premier des papes qni ait nommé des évéques en Irlande choisis par lui hors de cette liste. Le pape actuel semble être revenu à l'ancien usage.
La psychologie du prêtre irlandais semble se dessiner plus nettement à la lumière de ces faits. Encore une fois, le trait primitif, c'est que le prêtre est né du peuple et vit par le peuple. Il en a donc et les mœurs, et les intérêts, et les idées. Le peuple est devenu révolutionnaire; le clergé est devenu révolutionnaire avec lui. Le prêtre irlandais, chaste et robuste, n'aurait que peu à faire pour se transformer en homme d'action; il n'a rien à faire pour se transtormer en homme politique. Tout l'y pousse : sa haine de catholique contre l'Église protestante, son sentiment de patriote, l'orgueil naturel à un paysan parvenu, enfin le souci même de sa position matérielle, qui sera d'autant plus belle que celle de ses paroissiens sera plus grande. C'est ici, comme on voit, précisément l'envers de la position politlcjue (hi clcr(;é français. Avec sa finesse habituelle, Home a dû uiénager ce clergé excentricjue, par la peur d'un schisme toujours possible. (Juand une É^jlise a un extrême sentiment de sa nationalité, elle devient difficilement ultramontaine. C est bien le cas pour l'É^jhse d Irhinde. Fin attendant, cette Éghse est d'une orthodoxie encore intacte. A la quête pour le denier de Saint-Pierre, même les plus loqueteux des assistants donnent leur pièce de monnaie. Il faut avoir vu le recueillement de ces pauvres gens lors d une messe Critiole. — II. 21
du dimanche, dans une misérable chapelle de village, pour bien apprécier la distance qui sépare ces paysans des nôtres. Il est probable que rien n'a bougé dans ces têtes depuis que les soldats de Gromwell dispersèrent les moines, dont les couvents écroulés jonchent tant de vallées, de Killaloe jusqu'à Youghal et de Howth jusqu'à Gorcomroe. C'est ce fond ancien de rancune religieuse qui s'unit à la rancune socialiste pour donner à la révolution actuelle ce caractère d'inconnu redoutable, que constatent tous ceux qui connaissent bien le paysan d'Irlande.
Du Gonnemara, août 1881.
Le Gonnemara est de toute la sauvage Irlande le plus sauvage endroit. Non qu'il y ait le moindre danger à parcourir cette ligne de montagnes qui compose la partie nord du comté de Galway. Mais ici, plus de chemins de fer, peu d'hôtels. Des routes étroites. Pour tout véhicule, le car de louage. Pour tout gîte, l'auberge. Je recopie quelques notes prises au hasard d'une promenade dans ce dur pays.
... Le train qui vient de l'intérieur de l'Irlande longe la baie de Galway, dont le dessin est charmant à suivre des yeux par le temps clair. L'eau bleue encadre les îles vertes. De gros caboteurs découpent sur le ciel leurs fins cordages, et tout au bout c'est la ville, ancienne et noire. Je ne fais que la traverser, juste le temps de passer devant une construction carrée, la prison. Quoiqu'il ne soit guère que midi, une patrouille armée circule sur le chemin de ronde. H y a dans l'intérieur des hommes arrêtés comme ligueurs, et l'autorité redoute toujours un coup de main de leurs innombrables
complices épars dans la ville et la campagne. Il est impossible de faire cent pas en Irlande, sans qu'un incident vous rappelle l'étrange état de révolution latente et continue, dont l'île souffre.
... La route la plus courte pour aller de Galway au Connemara est celle du Lougli Corrib, énorme nappe d eau (jui est comme le type des lacs démesurés de llrlande. Un bateau à vapeur, un peu moins grand qu'une des mouches qui vont d Auteuil à Charenton, fait le service. Ce mince bateau s engage d'abord dans une rivière qu'il remonte et dont 1 eau, comme celle du Shannon et en général de toutes les rivières irlandaises, est dune intense couleur noire. La quantité de tourbières que le voyageur traverse explique assez cette infiltration de la terre sombre dans l'eau courante. Des prairies et des châteaux ruinés apparaissent sur les deux bords de la rivière. Une petite barque passe, conduite par trois jeunes prêtres, qui rament vigoureusement et cherchent le gros remous du vapeur pour faire danser leur embarcation. La rivière se resserre. D'énormes plaines de joncs s étendent, par-dessus lesquelles volent des hérons. A peine si le bateau a la place nécessaire à son passage. Puis le large lac se développe.
Il est d'un aspect singulier, tout semé d îlots qui hérisscMil sa surface de leurs rochers duvetés d'herbes. On en a compté jusqu'à trois cent soi.xante-cinq. Même la profondeur est si peu considérable et les dents aiguës des rochers affleurent de si près, rpiun clicnal est tracé au vapeur par des cônes de pierre dont les masses peintes en blanc achèvent de donner au paysage un caractère singulier. A I iiorizon, les douze pointes de Hunnabeola — les plus hautes cimes de la contrée — se dessinent, cl, entre elles et le lac, des contreforts plus bas vont s'étagcant, avec des dégradations de teintes violettes, ({ui indicpient la perspective des montagnes et la succession des gorges. Sur le bateau, c est un tout petit nombre de pas-
sagers, sept à huit, tous des gens du pays : gros fermiers revenant à leur terre, petits boutiquiers regagnant leur échoppe. Le silence naturel aux hommes du Nord s'augmente encore de la défiance que la crise politique et Tespionnage de la Land League inspirent aux uns et aux autres. Il leur suffit d'ouvrir leur journal pour y voir qu'un homme du comté de Waterford a reçu deux coups de fusil, l'autre semaine : il avait mal parlé des agitateurs. Ils regardent d'un regard morne ce sombre paysage qui ne s'éclaire d'un sourire de feuillage qu'à son extrémité. Une coquette baie, fermée de cinq îles, termine le lac sur un gazon merveilleusement tenu, ce gazon, passé au rouleau chaque matin, des villas anglaises. Ce vert si tendre fait bordure à des parterres de fleurs bariolées, et un château, dans le style romantique, en pierres blanches et noires, émerge des branches de magnifiques arbres. C'est la propriété de lord Ardilaun, le plus riche brasseur du Royaume-Uni, anobli sous le ministère de lord Beaconsfield pour l'énergie de son rôle politique. Ainsi se recrute parmi les plus gros propriétaires et les plus hauts talents cette aristocratie toujours vivante.
... Le village de Gong où le bateau me dépose, ne contient qu'une auberge. Ses curiosités se bornent à deux : le passage souterrain du Mask et la vieille abbaye. Les géologues expliquent par une composition particulière du terrain Tétrange phénomène des apparitions et des disparitions de la rivière qui joint le lough Gorrib au lough Mask. Tantôt cette rivière coule à ciel découvert, tantôt elle entre sous la terre, et cela sans accident de terrain dont les hauts et les bas fassent tunnel, ou plate-forme. Un des points où ces différences de niveau du même courant sont le plus sensibles s'appelle le » trou du pigeon » . Au milieu d'une prairie un trou, en effet, se creuse, le long duquel descendent soixante marches d'escalier, et dans le souterrain qui s'ouvre au fond de ce
gouffre, profond de dix-sept pieds, le Mask roule une eau dont la nappe noire s'éclaire au feu d'un bouchon de paille que le {jardien de ce souterrain fait flamber. Au-dessus de la rivière, des pierres pendent toutes miroitantes. Puis, une fois remonté et à deux cents pas, vous retrouverez ce même Mask sortant de terre sans jaillissement, et s'épanchant à plein lit découvert, pour s'abimer de nouveau, comme par une majjie, et se jeter en6n dans le loug^h Corrib, après avoir traversé les pelouses du parc de lord Ardilaun, où se voient aussi les ruines de 1 abbaye.
Cette abbaye est célèbre parce que le dernier roi d Irlande y fut, dit-on, enterré. Ce souvenir, j'avoue, me laisse aussi froid que les détails d'architecture que le très exact Guide Murray énumère en plusieurs colonnes. Mais une impression d'une pénétrante poésie se dégage du spectacle des pierres tombales qui pavent le sol de ces vieilles abbayes, abandonnées par les moines lors des guerres de conquêtes. A Gong, comme à Corcomroe, comme à Kilmacduagh, les catholiques avaient transformé en cimetière 1 ancien asile de leurs prêtres. La ruine ainsi demeurait sacrée. Aujourd'hui que toutes ces pierres, aux inscriptions presque effacées, datent d'un autre siècle et que l'herbe a poussé entre elles comme le lierre au long des murs de lédifice sans toit, il est impossible de ne j)as se sentir remué par ce qu'un Grec appelle le u mélancoli«jiie de la vie »• , en songeant surtout que les haines (jui ont détruit le vieil édifice existent toujours, et que les fils de ces morts sont agités des mêmes colères qui tourmentèrent leurs ancêtres. Il ma suffi le lendemain, pour en avoir la sinistre preuve, de m'engager sur la route de Gong à Leenane.
C'est sur celte roule, solitaire et monlueuse, que fut assassiné, voici presque deux ans, ce malheureux lord Mountmorris, dont la mort inaugura la san{;Iante campagne i\v la Land League. Le lord revenait à cheval d'une course dans
le pays. Deux coups de feu, partis de derrière un mur, retendent roide mort. La reine a recueilli sa veuve et ses enfants. Jamais les assassins n'ont pu être retrouvés. Le paysan qui me conduit me montre la place, le mur, et, à quelque deux cents pas, la maison du lord. Elle est carrée, petite, à deux étages, et regarde le lac Gorrib. Les fenêtres sont closes et les arbres du parc poussent en liberté. Le lord avait très peu de fortune, une dizaine de mille francs de rente et plusieurs enfants. Il fallait vivre. Il ne pouvait, comme beaucoup d'autres, passer en Angleterre et attendre, sans toucher à ses revenus d'Irlande, que ses affaires fussent réglées. « C'était un pauvre lord, w dit le paysan, « court et trapu, toujours vêtu d'une cotte comme la mienne, » et il montre son méchant habit gris. Mais la Land League voulait « faire peur » , tragique formule de Danton qui se retrouve dans le programme de tous les révolutionnaires. Lord Mountmorris fut choisi sans doute comme étant le plus aisé à atteindre des pairs d'Irlande, vu que sa médiocre condition ne lui permettait pas de se garder comme les opulents châtelains des environs.
Pas très loin de là et toujours en vue du lac, le paysan nous raconte une anecdote sur un singulier tour joué au vice-roi de Hollande, lord Garlisle, par lord Leitrim. — Ce dernier fut depuis tué dans le Donegal par un de ses tenanciers, qui demeura aussi impuni que l'assassin de lord Mountmorris. — Lord Leitrim apprend que le vice-roi qu'il haïssait devait coucher à l'hôtel à Maam, après une journée de voyage fatigante et longue. Les patrons de l'hôtel étaient les tenanciers de lord Leitrim. Il leur défend, sous peine d'éviction, de recevoir le vice-roi. Les pauvres gens épouvantés ferment portes et volets et quittent la maison, si bien que lord Garlisle, en arrivant à la nuit tombante, trouva visage de bois, — jamais expression ne fut plus juste, — et il lui fallut continuer jusqu'à Gong, durant dix longs milles, qui durent lui sembler interminables. Ge détail de mœurs nous peint la primitive et enfantine violence des passions chez beaucoup
des hommes de ce pays. Cela seul explique des traits de cruauté qui nous reportent à plusieurs siècles.
Cette route tra^nque dévale d'ailleurs dans une sauvagerie de paysage incomparable. C est d'un côté le lac Corrib et ses îlots, de l'autre la montagne. Il n'y a d'arbre que de place en place. D'immenses prairies hérissées de rochers revêtent les pentes. Parfois ces prairies ont été éventrées pour être exploitées en tourbières. Les mottes de terre brune nagent dans un marais que les orages continus ont amassé. La pluie tombe, ou plutôt c'est de la poussière d eau que le vent émiette des lourds nuages. Le car file au trot d'un petit cheval. Des huttes de sauvages, hautes d'une hauteur d'homme, attestent de temps à autre que le pays n'est pas désert. Une ferme apparaît. A côté, une baraque de construction récente abrite les gens de police à qui 1 on a confié le soin de garder le fermier, menacé de mort par les ligueurs. Voici Maam, enfin, et l'hôtel d'où la fantaisie de lord Leitrim expulsa le vice-roi. Ma qualité d'homme de lettres étant moins lourde à porter, j'arrive à m'abriter dans la salle commune de cet asile, où des Irlandais prennent un lunch. Ils boivent du thé et beurrent leur pain avec le flegme de gens vêtus de caoutchouc des pieds à la tête, qui tout à l'heure continueront leur voyage en voiture ouverte, — la voiture fermée étant inconnue sur les routes : a C'est 1 habitude ainsi » , disent-ils philosophicjuement. — La dure hygiène des races de la brume éclate à ce petit signe, comme à la forte nourriture et aux longs verres de whiskey dont les hommes s'emplissent, robustes, la face colorée, très roux avec des yeux d'un blou dur, si voisins de leurs aïeux, les combattants d'autrefois, et n'ayant pas un beaucoup plus grand nom bre d idées et de sensations !
De Maam à Leenane, c'est un autre versant de montagnes. Le lac a disparu. Des défilés succèdent aux défilés. C'est une
exquise originalité dans ces gorges nues, lorsque sur la pente verte de la colline un ruisseau tout blanc tord son ruban qui tremble. Un torrent roule dans le creux de la vallée une eau brune et mousseuse comme de la bière noire. Puis les montagnes s'ouvrent et la baie de Leenane étale son eau à peine ridée. Elle fait l'extrémité d'une espèce de fiord, tout pareil à ceux de la Norvège. La mer est entrée dans les terres à une profondeur énorme, et comme elle emplit plusieurs gorges de montagnes, chacun des petits bassins semble un lac, mais un lac où la marée ondule, et les grands oiseaux de l'Atlantique y viennent pêcher. Ce paysage d'une suavité si âpre rappelle ces fonds de tableaux que les peintres primitifs dessinent avec piété derrière le visage de la madone, pour que la virginité de l'horizon mette comme un silence de la nature, non souillée par l'homme, autour de la mère de pureté.
Dublin, août 1881.
Que faire en voyage lorsqu' « il pleut et que la vie est triste " , comme dit le délicat Sully-Prudhomme, — et que Ton a devant soi les interminables heures à user d'une aprèsmidi de solitude? Que faire, sinon lire et compléter, par des notes prises dans le livre, les notes personnelles, prises à même les promenades? Le titre d'un article de la Contemporary review m'avait tiré l'œil, voici un mois : « They were a great people, sir. — C'était une grande race, monsieur, » — et en petits caractères : « Une contribution à quelques problèmes concernant V histoire d'Iiiande. » Ma curiosité n'a pas été déçue, et l'article, des plus curieux, vaut la peine d'être résumé pour l'éclaircissement, au regard du lecteur français, de la question de propriété dans cette verte Erin qui est en train de devenir la rouge Erin.
L'auteur de cet article, un M. Butler, a pris texte d'une excursion d'été dans le comté de Glare, qui se développe à 1 est de Tile et fait le sud de la baie de Gahvay. L'histoire locale d'une des familles de ce comté représente l'histoire de beaucoup d'autres familles dans beaucoup d'autres comtés. Usant de cette familiarité à la Garlyle, qui serre de près les menus faits, M. Butler raconte sa conversation avec le conducteur du ca7' qui le menait à une montagne de cette province : " A qui appartiennent ces terres? » dit-il à ce paysan, qui n'a jamais quitté son village, et qui, répétant la légende entendue de la bouche des vieux, répond aussitôt : « C'est la terre des Mac-Mahon. Ils la possédaient toute, depuis six milles au delà d Ennis jusqu'aux rochers de Loop Ilead. They were a great people, sir; mais ils ont tous quitté le pays...
» — Et où sont-ils allés?
a — Le diable le sait, votre honneur, ils sont partis voici beaucoup de jours. . .
» — Et qui est à leur place maintenant? u — '■ Un tas de gens; il y a les S. . ., les S. . ., les S. . ., et bien d'autres. Ah! c'était une grande race; mais racine et branches, tout a quitté la terre... »
Qu'on réfléchisse que ces propriétaires anciens ont (juitlé en effet ce sol depuis deux cents ans, et que pourtant ce cocher de village se rappelle leur nom comme si ce départ datait de la veille. M. Butler, rien que par ce trait, marque le point de vue spécial du paysan irlandais pour qui les propriétaires actuels restent des usurpateurs contre lesquels tout est permis. Mais d'où cette étrange protestation du souvenir populaire contre le fait depuis si longtemps accompli? Deux causes diverses, prétend M. Butler, ont agi sur la mémoire du cultivateur indigène. D'abord les familles dépossédées au di.xseptiéme siècle étaient vraiment celles des chefs héréditaires, chefs qui commandaient depuis des siècles et dont le sang s'était mêlé au sang de leurs féaux sur tous les champs de bataille du moyen âge. l*uis les nouveaux occupants n'ont
rien su faire de ce qu'il aurait fallu pour effacer le puissant et féodal souvenir.
M. Butler nous initie aux origines de ces Mac-Mahon du comté de Glare. Leur premier ancêtre fut Brian Boroimhe, le héros favori des ballades celtiques; vieux roi de guerre qui fut tué à Clontarf par des soldats danois, au moment où il priait dans sa tente pour le succès de son armée en train de livrer la sanglante bataille que l'on sait. Le même jour, son fils aîné Murogh et son petit-fils Turlogh furent tués en combattant. Le premier avait tellement fatigué son bras droit et sa hache à frapper les Danois, que ses coups ne fendaient plus les casques. Attaqué par le chef ennemi, Arnulf, de la main gauche il lui arrache son armure et d'un coup de hache l'assomme, tandis que l'autre lui perce le côté d'un coup de dague. Turlogh n'avait pas plus de seize ans. On trouva son cadavre flottant sur les eaux de la Tolka, les deux mains prises dans la chevelure d'un Danois qu'il avait entraîné dans l'eau et retenu férocement malgré sa propre agonie.
Les descendants de ces héros ne furent ni moins héroïques ni moins sauvages. Un d'eux, O'Brien de Thomond, roi d'Irlande, répondait à Richard II d'Angleterre, qui voulait lui conférer la chevalerie : « Chez nous, c'est à sept ans que les garçons reçoivent la chevalerie. Nous les campons sur des chevaux dans une grande plaine et nous les lançons sur des obstacles. Celui qui en brise le plus est le premier chevalier. » Établis dans le comté de Glare, ces O'Brien et leurs cousins les Mac-Mahon guerroyèrent durant des générations contre les Danois, contre les Anglais, contre leurs parents; et qui avaient-ils à leur suite, durant ces chevauchées meurtrières? Précisément les ancêtres des ligueurs d'aujourd'hui.
Vers le quinzième siècle, une révolution s'accomplit qu'il faut bien comprendre pour saisir la psychologie du paysan irlandais. La féodalité devint territoriale. Le clan se transforma en tenance. Le chef militaire se changea en landlord.
Cela veut dire que, mieux assis et participant sans le savoir au grand mouvement d installation sociale de l'Europe moderne, les nobles d'Irlande commencèrent à dessiner plus nettement leurs possessions, et à les exploiter plus paciBquement. Les féaux des guerres du moyen âge devinrent les tenanciers du seizième et du dix-septième siècle. En vertu du principe de féodalité qui les faisait donner leur sang dans les combats, ils donnèrent leur argent et le produit de leur travail. Ce second tribut continuait l'autre, et il était considérable. Les archives des Mac-Mahon nous montrent que, précisément au quinzième siècle, le chef d'alors, un personnage surnommé « l'homme aux six doigts » distribua son domaine entre ses trois fils, et que le plus jeune eut pour sa part douze mille acres de terre dans le comté de Clare. C'est l'histoire de ces douze mille acres de terre que M. Burler nous donne comme le type de l'histoire de toute la terre irlandaise.
Sous les Tudors et sous Cromwell, les 0 Brien et les Mac- Mahon conservent leur domaine. Puis Jacques II règne et tombe. Les nobles Irlandais demeurés fidèles à sa cause quittent la contrée. C'est l'émigration connue sous le nom d'" envolée des oies sauvages, " . Tout naturellement leurs terres en déshérence sont données à des personnes venues de l'Angleterre. Les anciens propriétaires ont pris du service à l'étranger. En vain les femmes restées sur le sol essayent, pour sauver les terres de la confiscation, de se faire protestantes, comme cette vaillante Marie Mac-Mahon qui disait : « Il vaut mieux qu'une vieille femme soit damnée et que mes fils ne soient pas des mendiants. » Un spirituel historien de ces conversions étranges les dépeint d'un mot : « Ces femmes quittaient les erreurs de l'f^'jlise romaine pour embrasser celles de la religion établie. »» Mais cela ne servait de rien. Lorsque 1 héritier de la famille des Mac-Mahon revint au milieu du dix-huitième siècle, il trouva ses domaines dépecés, son châ-
teau presque détruit, et il mourut de solitude au milieu de ses ennemis, maîtres de tout autour de lui.
Et quels maîtres? M. Butler cite une phrase profonde d'Edmond Burke : « Une oligarchie plébéienne est un monstre qu'aucun peuple, sinon de bêtes brutes, ne peut supporter longtemps. " Or, précisément la nouvelle oligarchie irlandaise était, d'origine et de caractère, la pire qui fût. Elle n'avait obtenu l'investiture des terres abandonnées qu'au prix des services parfois les moins estimables. Elle se conduisit, durant tout le dix-huitième siècle, avec une inintelligence barbare de ses intérêts vrais. « Au lieu des vieux maîtres,» dit Butler, » une nouvelle race d'hommes tenait la terre, étrangers de nationalité, opposés de religion, hostiles de cœur au peuple qui les entourait. Ils se considéraient et vivaient en garnisaires sur la contrée. Ils détestaient ce peuple qui les détestait. Ils buvaient pieusement à la glorieuse, à la pieuse, à l'immortelle mémoire d'un certain roi, et, le 20 janvier, en moquerie de l'exécution d'un autre roi, ils s'asseyaient à un dîner de tête de veau. C'étaient des gens qui se tenaient aussi complément isolés de leurs tenanciers que s'ils eussent été la garnison blanche des prairies de l'Ouest, chargés de réprimer la sauvagerie des Indiens rouges. »
De nos jours, et sur l'esprit des paysans qui n'ont rien oublié, les idées du nouveau monde ont passé. Les émigrants revenus d'Amérique ont rapporté des principes d'un socialisme simple, et séduisant par cette simplicité autant que par ses promesses. Quel lien aurait pu empêcher le tenancier irlandais de vouer à l'exécration le landlord de race étrangère, représentant à ses yeux une usurpation injuste, une tyrannie d'argent et une foi hostile? Ainsi s'est élaborée cette haine sinistrement audacieuse dont les effets se manifestent tous les jours par des crimes nouveaux. Si M. Butler a raison dans les faits qu'il cite, et que j'ai résumés de mon mieux, sans pou-
voir d'ailleurs les contrôler, Tagitation date de loin et l'Irlande n'est pas voisine du calme, quoique aujourd hui la plupart des propriétaires soient doux et humains, quoique l'Angleterre traite Tile rebelle en enfant gâtée, quoi qu'enfin le projet d'une république d'Irlande semble bien extravagant. Mais que faire entendre à des hommes dont les haines remontent à la capitulation de Limerick et qui en parlent comme d'un événement d hier?
Oban (Éco»8e), août 1881.
De la pluie et encore de la pluie. Pour me consoler et en attendant le départ du bateau qui doit me conduire à Inverness par le Caledonian canal, je mets au net ces quelques notes prises au crayon sur mon carnet de voyage, — croquis sans dessin général qui donneront peut-être mieux la sensation de l'atmosphère de ce pays de brume.
... L'impression d'un départ sur mer, A la nuit tombante, a quelque chose d'à la fois délicieux et mélancolicjue où se résume tout le charme de l'absence, — charme toujours un peu triste des habitudes rompues, charme toujours enivrant, lorsque Ion est jeune, de 1 indépendance reconquise. Voici qu'autour du grand vapeur, 1 eau sombre, couleur d'ardoise, ondule à peine. Le ciel, d'un gris tendre, se fond avec la mer. Sur ce ciel indécis, où flotte la lueur du jour finissant, les mâts des innombrables vaisseaux ([ui encombrent la rade découpent la finesse précise de leurs cordages. Sur l'un, puis sur l'autre de ces vaisseaux, des lumières s'allument, toutes rouges. La ville, par derrière, se devine, noyée de brume. Des câbles grincent, et le mugissement du bateau annonce le
départ, accompagné en sourdine par le mugissement d'un troupeau de bœufs parqués dans l'entrepont. [Belfast )
... Rencontrerez- vous ailleurs qu'en Angleterre de ces énormes villes noires qui s'éveillent le matin sous un ciel fuligineux, où de la poussière de suie semble diffuse? C'est de la brume sans ce veloutement des objets, sans cette éclosion de la tache lumineuse dont le contour tremble, comme en Hollande. Ici le contour des maisons reste net et précis à travers ce fog. La tristesse des gazons des parcs est infinie sous cette pesée de l'air dense et acre. Avec un ciel de cette épaisseur de brouillard, la libre expansion de la vie animale, seule source de volupté, est impossible. Aussi bien, la volupté dans le sens où nous autres Méridionaux interprétons ce terme, n'existe pas en Angleterre. Même le caractère de l'architecture indique cette absence du sentiment du bonheur, rien que par la sèche et dure arête des lignes. L'énorme effort, la réflexion continue et solitaire, l'entraînement, par les exercices violents et la nourriture trop forte, de la machine qui sans cela se briserait, la barricade du home contre la brutalité du dehors, tous ces traits de la vie anglaise sont comme rendus palpables par cette brume. Un écriteau tire mes yeux, et j'y lis : « Considérez vos voies! Éternité! Où la passerons-nous? " [Glasgow.)
... Il y a des contrastes de goût dont vraiment les Anglais seuls sont capables. Dans la cathédrale de Glasgow, je vis un basrelief qui représentait un highlander en costume, tombant sur le bras d'un ange qui, de sa main libre, tenait la trompette de la renommée. Le profil grec et la robe de l'ange étaient d'une exécution tout académique, tandis que le soldat, d'une réalité intacte de carrure et de costume, avait jusqu'au numéro de son régiment inscrit sur son baudrier. Cela me fit souvenir
d'un livre, vu par hasard, dans je ne sais quelle gare, dont le frontispice configurait des jeunes filles en costume de bain de mer regardant une sirène peigner ses cheveux. Ces heurts de mondes si divers ne choquent pas plus ces imaginations sans ironie que les heurts de couleur ne choquent leurs yeux, pas plus que 1 éperdue fumée des machines à côté des constructions du moyen âge n'étonne leur sensibilité. Des villes entières, comme Edimbourg, du haut de la fameuse terrasse, développent ainsi un étonnant horizon de tours gothiques et de gares, de châteaux crénelés et de tuyaux d'usine. La puissance de juxtaposition, qui permet à la politique anglaise de toujours admettre le nouveau sans jamais détruire le passé, même contradictoire, apparaît dans ces détails de physionomie des sculptures, des gravures et des édifices. C'est exactement 1 envers de l'esprit français, qui veut l'unité partout et la logique, [tditnhourg .)
. . . Un jeune pasteur, avec qui je cause de M. Renan, sur un de ces chars à bancs découverts (jui font le service des vallées d'Ecosse, me raconte avoir entrepris le voyage de Londres pour entendre une conférence de notre grand écrivain. L impression qu'il a ra[)portée, — et je sais qu'elle lui est commune avec beaucoup de ses compatriotes, — est celle d'un honmie profondément religieux et chrétien. A quoi tiennent les destinées cependant? L'auteur de la Vie de Jésus, né en Angleterre et protestant, eût cédé à son penchant pour les études théoIogi([ucs et fut entré dans l'Église. H n'eût pas rencontré devant lui le terrible : st'nt utsunt, aut non sini, du dogme catholique. Son goût naturel pour l'aristocratie intelligente l'eût rangé vraiscndjlablement dans le parti de lord Beaconsficld et des conservateurs. 11 fût arrivé jeune à (juchjue haute dignité ecclésiasti(|ue et son beau talent n'eût jamais pris celte phice de révolté qu'il a occupée, par la nécessité des faits, dans notre France. Ce n'est point pour le vain j)Iaisir d'une hypo-
thèse paradoxale que j'imagine cette autre rencontre d'événements, mais pour faire toucher au doigt la différente du recrutement des partis dans l'un et l'autre pays. C'est peut-être le plus grand malheur de la France contemporaine que depuis soixante ans le talent ait presque toujours été révolutionnaire, — même malgré lui. [Les Trossachs.)
... Il y a sur les côtes d'Ecosse des entrées de golfes d'une sauvagerie qui n'a pas dû changer depuis les primitives invasions de pirates. J'ai essayé dans ces six stances de rendre un de ces paysages que le paquebot traverse sans y laisser d'autre marque de son passage qu'un sillon d'écume aussitôt refermé :
Le ciel froid du matin où meurent les étoiles Blanchit le golfe bleu qu'enserrent des coteaux. Nulle trace de vie humaine, que les voiles, Pleines de vent, de deux misérables bateaux.
Sur la gauche se creuse un porche basaltique Où retentit parmi l'amas des rocs branlants L'immense battement de l'immense Atlantique, Et d'où s'échappe un vol d'affamés goélands.
Tendant le bec, dardant leurs mobiles prunelles, Et leurs ongles crochus ramenés sous leur corps. Ils vont, battant l'air souple avec leurs blanches ailes Qu'une plume noirâtre estompe sur les bords.
Si l'un d'eux voit dans l'eau reluire quelque proie
Il s'abîme du bond meurtrier de l'éclair.
Son bec plonge, sa serre avide se déploie.
Un coup d'aile, et l'oiseau plane au plus haut de l'air.
Un autre, fatigué d'une inutile chasse.
Et d'avoir si longtemps volé contre le vent,
Lève sa tête plate et pousse dans l'espace
Un rauque appel plaintif comme un sanglot d'enfant.
Toute la troupe alors, comme désespérée. Répond à ce sanglot par un sanglot pareil, Et ce hululement monte avec la marée Vers le ciel où flamboie un frissonnant soleil.
(Près d'Oban.)
. . . Est-ce une illusion produite par la magie de l'exotisme, il me paraît qu'en Angleterre plus qu'ailleurs se rencontre ce type, si reposant pour le cœur, de la femme qui ne peut pas mentir. Parfois, dans une gare, dans une église, au coin d une rue, sur un paquebot, un de ces visages apparaît dont Tincorruptible pureté semble révéler une âme d'une qualité morale incomparable. Quelques poètes, Shelley, dans la Plante sensiuve, Edgard Poë, dans son Hélène , Byron, dans sa Fiancée (iAbydos, ont évoqué de ces créatures dont la jeune grâce semble s'achever en un rêve d'idéalité surnaturelle. Il est probable qu'à l'approche, l'observateur découvrirait que ces âmes si pures sont aussi très froides et très formalistes, et que le souci du confort l'emporte en elles sur tout autre sentiment, excepté celui de la rigueur biblique. Mais, où serait le plaisir du voyage si ce n'était de voir les concours aimables des choses en se contentant de rêver le reste, — sans vérifier son rêve? [Les Trossaclis.)
Inverness, août 1881.
Je viens de la faire, cette excursion, obligée et d'ailleurs facile, imposée par la mode à quiconque voyage en Ecosse. Elle consiste à passer d Oban à Inverness par quatre lacs successifs que relie le Caledonian Canal ^ étroit et profond. Du pont du vapeur, le touriste peut contempler à loisir, durant douze heures d'une lente traversée, ces gorges des hautes terres où vivaient jadis les farouches clans des guerres d'indépendance. Çà et là, un château ruiné atteste qu'un repaire de hardis soldats surplombait le lac. Ailleurs, une pierre commémorative rappelle un égorjjement des temps anciens. Je n'ai pas 1 intention de reproduire les détails d'histoire et de paysage très exactement donnés par le guide Murray, voici donc simplement quehpies notes personnelles, prises dans la marge de ce livre de guide.
CniTIQUB. — II. îî
. . . Une impression désagréable et qui accompagne le voyageur à travers cette Ecosse si sauvage encore d'aspect et jadis de mœurs, c'est l'organisation comme mécanique du voyage. Avec leur pratique entente des choses, les Anglais ont comme déchiqueté en excursions fixes cet admirable pays. Chemins de fer, bateaux et voitures sont organisés avec une parfaite intelligence de la fatigue et de la commodité, mais aussi pour la plus complète destruction du plaisir original et solitaire. Pour aller d'un lac à un lac ou d'une montagne à une montagne, nul moyen que le véhicule public, où les touristes s'entassent par fournées. Il faudrait, à mon sens, pour jouir de ce paysage, y marcher seul, — ce qui est impossible à un étranger, — ou bien y trouver des moyens de transport privés, — luxe interdit à l'écrivain qui n'a pas les quatre mille livres de revenu de lord Byron. Et encore ne suis-je pas sûr, tant les compagnies ont mis la contrée en coupes réglées, que les moyens de transport soient aisés à prendre, même au prix de beaucoup d'argent. Force est donc au simple homme de lettres de se mêler à la cohue et de se voiturer comme un colis en compagnie d'autres colis humains qui parlent, s'agitent et contrastent si étrangement avec le paysage que cette rude ligne de montagnes, auprès desquelles frémit doucement l'eau brune, finit par ressembler au décor ironique d'une pantomime paradoxale. Deux noms de célèbres romanciers rendront plus sensible cette curieuse opposition de deux mondes pourtant jetés l'un dans l'autre. Les personnages qui encombrent le pont du bateau avec leurs types et leurs tics semblent sortis tout vifs du roman de Dickens, et le paysage au milieu duquel ils prononcent leur éternel « very fine, indeed^i est précisément celui des épopées de Walter' Scott. C'est un exemplaire de Rob Roy interfolié avec les pages de Pickwick, la plus perceptible, la plus indiscutable attestation que tout est fini du monde décrit par le grand conteur écossais et que les hautes terres sont devenues, elles aussi, une des pièces du musée cosmopolite que l'étranger vient regarder du bout de sa lorgnette, comme au La^yre les parures portées par des princesses à présent
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mortes, ou les portraits des madones dévotement implorées en des siècles pieux.
... C'est Wordsworth qui a écrit sur les grottes de Staffa ces vers, d'une forme à la fois philosophique et familière : * Nous l'avons regardée, mais parmi cette foule — pas un n'a senti la vue renommée au loin. — Et comment l'aurait-il sentie, chacun appelant l'autre, poussé, poussant?... — C est un seul qu'il faut se tenir, — contemplant et recueillant dans son esprit et son cœur, — avec une vénération non trouhlée, l'effet, — de ces proportions, œuvres de la Toute-Puissante Main... » Ces paroles sont vraies surtout des lacs et de leur beauté tout intime. La mer, avec le retentissement de ses houles et la démesurée grandeur de son horizon, réduit l'homme à néant, et du coup, elle abolit pour ainsi dire les petitesses des créatures qui déshonorent son rivage. 11 n'en va pas ainsi des lacs, dont le doux silence, dont l'horizon rétréci, dont le charme comme à portée de l'àme, encadrent l'homme sans l'écraser. La laideur ou la trivialité des êtres ressort davantage dans ces horizons d'eaux reposées et de bois verts, et l'effort est rude pour aller jusqu'à 1 ex(juise beauté des choses par delà les bérets, les waterproofs et les knicker-bockers des compagnons de route.
N'importe, la |)oésie visible de ces montagnes et de ces lacs finit par l'emporter sur l'énervante sensation du voisinage, et la pensée a raison des nerfs, comme toujours. La structure du pays rend plus aisée à comprendre 1 histoire de ceux qui, l'ayant habité, ont façonné leur âme d'après les nécessités qu'il leur imposait. La distribution en clans distincts et rivaux qui explique la sujétion de 1 Ecosse à l'Angleterre n'est-elle pas écrite comme avec la main, dans la distribution des hautes terres en longues vallées ou fjlcns cjui s'étendent à perte de vue et s'isolent les unes des autres par de hauts sommets, des lacs profonds, des ravins déchirés? D'autre part, la végétation si pauvre, les pluies continuelles, jus(ju'à ne pa< avoir
eu un jour bleu de tout ce mois d'août, la vision non interrompue du plus âpre pays n'ont-elles pas comme préparé ces montagnards à la sombre et austère religion de la Réforme? Si un dimanche, en Angleterre, apparaît à un continental comme une des plus sévères tyrannies qui soient, un dimanche, en Ecosse, procure l'impression de deux dimanches anglais. Et cependant la bonhomie dont les récits de Walter Scott sont empreints n'est-elle pas aussi le résultat fatal des mœurs simples, de la saine et robuste allure de vie des hôtes de ces montagnes presque sans neige?
. . . J'ai nommé pour la seconde fois Walter Scott, et je crois devoir insister sur ce nom, aujourd'hui à la fois si célèbre et si démodé, parce qu'il me semble que notre génération est injuste envers ce peintre de l'ancienne Ecosse. M. Taine, dans son quatrième volume de VHistoire de la littérature anglaise^ en parle avec un dédain d'autant plus significatif que le grand philosophe est aussi équitable d'ordinaire qu'il est sincère. La cause en est que l'auteur de Waverley passe pour un peintre de convention qui a débité le moyen âge en romans moraux pour l'usage des jeunes filles de l'un et de l'autre monde. Gela peut être admis à'Ivanhoë ou de tel autre récit du même genre, quoique le souffle épique de ces poèmes en prose mette le poète singulièrement haut. Mais Walter Scott n'est pas seulement épique, il est, pour tout ce qui touche à l'Ecosse, documentaire, comme on dit aujourd'hui, à un rare degré. La vérité des descriptions de la Dame du lac, par exemple, est telle que les livres de guide n'ont eu qu'à transcrire les vers de ce poème, et lorsque, soi-même, environné par ces paysages, on prend, non point un roman de chevalerie, mais un des romans modernes, comme V Antiquaire, la vérité des caractères et des mœurs apparaît aussi évidente que la vérité des descriptions. Il y a dans les discours et dans les habitudes des personnages ce je ne sais quoi de
parfaitement adapté au milieu qui démontre I exactitude. Je suis bien obligé de dire : « ce je ne sais quoi, »> car tout est en train de s'en aller de ce monde écossais dont Walter Scott s'est fait l'historiojjraphe. Ici comme ailleurs, la marée de la civilisation moderne afflue, effaçant tout, excepté ce qui survivra à toutes nos civilisations présentes ou passées : la ligne nue des belles montagnes.
Carlisie, août 1881.
Je viens de visiter plusieurs petites villes écossaises et anglaises : Oban, Inverness, Perth, Aberdeen, Carlisie. Dans chacune de ces petites villes, j'ai séjourné une demi-semaine, allant et venant, causant avec Tun, avec l'autre, regardant de mon mieux, écrivant beaucoup de notes. Je voudrais fixer en quelques traits un certain nombre des images qui me restent de ces allées et venues à travers ces rues étrangères, où l'on se répète, en altérant un peu le texte, le mélancolique vers de la Jristesse d' Olympia :
La maison me regarde et ne me connaît pas!
... Il y a d'abord une impression saisissante, et qui ne fait que s'approfondir par l'expérience, de physionomie extérieure. Les petites maisons, toutes minces et serrées les unes contre les autres, avec leurs deux étages au plus et le nom du propriétaire gravé sur le cuivre de la boite aux lettres, disent assez le goût national du home, de l'existence séparée et personnelle. Point n'est besoin d'avoir franchi le seuil en mosaïque blanche et noire de beaucoup de ces maisons pour connaître le mobilier (jui les garnit l'n tapis de mocpiette préserve le parquet du salon et de la salle à manger, l'n lapis do toile cirée couvre les marches de l'escalier intérieur
Un feu de charbon brûle dans la cheminée en fonte noire, car il fait très froid, bien que ce soit l'été. Probablement les meubles sont modernes. Aucun bibelot n'encombre les murs, les étagères ou la cheminée. Tout est utile et tourné vers le confort. En revanche, Téclat neuf de ces meubles semble rendu plus neuf encore par le lustre d'un nettoyage acharné. Avant dix heures du matin, ce ne sont, dans la petite ville, que femmes de charge — en chapeaux — agenouillées devant la porte et lavant le carreau, ou debout derrière les vitres et frottant la fenêtre en guillotine. Vers dix heures, la petite ville est parée. Elle se dresse, propre et noire à la fois, sous ce ciel fuligineux qui noie les collines avoisinantes, — un ciel opaque, à le couper au couteau, comme on dit en France familièrement, ciel de tristesse et de dureté, qui explique l'âme puritaine mieux encore que les volumes de Thomas Garlyle sur Cromwell. Qui donc a dit : « La créature humaine est le résultat de ce que lés lois mettent dans son esprit, — et le climat dans son cœur? »
. . . Aucune rue ne ressemble à une autre rue. Entre les rues d'une même ville l'observateur note des différences de monde à monde. Entre les rues d'un peuple et les rues d'un autre peuple, il y a toute la diversité des races. Si j'avais à définir la rue anglaise, je dirais qu'il n'y passe jamais un flâneur. Vous connaissez le type de l'homme que la rue de province, en France, nous offre si fréquemment. Le personnage a plus de quarante ans. La sécurité des petites rentes ou de la petite fonction inamovible se devine au calme du pas avec lequel il s'achemine, s'arrêtant ici, s'arrêtant là, causant, regardant, musardant, vers le café, — son café, — où depuis des jours et des jours il prend une demi-tasse, — sa demi-tasse, — et lit les journaux, — ses journaux. Ces menues applications de l'adjectif possessif rendent bien la profondeur de ces habitudes qui constituent pour cet homme l'avenir de toutes les après-midi pendant son âge mûr et sa vieillesse. On ne peut
guère plus comparer à ce pas reposé du rentier français le pas inquiet de l'Anglais en affaires, qu'on ne saurait assimiler au café français, rendez-vous de conversation sans objet, les bars qui, de loin en loin, ouvrent leur échoppe sur la rue anglaise. Roides et rogues, les buveurs se tiennent debout, avalant du brandy ou du whiskey. L'excitation par l'alcool est tellement une condition héréditaire de la vie physiologique pour cette race, que même des femmes boivent l'eau-de-vie à ces comptoirs. Particulièrement le soir, les Biles en toilette s'arrêtent quelques moments pour se chauffer le sang, non pas avec un petit verre, mais avec un demi grand verre de cet acre brandy. Aussi maint ivrogne se rencontrc-t-il dans la rue, mais un ivrogne anglais est d'ordinaire silencieux et stupéfié. Le sens de cette expression sinistre : " ivre-mort •> se comprend ici en sa pleine rigueur. Cette ivresse solitaire, morne et concentrée, ne ressemble non plus en rien à l'ivresse du Français, ^aie ou agressive, mais toujours sociable. La qualité de nos excitations n'est-elle pas un des signes les moins douteux de la qualité de notre nature?
... A beaucoup parcourir la petite ville, et à regarder les figures qui vont et viennent, la vérité si fortement marquée par M. Tainc dans ses Notes sur iAnfjleterre^ reçoit une confirmation indiscutable, à savoir que l'étoffe humaine est ici plus rude, partant le travail plus dur, partant le plaisir moins délicat. Même il semble que derrière ces faces flegmatiques se cachent des âmes à jamais étrangères à l'idée de la sensation heureuse. Les costumes des personnes de la classe bourgeoise sont d'une correction achevée. En Éx^osse, plusieurs portent la jupe nationale, le A/7/, de la même nuance que le veston. Le genou est nu. Mais si le (jcntleman n'a pas cette correction achevée, c'est presque toujours une incroyable extrémité de négligence. Il n'y a guère de milieu entre la parfaite tenue et l'ignoble, la sordide misère. Un certain laisser aller de toilette, à demi élégant, à demi abandonné, (jui fait
344 ÉTDDES ET PORTRAITS
l'habitude de la classe moyenne en France, n'existe pour ainsi l'e pas .ci. En revanche, U y a des hideurs de nnse dont équLlent ne se trouverait chez nous qu'à Pans et dans la p us dégradée des bohèmes. Le chapeau haut de forme domine ces haillons avec son air de dignUé officielle, comme il domme la malle que le porte-fak a chargée sur son épaule, toujours coiffé de cette éternelle chemmee.
Et je n'aurais pas pour chapeau Une cheminée!...
dit quelque part le poète Maurice Bouchor.
Je m'arrête devant tous les étalages de libraires. Même dans les gares, il n'y en a pas un qui ne contienne les œuvres des prmcipaux poèïes. Shakespeare, MUton, Byron, Burns, Tennyson sont partout, et partout même les moms populaires : Moore, Words^vorth, Kirke White, Coleridge. Comparez 1 mdigence d'auteurs classiques d'une Ubrairie de gare française. 11 me semble qu'il faut voir là un signe du sêneux de 1 mtelli^ence anglaise. Beaucoup plus de gens hsent et de meiUeurs livres. Cela explique la rare valeur des œuvres que composent des femmes qui se mettent à écrire pour Ipner quelque argent. Elles se trouvent avoir des con- ^naissances sinon du style, parce qu'elles ont toujours appris Presque chaque famille est abonnée à une . bibliothèque circulante, - qui, chaque mois, lui fait parvenir un choix de volumes. D'autre part, cette lecture plus générale des poètes rend la poésie chose beaucoup moins artificielle et littéraire ^ue chez nous. Si Lamartine, Victor Hugo et Musset ont pénétré profondément dans notre vie nationale, ç a ete, les deux premiers (1), pourdes raisons de politique. Une réaction religieuse a fait la gloire du premier, comme la haine de
(1) Voir dan. ce même volume et i. propos du Parnasse, le développement complet de cette tKèse (p. 179 et suiv.)-
rempire a fait la gloire du second. Avouons aussi que 1 auteur de Rolla doit surtout sa haute situation de poète de la jeunesse aux côtés coupables de son beau talent. De cet étonnant mélange d'idéale fantaisie et de libertinage, c'est surtout le libertinage que les jeunes gens ont remarqué. — Mais des poètes qui entrent dans la vie de chaque jour, qui servent à la consommation quotidienne de notre sensibilité, si Ton peut dire, nous n'en avons point dans le domaine de la poésie pure. Les Anglais en ont dix ou quinze. Un voyageur a dit qu il était impossible de visiter la hutte d un trappeur américain sans y rencontrer la Bible et Shakespeare. Pour la Bible surtout la formule est vraie, si vraie que, dans tous les hôtels de la province et sur toutes les tables de nuit, vous trouverez un exemplaire de l'Écriture sainte.
... Ces caractères se complètent. Le climat pénible fabrique la créature plus violente et moins voluptueuse, donc plus brutale et moins délicate. Il la rend aussi plus silencieuse et plus réfléchie, partant moins sociable et plus capable d idées personnelles. Sur une place publicjue de Carlisle, lautre jour, je me mêlai à une foule qui se pressait autour d une statue. Sur le socle, debout, un homme parlait, préchant sur la Bible, et non point en pasteur, mais en homme du peuple, (|ue tous écoutaient sans sourire. Il était à peine descendu cpi un autre prit sa place. Je demande à mon voisin (jui sont ces gens? " Le premier était un tailleur, celui-ci est un épicier, »♦ me dit-il. Vous voyez d'ici le haro d une foule française, l'intervention de la police. L'épicier parle moins véhémentement que le tailleur, il cite des textes saints, discute les opinions de son prédécesseur. l*crsonne ne sourit ou ne siffle. De tels traits de mu'urs n'explirjucnt-ils pas beaucoup de choses de la vio anglaise, tant contcmporainr (\u hi^toricjuc ?
Carlisie, août 1881.
La physionomie et la psychologie d'une contrée se reconstruisent avec une extrême fidélité par l'étude des chansons populaires qui ont poussé comme des fleurs dans les vallées, au bord des lacs, sur les montagnes. Étude savante et qui touche à l'histoire en même temps qu'aux lettres. Le voyageur ne saurait l'entreprendre dans la dissipation de ses heures de vagabondage. Il peut du moins feuilleter un recueil de ces chansons, en lire une ici, une autre là, et se procurer ainsi un commentaire unique des paysages qu'il traverse, — carte muette que les chansons nationales font vivante et peuplée. C'est là un guide d'un nouveau genre, mais singulièrement suggestif et précis. J'ai suivi la règle que je formule ici, dans mes trop courtes promenades à travers l'Ecosse, et le recueil de ballades que j'ai feuilleté m'a paru d'une saveur assez originale pour mériter d'être analysé. Ce recueil, que je recommande aux amateurs de ces curiosités littéraires, a été classé par M. Alexandre Whitelaw. Il est distribué en quatre parties : Ballades mêlées, — ballades de frontières, — ballades des fées, — ballades des guerres civiles. Voici d'abord quelques-unes des ballades de la première partie.
La forme de ces ballades, comme dans presque tous les pays, est le dialogue sans introduction préalable, expliquant le sujet par le seul cliquetis des demandes et des réponses. Je prends au hasard le début d'une de ces chansons qui a pour scène la baie du Loch Ryan sur la mer d'Irlande et qui s'appelle « la fille du Loch Ryan. » Elle a trait, comme beaucoup d'autres, à un de ses amours disproportionnés qui ont fait le malheur
de tant de jeunes femmes du peuple, éprises du seigneur, et se heurtant contre les répugnances invincibles de la famille noble. Mais la banalité de 1 histoire est sauvée par l'étrange mise en œuvre qui fait de cet ensemble un petit poème digne de Goethe ou de Henri Heine.
» Oh! qui chaussera mon joli pied? — et qui gantera nia main? — et qui lacera mon corsage — avec une longue, longue bande de toile?
• Et qui peignera mes longs cheveux blonds — avec un peigne d'argent oeuf?
— et qui sera le père de mon jeune hls — jusqu'à ce que lord Gregory revienne? »
Puis, quand son père, sa mère et sa sœur lui ont promis de la parer et de s occuper de 1 enfant, elle dit :
«Je prendrai un joli bateau, — je naviguerai sur la mer, — et j'irai à lord Gregory, puisqu'il ne peut venir à moi. "
Alors elle prit un joli bateau, — pour naviguer sur la mer salée. — Les voiles étaient de «oie couleur vert d'eau, — les cordes de taffetas.
Elle n'avait pas navigué vingt lieues, — vingt lieues seulement et trois, — qu'elle rencontra un pirate, — et toute sa compagnie...
Ce pirate indique à la jeune femme la tour de lord Gregory " imposante, surplombant la mer claire et brillante '' , et alors :
Elle vogua tout autour, tout autour du rocher, — et fort, bien fort, elle cria :
— « Brisez-vous, brisez-vous, charmes de féeries, — rendez la liberté à mon vrai amour. >•
Elle prit son jeune fils dans ses bras, — et vint jusqu'à la porte, — et longtemps elle frappa, et longtemps elle ap[)cla ; — mais de réponse clic n'eut point.
— • Oh ! ouvrez la porte, lord Gregory, — ouvrez la porte et laissez-moi entrer, — car le vent secoue ma chevelure blonde, — et la pluie dégoutte sur mon visage.. . »
— • Au loin, au loin, mauvaise femme, — vous n'êtes pas venue pour le bien, — vous n'êtes qu'une sauvage sorcière — ou une undine des flots... ■
— « Je ne suis pas une 8auva|;e sorcière, — ni une ondine de la mer, — mais je suis Annie du Loch Ryan, — Oh! ouvre-moi la porte... »
— ■ Si tu es Annie du Loch Hyan, — comme je ne crois pas c|ue tu le suis,
— dis-moi quelques-uns des gages d'amour — qui nous ont uni» jadis, toi et moi... •
— ■ Ne vous souvenez-vous pas, lord Gregory, — lorsque nous étions assis dans le >«rger, — nous érhangcimes les bagues de nos doigts, — et je puis le montrer la tienne.
• La vôtre était bonne, et bonne assez, — mais la meilleure était la mienne,
— car la vôtre était de bel or rouge, — et la mienne de beau diamant.
• Oh! maintenant, ouvre la porte, lord Gregory, — ouvre la porte, je le prie,
— car ton Hls est dans mes bras — et sera mort avant le jour... ■
Le dialogue continue, coupé par la pluie et le» n cnU, Ju^qu a
ce que la pauvre fille du Loch Ryan s'éloigne désespérée. Au matin, lord Gregory dit à sa mère : « J'ai rêvé un rêve, ma i^ère, — et je désire qu'il soit vrai, — que la jolie fille du Loch Ryan était à la grille du château. » La mère lui raconta qu'en effet la fille est venue, mais que la prenant pour une sorcière, elle, la mère, l'a chassée. Lord Gregory s'élance sur le rivage et trouve le corps d'Annie et de l'enfant roulés par les vagues.
Et d'abord il baisa sa joue vermeille, — et il baisa son menton, — et il baisa ses lèvres roses, — mais il n'y avait pas de souffle dedans.
— «Oh! maudite soit ma cruelle mère, — puisse-t-elle mourir de maie mort!
— Elle a chassé de ma porte mon vrai amour, — venu de si loin vers moi.
— u Oh! maudite soit ma cruelle mère, — puisse-t-elle mourir, de maie mort!
— Elle a chassé de ma porte la blonde Annie, — 'qui est morte d'amour pour moi... »
Composition savante, progression poignante de l'intérêt, choix industrieux des détails, que manque-t-il à ce morceau pour être classique dans le genre, que d'avoir été repris par quelque poète célèbre? Et que manque-t-il, sinon une consécration pareille, à cette autre qui s'appelle « le Faucon, » et qui achève par des détails d'une couleur bien écossaise le récit d'une aventure analogue à celle de Roméo et de JuHette?
Ce poème commence par un dialogue entre un jeune chasseur et son faucon. L'homme supplie l'oiseau d'aller vers sa maîtresse dans le Sud, et de lui remettre un billet. L'oiseau demande comment il la reconnaîtra, et c'est un prétexte à la description delà jeune fille :
— « Sûrement tu reconnaîtras mon vrai amour, — aussitôt que tu la verras; — car, de toutes les fleurs de la blonde Angleterre, — la plus blonde fleur, c'est elle.
« Le rouge qui est sur la joue de ma bien-aimée — est comme des gouttes de sang sur la neige, — le blanc qui est sur son sein nu, — comme l'écume de la pointe des vagues.
« Et toujours, à la porte de ma bien-aimée, — croît un bouleau verdissant; — et tu pourras t'y cacher et y chanter, — quand elle ira vers l'église.
« Et vingt-quatre blondes dames — iront pour la messe, — mais tu reconnaîtras bien ma dame, — car c'est la plus blonde dame qui soit là... »
Le faucon part avec la lettre d'amour sous son aile ; il reconnaît la jeune fille aux indications données par 1 amant; il s'est perché sur l'arbre et il chante.
Et (l'abord il chanta une note basse, basse; — puis il en chanta une, claire, claire, — et le refrain de la chanson était : — « Votre vrai amour ne peut venir ici... »
— « Allez jouer, allez jouer, mes filles, — la danse vous amusera, — tandis que je vais à ma lucarne — écouter le joli oiseau.
« Chante, chante, mon joli oiseau, — le chant que tu chantais hier, — car je reconnais à ta douce clianson — que mon amant t'a rc{»ardé... »
D'abord il chanta une chanson gaie, — puis il en chanta une grave, — puis il becqueta ses plumes grises, — et il lui donna la lettre...
Alors s'avisant d'une ruse sin^juliérc, la jeune fille donne rendez-vous à son amant à 1 église de Sainte-Mary, la première sur la route qui va d'An(jleterre en Ecosse, puis elle demande à son père d'être enterrée à cette éfjlise et boit un breuvajje qui la rend comme morte. Voilà que ses sept frères l'emportent jusqu à l'église fixée, où se tenait lord William, le maître du faucon.
— « Posez, posez la bière, dit-il, — et laissez-moi la regarder. » — El siK'it que lord William eut touché sa main, — la couleur connnença de lui revenir.
Elle brilla comme la fleur de ly», — jusqu'à ce que sa pâleur fût passée, — puis avec sa joue rose et sa lèvre de rubis, — elle sourit à son amour.
— « Un morceau de votre pain, mon seigneur, — et un verre de votre vin, — car j'ai jeûné ces trois longs jours, — le tout pour votre bonheur et le mien... ■
Dernière strophe d une jovialité (jui contraste vivement avec la nuance toute romanesque du reste du poème, et (|iii m'amène tout naturellement à une chanson vraiment gaie et familière, presque dans le goût du Decameron, sur l'aventure d un clerc amoureux.
La scène, cette fois, est dans lïdimhourg.
La blonde jeune May remontait la rue — peur acheter un poisson blanc, — n un joli clerc tomba on amour pour elle, — et il la suivit sur l'heure, — et il bi suivit sur l'heure...
— • Oh! où dciiicurez-vous, ma jolie fille? — je vous prie, dites-le-moi, — car lorsque la nuit sera toute nuire, — j'irai vous rendre visite, — j'irai vous renditvisite. "
— « Oh ! mon père ferme la porte à clef, — et ma mère garde la clef, — et vous seriez le plus rusé mendiant — que vous ne pourriez venir à moi... — que vous ne pourriez venir à moi... »
Le clerc, encouragé sans doute par le clignement d'yeux et le sourire qui accompagnent cette réponse, part avec son frère, menuisier de son état, qui lui fabrique une échelle. Les deux garçons montent jusqu'au faite de la cheminée. Le clerc passe à sa ceinture un crochet attaché à une corde dont son frère tient l'autre extrémité, puis il se laisse couler jusque dans la chambre où dorment la jeune fille et ses parents.
La vieille mère, qui ne dormait point, — entendit qu'on disait quelque chose. — « Je donne ma vie, »» dit la pauvre vieille femme, — « qu'il y a un homme auprès de notre fille, — qu'il y a un homme auprès de notre fille. »
Le vieux père sortit du lit — pour voir si la chose était vraie ; — mais elle avait pris le joli clerc dans ses bras, — et le couvrit avec sa couverture bleue, — et le couvrit avec sa couverture bleue.
— « Oh! où allez-vous, mon père, » dit-elle, — « où allez-vous si tard? — Vous m'avez troublée dans les prières du soir ; — elles étaient si douces, — si douces. »
— « Sois maudite, stupide vieille femme, — et meurs de maie mort. — Elle a le livre saint dans les mains, — et elle prie pour toi et moi, — prie pour toi et moi.. . »
La vieille mère se lève alors elle-même, et, dans l'obscurité de la chambre où elle marche à tâtons, sa robe se prend au croc qui flotte au bout de la corde. Le frère, sentant qu'un poids alourdit la corde, s'imagine que le clerc veut remonter; il tire à lui, et voilà que la vieille mère se sent enlevée en l'air, et pousse des sanglots, tandis que son mari lui dit sentencieusement que si le diable l'emporte, c'est bien fait, puisqu'elle a cette manie de ne jamais vouloir rester tranquille à dormir « durant la longue nuit d'hiver... «
Ces trois ballades, choisies entre plus de cinquante, donneront-elles une idée du mélange de poésie septentrionale et de belle humeur qui paraît constituer le génie écossais, puisque nous le retrouvons dans les bons romans de Scott et dans les chansons de Burns? J'essayerai, en traduisant quelques bal-
lades de féerie et de guerre, de déterminer plus nettement encore le caractère de ces œuvres populaires, le trait toujours exact, la simplicité des images, le dessin serré du récit, autant de qualités que nous ne retrouvons, nous autres, écrivains de réflexion, qu'avec un effort. Filles sont lapanage inné de ces trouvères anonymes, auteurs de chants nationaux, sur les bords de la Clyde comme sur les bords de la Loire et sur les bords du Rhin. Les dilettantes de lettres me sauront gré d'avoir apporté quelques exemples de plus à cette vieille thèse chère à Goethe, que le plus grand des artiste, dans Tordre de la poésie comme dans tous les autres, c'est la simple, la spontanée, la divine nature.
Carliste, août 1881.
Après avoir étudié celles des chansons nationales d'Ecosse qui sont classées sous l'étiquette de " ballades mêlées »> dans le recueil de M. Whitelaw, je voudrais résumer quelques-unes des chansons de féerie, et, à ce propos, je transcris quelques détails que j'ai lieu de croire peu connus sur les légendes de fées.
La croyance aux fées est, comme on sait, plus particulière» aux peuples du Nord. Le langage saxon atteste l'existence dans les plus antiques légendes septentrionales des génies de toute sorte. Il y avait les dun-ei/en ou elfes des plaines, les berg-elfen ou elfes des collines et aussi ceux des champs, des bois, de la mer et des eaux. Il ne faut pas beaucoup de promenades dans les paysages de brumes pour comprendre quels troubles d'imagination présidèrent i\ la naissance de ces fantômes. Le voyageur solitaire qui voyait, i\ \:\ luiit tombante, les vapeurs blanches traîner au creux des vallées, se déchicjuetcr aux
pointes des sapins, s'épaissir sur le lac obscur, prêtait aisément la vie aux formes mouvantes qui trompaient ses yeux, égaraient ses pas et se nuançaient aux clair de lune de vingt couleurs fantastiques. A cette première impression des nerfs épouvantés, — impression toute physique et non réfléchie, — d'autres influences vinrent comme donner un contour plus précis. Le climat a fourni, comme toujours, ce que les chimistes appelleraient le cristal préalable, nécessaire pour que la cristallisation entière s'accomplît. On comprendra mieux toute une portion de littérature du Nord par une analyse, même sommaire, de ce travail populaire, d'où sont issues les histoires de fées mises en œuvre depuis par des poètes comme Shakespeare, Shelley, Henri Heine.
Dans les contrées du Nord, plus encore que partout ailleurs, les anciennes races, favorisées par les conditions matérielles, survécurent à la conquête. En Scandinavie, les Fins, en Ecosse les Pietés, pour ne citer que deux exemples, se réfugièrent dans la montagne devant l'envahisseur, et la curiosité populaire ne tarda pas à considérer comme des êtres fantastiques ces dangereux et irascibles habitants des gorges et des forêts. C'est sans doute à cette première confusion qu'il convient de rapporter la légende qui nous montre les elfes comme les gardiens de trésors cachés et comme les habiles ouvriers d'armes de guerre. Je citerai parmi les récits innombrables qui mentionnent cette adresse particulière des génies de la montagne, la poétique légende du roi Scandinave Suafurlami. Il revenait de la chasse, et s'étant égaré dans les montagnes, il rencontra deux nains assis devant une caverne. Il s'empara d'eux et ne les laissa s'échapper qu'à la condition qu'il lui promissent une épée capable de fendre les pierres et le fer. Les elfes lui forgèrent la fameuse épée Tyrfing. « Elle te rendra invincible, » lui dirent-ils ; « mais elle commettera trois meurtres horribles, et ce sera ton châtiment. .. »
Un autre récit qui vient des lies les plus lointaines nous expose les infortunes d'un bourgeois de Berghen, nommé Jonas, » qui fut gardé par les esprits dans la montagne, durant
l'espace de sept ans. » Ces sortes de captivités, fort explicables pour quiconque se rappelle les mœurs des outlaws de tous les temps, étaient l'objet d interprétations mystérieuses, et la crainte d'être enlevé par les elfes devint si générale que presque toutes les cliansons de féerie ont pour fondement quehjue rapt d'enfants ou d hommes faits. — Je traduis quelques frajjmcnts de ballades écossaises relatifs à cette superstition.
a ... Oh! Alison Gro»8, qui \it ilan» une tour, — la plus laide sorcière de la contrée du nord, — m'a enlevé un jour dans son bosquet, — et clic m'a tenu de liien beaux discours.
* Elle a lavé ma lète, elle a {iei{;né ma chevelure, — elle ma forcé de m'a.«seoir sur ses ycnoux — et elle m'a dit : « Si tu veux être mon fidèle serviteur, — vois les nombreux ol»jets que je te donnerai. •
« Et elle m'a montré un manteau d'un rou{je écurlatc, — avec des fleurs d'or el des franyes d'or, — et elle m'a dit : •• Si lu veux être mon Hdèle serviteur, — ce beau pré»ent sera pour toi... >»
et dans la célèbre ballade àw jeune landane :
* ... Quand j'étais un garçonnet juste autour de neuf ans, — mon oncle nufil demander, — pour chasser, fauconncr, chevaucher avec lui, — et lui itinr compagnie.
<« Et il souffla un \cnt du Nord, — un vent du Nord et une tempête, — el un sommeil de mort s'abattit sur niiti, — el je tombai de mon cheval.
« La reine des fées maintenant me j;ar»lo. — dans sa c«)lline verte, pour y demeurer;— el je suis ini elfe Kger et mince. — Ulonde tille, ne le vois-tu pas?...»
Les croisades, en révélant aux hommes du Nord la poésie orientale, eurent leur contre-coup jusque sur la lé^jende des fées. Waltcr Scott considère, à tort ou à raison, le n\oi fairy comme une corruption du mot péri. A coup sûr, c'est d Orient (jue viennent ces enchanteresses délicieuses qui s'éprennent de beaux chevaliers, s'en font épouser ou s'en ven^jent cruellement. La péri, célébrée par les vieux poètes de la Perse, apparaît dans les romances d Europe sous les noms divers de Mourgue la faye, sœur du rui Artluir, i.ï Urgande, protectrice d'Amadis de Gaule, et jusque chez Arioste, nous la retrouvons dans \sLfata Morgana. Un prèjujjé écossais voulait que le fondateur de la dynastie an{;laise, Geoffroy Planta{;enet, eût épousé une de ces fées, et un vieux chronitjueur, pour expli-
CMTlQUt. — IL Î3
quer la cruauté d'Edouard V% consacre un chapitre à démontrer « comment les rois d'Angleterre descendent du diable du chef de leur mère " . La ballade de Su- Oluf repose précisément sur la rencontre d'un chevalier et d'une fée. M. Leconte de Lisle a donné dans ses Poèmes haibares une adaptation très réussie d'une ballade analogue :
Couronnés de thym et de marjolaine.
Les elfes joyeux dansent dans la plaine.
Le morceau original est plus net pourtant, plus ferme et vaut qu'on le lise :
Sir Oluf, le blond, a chevauché en hâte, — très en hâte vers la fête de ses noces.
Et légèrement les elfes, si minces et si libres, — dansent tout autour de l'arbre aux feuilles vertes.
Et ils dansent quatre, et ils dansent cinq. — La fille du roi des elfes danse parmi eux.
Elle tend sa main à sir Oluf, si belle et si libre. — « 0 salut, sir Oluf, viens danser avec moi... >•
— « Danser avec toi, je n'ose ni ne puis. — C'est le matin de mon jour de noces. »»
— « Oh ! viens, sir Oluf, et danse avec moi. — Je te donnerai des bottes en peau de daim,
« De» bottes en peau de daim, si belles et si souples, — avec des éperons d'or si riches et si rares. »
Et elle va, multipliant les promesses, tunique de soie, heaume d'argent, et comme sir Oluf refuse toujours, elle touche seulement son cœur. — Le chevalier devint si pâle qu'à son arrivée sa mère s'inquiète. Il n'attend même pas sa fiancée et le cortège. Il retourne dans la forêt où on le trouve gisant à terre et mort.
Tôt dans le matin, quand arriva le jour, — trois cercueils furent portés hors du château.
Celui de sir Oluf le loyal, de sa fiancée si blonde — et de sa mère, morte de chagrin et de souci.
Et légèrement les elfes si minces et si libres — dansent tout autour de l'arbre aux feuilles vertes...
Deux autres influences apparaissent visibles dans la conception de ces légendes : celle des idées de chevalerie, et celle
aussi, persistante à travers les âges, du pajjanisme local. La reine des fées, transformée en Diane, s'identifie avecl'antifjue Hécate. D'autre part, les chevauchées des Fairy knigliis ou chevaliers enchantés, sont un thème ordinaire des chanteurs du Nord. Une vieille hallade à'Orfeo and Heurodis nous permet de saisir à plein Tétranore modification que subissent les symboles païens, filtrés à travers les troubles et maladives songeries des Saxons. Heurodis est la femme d'Orfeo et la reine de Winchester! Orfeo lui-même descend de Pluton par son père, et, par sa mère, de Junon. Endormie à midi sous un arbre magique, Heurodis aperçoit en rêve le roi des fées » avec cent chevaliers et pages, — et des demoiselles cent aussi — sur des chevaux blancs comme neige. — Blancs comme neige étaient ses vêtements. — Jamais elle n'avait vu
— d'aussi belles créatures. — Le roi avait une couronne sur la tête, — qui n'était ni d argent ni d or rouge, — mais elle était de pierres précieuses, — et brillante comme le soleil... » Sous peine d'être mise en pièces, le roi lui ordonne de revenir le lendemain à la même heure devant l'arbre magique, pour passer avec lui dans la terre de féerie. Heurodis raconte cette vision à Orfeo qui arrive au rendez-vous avec ses chevaliers. La reine lui est enlevée au milieu du cortège. Orfeo désespéré se réfugie dans la solitude avec sa harpe. Une chasse féerique passe un jour auprès de lui. Reconnaissant sa femme parmi les dames, il suit la chasse, et alors : « Il entra dans une contrée magicjue, — aussi brillante que les beaux jours d'été,
— unie et plate et toute verte, — où pas une colline n'était à voir. — Au milieu il aperçut un château, — riche, et royal, et merveilleusement élevé ; — et toute la muraille du dehors
— était claire et translucide comme le cristal, — et cent tours avec des arches d Or fin, — sur des piliers d or bronzé... " Introduit devant le roi, Orfeo joue de la harpe et obtient la grâce de sa femme, qu'il ramène à Winchester sous la fatale condition de la mythologie grecque.
C'est surtout au bord de la mer que s'accomj)lit le mélange entre le monde de la chevalerie et le monde de la féerie. La
ballade du Démon-Amant met en scène un de ces chevaliers de rOcéan qui prend la forme d'un ancien amoureux pour séduire une jeune femme. Elle va céder :
« Mais si je*qultte mon cher mari — et mes deux enfants aussi, — qu'auraije à moi, qu'aurai-je à moi, — si je m'en vais avec vous?... »
— « J'ai sept vaisseaux sur la mer, — le huitième m'a porté à terre, — avec vingt-quatre vieux mariniers, — et de la musique sur chacun... »
Elle a soulevé ses deux petits enfants, — elle leur baise la joue et le front.
— « 0 adieu donc, mes deux pauvres enfants, — car je ne vous reverrai plus. »
Elle mit son pied sur le bateau. — Pas un marinier n'était là, — mais les voiles étaient de taffetas, — et les mâts étaient d'or solide.
Elle n'avait pas navigué une lieue, une lieue, — une lieue et encore trois,
— 'qu'elle commença à perdre contenance, — et que l'épouvante troubla ses yeux.
Les mâts, qui étaient comme de l'or solide, — ne tremblaient pas sous les coups de mer, — et les voiles, qui étaient de taffetas, — ne s'enflaient pas sous la brise d'ouest...
Bref, le vaisseau est celui d'un chevalier féerique, lequel finit par casser le grand mât d'arrière avec sa main, le mât du devant avec son genou. « Il brisa le joli vaisseau en deux, — et entraîna la femme au fond de la mer. »
Péris et chevaliers sont l'aristocratie de la terre des féeries. D'autres esprits, plus familiers et moins étonnants d'aspect, habitent les maisons mêmes des paysans, les jardins et les champs. Ils se manifestent d'ordinaire sous la forme de petits hommes vêtus de vert. Malicieux et vindicatifs, ces esprits peuvent aussi rendre des services, témoin leBrownie de Fearnden. Les Ecossais désignent sous le nom de Brownie une classe d'esprits attachés aux vieilles maisons.
Il vivait un homme à Norinsyde, — du temps où James était le maître. —
avait une maison belle et grande, — et des serviteurs neuf ou dix.
Il avait un serviteur demeurant non loin, — qui valait mieux que tous les autres, — et qui était-ce? deinandcrez-vous? — Le brownie de Fearnden.
Quand il y avait à couper du blé, — ou bien à filer et à laver, — il avait une heure bien occupée la nuit, — entre minuit et une heure.
Et même quand la neige était bien haute, — et que la pluie était bien battante, — il faisait une course en un moment, — le brownie de Fearnden...
S'ils sont aussi plus amis des paysans, ces bons voisins, comme les appelle le langag^e populaire, ils ont aussi une existence plus analo^jue à celle que les vers du grand poète du seizième siècle nous révèlent dans sa Tempête.
« Mais nous qui vivons en pays de fées, — nous ne connaissi.n» ni maladie, ni peine; — je quitte mon corps d«*9 qtie je veux, — et je !<■ reprends de nouveau.
« Je quitte mon corps quand cela xuc plaît — et j'y reviens à mon gré. — Nous pouvons habiter tout à notre aise — ou bien la terre ou bien l'air.
• Notre taille et notre corpulence nous pouvons changer — soit en grandeur, soit en petitesse. — Une vieille coquille de noix nous est aussi commode — que le hall le plus élevé.
• Nous dormons dans des boutons de rose parfumés et doux, — nous nous ébattons dans les courants, — nou.4 folâtrons légèrement sur le vent, — et nous glissons sur un ravon de soleil... »
Pour tirer de ces strophes spontanées la matière des couplets d Ariel ou de Puck : ^^ Sur le dos de la chauve-souris je m'envole, — à la fin de 1 été, gaiement... » il suffisait d un poète de génie, et ce poète s'est appelé Shakespeare. Je ne regretterai pas les difficultés que présentait une traduction, même médiocre, de ces nomhreux vers composés en patois écossais, si j'ai donné à quelques lecteurs la tentation de rouvrir les délicieuses comédies où le plus grand des Anglais a immortalisé, en les revêtant du plus somptueux manteau d'images, les types gracieux des elfes et des génies. Je vais les relire, ces comédies, la Tempête et le Songe d'une nuit d'été, dans le train et sur le bateau qui m'emporteront loin des sauvages montagnes de la sauvage Ecosse où je reviendrai souvent en pensée, grâce à la magie de ce dernier bon génie, le seul Ariel que le poète moderne ait à son service — le Héve.
Nous achevions de dîner sur la terrasse à Titalienne d'un petit restaurant des Champs-Elysées, tout voisin du Cirque, minuscule terrasse où Ton ne peut guère tenir plus de quatre, et où nous avons tant causé, les plus paresseux de nos amis et moi, par des soirs d'été. Les étoiles brillaient à travers les branches à peine remuées des arbres qui montaient jusqu'à la balustrade. A nos pieds, les cordons de gaz enguirlandaient le jardin silencieux d'où les derniers dîneurs étaient partis. Le roulement des voitures qui allaient au Bois, emportant quels bonheurs ou quelles mélancolies? s'alanguissait dans la nuit profonde. Les cuivres du cirque ronflaient, coupés de claquements de fouet. Nous étions, ou deux, ou trois, rarement davantage, accoudés sur la table desservie, parmi les flacons de liqueurs et les boîtes de cigares, à parler esthétique et sentiment, littérature et cuisine, dans ce coin paisible de Paris... Or, ce soir-là, mon unique partner, et qui n'était autre que ce spirituel et chimérique Barbey d'Aurevilly, sachant que le lendemain j'allais à Cherbourg, afin de gagner Wey-
(1) Le» lacs anglais dont il est question ici sont les lacs des comtés de Cumberland et de Westmoreland, célèbres à cause du séjour dans ce district, au commencement du siècle, de WoodswortK et de Southey, de Coleridge et de Ouincey, les principaux écrivains de l'école dite des lakistes. La date de ce voyage lui-même est l'été de 1882.
LES LACS ANGLALS 359
mouth, puis Bristol et Manchester, puis les lacs anglais du Westmoreland et du Cumberland, avait exécuté une charge à fond contre les voyages qu il a toujours abominés : u Se voiturer comme un colis » , s'écriait-il, u est-ce assez inférieur, comme si aucun paysage regardé avec les yeux du corps égalait un des paysages que nous devinons avec les yeux du rêve? Et puis, voir une place de la terre, et la comprendre, et la sentir, vous croyez, vous, que cela s improvise au bout de la lorgnette, entre le déjeuner et le dîner, comme une jolie femme se fait servir une bouchée aux huîtres et deux doigts de vin ambré chez le pâtissier?... Le prix des choses, et vous devriez le savoir mieux que moi, monsieur le psychologue, c'est ce que nous faisons passer d elles dans notre àme. L'unique et chétif arbuste d'un jardinet grand comme cette nappe, si vous vivez avec lui, si un peu de son feuillage, ou vert, ou jauni, se mêle à vos émotions, oui, cet arbuste rabougri vaut toutes les forêts de l'Amérique ou de la Russie. Car, devant lui, vous n'êtes pas du moins le passant qui ne sait rien de linlimilé des heures et des saisons, l'étranger qui n'emporte des plus beaux lieux que la possibilité de dire : — J'ai été là... — Vieillissons sur place, comme les chênes... " et il s interrompit pour écouter la voix d'une femme, rauque et grêle, qui perçait le mur du cabinet voisin et racontait en termes d argot une (jucrelle avec une camarade...
« Avait-il raison? » pensais-je vingt-quatre heures plus lard et sur le pont d'un vapeur anglais, à l'ancre dans la rade de Cherbourg. La clarté du jour d été mourait dans le silence du vaste port. C'était une de ces heures de détente de tous les bruits, qui s'accorde si bien avec l'étrange détente de tous les sentiments accomplie en nous, lors d'un départ. Dans le ciel
chargé de nuages immobiles, passait à peine un souffle d'air. Sur le quai, les maisons s'allongeaient, muettes et grises. Làbas, d'énormes vaisseaux de guerre entrecroisaient leurs agrès ténus. Des barques à voiles glissaient sur l'eau sombre, avec une lenteur doucement balancée de leur coque. Des oiseaux de mer aux larges ailes blanches planaient, guettant une proie, et sur le pont, des marins couchés à côté d'une des machines jouaient à lancer des pièces de monnaie, musclés, bronzés, vêtus de costumes bruns, avec cette absence de mouvements précipités que donne l'habitude d'une vie très précise. Gela seulement, et les allées et venues de trois ministres protestants, reconnaissables à la longue redingote noire, au petit collet blanc, et au large chapeau de haute forme ; — cela seulement, et, sortant des profondeurs de l'entrepont, le cliquetis des fourchettes de quelques dîneurs hygiéniquement assis à leur habituel repas du soir ; — cela seulement, et, parmi ces détails indifférents, une impression de solitude amère à la fois et douce, valait-il la peine d'avoir quitté le délicieux Paris d'été, si fécond en longues soirées de causerie, avec la coquette campagne de ses environs et ses bois à une heure de chemin de fer?... « Avait-il raison? » pensais-je en regardant ce paysage où l'agonie du jour se prolongeait, de plus en plus alanguie et morne ; et tout à coup éclata, dans l'air calme, le hululement sourd, continu et dispersé avec une étrange mélancolie, du bateau qui appelait ses passagers, et ce fut bientôt, à travers les bruissements de l'eau déchirée, l'entrée dans la nuit du grand dortoir flottant qui nous emportait...
Vers cinq heures du matin, le petit roulis a soudain cessé. Le halètement saccadé de la machine qui remplissait l'entrepont depuis le départ s'achève en une sorte de palpitation à peine perceptible. Entre cet arrêt du bateau et le départ du train, quelques minutes à peine, juste de quoi me sentir engrené dans cette enragée rapidité de mouvements qui fait songer aux pantomimes des Hanlon lees, et qui effare d'une façon si étrange les nouveaux venus dans l'Ile du travail.
C'est un matin voilé de brume, le « matin aux yeux gris » dont parle Shakespeare. Les porteurs déchar^jent les bajjages. L'omnibus file dans un bruit de ferrailles, emporté par deux chevaux qui vont comme le vent. A peine si, par les fenêtres du lar(je véhicule, le regard a le temps de saisir le dessin de la baie de Weymouth, avec une eau basse et verte, un ciel tout gris et la rangée sur le sable des cabines de bains fermées. Et tout de suite, hommes et bagages s'engouffrent dans le train qui part à toute vapeur. Les vertes prairies défilent dans le brouillard, et les maisons carrées, et les villages réguliers, et les cheminées d'usine qui fument. Dix autres trains lancés comme le nôtre se croisent et se suivent. Parmi ce tapage et dans cette brume, je songe au tableau de Turner qui se voit à Londres et qui s appelle : Pluie, ftimée, vitesse. Gela représente une locomotive qui court éperdumcnt à travers une noirâtre vapeur de suie et sous une furieuse trombe d eau fouettée par le vent. G est tout ce que les nerfs d un Français ressentent de TAngleterre, dans les premières heures.
Pluie, fumée, vitesse... et dur labeur! — J ai ce sentiment une fois de plus, en errant, dans 1 intervalle de deux trains, le long des rues de Bristol qui s'éveille. 11 est neuf heures. Toujours ce ciel livide et d où cette éternelle pluie dégoutte par saccades. Et toujours, dans cette atmosphère de suie et d'eau, la même construction anglaise se détache : les petites fenêtres à guillotine sont d'une précision de lignes qui vaut la précision de contour des maisons et la précision des lettres des affiches. Parallèle à Va rivière Avon, \e floating liarbour, — le port flottant — supporte des quantités de barques à lamarre. Les édifices gothiijucs, d une pierre grise, triste à voir dans cet air suintant, dressent leur masse au dessin sévère,
et attestent que des hommes, morts depuis longtemps, ont subi rinfluence assombrissante de ce climat, meurtrier à la sensation du plaisir. Un marché se rencontre sur ma route, couvert et débordant de peuple. Des femmes, en haillons et en chapeau, vendent des fruits, les pauvres fruits aigrelets de ce ciel noyé : de toutes petites prunelles violettes et des poires grosses comme des noix. — A côté, les énormes tranches de saumon, fendues au couperet, étalent leur épaisseur sanguinolente, et les quartiers de bœuf garnis de leur graisse jaune attendent les appétits vigoureux des rudes travailleurs de ce pays d'effort. . .
Et puis le train de nouveau m'emporte, vers Manchester cette fois, traversant avec son habituelle rapidité des villes énormes, bâties en briques rouges. Aux approches de Birmingham, quinze lignes de rails filent, parallèles les unes aux autres. A la porte d'une fabrique de bière je compte vingt et un wagons, chargés de barils qui s'amoncellent en pyramides. Les tuyaux d'usine, serrés en forêts, poussent leur suie noire sur le fond déjà si noir de ce ciel. Les tunnels se succèdent, et Manchester apparaît, sinistre dans la nuit tombante. Les boutiques se ferment dans cette grande ville, plus travailleuse encore que Bristol. Les ouvrières rentrent de l'atelier, sanglées dans leur manteau de drap brouillé, et leur bouche a presque toujours ce pli contracté qui achève en un sourire à demi douloureux tant de physionomies de femmes anglaises. On dirait que le pesant labeur héréditaire de la race laisse quelque chose de sa peine sur les visages énervés de ces femmes. Des haillons passent, des figures affamées, des pieds nus . De r un des ponts du vieux quartier, on peut voir l'eau de la rivière couler, lente et noire, serrée entre des maisons humides, chargée de toute l'impureté des usines, et transformant ce coin de cité manufacturière en une sorte d'ignoble Venise, sans
gondoles, sans palais et sans soleil ! Décidément le vieux
laird, — comme nous appelons d' Aurevilly, — n'avait pas raison. Et il vaudrait la peine de venir ici, ne fût-ce que pour avoir, par contraste, la sensation dans le souvenir, d'une France
calme et paresseuse, d'un Paris gai, joli, méridional, d un Paris abandonné au doux rien faire sur les rives de la Seine, voluptueuse el bleue. Naples, Marseille, Paris, les villes an[;laises, — ce sont les barreaux de Téchelle qui va de la vie nonchalante à la vie presque tra[jique à force de travail, et du ciel d'azur au ciel de bitume.
Du fond de ces villes qui {jisent comme un (jouffre de suie, l'Anglais aperçoit pourtant des matins de ciel clair, et cette demi-vision redouble en lui l'inévitable nostalgie d'un repos après le labeur, dans un horizon d idylle. C est pour cela que nulle part, comme en Angleterre, le voyageur ne rencontre rétonnante alternance des paysages d industrie et des paysages de loisir romanesque. Londres, avec ses énormes parcs encastrés dans ses énormes quartiers, est comme le raccourci de tout ce pays. L île de Wight est un des parcs de TAnglcterre. Le district des lacs en est un autre. Et tout l'annonce, à mesure que le train s'en va de Manchester à Lancastre, puis de Lancastre à Windcrmcre. Même, si j'avais comme l'infortuné Keats, le poète iï Endymion^ la foi profonde aux dieux païens, j'eusse remercié un ;ènie complaisant de ce qu'au moment du départ, il m'accordait un de ces jours bleus d'une si étrange impression après tant de jours noirs. Il courait dans 1 air du matin, tandis (ju un cah m'emportait dans les rues de la sombre ville vers Victoria station, le joli frisson d une lumière qui se débarrasse de ses nuages. Seulement c'était encore, entre cette lumière et Manchester, une buée immobile de charbon, lue vapeur à la fois transparente et presque palpable, d'une nuance violette, se glissait jusque dans les sculptures des hautes maisons de pierre rouge. Un peu de gaieté physique Hltrait à travers ce dôme de poussière et de brouillard, et une caresse du soleil se posait sur les
promeneurs des places publiques. Cette même caresse traînait sur les allants et venants qui, dans la gare, attendaient la mise en mouvement d'un des dix ou quinze trains en partance. Les voitures arrivaient, enlev^ées au trot des chevaux rapides qu'une gourmette trop serrée forçait de relever leur tête et de crisper leur bouche avec douleur. Des hommes en chapeau de soie, et leur billet dans la main, faisaient cirer leurs bottes. Des porteurs roulaient des brouettes, déposant les bagages du voyageur qui les suivait, dans le compartiment destiné à une localité précise. A travers cette cohue libre de tout contrôle, aucun tumulte même dans la hâte, aucun désordre même dans la complication. Les plus menus détails montrent les peuples. Ces gens-ci se rangent eux-mêmes. Il suffit de rappeler une de nos gares pour constater que, dans nos voyages comme dans notre politique, nous autres Français, toujours une administration nous range.
Heureuse manie philosophante ! Et quelle compagne pour les minutes d'ennui d'un trajet! Le train est en marche, et je lis des journaux. C'est un signe encore que le peuple est autre. Ces gazettes de huit pages, et de combien de colonnes? sont pourtant de province. Les faits s'y pressent, serrés comme les grains de raisin dans un pudding. Il y a des renseignements circonstanciés sur la guerre d'Egypte , sur une exploration en Afrique, sur le prix des marchandises à tous les coins de la terre, sur la grève des policiers d'Irlande, sur un concours de joueurs de cricket. Que nous voilà loin des fines chroniques et des légers feuilletons de nos articliers du boulevard, ou de leurs imitateurs départementaux ! Aussi bien, l'homme d'environ cinquante ans, au visage carré, qui est assis en face de moi et qui, de sa large main, tient un de ces journaux anglais, ses longs pieds solidement posés à terre, cet homme aux épaules massives, aux fortes bottines, au visage pourpre, aux vêtements durs, ce personnage chez lequel tout respire la certitude, n'est-il pas le lecteur qui convient à ce répertoire de réalités ? — Heureuse manie philosophante ! Qu'aurais-je fait pendant les trois heures qu'il m'a fallu passer
à Lancastre, si je n'avais pas interprété en idées générales, ni tout à fait vraies, ni tout à fait fausses, de menus détails d'observation ? Au pied du vieux château, reconstruit à la moderne mais crénelé toujours, une fois de plus je constate que l'aspect des constructions nouvelles s harmonise ici merveilleusement avec 1 aspect des constructions anciennes et gothiques, — symbole d une civilisation dans laquelle le présent se relie encore au passé. Devant ce château, un cimetière est placé qui sert de jardin public. Le gazon pousse entre les pierres des tombes dont les enfants rieurs effacent avec leurs pieds les inscriptions. Une petite fille passe, ses cheveux blonds sur ses yeux, avec cette douceur d'ange, propre aux visages anglais dans la toute jeunesse. Si les morts qui dorment sous la pierre pouvaient s éveiller de leur sommeil sans songes, ils retrouveraient leur Angleterre dans l'Angleterre vivante, — et les nôtres, hélas! nos chers morts qui ont créé notre France avec la bonne volonté de toutes leurs heures, que retrouveraient-ils de leur œuvre, s'ils revenaient promener leur fantôme à la place où leur effort s'est dépensé ?
Et le train m emporte de nouveau. Je suis enfin à Windermere, dans ce district auquel se rattachent les noms de Wordsworthetde Samuel Coleridge, de Southey et de Ouinccv, de Tennyson aussi, puisfju'il vécut longtemps sur le bord du lac de Coniston, à Tent Lodge. C'est vraiment une entrée dans un délicieux jardin de plaisance, (jue ce premier abord du pays des lakistes. L'eau du lac de Windermere s'aperçoit de la voiture, sur la route conduisant au petit village d'Ambleside, à l'autre extrémité. Cette eau apparaît grise et bleuâtre, parmi les arbres, sous un coucher de soleil tout blanc, qui argenté un ciel ouaté de brumes, et ces molles brumes vaporisent les caps boisés de I autre rive. La route longe ainsi le {jrand lac (ju'elle laisse à sa gauche, et sur la droite ce ne sont (jue maisons garnies de lierres et llcuries de roses. La fenêtre d'en bas fait saillie sur la façade et bombe ses carreaux de face et de côté, sur une pelouse comme feutrée de gazon vert... L tril surprend un ameublement de
salon, tout en objets modernes et solides. Quelques dames causent ou écrivent derrière cette fenêtre. Des petits garçons passent à cheval, avec le grand col, le demi-chapeau, la veste courte, et cette expression résolue si particulière au boy très bien élevé... La tête du lac se dessine. C'est un golfe d'eau bleue qui vient mourir à la base d'une montagne, violette à cette heure; et tout au fond surgit Ambleside, place excellente pour y passer quelques jours et rayonner dans toute une partie du district.
D'où venaient-ils et quel étrange roman, comique ou tragique, les avait conduits dans ce coin perdu de l'Angleterre, ces musiciens italiens, qui sur leurs harpes et leurs violons et par ce beau soir d'arrivée jouèrent sous les fenêtres du salon de l'hôtel un air autrefois entendu? Et pourquoi, dans ce respectable salon, que semblait présider le portrait de Sa Majesté la Reine et celui de feu le Prince Gonsort, parmi les physionomies respectables des dames âgées et des demoiselles correctes, deux fantômes m'apparurent-ils, deux gracieux et souples fantômes , mais eux hélas ! infiniment peu respectables. Et je les voyais, à chaque mesure de l'air d'autrefois, avec une précision plus entière de mes souvenirs. C'était un air d'opérette, d'une banalité suprême dans sa mélancolie, et merveilleusement adapté au mauvais goût romanesque et sentimental d'une fille. Car la grande Aline, c'était le nom d'un de mes deux fantômes, qui chantait infatigablement cet air en s'accompagnant sur le piano, dans son soi-disant salon de la rue Cuvier, la grande Aline, hélas encore ! n'était que cela. L'appartement, composé de cinq pièces et situé au troisième étage, se trouvait voisin du jardin des Plantes, et le cri des animaux coupait par intervalles la voix grêle de la musicienne, cette pauvre voix de poitrinaire et de sou-
peuse. Avec ses yeux d'un bleu tout pâle clans son mince visage d'une pâleur décolorée, avec les nattes aniaijjries de ses cheveux à reflets blonds, avec ses grêles épaules drapées d'un petit châle par-dessus un peignoir de cachemire, elle passait d'interminables après-midi d hiver assise à ce piano, et toujours elle recommençait, après des tapotages incertains, le seul air qu'elle possédât complètement et qui sans doute se rattachait pour elle à quelque chose de moins brutal dans son passé. La petite Blanche, sa jeune sœur, errait autour d'elle, faisant louvrage nécessaire, époussetant un meuble, plaçant un objet, recousant la balayeuse d'un jupon. La grande Aline avait vingt-quatre ans. La petite Blanche en avait quinze ou seize. C était une iin[)res8ion, navrante à la fois connue le vice et touchante comme la fatalité, de voir cette enfant au buste ambigu promener son innocence dans cet appartement de libertinage, dont tous les meubles avaient payé un baiser. De misérables baisers et de misérables meubles ! On devinait l'éternel problème d'une existence de hasard derrière le luxe mensonger, les bibelots disparates, lélégance factice de ces chambres où ne se rencontrait aucun de ces objets honnêtes par leur consciencieuse solidité et capables de durer longtemps, de vieillir avec Thomme. Mais ce (jui nous attirait dans ce mauvais gite, un poète célèbre et moi-même, ce qui nous faisait arriver là, comme chez une femme aimée, avec des bonbons, des fleurs ou quelcjue menu présent, ce n'était pas la maîtresse de l'endroit, cjue nous avions trop bien connue liée avec un peintre de nos amis pour jamais la traiter autrement qu'en camarade ; — ce n'étaient pas les personnes complaisantes qu'on trouvait parfois assises sur un fauteuil et qui avaient toujours besoin d'être reconduites ; — non, mais cet étonnant paradoxe de la pauvre Blanche, de la petite soeur aux yeux malicieux et purs, venue de la canq)agne l'autre année, cl qui s'occupait du service de sa sœur aînée comme elle eut fait celui du curé de son village, paisiblement et honnêtement. Kllc avait un air si délicat de ne rien savoir de l'étrangeté du métier d Aline, (juoique ce métier fut par
trop avoué, dans ce milieu d'étudiants ! Elle était si naïve et affectueuse dans l'étalage des brimborions de gâterie que ces « messieurs » lui avaient donnés ! Et aux plaisanteries de sa sœur et des visiteuses, elle riait d'un si jolie rire de fillette qui ne comprend pas !
Grandelette déjà et la taille mal prise dans des robes évidemment arrangées après coup et qui avaient appartenu à sa sœur, c'était encore dans des souliers portés par sa sœur que son pied tournait; c'étaient des bas de soie usés par sa sœur qui flottaient autour de sa fine cheville. Blonde comme sa sœur aussi, et lui ressemblant de par delà huit années de débauche, elle allait, venait. Nous lui demandions si elle regrettait son pays, et elle nous répondait : unon. » N'était-elle pas maintenant vêtue presque comme une dame? N'avait-elle pas de la viande à manger et du vin à boire chaque jour, au lieu des pommes de terre et du petit lait de son village d'Anjou? Et ses joues tendues et ses yeux reposés, — car elle se couchait à huit heures tandis que l'autre était au théâtre ou dans quelque cabinet de restaurant, — et son parler angevin, traînant et vague, etl'infantine soumission de ses gestes à sa sœur, révérée comme la source de ce bien-être, — tout cela nous attristait démesurément, mais aussi cela nous faisait sentir l'étrange ironie qui est au fond de l'existence humaine, avec une intensité cruelle. J'aimais cette intensité, en vrai moraliste de décadence, et assise à son piano où manquaient deux notes qu'elle sautait comme elle pouvait, la fille chantait cet air qui me poursuivait, après tant de jours, jusque dans le salon de l'hôtel d'Ambleside...
Coupables visions et à coup sûr désenchantantes ! Ce sont pourtant des images de cet ordre qui flottent devant les yeux de l'artiste parisien, lorsqu'il s'assied à sa table pour trans-
crire quelques-uns de ses rêves ou de ses souvenirs. .. Combien différentes les évocations qu'un William Wordsworth, protestant austère, ayant vieilli parmi les horizons idvlliques et les mœurs naïves de ce district, devait noter dans son style parfois sec et parfois sublime, toujours sincère ! Remettonsnous par la pensée dans le cadre où il promenait habituellement ses rêveries. Cela nous est aisé. Il suffit de monter dans une voiture et de traverser les paysag^es qu'il a décrits après les avoir fréquentés. J'ai fait plusieurs de ces pèlerinages poétiques à la recherche des souvenirs du premier des lakistes, du seul même qui mérite véritablement ce nom. Car Coleridge et Southey ont bien vécu parmi les lacs, et Quincey pareillement, mais \Vords\vorth seul a vécu des lacs. De ces divers pèlerinages, le plus caractéristique peut-être est celui qui m'a conduit, moi vingtième, d'Ambleside aux vallées du petit et du grand Langdale, en revenant par les bords du lac de Grasmere et du lac de Kvdal.
... Dès neuf heures, c'est, devant 1 hùtel, une mêlée de voyageurs qui envahissent les banquettes des grands chars à bancs au timon tendu : jeunes filles serrées dans leur waterproof, pasteurs en longue redingote noire, jeunes gens chaussés de bas de laine avec la culotte courte et bouffante. Les chevaux ne sont approchés que cinq minutes avant le départ et lorsque les voitures sont toutes garnies. Le cocher donne un coup de fouet, rassemble les guides de ses cinq bêtes, crie : « Pull up ! n et Tênorme machine s'ébranle, traînée lestement le long des pentes, précipitée hardiment sur les rampes des descentes, emportant sa troupe de curieux en costumes de toutes formes et de toutes nuances. Avec des gens qui s'occuperaient les uns des autres, cette façon de voyager serait odieuse. Mais pour l'Anglaise dont le coude louche mon coude sur le haut de la voiture, je suis exactement ce que la paroi de son coupé peut bien être pour la Parisienne qui remonte les Chamj)s-Llysées.
A peine éloignée d Ambleside, la route contourne la tête du lac de Windermcre et passe au pied de Louglirigg fellss Critique. — U. 2^
collines dentelées et violettes, où des nuages blanchâtres, s'échevèlent. Entre le lac, dont l'eau est toute bleue, et cette route grise, c'est une prairie d'une verdure comme appauvrie. Les meules de foin sont coupées, et la rivière Brathay coule tout au ras de l'herbe courte, — rivière transparente et sombre à la fois, qui passe lentement dans l'intimité de sa rive, qu'elle va noyer. Bientôt la route a quitté le lac et court dans un défilé de collines plantées, à mi-hauteur, d'arbres sombres dont la verdure noire contraste avec la verdure pâle des prairies qui remplissent l'intervalle. Puis cette route monte, et ce ne sont plus, des deux côtés, que bois de chênes et de bouleaux. Les grandes digitales croissent en abondance au rebord de ces bois. Gomme trop lourdes, les clochettes rouges se laissent pendre à la pointe de la tige grêle; — et, à un moment, Golwith-force apparaît, cascade magnifique et large qui, de bassin en bassin, descend avec un frémissement de toute son écume blanche. L'eau se précipite, et, sur les rochers qui font bordure, de minces fougères se dressent, qui ne tremblent pas. L'eau bondit, l'eau rejaillit, l'eau gronde et tonne. Puis c'est une mort de cette eau furieuse dans le dernier bassin, remué encore, mais translucide, qu'un rien d'écume blanchit à peine. Si les beautés de la nature ont leur correspondance morale, rien de plus candide et de plus naïf, si l'on peut dire, que ces inoffensives colères des chutes d'eau et ces bouillonnements, suivis de tels repos...
La route monte encore jusqu'à un col dénudé , d'où se découvre la vallée du petit Langdale, étroite et toute en pelouses mamelonnées. Parmi ces pelouses, avec un rideau noir de sapins sur son bord, repose un tarn. C'est le vieux mot islandais pour désigner ces gouttes d'eau, jetées dans les montagnes, — étangs qui miroitent, et que, dans certaines de nos provinces, les paysans appellent du nom sinistre de « gourres, » à cause, sans doute, de leurs engouffrantes profondeurs. Pas une toiture à l'horizon. Des moutons à mufle et â jambes noirs paissent, sans bergers, l'herbe drue, dont la verdure s'éclaire, par places, de mousses moins sombres.
L'eau du tarii repose, à ce point immobile que les joncs s'y reflètent tout entiers, et cela produit une impression de chose sans contour. On dirait d une lumière sans forme, où des fils magiques se trouveraient pris, — brindilles d'émeraude dans de la clarté d argent. Car le ciel est si blanc que, reflété dans ce lac, il le nuance des plus blanches couleurs. C'est le paysage que Wordsworth décrit dans son Excursion : u ... Regarde. — A tes pieds une vallée petite et obscure, — si petite et pourtant si élevée — parmi les montagnes, comme si cette place — avait été ainsi de tout temps, par <on propre vœu, — exilée en dehors du reste du monde. — Elle a d une urne la forme gracieuse et la profondeur, — ... et, dans ce réduit tran([uille, parmi de vertes prairies, — 1 eau d un étang brille au soleil... »
Aussi bien, c'est par des ciels voilés qu'il convient de voir ces paysages du Nord, dont le charme réside moins dans les lignes définies de 1 horizon que dans la tache tremblotante et le fondu de la couleur. Tu peu après cette retraite du petit Lau'^dale, il v a une hauteur d où trois autres lacs s auercoivent, endormis chacun dans sa vallée : Elterwater, Grasmere et Kydal. Les arbres qui cerclent ces lacs sont feuillus et verts, mais d un vert que la brume adoucit. Les eaux sont bleues, mais d'un bleu vaporeux et que cette brume appàlit. Du ciel, que sa langueur fait automnal, une buée molle descend. Elle enveloppe les montagnes bouples, les eaux reposées, l horizon silencieux. Comment résister à cette morte douceur des choses .' Les Anglais & y efforcent et luttent contre le rêve avec une débauche d énergie physi({ue. Près de Grasmere, des propriétaires de la contrée ont installé un cirque en plein air, où des hommes de la meilleure société, vêtus île maillots bhuics, se prennent i\ bras-le-corps et luttent devant des gradins chargés de toilettes et cent voitures de mailres. .» Ouelle belle place pour un laun-icnnis ! » s'écrie une de mes compagnes de voyage devant une large étendue de gazon. Mais ce n est point la règle générale. L) autres ouvrent leur cœur à cette poésie rêveuse du pay^agc, et c est pour eux qu écrit
Wordsworth, — ce sonnettiste tout ensemble si naturel et si raffiné, ce moraliste si tendrement troublé par la vue de la plus petite fleur. Il dort aujourd'hui dans le cimetière de Grasmere, derrière Thumble église où il n'a jamais manqué de venir le dimanche. C'est dans ce paysage encore qu'il faut lire ses vers pour en bien comprendre la sérénité sérieuse, la grâce familière, l'innocence aussi et l'exaltation religieuse.
Je me représente ce poète dans son petit cottage de Townend où l'essayiste Quincey le visita en 1806. Wordsworth a trente-six ans, mais il parait être beaucoup plus âgé, comme si l'habitude de la réflexion méditative l'avait de bonne heure dépouillé du charme éphémère de la jeunesse. Né à Cockermouth sur le bord du district, à deux heures de Bassenthwaite-Water et à quelques lieues de Keswick, il a contemplé de loin durant les premières années de son enfance les belles montagnes, tantôt brunes et tantôt violettes, qui marquent la barrière du pays des lacs. Il a été plus tard écolier dans une pension d'Hawkshead, en plein cœur du district, cette fois, à quelques milles seulement du Windermere, et tout au bord de ce petit lac d'Esthwaite-Water que j'ai vu, dans le silence infini d un jour de dimanche, crisper son eau, comme glacée de gris perle, parmi les étendues d'herbes qui dévalent lentement jusqu'à lui, — vertes prairies sur lesquelles de noirs corbeaux se posaient. Presque à côté de l'Esthwaite-Water, un autre lac plus petit, appelé Low-Tarn, bleuit doucement entre les sapins sombres qui tendent leurs masses sur une de ses rives, et les bruyères roses qui fleurissent l'autre. Au sortir d'une éducation rustique, dont les grands plaisirs furent des promenades, et parmi des montagnards d'une simplicité primitive de mœurs, Wordsworth a été envoyé à Cambridge,
OÙ les souvenirs des hommes lllusties qui ont passé là sont demeurés intacts. « De mon oreiller, " dit-il, a et en rejjardant à la lumière — de la lune ou des favorables étoiles, je pouvais voir — le devant de la chapelle, où la statue se tenait — de Newton, avec son prisme et sa silencieuse face, — marbre indicateur d'un esprit, pour toujours — voya^feant i\ travers d'étranges mers de pensée, tout seul... > Deux années de séjour dans la France de la Terreur, juste de quoi mieux goûter la vie intime et paisible du bord des lacs, ont guéri le jeune homme de la dangereuse fièvre républicaine dont il avait été contaminé, comme beaucoup d'étudiants anglais de cette époque. Le voici revenu, pour n'en plus sortir, dans cet univers de montagnes pas trop hautes, de nappes d'eau pas trop vastes et de prairies fraîches. Entre sa femme et sa sœur, il vit heureux à la manière d'un sage antique, dans un blanc cottage que deux ifs décorent. Le legs d'un admirateur de ses premiers vers lui permet de maintenir sa famille dans une aisance moyenne. «Je le trouvai, » dit Quincey, » dans une pièce oblongue, haute peut-être de huit pieds et demi, longue de seize et large de douze. Coquettement lambrissée depuis le plancher jusqu'au plafond avec du bois de chêne sombre et poli, la pièce n'avait qu'une fenêtre, une vraie fenêtre de cottage, avec de petits carreaux brillants qu'encadraient des roses, des jasmins et une profusion d'autres plantes odorantes. . . » Les hôtes de ce cottage ont des occupations tout à fait en accord avec ce lo{;is de contemj)lateurs. Je traduis du mémorandum de miss Woordsworth le programme d'une de leurs journées : » Lu Chaucer. Marché jusqu à la maison de G***. En revenant, arrêtés à cinfjuante mètres à peu près de notre bouleau favori. 11 cédait au vent avec toutes ses tendres branches. Le soleil l'êclairait, et il étincelait dans le vent comme une ondée mobile et lumineuse. C'était bien la forme d'un arbre, un tronc et des branches, mais en réalité un génie visible des eaux. Centrés, William nous fait une lecture de Spencer... « Elle était, cette sœur, en si parfaite communion d'idées avec son frère, qu'on retrouve dans les
œuvres du poète des fragments entiers de ce mémorandum, mis en vers. Combien d'œuvres d'art, et des plus belles, ont eu ainsi pour principe vivant un esprit de femme, — gracieux principe, invisible au monde et sans lequel la divine sève du talent n'eût pas éclaté en fleurs aussi parfumées ?
Les promenades du poète anglais avec ses deux compagnes le conduisaient sur des routes pareilles à celles dont j'ai tenté de rendre le charme à la fois délicat et solitaire, et chaque détail finissait par lui devenir une occasion de souvenir ou de rêverie. A ce ruisseau qui coule dans la prairie, il disait : a l'Ame Éternelle est vêtue en toi — avec des habillements bien plus purs que la chair et le sang; — elle t'a donné des biens plus précieux, — des joies sans mélange et la vie sans soucis... » Lorsque le soir tombait, il comparait l'heure tranquille, " l'heure sainte, — à une nonne immobile, — sans soupirs dans l'adoration... 51 L'écho de la montagne le faisait songer à cette voix mystérieuse de la conscience «réponses qui nous viennent, — nous ne savons pas d'où, — écho d'au delà du tombeau... — Ah! ces sons, écoute-les et retiens-les chèrement, — car c'est Dieu, c'est de Dieu qu'ils viennent ! . . . " Invinciblement cet esprit sérieux, et tout rempli de ce que M. Scherer dans une pénétrante étude appelle si justement « l'adoration soumise de la nature, " aboutit à transfigurer en événements de vie morale tout ce que le paysage lui offre d'aspects pourtant bien connus. Le soir, au coin du feu et dans la sécurité de son foyer domestique, il lit, il rêve : « Rêver et lire, l'un et l'autre est un monde... » Et, dans ces rêves, de menus et familiers détails lui reviennent avec toute leur naïveté, parfois avec leur trivialité puérile. Mais comment cette trivialité lui serait-elle rendue perceptible, mêlée qu'elle est pour lui à l'universel mystère du monde et de la destinée? Parfois aussi c'est en un frisson tragique que se résolvent ce qu'il appelle quelque part les « questions obstinées du cœur. » Le sage aperçoit indistinctement par delà son bonheur actuel les malheurs et les crimes de ses frères d'aujourd'hui et d'autrefois, et il écrit de beaux et
tristes frafjments de philosophie poétique, comme ce sonnet à la rivière Duddon :
D'où vint-il et pourquoi, le premier être humain Qui découvrit un jour cette obscure vallée, Et penchant son front las sur la source isolée l^ut un peu de cette eau dans le creux de sa main?
Etait-ce pour tuer qu'il suivait ce chemin
Dont les oiseaux prenaient devant lui leur volée,
Ou bien s'cnfuyait-il «l'une fuite affolée,
Et le jour qu'il vint là fut-il sans lendemain?
Pas (le voix fjui réponde au ciel ou sur la terre; Et toi, si tes Hots bleus ont connu ce mystère, 0 source murmurante, ils ne le diront pas.
Ton rôle, ô source fraîche, est d'être pure et douce,
Et de nous consoler des crimes d'ici-bas
Au bruit (ic tes flots bleus épanchés sur la mousse.
Mil
11 en est des paysages comme des autres excitants : haschisch ou littérature, amour ou musique. La su^jjjestion qu'ils procurent est toute personnelle et varie avec le rêveur. Alchimistes de la nature comme de l'art, nous passons Tune et l'autre au creuset de notre cœur, et jamais un même métal ne sort de deu.xde ces creusets vivants. Je me complais, quoique ce soit passahlement irrespectueux, à conq)arer mes associations d'idées d'écrivain parisien de 1882 à celles que le (jrand poète moraliste formait devant les paysages du gracieux district. Je les rcjjarde les uns après les autres, ces lacs dont la transparence bleuâtre lui représentait une vie reposée dans le devoir, et je songe à des yeux de femmes que j'ai connus, bleus de ce bleu changeant, tour à tour assombri et pâle... Devant les murs de ces cottages, que des revêtements de clématites tapissent de leurs fleurs violettes et par devant les-
quels verdoient des pelouses lustrées, je me souviens de la retraite, anglaise aussi et mystérieuse, où un de nos amis avait caché, après l'avoir enlevée à son mari, à ses enfants et à son monde, cette madame de N..., si touchante de beauté mélancolique et dont le sourire désabusé semblait prévoir son abandon, même dans son bonheur. L'abandonnée vit maintenant toute seule dans un château perdu parmi des étangs immobiles et glacés comme son cœur d'aujourd'hui... Je marche le long des rivières qui, tantôt ouvertes en marais et tantôt resserrées en ruisseaux, coulent entre des rideaux d'arbres élancés. Tous ces arbres teintent de leur reflet vert et tremblotant cet eau brune et lente, et je songe à un album japonais où plusieurs paysages sont représentés, ainsi aperçus seulement dans leur reflet. Cet album repose sur la table d'un petit salon dont la porte-fenêtre ouvre sur un jardin. Il est souvent feuilleté par les mains de la dame du petit salon, et si l'une de ces mains n'avait pas un anneau d'alliance à un de ses doigts, peut-être quelqu'un que je connais trop n'aurait pas dépensé sa vie à tant de curiosités et de si coupables. C'est une belle main que cette main qui porte l'alliance, et l'autre aussi est belle, et toutes deux sont effilées, spirituelles, et loyales sans doute, et incapables d'avoir jamais menti d'un de ces mensonges muets qui sont les serrements furtifs, d'un de ces mensonges hardis qui sont les billets de rendez-vous, d'un de ces mensonges timides qui sont les frémissements sous une caresse trop prolongée. Il n'y a pas de mains au monde pourtant qui me semblent plus cruelles et plus perfides, ce qui ne les empêche certainement pas de tourner les feuillets de l'album avec une émotion esthétique... Elles n'ont pas tort : rien qui soit plus délicat, rien qui ait une beauté d'art comme un reflet. C'est la réalité, ce reflet, mais la réalité vue à travers le rêve. C'est la couleur, mais adoucie, comme dévêtue de matière. C'est surtout, pour l'imagination du songeur, comme une sensibilité donnée aux insensibles choses : ne paraît-il pas qu'un esprit de tendresse unisse à l'eau de la rivière qui passe cette image des arbres qui ne passent pas, et que cette
image soit reçue comme une caresse en même temps qu'elle est donnée comme un désir ?. . .
D'autres fois, 1 horizon s'ensauvage, comme dans la route de Grasmere au lac de Coniston. Le col d'Oxenfell mord sur une crête plantée de sapins obscurs. Des ondoiements démesurés de hautes fougères foisonnent dans la lande où la route tourne, et, dans une des vallées, tout au fond, les deux fragments du lac d'Elterwater reposent, à jamais séparés par la verte lande que le dessèchement progressif du lac a laissé surgir. Pourquoi ces deux lacs, — car ce sont deux lacs maintenant,— ainsi endormis Tun à côté de l'autre, et condamnés à ne plus mêler leurs eaux, m'ont-ils rappelé une ancienne histoire, une très ancienne et très banale histoire d'un sentiment méconnu? Et pourquoi ai-je aperçu, marchant parmi les digitales pourprées et les bruyères rosées, par les sentiers tendus de fils de la Vierge, deux êtres dont l'un a fait souffrir l'autre autant qu'on l'avait fait souffrir lui-même?