LES DEUX LACS
Par lin doux, par un lièdc cl Manc malin d'été, Les deux amants erraient sur le coteau planté De noirs Mpins géants et de Hns iioulcaux pâles, Et la claire rosée argentait leur chemin Tandis qu'ils regardaient, <-n se tenant la main, Deux lacs au fond du val Idcuir, mortes opales.
Lui disait : • Ces deux lacs jumeaux, rcgarde-let
■ L'un ^ côté de l'autre et pourtant is«)lés,
•• Dormir au même hniit des roseaux de leurs rives?. Elle pensait : • Ainsi ccrtaios c(rurs iri-has
« Sont tout près l'un de l'autre et ne se mêlent pas- • — Mais il ne voyait pas ses prunelles pensives.
Il disait : ■ 0 mystère! As-tu vu tour à tour
■ Les deux lacs s'assombrir et luire avec le jour,
«1 Et l'infini du ciel descendre dans cette onde?... » Elle pensait : «< Ainsi ta joie ou ton tourment « Font triste ou radieux mon cœur, miroir aimant. »
— Mais il ne savait rien de cette âme profonde.
Il disait, lui montrant les fougères des bois ; « On croirait des bijoux découpés par les doigts « D'un ange paresseux qui les jette à la terre... »
Elle pensait : « Il est une céleste fleur
« Délicate et si frêle, elle croît dans mon cœur. »
— JMais il ne cueillait pas cette fleur solitaire.
Il disait : « Entends-tu, comme sous ce grand ciel
« Languissamment voilé, s'est alangui l'appel
« Que la cascade en pleurs jette dans la vallée?... >>
Elle pensait : « Il est des pleurs plus sanglotants, « Plus étouffés, plus sourds, et que seule j'entends. »
— Mais te comprenait-il, ô femme inconsolée?
Il oubliait, devant ce paysage heureux,
Et lui-même et la vie, et ton cœur amoureux.
Et toi, tu ne voyais que lui dans la nature,
Que lui, qui ne songeait qu'aux choses sans désir,
Aux choses que jamais l'homme n'a pu saisir.
Un baiser eût guéri ton cœur qui se torture ;
Il ne te donna pas ce baiser souhaité;
Et ce doux, et ce tiède et blanc matin d'été,
Sous les sapins géants et sous les bouleaux pâles,
Vous voyait cheminer côte à côte, et tous deux,
Tous deux plus séparés que les deux beaux lacs bleus
Qui dans le fond du val dormaient, — mortes opales.
Et vraiment, c'est un étrange mystère de ce monde énigmatique où nous passons, comme dit Carlyle : through mystery to mystery, d'un mystère à un autre mystère, que cette solitude de nos impressions qui nous fait interpréter dans des sens si différents les mêmes silences des horizons. Ce bizarre Quincey, — cet ami de Wordsworth que je citais tout à l'heure, — en est un exemple remarquable. Il habitait un cottage, lui aussi, au bord de ce même lac de Grasmere. Lui
aussi voyait du haut de sa terrasse le paysajje d'eaux et de prairies. Pour lui, comme pour le poète, le ma^jique esprit des beaux soirs donnait au ciel les pâleurs de la turquoise, à Teau du lac l'intensité du saphir, aux herbes des fjazons l'éclat de Témeraude, aux rubans des ruisseaux les étincellements de Tarjjent clair. Quincey admirait cette féerie de Theure, mais rien ne lui valait Tenchantement dangereux que lui procurait son vice favori : l'ivresse de Topium, et il quittait la terrasse et son paysafje pour rentrer dans sa bibliothèque et boire du laudanum ou manger quelques grains de la divine substance qu il a célébrée dans ce morceau mystique : « 0 juste, ô subtil, ô universel conquérant! Opium! Toi qui, pour les cœurs du riche et du pauvre également, pour les blessures qui ne veulent pas guérir, pour les angoisses du chagrin qui poussent 1 esprit h se rebeller, apportes un baume consolateur! Éloquent opium, toi dont la puissante rhétorique apaise les accès de rage, plaide efficacement pour la pitié douce, et rappelle, durant le céleste sommeil de la nuit, à l'homme coupable, les visions de son enfance et ses mains pures de sang... — tu bâtis sur le mur des ténèbres, des églises, des cités supérieures à Part de Pliidias et de Praxitèle, plus resj)lendissantes que Babylone et que Thèbes, et parmi l'anarchie des rêves sans fin, tu évoques à la lumière du soleil les faces de beautés depuis longtemps ensevelies, et des figures familières, nettoyées du déshonneur du tombeau. Seul, tu prodigues ces trésors aux hommes, cl tu tiens les clefs (hi Paradis, 6 juste, ô subtil, ô puissant opium !.. . »
Voici qu'après beaucoup de courses dans les montagnes et autour des lacs, — après une ascension sur le sommet de Fairfield d'où l'on découvre Orasmerc et Rydal, Windermere et Goniston et I ^lls^^ater et d innombrables petits lacs, coupes de lumière bleuâtre sous le bleu vaporisé du vaste ciel, — après une promenade dans la vallée d'Yewdale, carrée et verte entre les parois escarpées de montagnes, — après un pèlerinage à la vieille abbaye de Furness, dont les sveltcs arceaux s'enguirlandent de lierre. — après une visite â
Easdale Tarn, étang immobile dans sa vasque de forêts, — la pluie est venue, intarissable, et le vent, et l'impossibilité de sortir. Dans la solitude morne de Tliôtel vidé de ses voyageurs, je passe une après-midi à boire du thé trop noir et à lire, comme un conte des Mille et une Nuits, le livre singulier d'où ce fragment est tiré, ces « confessions d'un mangeur d'opium, » que Quincey écrivit, après avoir accompli le grand œuvre de son » triomphe, » comme il disait lui-même. Il avait enfin, — pour un temps, hélas ! — terrassé le démon qui l'avait tenu si longtemps dans son esclavage. Rien de plus explicable d'ailleurs que cette possession, si l'on considère que Quincey devait trouver dans les rêves de l'opium un plaisir en harmonie avec la tendance habituelle de son esprit. C'était un homme naturellement visionnaire, convaincu, comme Shakespeare, que « nous sommes faits de la même étoffe que nos songes, « et, comme Garlyle, que « dans l'être de chaque homme et de chaque chose se dérobe un ineffable, un divin mystère de splendeur, d'étonnement et d'épouvante. » Quincey disait encore qu'il ne pouvait vivre sans mystère, et son existence excentrique et solitaire avait exagéré en lui cette puissance innée de percevoir, derrière les phénomènes visibles du monde, les causes secrètes et redoutables dont ces phénomènes sont seulement Tefflorescence. L'homme ordinaire s'inquiète peu de ce gouffre d'obscurité où baigne la racine de toute réalité. Le philosophe de l'ordre mystique s'y plonge avec un battement inquiet du cœur, surtout lorsque les amertumes de sa propre misère redoublent en lui le besoin d'une réponse à l'inévitable question : pourquoi cet univers et non pas un autre?
Privé de son père dès l'enfance et maltraité par ses tuteurs, Quincey, à dix-sept ans, s'était échappé de son école, et il était venu de Manchester à Londres avec dix livres dans une de ses poches, c'est-à-dire 250 francs. Dans l'autre, il emportait un volume de poésie anglaise et un Euripide. Les dix livres furent bientôt dépensées. Puis il fallut vivre d'emprunts, et, de malheur en malheur, l'écolier vagabond tomba dans la
noire misère an(;laise, celle qui promène ses haillons, sa solitude et ses tremblements dans le brouillard jaune de Londres, parmi les maisons muettes dont les fenêtres s'éclairent du feu des lampes dès trois heures de Taprès-midi. L'acre brouillard est plus acre encore quand tombe la nuit. L'abandonné {jrelotte et boit par gorgées 1 alcool qui empoisonne, mais qui réchauffe. Ouincey connut ces an^joisses durant des mois, ayant comme seule amie une jeune fille de seize ans à peine, et qui se promenait, elle aussi, le long des trottoirs, — mais pour d autres raisons. Un jour que Quincey n'avait rien manfjé, il se trouva mal sur les marches d'une maison d'Oxford streel, et la petite Anne, — c'était le nom de son amie, — lui sauva la vie en lui versant dans la bouche quelques gouttes d'un vin de Porto qu elle avait couru acheter au bar le plus proche. Que de fois depuis, et du fond de son asile de Grasmere, Quincey revit Oxford street, « la rue mère des vagabonds, avec son cœur de pierre! » Que de fois aussi, debout sur le trottoir de cette rue, des années après, il ciicrcha passionnément un visage qui lui rappelât celui de cette pauvre compagne des mauvais soirs, à jamais perdue! «Jusqu'à cette heure, " écrivait-il quinze annéc> plus tard, « je n'ai pas entendu prononcer une syllabe sur elle. Gela, parmi tant de troubles que tout homme rencontre dans sa vie, a été ma plus cruelle affliction. Si elle vit, certainement nous nous sommes souvent cherchés l'un l'autre, juste à la même minute, à travers le formidable labyrinthe des rues de Londres. l*eut-être avons-nous marché à quelques pas lun de l'autre, — quelques pas! Mais à Londres, ces si petites séparations aboutissent à d éternels adieux. Pendant bien longtemps, j'ai espéré qu'elle vivait, et je crois bien, sans exagération de rhétorique, avoir regardé à Londres des myriades de visages de passantes avec cette espérance de revoir Anne. Je 1 aurais reconnue entre mille, ne i'eussé-je vue qu'une seconde... Jolie? Non, elle ne Tétait pas, mais sa physionomie était charmante, et elle avait une façon particulièrement gracieuse de porter sa tète. Oui, j'ai espéré la revoir, — aujourd iiui, je le redoute, — et sa
toux, qui me tourmentait quand nous nous quittâmes, est maintenant ma consolation. Non, je ne souhaite plus de la revoir, mais je pense à elle doucement et tristement, comme à une depuis longtemps couchée dans le tombeau, — dans le tombeau, ah! je le voudrais, d'une Madeleine, arrachée à ce monde avant que les injustices et les cruautés n'eussent corrompu sa fine nature, — avant que les brutalités des ruffians n'eussent achevé la besogne commencée ! . . . »
Un peu du sentiment que nous éprouvions, nous autres, Parisiens endurcis, pour la petite sœur de la grande Aline, touchait sans doute le cœur de l'essayiste anglais lorsqu'il se souvenait de la petite Anne, — tant il est vrai que toutes se donnent la main à travers les espaces et les temps, de ces pauvres créatures, délicates et gracieuses, qu'une destinée de mélancolie voue irrémissiblement aux travaux de l'amour vendu et aux exploitations du libertinage féroce. Avec ses yeux fins, son sourire craintif et contracté, avec l'enfantine candeur de son mince visage, toujours la bohémienne d'Oxford Street revenait devant les regards hallucinés de Quincey, lorsqu'il était ivre d'opium. C'était beaucoup et beaucoup de jours après. Quincey, marié et père, était établi au bord du lac de Grasmere. 11 avait trente-deux ans, et sa puissance intellectuelle était déjà remarquable, lorsque, à la suite de mystérieux chagrins, il devint i< un régulier, un confirmé mangeur de ce bienfaisant opium, » jusqu'à prendre, dit un de ses biographes, trois cents grains d'opium solide par jour ou huit mille gouttes de laudanum. — Cela équivalait au contenu de sept verres ordinaires. — Alors commençait le travail du grand poison psychologique, travail dont la « Confession » nous raconte les étranges phases. La puis-
sance créatrice de l'œil s'exa^a'rait jusqu à projeter les formes plus réelles que la réalité même sur le champ obscur de la vision. Une anxiété saisissait le visionnaire. Le sentiment de Tespace et celui du temps s'exaltaient démesurément, et riiomme apercevait dans un éclair d innombrables détails, tous séparément et tous à la fois, comme les gens qui se noient aperçoivent, prétend-on, leur vie entière, rangée devant eux, dans ses détails aussi et dans sou ensemble. Et rivresse s achevait en une si épouvantable oppression du cœur, que le malheureux se réveillait en s'écriant parmi des sanglots : u Je ne dormirai plus jamais! » — pour recommencer le lendemain.
Dans ces visions s'entremêlaient, avec le souvenir de la petite fille d Oxford street, le souvenir des grandes luttes parlementaires anglaises et le souvenir plus lointain des magnificences romaines. Quincey, bon humaniste et d une délicatesse scrupuleuse d oreille à l'endroit du style, — jusqu'à se torturer comme notre Flaubert pour donner à son style ce qu'un critique anglais appelle la prononciabilitéy — ce (Juincey qui connaissait liomc d une connaissance profonde et qui écrivit un livre sur les Césars, — était un lecteur assidu de Tite Live. 11 admirait beaucoup cet incomparable artiste en prose dont les périodes , à la fois opulentes comme celles de Gicéron mais sans luxuriance, et serrées comme celles de Salluste mais sans sécheresse, rappellent l'ordonnance ample et précise d'une légion en marche. Un esprit plane sur ces périodes, comme il planait sur la légion : la foi religieuse dans la Ville Eternelle, et cette foi s'incarne et prend figure dans le dépositaire momentané du génie de la Ville : le Consul. CJiiant Tite Live écrit ces deux mots : u Consul iU)manus, »» c'est avec une vénération visible, et ces deux mots sont aussi pour (Juincey l'occasion d une rêverie indéterminée. Durant son ivresse d'opium, soudain il entend une voix (jui les prononce, et déjà une frise grandiose se dévelop[)e, ininterrompue. Les soldats défilent, traversant les neiges des Alpes ou les sables de la Libye, avec leur visage immobile de
vieux ouvriers de guerre, et le Consul apparaît : et C'était Paulus, c'était Marius, en splendide manteau de combat, entouré d'une compagnie de centurions. La tunique de pourpre était portée à la pointe d'une lance et la grande acclamation des légionnaires retentissait, -.i
D'autres fois, c'était l'apparition d'un Malais dont le souvenir se rattachait à un inexplicable épisode de la vie du grand essayiste. Ce Malais, en effet, s'était un jour présenté, sans qu'on sût d'où il venait, ni pourquoi, dans le cottage de Grasmere, et il s'en était allé « après avoir absorbé d'opium, » disait Quincey qui s'y connaissait, « de quoi foudroyer une demi-douzaine de dragons et leurs chevaux. » Ce Malais, pourtant, n'était pas mort de cette dose formidable, et dans les cauchemars du pauvre Quincey, toujours, à une certaine minute, l'image revenait de ce visiteur au teint de cuivre, arrivé d'un coin perdu de l'extrême Orient. Et avec cette image se déployait le cortège des associations d'idées asiatiques. Les jungles de l'Inde laissaient passer les bêtes monstrueuses. Des végétations gigantesques fourmillaient parmi les ruines des temples anciens, consacrés à des divinités d'épouvante. Des serpents se levaient, dardant leur langue et sifflant avec des colères mortelles... Puis la vision changeait, et l'antique Egypte s'ouvrait avec ses pyramides, où le Voyant se sentait enseveli depuis des siècles au milieu des momies royales et des lamentations de crocodiles... Et la vision changeait encore, remplacée par un rêve épouvantable entre tous. Quincey s'apercevait subitement englouti dans d'opaques ténèbres, où des sonneries de clairons tintamarraient, où des cris de guerre se prolongeaient. Le halètement d'une multitude en proie à une terrible bataille montait dans cette nuit. Le Voyant savait que cette bataille était suprême. Qui donc la livrait, et pourquoi? Le Voyant l'ignorait, mais il comprenait que le salut de tout ce qu'il aimait au monde était en péril... Puis une déroute remplissait l'immense nuit. Des visages de femmes s'éclairaient d'un rayon subit qui montrait leur pâleur de mort. Des paroles d'éternel adieu tombaient de leurs
bouches désespérées, — et Tangoisse sans nom de l'Irréparable étreig[nait le cœur du malheureux qu'écrasait un poids d'agonie.
Quincey guérit, par un effort héroïque de sa volonté; puis il retomba, il guérit encore, et il vécut ainsi jusqu'à soixante- (]uinze ans, publiant des essais de tous ordres : confidences personnelles, comme les Confessions ou les Suspiria de profundis qui leur font suite, — dissertations de politique, de théologie ou d économie, — paradoxes étranges, par exemple sa célèbre étude sur le Meurtre considéré comme un des beauxarts, — fantaisies de prose lyrique, comme ses Trois Dames de douleur, ou sa Vision de la mort subite. Cet écrivain souvent emphatique, souvent bizarre, parfois sublime d'énergie expressive, que son portrait nous représente avec des yeux brouillés d'un songe éternel, a sa place parmi les Suggestifs par l'abondance de ses idées, la richesse de ses connaissances, l'originalité de ses formules et l'au-delà de ses intuitions. C'était une âme complexe d'artiste, de métaphysicien, et ses Confessions l'attestent, de psychologue raffiné. Comme le hasard a de ces ironies, c'est par les pages de ses Confessions, autant dire par le bienfait de son terrible vice, que ce grand travailleur, ([ui a si durement reproché son immoralité à Gœtlie, a des chances d'être immortel. Mais les vices des poètes ne sont-ils pas souvent une expérience qu'ils tentent sur la créature humaine dans leur personne? Kt qui donc se désintéresserait de 1 expérience tentée par Ouincev, j'enlend!^ de ceux (|ui n ont pas entièrement perdu la notion que tout n'est pas explicable dans le monde?
Tout le problème de la destinée n'est-il pas enveloppé en effet dans le problème de l'ivresse et de ses « Paradis artifi-
CniTiOUE. — IL 15
ciels, » comme disait profondément Baudelaire?... Jetés brusquement dans cet univers démesuré qui nous assiège de tant d'impressions confuses, que connaissons-nous de lui, sinon ridée que nous nous en formons? L'Idée, c'est-à-dire une image flottante qui, dans la nuit de notre cerveau, prend continuellement la place de la réalité absente. Des événements de notre existence, une fois traversés, que nous reste-t-il? Une Idée. De nos peines les plus passionnément éprouvées? Une Idée encore. De la femme la plus aimée et pendant les heures où elle n'est pas, que possédons-nous? Une Idée. — Nous allons ainsi, chacun emprisonné dans un cercle personnel de fantômes, et toujours séparés de la réalité insaisissable par les abîmes que le démon du Temps et celui de l'Espace creusent implacablement entre notre désir et les objets de notre désir, entre notre haine et les objets de notre haine. Le mathématicien Descartes, en une heure de fantaisie digne d'Edgard Poë, se demandait ce que serait un monde où tous les corps nous fuiraient, — symbole de cet univers de ténèbres qui nous fuit d'une fuite éternelle ; et nous y demeurons solitaires, face à face avec une hallucination peut-être? Puisque nous ne connaissons les objets que par l'Idée que nous nous en formons, ne sommes-nous pas tout pareils à un orphelin qui n'aurait jamais vu de son père et de sa mère que des portraits, et qui, dans l'impossibilité de comparer les portraits aux modèles, doute de la ressemblance et en doutera toujours?... Qu'importe d'ailleurs que nos Idées soient ou non des mensonges, puisque la Science nous démontre que, même lucide, même valable, notre raison doit s'arrêter devant le gouffre de l'Inconnaissable? Ah! que nous voudrions quelque chose de réel, de définitif et d'éternel pour nous y appuyer à jamais!... Stérile désir!
Quand on a la tête façonnée d'une certaine manière métaphysique, comment ne pas se demander s'il ne vaudrait pas mieux, puisque cet univers n'est qu'illusion invincible et qu'invérifiable apparence, en prendre son parti une fois pour toutes, et courageusement exagérer en soi le pouvoir de se
repaitre d'illusion et de vivre d'apparence? L'Inde a fait ainsi, et, somme toute, que faisons-nous d'autre, avec moins de poésie et de sincérité, nous, écrivains, qui nous (jrisons de littérature et substituons aux sensations directes les sensations écrites? Que fait-elle d'autre, la femme agenouillée dans le silence d'une église et qui, contemplant le corps ensanglanté du Rédempteur, sent profondément que le drame de la vie actuelle n'est que le prologue d'un drame invisible qui se joue là-haut? Que fait-il d'autre, le savant qui combine des formules sur le papier et pour qui ses chiffres représentent les forces essentielles de la nature en mouvement? L'opium et le haschisch, et, à un degré moindre, Talcool, sont une manière de se procurer cette clef d un songe plus intense, — clef magique et consolatrice que les beaux arts et la débauche, la science et le jeu, prêtent pour quelques instants à leurs dévots. Les songes sont des mensonges, dit le proverbe. Mais lorsque la dernière heure arrive et qu il reste seulement, pour de trop rares minutes, de notre pa>sè, d'obscures clartés devant les yeux que l'ombre gagne, qui dira le signe qui vous distingue, ô souvenir de la vie vécue, ô mirages de la vie rêvée ? Qui le dira, sinon le Juge qui nous jugera peut-être plus sur nos rêves que sur nos actions, — car ces actions ce n'est pas nous toujours et nos rêves, c'est le moi de notre moi, l'être de notre être.
La solitaire et calme semaine que je passai ainsi à Ambloside, entre les beaux pavages et mes pensées, prenant des livres pour réfléchir et regardant de tous mes yeux mes commensaux de la table d'hôte anglaise où je m'asseyais deux fois par jour, il neuf heures du matin et à sept heures du soir! Avant chaque repas, un clergyman âgé, qui occupait la place d honneur, se levait, rempli de bonhomie à la fois et de dignité
388 ÉTUDES ET PORTllAITS
dans sa lévite noire. 11 récitait une prière. Des personnages automatiques, avec un visage d'un pourpre d'apoplexie, arrosaient gravement de sauce brune les larges tranches de saumon grillé, et, gravement, buvaient du Champagne sec à pleine coupe blanche, ou du claret rouge dans des verres roses. Des jeunes gens échappés de l'Université se tenaient raides, minces et sérieux dans leur veston d'une étoffe à carreaux contrariés. C'étaient aussi des dames au chignon serré, aux dents trop longues, aux joues couperosées. C'étaient des jeunes filles d'une délicate apparence de teint avec ces beaux regards d'antilope que Byron aimait. On imagine ainsi rimogen idéale de Cymheline : « Je parfumerai ta tombe des plus belles plantes, " dit le jeune homme qui la pleure, « il ne te manquera ni la fleur qui ressemble à ton visage, la pâle primevère, ni la jacinthe azurée comme tes veines... » Ces anges de la table d'hôte avaient une façon délicate, gracieuse et séraphique, de manger des œufs au jambon ou du gigot à la confiture. Et tout ce peuple, peu bavard, hâtif et sanglé, était servi par des garçons en habit que dirigeait un majordome d'une physionomie prodigieusement pareille à celle de lord Beaconsfield.
C'est que le démon des ressemblances, l'étrange démon qui nous force à retrouver toujours la vie dans la vie et le passé dans le présent, s'asseyait, à côté de moi, à la table d'hôte anglaise. L'insidieux démon détournait mes yeux du frais paysage vert qui se dessinait sur la baie de la grande fenêtre. Il me fallait contempler, l'un après l'autre, mes compagnons d'appétit, et rechercher dans leurs regards, dans leurs sourires, dans leurs ports de tête, des regards, des sourires et des ports de tête déjà vus. Des noms me revenaient alors de personnes que j'avais connues dans d'autres lieux et dans d'autres temps. De bizarres analogies s'imposaient à mon observation, aboutissant à de non moins bizarres identités. Tel de ces Anglais et de ces Anglaises, une fois que j'avais découvert son Analogue dans mes souvenirs, devenait le prétexte d'un travail psychologique des plus compliqués. Patiemment
et minutieusement, j'allais décomposant cet être. Je recherchais ce que les habitudes anglaises avaient déterminé en lui de caractères spéciaux. Puis je supposais le même personnajje né en France. Au lieu de la tenue britannique, je lui donnais notre laisser-aller à demi méridional. Je le voyais soumis à la pression de nos mœurs démocratiques et à la grande incertitude de notre société. Je l'imaginais débarrassé du frein religieux et abandonné à notre scepticisme. Je changeais ses lectures et son hygiène, ses préjugés et sa cuisine. Je remaniais ainsi sa physionomie et sa physiologie, comme dans nos nuits de mauvais sommeil nous composons le roman posthume, si Ton peut dire, de la destinée que nous aurions eue si une ou plusieurs circonstances eussent été autres. Et cette série d hypothèses s'achevait toujours sur cette question, enfantine tout ensemble et inévitable, à laquelle je répondais tantôt par un oui, tantôt par un non : « La créature humaine vautelle mieux ici que de notre côté du détroit .'... »
Le dernier de ces diner> méditatifs est achevé. Je dois partir demain pour Kcswick; et, sans plus me soucier de la bonté comparative des civilisations anglaise et française, je me promène en barque sur le lac de Windermere et dans la baie de l*ull Wyke, dont les bords, garnis de noirs sapins, de chêne sombres et de bouleaux légers, baignent dans la pourpre décolorée du ciel du soir. Sur l'eau morte du lac, des îlots sur{;issent, qui ne sont (\uv des mottes de gazons. Le batelier a relevé ses rames, et la muette sérénité des choses est surnaturelle de douceur pénétrante.
('/ci»l riinirc l.K iiiiriu" cl tmilic, l'iicurc lente Du crépuscule hianc d un jour voilé d rlc. Mais l'horizun que ferme une U^nc tanjjlante JeUc un rote reflet sur le lac argenté.
Des profondeurs du lac immobile s'élève Vague et flottant parmi les pointes des roseaux, Comme un être tissé de vapeur et de rêve... Et l'Ange du Silence apparaît sur les eaux.
Il vient dans la tendresse et la lenteur de l'heure ; Il passe, et ses yeux clairs versent l'apaisement Sur la feuille qui tremble et la source qui pleure, Et même sur l'abime obscur du cœur aimant.
Même le cœur aimant et qui n'est jamais sage Cesse de sangloter, lorsque l'ange aux beaux yeux S'envole, assoupissant l'immense paysage Dans un grand battement d'ailes^mystérieux.
Mais voilà s'assombrir l'heure apaisée et blanche, L'Ange s'évanouir, et, dans la vaste nuit, La feuille se reprend à trembler sur sa branche, Et la source à pleurer sur son flot qui s'enfuit.
Et du cœur qui palpite un long appel s'élance Vers le lac frémissant où tout à l'heure errait Le pas consolateur de l'Ange du Silence, Et que remue un vent âpre comme un regret.
Je quittai donc Ambleside, presque avec tristesse, pour aller à Keswick, — la ville où Southey et Goleridge vécurent longtemps. — La pluie tombait, drue et dure, lorsque je me hissai sur le haut de la voiture qui fait le service entre les deux endroits. La route passe à côté des lacs de Rydal et de Grasmere. Elle contourne la haute montagne d'Helvellyn, rejoint le lac de Thirlmere, puis celui de Derwentwater, auprès duquel est situé Keswick. Il y a bien une façon de coupé fermé dans le corps de l'énorme char à bancs, mais personne ne songe à s'y emprisonner, malgré la persistante cmglée d'eau, qui fait fumer les croupes des cinq chevaux, et enveloppe, de son voile mouvant et glacé, les vallées et les montagnes. Vieillards et jeunes filles prennent place sur
des banquettes découvertes, le torse drapé dans le manteau de caoutchouc, les jambes serrées dans le plaid de voyage, et le coup de fouet du vent mouillé avive seulement les couleurs des joues de ces mangeurs de viande rouge. A l'auberge où la voiture fait halte, ils descendent et boivent du lait brûlant coupé de rhum. L'alcool est ici nécessaire au sang comme Tair aux poumons. La voiture roule sur le bord des lacs, dont l'eau, d'un gris de fer, frémit sous la pluie. Une dernière fois, je regarde le gracieux Rydal, semé d'iles, Grasmere et son église ancienne. Puis c'est une montée continue. Des gorges sauvages se creusent à droite et à gauche, et Thirlmere apparaît, beau lac tout mince entre les montagnes, et qui donne 1 impression d'un fleuve. Des vallées se coupent les unes les autres, dénudées et roses de bruyère, ou bien boisées et vertes de feuillage. Voici enfin, du haut d'un col, trembler sous 1 ondée les taches lumineuses d'un nouveau lac et se profiler les toits ardoisés d'une petite ville. C'est le Derwentwater et c'est Kesvvick.
L'après-midi avance. La pluie a cessé. Gomment résister au plaisir d'errer dans la petite cité provinciale et le long des rues, dont les maisons à un étage, toutes identiques et rangées avec symétrie les unes à côté des autres, représentent à la fantaisie qui songe une série de mondes juxtaposés, comme ceux où nous introduit Dickens ? Qui ne se rappelle dans David Copperfield ^ les pages consacrées à Yarmouth, et comme chaque intérieur est évoqué avec une infinie minutie de détails? Un paysage de montagnes se dessine au détour de toutes ces rues de Kesvvick. 11 est quatre heures à peine, mais les nuages se sont épaissis jusqu'à ne laisser flotter dans le ciel qu'une lumière de crépuscule. Des enfants jouent et crient au sortir d une école. Une impression d'étrange mélancolie se dégage pour moi de ces clameurs d'enfants mêlées à la tombée du jour, — impression (jui remonte à des années déjà lointaines, puisque je la ressentais enfant moi-même, et alors que je jouais avec des camarades de mon âge, bien insouciants les uns et les autres de ce qu'apportaient ;\ nos
têtes bouclées les journées à venir, — ces journées déjà en marche vers nous du fond des mystérieux horizons du temps. J'ai dans le souvenir des promenades du dimanche en automne, au collège, durant lesquelles le seul bruit de nos cris de gaieté dans la lumière du soir me paraissait singulier et plus mélancolique encore. C'était en province, et dans une ville du centre de la France. Nous nous arrêtions à une lieue environs de cette vieille ville, — que des montagnes entourent, comme Kesvs^ick, de leur cercle dentelé, et le maître nous permettait de nous disperser. Alors aussi c'était environ quatre heures du soir. Les vignes qui se développaient des deux côtés de la route étaient appauvries à cause de la vendange achevée et de l'hiver commençant. Par des aprèsmidi voilées comme cette après-midi anglaise, il y avait des approches navrantes du soir, dans le vaste silence de la campagne où montaient nos cris... Mais combien sentaient cela, de mes compagnons d'alors, et combien le sentent, des petits rieurs que je vois se poursuivre, le cartable sur l'épaule et la joie dans les yeux?...
La principale rue de Keswick aboutit à un pont qui franchit une rivière noire, et par delà ce pont s'élève tout de suite la verdoyante colline de Greta Hill où vieillissait paisiblement Bob Southey, comme l'appelle la dédicace ironique de Don Juan, — auprès de son beau-frère Samuel Taylor Goleridge. Le poète lauréat que Byron a traité comme l'Apollon de la fable traita Marsyas, a son monument funèbre dans une rustique église du nom de Grosthwaite Ghurch, qui dresse au pied de la colline son clocher surbaissé. Il est représenté couché sur son tombeau auec sa « figure épique, » ainsi que le disait, sérieusement cette fois, ce même Byron, et il ajoutait malicieusement que, pour avoir cette figure et ces épaules, il accepterait d'avoir écrit les vers de Southey !
Dans son ouvrage sur les poètes des lacs, Quincey a remarqué avec beaucoup de justesse qu'une critique superficielle pouvait seule étiqueter du même nom de lakistes deux poètes aussi différents que Wordsworth et Southey, le premier si naturel et simple, si profondément et intimement mêlé aux paysages de son district; Tautre si littéraire, si compliqué, si uniquement dévoué à ses livres et emprisonné dans sa bibliothèque. Toutes les circonstances, d ailleurs, inclinèrent Southey dans le sens de ce développement artificiel qu'un moraliste de notre époque, 1 aimable et subtil Doudan, caractérise avec tant de finesse : « Le littérateur proprement dit est un être singulier; il ne regarde pas exactement les choses avec ses propres yeux; il n'a pas ses impressions à lui; on ne saurait retrouver 1 imagination qui était la sienne... » Southey fut élevé par sa tante, vieille fille à manies, d'après les principes de VEmilc de Rousseau. FLntré à l'école, il s'abandonne aux lectures avec une sorte de frénésie : V Homère de Pope. VArcadie de Sidney, les Lusiadcs de Mukle, exaltèrent si fort son humeur d imitation, qu'à douze ans il se proposait déjii de devenir poète épique. Au collège de Westminster, sa préoccupation constante fut de continuer les Métamorpliosrs d Ovide et la Fairy Qucen de Spencer. Ce fut ensuite un enthousiasme fervent pour Rousseau et les idées de la Rév«>hilion française. iMus tard, à Oxford, la rigueur impérali^e d'Épictète domina cette âme, toujours à la recherche d'un modèle, et de ce bouillonnement d admirations conlradic*toires sortit, vers la vingtième année, le projet d'aller avec (ioleridge fonder aux Ktats-lJnis une société jutntisocratùptv lin petit nombre de personnes devaient s'entendre pour acheter el cultiver en commun quelques arpents de terre.
dont le produit, également réparti, procurerait aux divers membres de la petite colonie un bien-être suffisant. Dans chaque cottage une bibliothèque se serait trouvée , bien installée et fournie des meilleurs livres. Le manque d'argent empêcha la réalisation de cet étrange projet. Southey passa vite à l'étude d'autres littératures. Il avait un oncle établi en Portugal, auquel il rendit visite, et ce lui fut une occasion d'apprendre la langue espagnole. Revenu en Angleterre, il s'appliqua, sous l'influence de WilHam Taylor, à la lecture suivie des grands écrivains allemands. En 1802, à l'âge de vingt-huit ans, il s'établit à Keswick pour ne plus guère en sortir, et son existence devient d'une extraordinaire régularité. Un de ses amis lui faisait une pension à laquelle se joignit plus tard le revenu attaché au titre de poète lauréat. Il collabore à des revues qui paient royalement sa prose. Un seul article sur Nelson lui rapporta cent cinquante livres, c'est-à-dire trois mille sept cent cinquante francs. Il est là, installé paisiblement dans sa bibliothèque. « C'était la principale pièce du logis, » dit Quincey ; « les livres étaient surtout anglais, espagnols et portugais, tous bien choisis parmi les ouvrages classiques de ces trois littératures. Les impressions étaient belles, et les volumes reliés avec une élégance raisonnée qui les mettait en harmonie avec le reste de la chambre. Cette harmonie se complétait par le rangement horizontal, et sur des tablettes, de beaucoup de manuscrits grecs, espagnols et portugais. Plaisante et ordonnée comme elle l'était, cette chambre n'avait aucun besoin des attractions du dehors. Pourtant, même aux jours les plus tristes de l'hiver, le paysage aperçu par les différentes fenêtres présentait une grandeur trop permanente , trop essentiellement indépendante des saisons, pour ne point fasciner le regard du spectateur le plus froid et le moins poétique. Dans une direction bleuissait le lac de Derwentwater, un lac de neuf milles ponctué d'ilôts; dans une autre, le lac de Bassenthwaite. On voyait aussi les montagnes de Newlands se développer comme des tentes: et le sublime chaos de Borrowdale... » Mais l'hôte
patient et studieux de cette retraite lève rarement les yeux sur ce paysafje, et il s'y promène plus rarement encore. Luimême, il expose ainsi à un de ses amis l'emploi de sa journée : a Mes actions sont réglées comme celles d un élève de pension : trois pages d'histoire après déjeuner (équivalentes à cinq pages d imprimerie d'un petit in-quarto), puis je transcris pour la presse, ou je fais mes extraits et biographies ou telle autre besogne jusqu'au diner. Entre le diner et le thé, lecture. J'écris des lettres. Je jette un coup d'œil sur les journaux. Je dors parfois, car le sommeil m'agrée volontiers. Après le thé, c'est le tour de la poésie, je corrige, je remanie, je copie et, quand je suis fatigué, je travaille à d'autres matières jusqu'au souper. — Telle est ma vie... »»
Vie d'éruditetde philosophe, mais non pas de poète. Aussi bien, Southey découvre-t-il à sa manière, non pas un nouveau domaine de poésie, mais une des grandes vérités de la critique moderne, à savoir qu'il est plus d'un Idéal et que, parmi les plaisirs intellectuels, un des plus vifs consiste à se figurer plusieurs sortes de sensibilités contradictoires. N'est-ce point jouir de plusieur.s existences, au moins par l'imagination, et multiplier sa personnalité? Aucune besegne n'est plus conforme aux goûts et aux facultés d un amateur de livres et de littérature. Jeanne d'Arc, Wat Tyler, Roderick le Ooth, Madoc, Thalaba, Kehama, — ces noms des principaux héros de Southey attestent dans quelle variété de décors il s'est complu, et comme il a (. promené sur l'univers et sur 1 histoire ses cavalcades poétiques. " Le mot est de M. Taine. De son côte, son beau-frère Colcridge, esprit désordonné, bizarre et trouble, s'abimait dans le gouffre de la métaphysique allemande. Il V avait dans Colcridge de quoi faire un grand poète et un grand philosophe, il ne semble pas que l'on puisse lui donner sans quchpie exagération l'un ou l'autre de ces deux titres, malgré les beautés du lieux Marin et tant de pages profondes disséminées dans tous ses ouvrages. Cet homme, aux grands yeux gris noyés d'une sorte de brouillard, fut la victime de sa puissance métaphysique, comme Southey de
son excès de culture littéraire. Le premier, devenu incapable de vouloir, perdu dans les hallucinations de Topium dont il était, comme Quincey, un mangeur déterminé, finit mélancoliquement sa vie chez un médecin, entouré d'amis qu'il enchantait par les éclats sibyllins de sa causerie. Le second, avec tous ses efforts, ne parvint qu'à être un industrieux rhéteur. Macaulay disait : « Nous trouvons un si grand charme dans son anglais, que même lorsqu'il écrit des absurdités, nous les lisons avec plaisir... » L'histoire de la littérature est une longue et inutile démonstration de ces deux vérités contradictoires, que les intelligences n'ont de valeur que par la prédominance d'une faculté, et que cette faculté prédominante finit par stériliser l'intelligence qu'elle absorbe. Mais n'est-ce pas la loi de tous les organismes, qu'ils périssent de ce dont ils ont vécu?
Les environs de Eeswick pourtant sont délicieux, et si l'homme habitait vraiment les paysages, au lieu d'habiter son âme, c'était de quoi guérir à jamais les yeux de Southey de la manie de la lettre imprimée, et la tête de Goleridge de la manie des subtilités ontologiques. J'ai goûté pour ma part, à travers ces horizons et à ne faire qu'un avec les choses, de ces voluptés sans analyse possible que procurent les nuances d'un ciel, les silences d'une eau, la ligne brisée et sauvage, ou bien délicate et comme caressante, d'une montagne. De telles voluptés que reste-t-il, pourtant, le pays une fois quitté? Dans le cœur une rêverie, dans les yeux des fragments d images, et sur les feuilles du memoi^andum chargé de notes hâtives, quelques lignes griffonnées avec la plume fatiguée et l'encre pâlie de l'hôtel. C'est l'herbier du botaniste, où ce qui fut la fleur vivante et colorée, souple et baignée d'air fluide.
n'est plus qu'une pauvre chose aplatie et grise, sécliée et veule. Je feuillette cet herbier intime où je trouve les ressouvenirs de toutes mes promenades dans le nord du district et autour de Keswick. Je détache un peu au hasard quelquesunes de ces pages, — juste de quoi fixer deux ou trois traits encore de la physionomie de ce charmant coin de TAngletcrre, si toutefois la physionomie d'un horizon peut être rendue visible avec des mots sur du papier!...
Mardi, 22 août. — ... Marché le long de la rivière, jusqu'au cercle Druidique (Druid's circle) à un mille de Keswick. Impression profonde de mélancolie et de rêve. Sur un mamelon dont 1 herbe est drue et courte, se dressent trente-huit pierres, chacune beaucoup plus haute qu un homme, plantées en rond. Autour du mamelon, un cirque de ravins et de montagnes se développe. Entre deux de ces montagnes, brille l'eau du Derwentwater, toute pâle sous un ciel tout bas. Le vent souffle. Je songe que des liommes ont prié là. Je vois l'angoisse obscure de la destinée sur leurs fronts et dans leurs cœurs. Des sacrifices humains ont certainement ensanglanté ces pierres. Muettes, elles me rejjardcut comme, par les nuits de pleine lune, elles ont regardé ces victimes et ces prêtres, ces bourreaux et ces croyants, sur lesquels planait l'esprit du Dieu sans nom. Et comment appellerais-je autrement, à l'heure présente, l'esprit qui [)lane sur moi et m'oblige à sentir tout ce que le mvstére do la vie renferme (k* tragi(jue et d'attendrissant?...
Jeudi '2^. — ... Pluie et vent toute la matinée. Ouehjues lieures d'éclaircie au milieu du jour. Parti de bonne heure pour le lac de Buttermere, toujours en oittside couc/i (char ù bancs découvert). Tous les ennuis de la route sont compensés par la majjnificence d'Ilonister Pass, un défilé démesuré qui se re[)lie trois fois sur lui-même, entre des montagnes nues, grises de rociiers et vertes d herbe courte, le long desquelles luisent les torsades d'argent des ruisseaux, enflés par cette
pluie de tant de jours, démesurément. La route même a été envahie par cette eau débordante. A certaines places, la rivière que cette route traverse a emporté le pont. Il faut que les chevaux avancent avec de Feau jusqu'au poitrail, et que rénorme véhicule roule dans cette eau qui rejailHt. L'impression de la solitude est intense et sauvage.
Elle se continue par le lac de Buttermere, qu'enserrent des montagnes boisées de sapins noirs, mais seulement à leur base, et par le tout voisin lac de Grummock, plus âpre encore. Il faut traverser en barque ce second lac pour aller jusqu'à la cascade de Scale-force. Elle tombe d'un seul coup et d'une hauteur énorme, sans rien briser sur les rochers de sa violente et magnifique coulée blanche. Ce paysage sublime contraste étrangement avec le comique à la Dickens de la salle commune de l'hôtel où les voyageurs se pressent pour prendre le lunch. La table est couverte d'énormes quartiers de viande froide. Un personnage d'un rouge de brique, avec des épaules de boxeur, se tient debout et découpe. Un voyageur auquel il vient d'offrir du bœuf et du jambon lui demande du sherry. L'autre se fâche et répond qu'il est un gentleman et non pas un garçon de service...
Samedi 26. — ... De Kesw^ick à Penrith, en chemin de fer. Lu, dans un recueil de fragments, des stances de Shelley, toutes pénétrées de ce charme particulier à ce poète, de cet au-delà dont il double ses images perceptibles. C'est une belle âme mystérieuse devinée derrière un beau regard...
De Penrith, vieille et morne ville que décore seul un château ruiné, pris une voiture pour Pooley Bridge, un pont sur une rivière noire à la tête du lac d'UlIsvater, et, sur ce lac même, le paquebot qui va jusqu'à Patterdale, à l'autre extrémité. Un enchantement flotte dans ce paysage, à cause de la nuance gris perle du jour. L'admirable et vaste lac est immobile. Pas une ride ne fronce son eau où a passé toute la pâleur du ciel. Le lac ressemble à un défilé d'eaux dormantes, prises entre des gorges qui par derrière en laissent apercevoir d'au-
très. Les tournants de 1 horizon au coin des caps et les sauvages entrées des baies me ravissent, d'autant qu'il n'y a pas dix personnes sur le bateau, et que mes sensations ne subissent pas le coup de ciseau du voisinage. Arrivé à l^atterdale et marché le long du lac du côté d'Airey-Force, dans une heure de silence infini qu'interrompt de place en place le bruit d'un ruisseau qui coule, et d'instants en instants le bêlement d'un troupeau lointain. La dentelure de la rive que je vois par-delà le beau lac, plantée d arbres et sinueuse, est charmante à suivre, comme le dessin découpé d'une fougère ou le raffinement d une sensation. 11 y a une grande mort grise du ciel voilé, avec un peu de vie bleue par intervalles, et cette mosaïque du ciel, reflétée dans l'eau, la colore d'une teinte changeante et moirée d'un effet tout spécial. C'est une alternance de vagues bleues et grises, — de vagues, non, mais de larges plis silencieux. Car à peine un frisson, le frisson tendre qu'éveillerait une bouche invisible, courtsur cette eau pâmée, dont la félicité mélancolique touche le cœur, à l'égal d un sentiment humain...
Dimanche 27. — ... Longue et brumeuse journée de dimanche anglais, passée dans un morne hôtel de IVnrilh à lire, écrire, et à poser le front contre les carreaux pour voir dans la rue déserte les passants aller au temple ou en revenir. Soudain une sonnerie de trompettes éclate, accompagnée de chants étranges. Une centaine de personnes paraissent, conduites par une femme qui marche à reculons. Les voix cliantent : «» Tlie lamby the lamb, tlie blecdituj lamb! — L agneau, l'agneau, 1 agneau (jui saigne!... " Les jjens s'arrêtent et forment le cercle, autour d un homme vêtu d un uniforme presque militaire, et sur le collet duquel sont brodées en argent des S majuscules. Cet homme commence une sorte d'oraison jaculatoire. La tête se renverse, la bouche se lord, les yeux se révulsent. H aj)pclle : « le Seigneur! le Seigneur!... n Une expression de désespoir ou d'extase se lit sur tous les visages. Une jeune fille, toute frêk^ et gracieuse, avec
un chapeau fermé, pleure silencieusement. Elle parle à son tour. Puis les cuivres ronflent. Le cantique recommence et la troupe part. C'est un bataillon de l'Armée du Salut qui vient de défiler devant moi. Un réformateur du nom de Booth a fondé cette secte, voici deux ans. Aujourd'hui elle compte des adeptes dans toutes les villes d'Angleterre. Elle vient d'acheter un magnifique bâtiment dans Régent' s circus, à Londres. Et le cardinal Manninglui consacre un gros article dans une revue célèbre. Il faut venir en Angleterre pour rencontrer de ces phénomènes de ferveur, qui attestent combien la sève religieuse est vivace encore dans le pays des puritains. Même il arrive que cette sève est assez puissante pour transformer les éléments les plus étrangers. Garlyle n'a-t-il pas trouvé le moyen d'aboutir au mysticisme à travers Goethe?...
Je quittai Penrith pour Whitehaven, afin d'aller de cette dernière ville visiter, après tous les lacs delà contrée, celui d'Ennerdale, terme marqué d'avance à mon voyage. Il n'y a pas cinq heures de chemin de fer et déjà des signes de toutes sortes attestent que c'est le terme du district. L'oasis de plaisance finit ici, et l'implacable envers du loisir anglais apparaît à nouveau. Les tuyaux gigantesques des fabriques fument durement. D'énormes chaudières renflées et rouges surplombent des terres calcinées. Après avoir longé la vaste nape du Hassenthwaite water, le chemin de fer arrive au bord de rOcéan. Une baie se dessine, immense, et que les montagnes de l'Ecosse ferment là-bas de leurs masses violettes, tandis que, de ce côté, s'échelonne une série d'usines. Qu'elle est sinistre, la mer qui roule dans cette baie ses lames vertes et brouillées ! Quelques barques de pêcheurs y tressautent lamentablement. A l'heure du retour et dans cette clarté froide du
matin, le marin livre sa voile à cette âpre bise. Le bateau penche. La Iioule se boursoufle et l'homme regarde le rivage. Il voit dans le lointain la haute cheminée vomir une noire vapeur de suie. G est l'usine où deux de ses garçons travaillent tandis que le troisième est en mer avec lui. A la maison la mère demeurée seule écoute le vent, arrose de charbon frais le feu qui rougeoie. Et le pêcheur sent peser sur sa race l'obscur, l'inévitable fardeau de la misère.
La misère ! pourquoi ce spectre douloureux s'interpose-t-il soudain entre les émotions nouvelles et mon imagination ? Vous est-il arrivé parfois, au sortir d'un plaisir, non pas coupable et sensuel, mais délicat et tout d'intelligence, — comme la lecture d'un beau livre au coin d'un feu d'hiver, — de rencontrer dans la rue un ouvrier ivre, et votre coeur ne s'est-il pas serré comme sous l'étreinte d'un vague remord? Bourreaux que nous sommes de par l'inéluctable loi du combat pour la vie, même dans nos heures idéales, la sécurité de nos phis beaux songes s'appuie sur l'asservissement de tant de créatures humaines, nos semblables! La page que j'écris amoureusement sur le coin de ma table bien rangée, le loisir nécessaire aux injpressions que j'essaie de noter de mon mieux, le loisir nécessaire à la curiosité de ceux qui liront ces notes, tout cela est fait du sang et des larmes des déshérités. Celte affreuse idée est vraie partout. Nulle part elle n'est rendue sensible comme en pays anglais, car nulle part le contraste ne se marcjue davantage entre ceu.x qui possèdent et ceux (jul ne possèdent pas, entre la fleur et son terreau. Je sors d'un district où tous les cottages sont élégants, tous les visages reposés, tous les costumes au moins décents, et sur la route du petit port de Whitehaven au lac d'Knnerdale, je rencontre les ouvriers des mines de fer du voisinage. Ils vont et viennent, effrayants à voir, la face et les vêtements enduits d'une teinture rouge. I^es rivières que la route traverse, grosses et grondantes, roulent des eaux toutes rouges, pour avoir travaillé, elles aussi, dans les mines. Les chevaux qui traînent les tombereaux ont leur croupe frottée de cette effroyable couleur
CnniQUii:. — IL i6
rouge, qui tache le tronc des arbres, les pierres des murs extraites de la rivière et par places le feuillage des buissons, comme si le paysage entier se trouvait condamné, frère muet des hommes, à Tesclavage de l'industrie.
Gomment avoir le cœur, après ce tragique et poignant spectacle, d'admirer la beauté sereine et candidement sauvage de ce lac d'Ennerdale perdu dans sa vallée déserte ? Errant en barque sur des eaux muettes et par un ciel tendu de blanc, — comme un cercueil de jeune fille, — je songe à ceux qui, tout enfants, avaient dans leur âme de quoi goûter la morte douceur de ce ciel et de ces eaux, inconscientes victimes, de l'âme desquelles la fatalité sociale a précocement arraché la fleur du songe ! Ce ne sont pas les affamés de la chair que je plains avec le plus de mélancolie, car ils ont des heures d'assouvissement, — mais ceux-là en qui sourd obscurément une sensibilité qui ne se comprend pas elle-même, — mais les artisans chez lesquels agonise un artiste et qui ne le savent point, — mais les femmes du peuple que dégoûte la brutalité de leur ménage, — mais les enfants qu'écœure l'apprentissage de leur métier, toute cette légion des Ariels dont la vie a fait des Galibans. Gomment y songer sans une amertume navrée, surtout lorsque la science nous a démontré l'inefficacité des révoltes et la vanité des utopies réparatrices ?
... Au matin du jour où je devais quitter Witehaven pour Barlisle et Londres, je me promenais le long de la digue transversvale qui clôt le port de cette ville de pécheurs. Je suivais le chemin ménagé au bas de cette digue et qui fait comme un petit quai à l'abri du vent. La mur de la digue est si haut que de ce trottoir on ne voit pas la mer. Le port se développait, silencieux et paisible. A peine si une ondulation s'y faisait sentir et soulevait doucement les grands bateaux où les marins faisaient leur cuisine. Au pied d'un phare qui termine la digue, une maison très basse et qui regarde, elle aussi, le port, se tapit craintivement. Derrière les vitres, des plantes d'intérieur, géraniums rouge, vertes fougères, déploient leurs
feuilles immobiles, — jouissance intime de quelque femme aux délicats instincts. Je regardais ce' port et ces fleurs, la ville étagée au pied de sa colline, cet étroit tableau d'intimité, — puis j'écoutais, sans le voir, l'Océan rugir. J'entendais les lourds paquets d'eau violente frapper la digue de l'autre côté et je mépris à penser que c'était le symbole de notre existence, à nous songeurs qui nous complaisons dans les sécurités de la civilisation, sans prendre garde aux grandes vagues de la vie, dévoreuses d'hommes. Seulement, la plainte des vagues est parfois trop forte pour que nous ne l'entendions pas. Quelques-uns dont le poète Lucrèce a vanté l'indifférence trouvent dans cette rumeur de quoi redoubler leur bien-être. Je suis de ceux qui sentent autrement, et une fois de plus je venais de l'éprouver à la veille de finir mon heureux voyage aux lacs anglais.
Août 1882.
A un ami.
Te rappelles-tu, cher compagnon de tant de jours et de si anciens déjà, te rappelles-tu nos promenades à travers le jardin du Luxembourg, il y a dix ans? Heureuse époque où, sous le prétexte de préparer nos examens, nous causions littérature, parmi les marbres dans lesquels revit le souvenir des princesses mortes depuis des siècles ! Les statues étaient des œuvres d'une sculpture plutôt médiocre, mais les noms des reines, inscrit sur le socle, nous faisaient rêver — indéfiniment. Il flottait pour nous, en ces années-là, dans Tair des aprèsmidi de printemps et d'automne, Tespérance d'une vie si noble et si pure! Nos grands bonheurs d'alors étaient des impressions d'art; nos grandes tristesses, des incertitudes sur les vérités de la métaphysique et de la religion. Des étudiants pareils à nous et à la même ferveur d'Idéal, en fut-il beaucoup, en est-il encore dans ce vieux quartier Latin où enseigna Jouffroy, où travailla Balzac? Certainement oui, et c'est à eux, aux frères inconnus du mystique cénacle des esprits, que je dédierais ces notes de voyage sur la vénérable université anglaise et ses étudiants, si elles ne t'appartenaient de droit, mon ami, à toi qui me représente ma jeunesse dans ce qu'elle eut de plus sincère et de plus charmant, mes années d'apprentissage dans ce qu'elles eurent de plus délicat et de
plus sérieux... Mais pourquoi te dire ce que lu sais si bien? Paris est loin, et Boulogne, et Folkestone, et Londres. Je suis assis à la table de travail de mon petit salon, dans mon appartement d'Oxford. Par la fenêtre en saillie, j'aperçois un ciel du soir bleuâtre et doux. J'entends un oiseau qui crie, de loin en loin le bruit sec d'un marteau qui frappe sur la porte d'un des cottages de la rue, et je commence de l'écrire ces notes. ..
Paris est loin... Mais ne le connais-tu pas comme moi, et ne l'as-tu pas savouré dans sa réconfortante amertume, ce plaisir de quitter un matin toute sa vie liabituelle, corvées et amusements, affections et baines ; — ce plaisir de monter dans le train qui part, de s'accouder sur le bastingage du paquebot qui fend 1 eau verte, et de n'avoir plus à côté de soi que sa pensée; — ce plaisir d'abandonner la femme qu'on aime, et ses coquetteries et ses sourires qui font si mal ; — ce plaisir encore de se laisser aller à être tendre pour clic, à distance ; car cette tendresse-là, du moins n'aboutira pas à quelque cruelle déception? Ab ! cette ivresse de la liberté, à demi faroucbe, nostalgicjuc à demi, comme je la goûtais à plein cœur dans ces premières journées de mon arrivée à Oxford ! Ce fut aussitôt une de ces jolies semaines du mois de mai anglais, avec des caresses d'une lumière un peu voilée, comme il en faut sur les constructions d'une arcbiteclure gotbique pour qu'elles aient vraiment toute leur (jrâce. Un rien de brume transparente flotle emprisonné dans les découpures des clocbetons, autour des meneaux des fenêtres en ogive et dans la dentelure des créneaux. Les vieilles pierres que les longs et froids bivers du nord ont comme revêtues d'un manteau d'bumidité noire semblent s'éveiller dans le
frisson de cette lumière immortellement jeune, et c'est un contraste d'une poésie délicieuse lorsque cet éveil du nouveau printemps s'accomplit dans une ville du moyen âge demeurée aussi intacte que l'antique Oxford. Depuis Venise, aucun paysage de cité n'a enlevé mon imagination de promeneur à une telle distance de notre époque. Ce ne sont, une fois les faubourgs franchis, qu'édifices anciens, coupoles et tours, beffrois et clochers, se profilant sur les quatre coins de l'horizon. Certaines rues glissent tout entières entre de hautes murailles de couvents, et par l'ouverture des portails garnis de colonnettes, d'espace en espace, un profond jardin s'aperçoit : une verte pelouse, des arbres gigantesques, des fleurs sur le rebord des croisées. Même les maisons modernes qui se pressent autour des collèges anciens et des églises, ces maisons anglaises qui se ressemblent d'une extrémité à l'autre de la grande île, avec leurs carreaux en guillotine et le renflement de leurs fenêtres, ont pris ici un je ne sais quel air pittoresque et vieilli qui s'harmonise avec la physionomie du reste de la ville. De loin en loin, au milieu de la rue et dans l'ombre d'une chapelle, un cimetière s'étend, mais si heureux, si intime, si paisiblement funèbre et coquet ! Audessus des larges dalles, les cytises balancent les pluies d'or de leurs fleurs, les lilas frémissent avec leurs branches chargées de grappes violettes. Des pâquerettes étoilent l'épais gazon. Si les morts qui sommeillent dans cet enclos de silence et de fraîcheur remontaient au jour, et s'ils se mêlaient à la foule de passants qui vont et qui viennent autour de la grille, certes, ils ne trouveraient guère de changements dans la figure des dix-neuf collèges. La tour divine de Magdalen, au sommet de laquelle c'est la coutume de saluer par un cantique l'aube blanchissante du premier matin de mai, se dresse toujours, au bord de la rivière. Le nez de bronze doré n'a pas été arraché de la porte de Brasenose. La grande cloche familièrement surnommée Tom^ continue de sonner dans le clocher de Christ Church, Le vieil Exeter n'a pas cessé de faire vis-à-vis à Lincoln, et les jardins de Saint-John de remuer au soleil de
Tannée renaissante les milliers de feuilles de leurs arbres séculaires. Les pauvres morts, ces acquittés de la vie, ces défunts, comme les appelaient si éloquemmcnt les Latins, n auraient pas à demander leur chemin pour faire un pèlerinage à la place où s'est accomplie leur destinée. Et nous, mon ami, combien en avons-nous vu changer de visage parmi ces rues qui servirent de cadre muet aux mélancolie? ou aux félicités de notre jeunesse? Que de maisons nouvelles sont là pour nous jurer que nous datons déjà d hier, nous qui avons si peu vécu !...
Dans ces rues d'Oxford, toutes bordées de constructions gothiques, des étudiants passent, reconnaissables à leur âge d'abord, puis à leur costume. Les uns vont subir un examen ou bien accomplir quelque devoir officiel. Ceux-là portent le petit manteau d'abbé qui flotte à l'épaule, et sur la tête une toque d'un étrange dessin. Imagine un véritable casque d étoffe noire qui emboite le crâne, et par-dessus se développe une sorte de plate-forme carrée de la même couleur. D'autres sont de loisir et se rendent au club ou à quehjue visite. Ils offrent cet aspect de tenue correcte et traditionnelle qui fait l'envie de tout jeune l^arisien de 1883, désireux de s'improviser gentleman. En <. complet » de nuance grise, le veston ouvert et moulant les reins, le col droit, la cravate épinglée, le chapeau rond et enfoncé droit sur le front sans qu une boucle de cheveux dépasse, les pieds à Taise dans la bottine lacée à talon plat, ils marchent à grandes enjambées et d'une seule pièce. Ils tiennent d'une main la paire de gants eu peau rou{;eâtre, de l'autre la canne qu ils portent par le milieu et à une certaine distance du corps. Cette parfaite et impeccable rigueur est rendue plus sensible par la négligence de ceux qui reviennent d une partie de paume ou de canotage. Ces derniers ont endossé la veste de flanelle ou blanche ou bleue, et sur leur poitrine sont brodées les armes de leur collège. En pantalons de flanelle aussi, le chef coiffé d'une casquette souple, les bras chargés de racjuettes, ils fument la courte pipe en racine de bruyère, et c est le seul détail (jui
atteste que voilà le quartier Latin de TAng^leterre... Te rappelles-tu les prodigieuses hérésies de costume que se permettaient nos camarades des alentours de Panthéon? Mais ce Paris où nous avons eu nos vingt ans, avec sa rivière toujours bleue, avec son ciel tiède, avec la gaieté de ses rues, avec le nonchaloir de ses flâneurs, n'est-ce pas le Midi déjà, par rapport à la brumeuse Angleterre, le Midi facile et ensoleillé, le Midi du laisser-aller et de la familiarité, si heureusement installé dans sa bonhomie volontiers galante, — et le Nord a-t-il jamais connu de ces jours où le fait d'exister est par lui seul un délice?
Tu as froncé le sourcil tout à l'heure en rencontrant du regard ce mot : collège. Il est si vilain en français et le cortège d'idées qu'il évoque si complètement détestable! Encore, toi qui fus externe, tu ne les connais que par le dehors, ces odieuses prisons. J'y ai pour ma part traîné dans l'ennui dix pleines années de mon enfance et de mon adolescence, — des années dont je ne voudrais pas revivre une minute, pas une seule. Je revois la cour étroite où nous n'avions pas la place de jouer, la salle d'étude où il nous fallait travailler coude contre coude, dans le silence et l'immobilité, le morne dortoir où nous nous réveillions au son du tambour. J'éprouve à nouveau toutes les souffrances de cette vie de caserne et de promiscuité. Mais un collège d'Oxford ne ressemble pas plus aux nôtres qu'un lycéen, pâle et engoncé dans sa vieille tunique, ne ressemble au jeune athlète que je viens de voir passer sur le trottoir d'en face, souple et musclé dans sa vareuse de bateau. Le collège anglais est quelque chose d'assez indéfinissable, qui tient à la fois du riche couvent et du club aristocratique, comme l'étudiant anglais tient à la fois du sporisman, de l'humaniste et du gentilhomme. Te rappelles-tu
le singulier poème de ïennyson : la Princesse, histoire romanesque de la fille d'un roi qui fonde sur la frontière des possessions de son père une vir^ûnale université pour elle et ses compajjnes préférées? Et sous les yeux de la lectrice anglaise un décor s'évoque d'architectures exquises et de fraîches pelouses, si gracieux et si fleuri de roses que la plus élégante idylle peut s'y développer comme en son décor naturel. Tennyson n'a eu qu à copier les lignes d'un des édifices d'Oxford, où il s'en rencontre vingt pareils. Que ce soit Merlon collège on Trinity, W or ce s ter on Wadliam, c'est toujours le même lacis d antiques escaliers de pierre qui tournent dans des tourelles ou se brisent à des encoignures. Le long de ces escaliers s'ouvrent les appartements des étudiants. Chaque Oxonien possède deux vastes cellules, quelques-unes ornées d'un plafond en voûte, toutes avec des fenêtres dont les carreaux sont cerclés de lamelles de plomb. Qui ne révérait ici d'un docteur Faust abimé dans le gouffre des anxiétés métaphysiques? L'ameublement de ces pièces d'un autre âge est très moderne cependant et parfois luxueux. D ordinaire, une table carrée, qui tantôt sert pour le lunch et tantôt pour le travail, occupe le milieu de la chambre d étude. Quehjues fauteuils, un divan, des chaises de toutes formes, une bibliothèque et quchjues gravures achèvent de donner à ce séjour une physionomie de garçonnière confortable. La chambre à coucher est plus petite. Un lit de camp et le bassin de zinc obli{jaloire pour le bain froid du matin en sont les principau.v objets. L'étudiant est le maître chez lui. L'écriteau cloué à la porte et sur lequel est gravé son nom constate une propriété réelle de ce coin de l'énorme ruche. Cela procède tout ensemble du liomc et du couvent, mais un liomc soumis à quel({ues règles strictes, comme de ne jamais découcher, et un couvent où la liberté d aller et de venir, de rentrer et de sortir, de choisir ses moments de travail et ses moments de flânerie, est presque absolue
Un peu avant huit heures, 1 étudiant est debout. Si! est très fervent, il assiste d'abord au service dans la chapelle;
puis, vers les neuf heures, il se trouve assis devant les nombreux plats du déjeuner dans la salle commune, le hall, — sorte d'immense réfectoire monastique, sur les murs duquel sont appendus les portraits des fondateurs du collège, des illustres élèves ou des donateurs généreux. Certaines de ces toiles, attachées là du vivant ou tout de suite après la mort des personnages dont elles perpétuent le souvenir, datent de plusieurs lustres. La pinte d'argent, où l'étudiant boit la bière et le cidre, est aussi le plus souvent un cadeau fait au collège par un ancien élève. Un ex dono, des armes et le chiffre d'une lointaine année rappellent au possesseur d'aujourd'hui qu'il n'est que le dépositaire d'un bien-être et d'une richesse qui le précédaient et qui lui survivront. Même le plus mince détail contribue ainsi à redoubler l'impression de travail successif et continu qui se dégageait déjà des pierres des murailles. Et quels noms que ceux de ces anciens élèves! Il traîne cinq ou six siècles de gloires anglaises dans tous les corridors de ces cloîtres laïques. A University collège, voici encore les chambres où vécut le poète Shelley; à Worcester, celles où séjourna Thomas de Quincey, le mangeur d'opium et le grand essayiste. Le portier qui conduit le visiteur raconte qu'on abattit, voici quarante ans, un peuplier dont le feuillage bouchait l'horizon de cette fenêtre. A Merton collège, qui date de 1264, étudièrent et le docteur subtil, ce Duns Scot qui fut l'adversaire de saint Thomas, et le théologien Jean d'Okkam, le docteur invincible, et le réformateur Jean de Wickliffe. Une des cours de ce collège, toute sombre au milieu des bâtiments qui le cernent, impose aux moins songeurs la vision des temps évanouis, où la querelle des nominalistes et des réalistes bouleversait les écoles d'Europe. A Oriel fut élevé sir Walter Raleigh, ce héros de tant d'expéditions extraordinaires, qui trouva le loisir, durant sa captivité à la Tour, d'écrire une Histoire du monde in-folio. A Queen's collège s'instruisit le mystérieux et terrible prince Noir; à New Collège, William Pitt; à Christ Church, le duc de Wellington. On montre dans les jardins de Magdalcn l'allée où se promenait Addison; là
SENSATIONS D'OXFORD Vil
il composait d'ingénieux vers latins sur la paix de ^ys^vick ou sur les marionnettes. A Pembroke se rattache le nom du célèbre docteur Samuel Johnson, cet acharné tory, (jui disait de Rousseau : » Je voudrais le voir déporté et travaillant dans les plantations. » Ailleurs passèrent et le philosophe llobbes, le théoricien du despotisme, et le doyen Swift, l'amer et douloureux insulteur de Tespérance humaine. — Toute TAngleterre ancienne est représentée, vivante encore, et se reflétant sur l'Angleterre moderne et contemporaine. Depuis Rome, aucun peuple n a, plus que celui-ci, pratiqué Tart difficile de durer. ..
Mais Tétudiant a déjeuné. Il travaille jusqu'aux environs d'une heure de l'après-midi. L'n Lundi hâtif alors, qui se compose d un peu de viande froide et de marmelade; puis aussitôt sur la rivière, à moins que ce ne soit le tour du lawn-tennis ou du cricket. Vers cinq heures, les exercices du sport sont finis, et l'étudiant passe au cluh^ où il lit les journaux, il erre dans le High Street et le Corn Street, — prononce le Iligfi et le Corn, — ou bien il assiste au service du soir dans une des chapelles, et s'il choisit celle de iVeit/ Collège et de Magdalen, où sont des écoles de choristes, il entend sous les voûtes anciennes des voix, délicieuses de fraîcheur, chanter quelques phrases de Schumann ou de Mendelssohn. Sept heures arrivent. C'est le moment de revêtir à nouveau la toge flottante et de reprendre le chemin du hall pour y diner sous la présidence des dignitaires du collège, — les fcliows, ou les dons, ainsi que les appelle la langue d'Oxford, — (jui |)rcnnent leur repas sur une estrade, à l'extrémité de la vaste salle. Le diner fini, l'étudiant passe cinq fois sur six sa soirée à (|utl(|ue vin, c'est-ù-dire cjue ses amis et lui se réunissent dans la chand)re de l'un d'entre eux pour boire du porto, du sherry, fumer des pipes et des cigares, chanter au piano ou jouer aux cartes... Ce n'est point, comme tu vois, une retraite de pénitence qu'un collège anglais. La {;rande affaire parait être de préserver de la frécjucntation des filles une élite de jeunes gens, choisis dans la classe riche. Avec leur apparente indépendance,
ces étudiants d'Oxford se trouvent tenus de la manière la plus étroite sur le chapitre essentiel du plaisir le plus vif à leur âge. Ils se croient libres. Ils le sont en effet de ramer et de monter à cheval, de boxer et de vider des flacons de vin d'Espagne ; mais, pour le reste, non. Et c'est de ce reste-là que nos étudiants s'inquiètent d'abord. Le malin génie de la nature, comme disent les pessimistes, qui fait flotter un coin de jupe dans les cerveaux de vingt-deux ans, s'applique bien à ne pas perdre ses droits. Il arrive parfois, m'a-t-on raconté, que le train d'Oxford amène à la petite ville d'Abingdon, laquelle n'est pas trop loin, un jeune homme et une jeune femme, qui descendent à l'hôtel pour y prendre le thé dans une salle particulière, et le jeune homme est un des vertueux étudiants de quelque docte collège, et la jeune femme une grisette de la vertueuse ville d'université. Mais l'après-midi est courte, le déplacement incommode, la créature intéressée et d'une élégance douteuse. Il faut être rentré avant minuit, — et c'est autant de pris sur ce démon de l'amour, à qui tous les déguisements sont bons pour nous boire un peu de notre force et de notre pensée, — oui, tous, et les plus délicats comme les plus grossiers, depuis le charmant visage, la taille ronde, le joli tour d'esprit et les bas de soie à jour d'une parisienne jusqu'aux fraîches couleurs, aux formes masculines et aux yeux inexpressifs d'une fille anglaise. Mais le premier de ces déguisements est plus dangereux que le second. — Hélas!...
Quels endroits cependant pour y mener une femme au beau sourire et s'asseoira ses pieds, que ces verts et immenses jardins des collèges, — lesquels ne servent guère qu'à des parties de laïun-tennis ou à de solitaires lectures de volumes grecs et latins!... Elle sourirait, cette femme aux yeux fins.
— et ce serait une sensation à la fois mélancolique et charnnantc que de voir cette (jracieuse créature se détacher sur un fond de vieille architecture [gothique, — aimable symbole de la Vie immortellement jeune et renouvelée, parmi les symboles vénérables des années à jamais passées... — Elle sourirait, cette enfant coquette, et ce sourire serait une ironie suprême à l'adresse des docteurs des autres temps qui ont blanchi sur les in-folio dans le silence de ces couvents de travail. Car ces savants, avec leurs veilles studieuses, n'en ont pas plus appris sur la duperie de la nature et Tuniverscllc vanité que n'en apprend en quelques minutes celui qui aime cette femme au joli visajje, et qui 1 écoute, dans le mystère du soir, murmurer des phrases aussi dépourvues d âme que son visage est délicat, aussi vaines et vides que ses yeux sont profonds, aussi frivoles que son sourire est tendre... Combien de fois ai-je ainsi évoqué une adorable imajje, à l'heure mourante du jour, dans les jardins de Neiu Collcfje, d abord, que je visitai avant tous les autres? Ce sont aussi ceux dont l'aspect est plus ancien. Comme les membres du collège s étaient chargés de maintenir en état la partie des remparts de la ville sur laquelle donnait leur terrain, la ligne des créneaux est restée debout à cette place, et sa dentelure ferme tout 1 horizon. Du lierre frissonne autour de ces pierres contre lesquelles les balles et les boulets pleuvaient durant les guerres civiles. Des chênes gigantesques, des ormes, des pins poussent le long des minces allées et en plein milieu de l'épais gazon passé au rouleau. Cela est tout ensemble frais et recueilli, doux au regard et vénérable, il erre sous ces arbres comme une âme invisible de tant de choses mortes qui ne s'en sont point allées tout à fait! N aurait-ce pas été un paradoxe délicieux et moqueur que de prolonger une conversation sentimentale dans ce pavsage (le jadis? Des sonneries de cloches courent dans l'air. Ouel délice d'être à deux dans cette solitude Heurie, et d'entendre une bouche aux lèvres menues... parler des amants d une amie intime, vanter un nouveau roman d'une littérature sufHsainiucnt édulcorée et raconter les bonnes fortunes de
quelque jeune élégant chez lequel les femmes reconnaissent avec extase leur propre esprit ! ... A moins toutefois que la compagne de cette promenade parmi les jardins du vieux collège ne fût du petit nombre de celles qui consentent à se taire et à se laisser regarder.
Oh ! Une femme qui ne parlerait pas et qui se contenterait d'incarner dans sa personne l'impérissable, la divine Beauté, une femme qui ne parlerait pas, mais qui aimerait et dont les yeux seraient baignés de tendresse et d'ignorance, comme des yeux de gazelle avec une expression humaine, — celle-là, l'incomparable, comme on serait à l'aise pour l'aimer, soit dans ces jardins de New Collège, soit encore dans ceux de Magdalenî Légère comme une apparition, elle gUsserait sous les arceaux du cloître dont les colonnettes entourent un gazon paré de fleurettes d'or. Les oiseaux posés sur l'herbe chanteraient à son passage. Les monstres sculptés sur les gargouilles la suivraient de leurs yeux de pierre. Les biches apprivoisées du parc frôleraient sa main de leur pelage fauve. Le long de la promenade d'Addison, les arbres centenaires éventeraient son front avec les feuilles de leurs branches. Les pervenches bleues s'ouvriraient dans le buisson. Nul autre bruit que celui de la fuite d'un mulot en train de traverser l'allée. Le petit filet d'eau qui cerne le parc coulerait si doucement! Le soleil bas éclairerait d'une lumière blonde le tronc des vieux ormes, et la ligne de son corps, à elle, la chère silencieuse. Il y a des heures et des coins du monde où il est si facile de croire au bonheur, — si facile et si dangereux. Malgré toutes les expériences et les résolutions, qu'une brise de printemps passe dans un feuillage et la philosophie tombe par terre, cassée en mille morceaux comme une tasse qu'un enfant laisse choir. Je crois bien avoir traduit cette idée plus poétiquement, un jour que je m'étais attardé, comme de coutume, à songer dans le jardin de Worcester, où ce n'étaient, autour de la pièce d'eau, que lilas et cytises, marronniers et arbres de mai tout en fleurs. Gomme le jardin est voisin de la gare, le sifflet d'un train en partance arrivait
par intervalles, attestant, hors du calme asile, la continuité du déchaînement de Timplacahle vie, et — que l'ombre des fellows de l'autre siècle me pardonne! je m'en allai avec ces vers qui me chantaient dans la tête :
0 mon Rêve, ô plaintif rossignol qui te poses Pour chauler ta chanson par ce beau soir d'été Sur un arbre de Mai tout fleuri de fleurs roses, Tais-toi, perfide oiseau que j'ai trop écouté.
Je les connais trop bien, ces soirs d'un charme tendre, Ou les feuillages verts frissonnent dans l'air bleu, Ces stiirs contuic j'en ai trop passés à t'entendre Me chanter la chanson de l'amour sans adieu.
J'ai trop mêlé mon âme à 1 âme parfumée De Heurs qui se mouraient par ces soirs d'autrefois. Trop contemplé les veux d'une idéale Aimée Qui s'évoquaient, mon Rêve, à l'appel de ta voix.
Tais-toi, doux rossignol du mois des primevères, Laisse l'arbre de Mai fleurir sans t'y poser, El s'endoriiur ce cœur, troublé comme naguères. Grâce à toi, du désir d'un immortel baiser!...
Il n'est pas d'immortel baiser, mon ami, pas plus qu il n'est d immortel printemps. Ces fleurs de l'arbre de mai passeront comme a passé mon rêve, puis ce sera le tour de l'arbre lui-même, et après beaucoup d'années le tour des bâtiments entre les murs desquels verdoie ce vaste jardin, et le tour ensuite de la race dont Icsprit s'était manifesté par ces édifices, dont la lan^jue se parlait sous ces voûtes anciennes. Et après beaucoup et beaucoup d'années encore, cette terre qui soutient ces murs, cet arbre, ces fleurs, qui nous soutient nous-mêmes, subira le sort réservé à tout objet comme à toute créature. Dépouillée d'atmosphère et glacée comme la lune dont le mince croissant se dessine maintenant sur l'horizon, elle roulera, globe vide et muet, à travers les espaces. C est à cause de ces certitudes que le morne Schopenhauer avait raison, et avant lui le Bouddha libérateur, de conseiller à l'Ame inquiète la rentrée volontaire et définitive dans le couvent du non-être, eux qui ne croyaient pas au Père qui est
aux deux. Un : à quoi bon?. . . désabusé se prononce ainsi dans le soupir de tous les soirs, pour se changer chaque matin en une parole d'aurore et d'espérance, et il en sera ainsi jusqu'au dernier souffle du dernier homme.
C'est qu'aussi bien, elle est étrangement habile à charmer le pessimisme le plus intraitable par le chatoiement de ses lumières et la décevante poésie de ses apparences, cette nature, si dangereuse au fond et si implacable! Au lendemain du soir où je m'étais abandonné dans le jardin de Worcester à ma trop raisonnable mélancolie, tu aurais souri de me voir assis à l'arrière d'un léger bateau et lancé, en compagnie d'un étudiant de mes amis, sur VIsis, — heureux de respirer et de regarder le paysage, comme si je n'eusse jamais philosophé de ma vie. On appelle de ce nom mystérieux à'isis un des deux bras de la Tamise qui entourent Oxford, et le plus large. L'autre est surnommé le Cherwell. — La Rivière! Voilà ce qui fait la félicité de la vieille ville universitaire et son orgueil. Le jeune barbare que Matthew Arnold prétend exister dans tout jeune anglais de vingt-cinq ans, trouve dans le maniement d'une barque durant des heures et des heures, de quoi user, à force d'énergie physique, cette je ne sais quelle ardeur de lutte qui brûle son sang. Sur Ylsis donc, et à l'extrémité des vastes prairies de Christ Church, se déploie le long du bord une file de pontons qui appartiennent aux divers collèges. Dans les salles aménagées à l'intérieur, les étudiants qui doivent prendre part à une course peuvent se préparer, et sur la terrasse la foule des spectateurs trouver place pendant ces mêmes courses. Tout à l'entour sont amarrées des embarcations de formes différentes, depuis la frêle pirogue qu'un homme manœuvre seul à la pagaie, jus-
SENSATIONS D'OXFOIID 417
qu*au canot de huit rameurs, sans parler des yoles à voiles réservées pour les jours de brise. Lestes et robustes dans leur veste de flanelle blanche ou dans le maillot qui moule leurs muscles, les jeunes (jens détachent quelqu'une de ces embarcations. Chacun porte sur soi les armes de son collège. Voici les trois cerfs de Jésus, l'aigle de Christ Churc/i, la main ouverte de Worcester. Il en est qui, avant de saisir l'aviron, se jettent à l'eau, a6n sans doute de suffire ensuite à une course plus longue sans être incommodés de la chaleur. Et c est un spectacle charmant que celui de cette rivière par une jolie après-midi de printemps. Elle roule, pleine et sombre, au ras de larges prairies jaunes de boutons d'or. Oxford, sur la rive gauche, dentelle de ses constructions gothiques le ciel bleuâtre et toujours un peu voilé de brumes. Le beffroi de Magdalen, le clocher de Christ Church, la coupole de la bibliotlièque Iladcliffe, dominent les autres édifices, et le cercle des montagnes qui entourent la ville verdoie doucement. C'est sur la rivière une allée et venue ininterrompue des barques légères. La toile des yoles se gonfle avec mollesse, les palettes des pagaies font voler alertement les minces pirogues. Les huit rames des grands canots s'élèvent et s'abaissent avec une régularité comme automatique. Parfois, à l'arrière, une femme, vêtue de blanc, est assise et tient la barre. Mon compagnon me montre sur la droite un nouveau ponton qui sert de villa d'été à un Anglais excentri(juc et à toute sa famille; et sur toute cette vie du fleuve une clarté se pose, jeune et fraiche, qui donne à l'eau comme la gaieté humaine d'un sourire.
Elle roule ainsi, cette familière et allègre Tamise, juscju'à l'églistî d'Iffley, antique chapelle normande qui se dresse sur une hauteur, entre un cimetière fleuri de roses et un presbytère qu'achève un jardinet, — solitaire et pieux asile d'où il semble que la vie doive apparaître, lumineuse, intime et reposée, comme ce paysage I . . . Mais si charmante (jue soit cette Tamise par la(]uelle se prolongent \ Isis et le Cherwell réunis, le Cherivell lui-même, ce plus petit des deux bras du fleuve, CniTiooe. — II. 27
m'a paru plus charmant encore. Il serpente, très mince et à peine profond, le long des prairies de Christ Church, après avoir contourné le parc de Magdalen. Les pâles feuillages des saules s'agitent au-dessus de son eau sinueuse et dormante. Il n'y a plus ici ni grandes yoles, ni barques de courses, mais seulement les toutes grêles embarcations chargées de deux amis ou d'un seul rameur. De distance en distance, et dans les endroits où les branches des arbres de la rive retombent et forment un berceau naturel, une de ces embarcations est attachée. Immobile à demi et couché au fond, un étudiant feuillette un livre. Il reste ainsi plusieurs heures à jeter tour à tour les yeux sur la page commencée et sur la verdure frémissante, sur le ciel bleu, sur la rivière. Le grand air est indispensable à ce corps robuste comme il l'est aux plantes, comme il l'est aux libres animaux, et dans cet étudiant d'Oxford n'y a-t-il pas un peu de la beauté animale de ces jeunes Grecs dont nous admirions au Louvre l'harmonieuse vigueur, reproduite par le marbre des sculptures? Les statues d'athlètes intelligents qui se voient dans les musées antiques semblent plus admirables encore de vérité lorsqu'on est venu ici et qu'on a constaté avec sa propre expérience combien le mariage des violents exercices physiques et de la culture intellectuelle est fécond en splendeurs viriles. Chez nous autres, Français de la seconde moitié du siècle, trop souvent l'arbuste de la pensée grandit dans un terreau qui n'est pas assez riche. Les racines fendent le vase et l'arbuste est malade par l'excès même de son développement. Ce mystique arbuste dont chaque feuille est une idée pousse ici en plein sol, et plus d'un pourrait dire comme le sage antique, parmi ces manieurs d'avirons et de livres savants : « Tout est en harmonie avec moi, nature, qui est enharmonie avec toi!...» — Pendant combien d'heures cette parole sublime du plus grand empereur romain a-t-elle été vraie pour nous?
Je sais, mon ami, qu'entre les goûts qui nous sont communs il faut ranger ce plaisir étrange de la diffusion de notre u moi » à travers les choses, — plaisir si particulier que la langue française n'a pas de terme unique pour le résumer et le déBnir. Tu aimes comme moi à te laisser envahir par la vie qui s'exhale d'un coin de paysage jusqu'à perdre pendant quelques minutes la conscience exacte de ton être individuel. Durant ces secondes de dissolvante rêverie, il semble que l'âme s'en aille du corps et qu'elle devienne eau courante avec la rivière, flot dormant avec les lacs, feuillage frémissant avec la ramure des arbres, parfum végétal avec Taromc des fleurs, lumière vibrante avec le rayon du soleil. Quchjuefois ce dépouillement de notre personne s'accomplit à l'occasion, non plus des choses, mais des autres hommes, et c'est alors toute une existence différente de la nôtre que nous épousons d'un coup, dans ses moindres détails, par une hallucination intérieure d'une rapidité prodigieuse. La fraicheur d un cloître traversé en passant ne suffit-elle pas pour nous faire revêtir par la pensée la robe de bure d'un religieux, et, avec cette robe, ses habitudes, ses sensations et jusqu'à ses idées? On devient un paysan, patient, sournois, économe et compliqué, rien qu'à regarder, du bord d'une route normande, la salle d'une ferme, propre et luisante, avec ses meubles de bols soigneusement frottés, sa large cheminée où la soupe se prépare dans la vaste marmite. C'est à des fantaisies de cet ordre que j'étais en proie à Oxford, non pas une fois, mais dix fois par jour, et surtout aux moments où je me trouvais assis à la table des agrégés d un collège, de cc^ fellows aimables et savants. Je m'étonnais presque de ne pas sentir flotter sur mon dos leur longue toge noire et de ne pas porter sur
ma tête leur bonnet carré. Et je retombais dans ce qui fut la manie, j'imagine, de tous les songeurs depuis qu'il y a un monde des faits et un monde des idées. Je bâtissais à nouveau riiumble roman de ma destinée. Je réunissais en un faisceau les observations éparses que j'avais pu recueillir sur cette existence des maîtres d'Oxford. Je m'imaginais être l'un d'eux, et une hallucination commençait, que je vais essayer de te décrire.
... Je me voyais donc aux environs de la vingtième année arrivant comme nouveau, — freshman, disent-ils, — dans ce vénérable Oxford, et aussitôt charmé par la ville. Ce paysage de Lettres m'environne d'une atmosphère de doctes rêveries, et les quatre années d'étude au terme desquelles je dois être Maître es Arts, — M. A., — s'écoulent comme un jour. A peine soupçonné-je, enveloppé dans la poussière des livres anciens, l'existence d'un univers moderne. En revanche, accoudé sur ma table sculptée, au coin du feu de charbon qui rougeoie et par les nuits d'hiver, je vois distinctement la Diane des légendes païennes baigner son beau corps dans l'eau fraîche d'une source, et les yeux d'Actéon flamboyer à travers le feuillage. Les vers d'Homère apportent à mon oreille la chanson des Sirènes, perfide et douce. Avec la Didon de Virgile j'erre dans la sombre allée des amants adultères. Toutes ces fables de la littérature antique sont pour moi des réalités parmi lesquelles je me meus comme parmi les arbres du préau de mon collège... Les jours passent. Je deviens un humaniste accompli, j'écris force vers grecs pour mon plaisir, et c'est en grec encore que je note mes sentiments pour la sœur d'un de mes amis. Cette jeune fille étant venue rendre visite à son frère dans notre vieil Oxford, je leur ai offert, à ce frère et à elle, un lunch interminable durant lequel j'ai achevé de m'éprendre d'elle. Assise au bout de cette même table où j'écris et le dos tourné à ma croisée, je l'ai vue rire doucement dans la lumière. La Némésis ennemie du bonheur des mortels a voulu que six mois après elle se mariât avec un officier et partît pour les Indes. Je me suis
SENSATIONS DOXFORD 4îl
consolé en traduisant ma peine par des strophes saphiques du plus touchant effet, sans compter qu'à cette occasion je m'éprends des élégies de Catulle dont je me promets de donner une édition définitive.
Mes années d'étudiant sont finies. J'ai {jagné un fellow s ht'p dans un collège fondé par le roi Edouard II à seule fin que des prières soient dites régulièrement pour le repos de l'âme des chevaliers tués dans une expédition contre l'Ecosse. Dire des prières, cela me serait difficile, car j en suis arrivé, au cours de mes réflexions, à ne plus croire en un Dieu personnel, et à douter fortement de 1 immortalité delàme humaine. J'assiste cependant aux services de notre chapelle avec la parfaite tenue qui convient à un membre d un aussi respectable collège. Mon fellowsliip me vaut un peu plus de sept mille francs par an pour toute ma vie. Ce que je peux gagner par mes travaux de librairie achève de m'assurer une indépendance entière. J'occupe dans mon collège trois pièces charmantes. La plus large, encombrée des livres qui m'arrivent de tous les coins d Europe, est ma salle de travail. A côté se trouve mon salon, puis ma chambre à coucher. Tandis que je suis en train d étudier, assis dans mon fauteuil préféré sur le bras duquel est fixé un petit pupitre mobile, je n ai qu'à lever les yeux pour voir à travers ma fenêtre en ogive un horizon de couvent dont le silence seul est pour moi une volupté. C'est une cour étroite et longue. Sur la gauche la chapelle se profile. Une tour carrée se dresse dans un angle, presque noire de vétusté, garnie de statues et creusée à sa base par un immense escalier qui monte dans l'ombre. Le reste des bâtiments de cette cour contient les chambres des étuihants. Il y a des fleurs sur chaque fenêtre et le sommet de l'édifice est crénelé. Je regarde ces vieilles pierres et je songe au fellow qui occupait celte chambre avant moi. Il a passe ici cinquante années de sa vie. Je remonte en arrière et je m'amuse à compter le nombre des personnes qui ont joui de mon bénéfice depuis la fondation. C'est en X'.Vliy que le roi installa ici un recteur, — c'est le titre de notre chef, — etdixyir//oir5.
Entre ces dix premiers /eZ/oîi/^ et ceux d'aujourd'hui il n'y a pas eu place pour plus de seize séries de nominations. Seize personnes seulement ont vieilli dans ce coin paisible dont le hasard m'a fait le maître.
C'est dans cette chambre d'étude et parmi mes livres que je passe volontiers ma journée durant mes résidences à Oxford, et je réside souvent, quoique ma pension me soit servie, où que je me trouve. Mais l'air d'Oxford est pour moi comme l'air natal. Partout ailleurs je me sens étranger. Quand six heures arrivent, je revêts ma toilette de soirée, comme si je devais dîner au çluh. Je passe, par-dessus, la petite robe noire, je me coiffe du bonnet carré, puis je viens m'asseoir avec les autres fellows du collège autour de notre table dressée sur son estrade, à l'extrémité du réfectoire commun. Le dîner fini, nous nous retirons dans notre salle particulière pour y prendre le dessert et y boire le vin. De mains en mains, cérémonieusement, passent les fioles qui contiennent le blond sherry, le rouge claret, le brun porto. Par la grande baie de la fenêtre, on aperçoit une nappe de gazon avec de grands arbres. Cela fait, par les beaux soirs de printemps, un fond de verdure d'une surprenante intensité que les longs rayons mourants du soleil qui se couche éclairent silencieusement. Les discussions scientifiques alternent autour de moi avec les menues anecdotes sur la vie d'Oxford. Une douce chaleur causée par le porto se répand sur mon visage avec ce pourpre spécial qui finit par devenir le teint habituel de beaucoup d'Anglais, et j'emmène mes amis dans mon salon pour y fumer et y boire le thé.
Il n'est pas très vaste, ce salon, mais comme l'ameublement en est confortable et disposé pour la causerie ! Quelques gravures en garnissent les murs. J'ai là, dans une bibliothèque soigneusement close, une collection de livres de choix. Mon bonheur est de m'abandonner, dans ce cadre d'intimité, aux délices de la conversation purement intellectuelle. Nous sommes là, trois ou quatre, — pas davantage, — à penser tout haut et à nous dire le fonds et le tréfonds de
nos opinions sur les problèmes qui nous tiennent le plus au cœur. Un de nous est un Berkeleyen ; il ne croit pas à Texistence de la matière. Un autre est un positiviste, pour lequel les questions de métaphysique sont un non-sens, ce qui ne Tempèche pas de ne jamais parler d un autre sujet. Un troisième est un esthéticien d'une subtilité infinie qui interprète avec une philosophie supérieure les œuvres d'art de tous les pays. Quant à moi, j'ai continué d'avoir une curiosité universelle, mais mon cher Catulle n'a pas cessé d'être mon auteur de prédilection. J'ai presque fini de reconstituer le texte de ses poèmes avec une ingéniosité merveilleuse. Nous discutons péle-méle sur l'Inconnaissable et sur Lesbie, sur Léonard de Vinci et sur la politique, et quand je me sépare de mes amis, à peine si je me rappelle que jadis j'ai caressé d'autres chimères. Je revois le sourire de celle qui est aux Indes maintenant, puis je me répète qu'elle eût eu, sans doute, suivant un mot célèbre, les cheveux très longs et les idées très courtes, qu'elle eût touché à mes papiers, conseillé mes travaux, surveillé mes relations. .. Bref, je me forge une félicité suprême à songer que mon bon génie m'a épargné ce danger, et que mon heureuse existence continuera jusqu à la dernière de mes heures. Et alors le publicus orator prononcera mon éloge funèbre en belle prose latine, du haut de la tribune, le jour de la fête de la Commémoration...
— " Avez-vous lu Schopenhauer? « demandais-je à un fellow de mes amis, de qui je venais ainsi, et sans qu il s'en doutât, de revêtir par l'imagination toute la vie, à peu près comme je viens de te le raconter.
— "A quoi bon? '» me répondit-il avec un sourire amer : M 11 est tout lu... " signifiant par là que sa propre expérience avait suffi pour lui montrer dans le monde une machine parfaitement manquée, et dans le fait d'exister une maladie difficilement supportable. — « Il faut être content de son sort, •> nous disait jadis un des naïfs exemples de notre grammaire latine.
Content de son sort!... — Voilà qui est bientôt dit; mais cet art de se satisfaire dans ce que Ton possède n'est pas aisé à pratiquer, ainsi qu'en témoigne, depuis des siècles et des siècles, rinapaisable inquiétude de notre pauvre humanité. Si les peuples et les individus avaient été » contents de leur sort, » on n'aurait entendu parler ni d'invasions ni de guerres, ni de religions ni de littératures, ni de crimes ni de vices, ni d'opium ni d'eau-de-vie, ni de divertissements ni de beauxarts. L'histoire entière n'est qu'un immense et douloureux effort tenté par les générations successives, à la seule fin précisément de changer ce sort. Etre autrement, c'est le mot suprême des existences isolées et collectives. Mot à jamais menteur, car c'est une loi de notre nature que le désir enveloppe toujours les objets et les personnes d'une poésie que la possession fait s'évanouir. Le plus sage serait, connaissant cette vérité banale, de se prêter à la vie sans se donner jamais, de traverser les sensations sans s'y abîmer, decoqueter avec ses rêves sans les épouser. Le verbe « être heureux » n'a ni présent, ni passé, ni futur. C'est au conditionnel qu'il se conjugue : — Je serais heureux... J'aurais été heureux... La femme entrevue et de laquelle nous disons que nous l'eussions aimée, le paysage entr'aperçu et dont nous pensons que son influence eût calmé notre peine, saurait-on rien rencontrer de meilleur dans cet ici-bas où chaque réalisation d'un vœu est une souffrance? C'est à cause de cela que cette ville d'Oxford gardera un charme souverain dans mon souvenir. J'aimerai toute ma vie ses rues anciennes, parce que je m'y suis promené sans arrière-projet d'y vivre. J'aimerai ses vieux murs parce que je leur ai demandé seulement d'être un prétexte à visions et à émotions. C'est ainsi, sans doute, qu'il faudrait toujours
voyager, puisque vraiseiiiblahlement il y a quelque chimère à prétendre pénétrer des àmes^et des mœurs étrangères, et qu'approfondir ses sensations, c'est sûrement les endolorir.
Parmi les coins de la charmante ville les plus féconds en suggestions à demi sentimentales, à demi métaphysiques, je placerai en première ligne la galerie de lecture de la bihliothèque Bodlèieniie, ainsi nommée du nom de son fondateur, Sir Thomas Bodley, lequel vivait à la fin du seizième siècle. Cette galerie est divisée en une série de petites cellules qui s'ouvrent sur un couloir central. Le travailleur est donc enfermé dans cette cellule, avec les in-folio devant lui, un pupitre à hauteur d'appui pour prendre ses notes, et par la fenêtre il aperçoit la cour intérieure du vieux bâtiment. Toutes les cloisons et toutes les clôtures de cette étrange pièce sont en bois et travaillées dans la manière de la fin de la Renaissance. Un silence religieux 1 emplit. Le jour un peu voilé d'une après-midi anglaise y traine doucement. C'est la poésie même de 1 étude rendue présente et comme palpable. Combien il me plaisait de m'enfermer dans une de ces prisons d'étude, et de rechercher dajis les éditions anciennes des poètes anglais contemporains de Shakespeare des chansons d amour! A feuilleter les pages jaunies, j'éprouvais un peu de celte mélancolie presque sensuelle que l'on ressent devant le portrait d'une des belles dames du temps jadis.
Mais où sont les nci{^cs tl'antan?...
Je m'accoudais sur le précieux livre, et je me disais que toutes ces cellules étaient les mêmes du vivant de quehjuesuns de ces poètes. Peut-être alors, aussi, quehjue jeune homme, destiné par sa famille à une existence de clergyman^ lisait-il en caciiette ce même livre, dans cette même cellule, au lieu de feuilleter ses volumes de théologie. Les lieurcs passaient... ^ue faisaient alors ceux de la descendance desquels nous devions naître un jour, nos aïeux; — car, nobles ou roturiers, nous en avons tous, dont le sang coule maintenant encore dans nos veines? Voici seulement deux cent
cinquante ans, il y avait de par le monde plusieurs créatures vivantes qui sont entrées pour quelque chose dans notre naissance. Elles allaient, venaient, pensaient, sentaient, et de ces allées et venues, de ces pensées et de ces sentiments, une portion ou grande ou petite revit en nous, indestructible. Mystère effrayant, que la trame dont est fait notre être ait été tissée à une époque si éloignée de nous, et cependant si voisine, — époque où nous existions déjà en un certain sens, puisque les éléments dont est composée notre personne s'y trouvaient tous formés, et identiques à ce qu'ils sont aujourd'hui ! Cette rêverie qui me tourmente à cette minute a peutêtre commencé dans la tête d'un de mes ancêtres inconnus, dans un paysage que je ne verrai jamais, et qui cependant influe sur moi. De même les sourires de la femme que nous aimons ont déjà voltigé sur des lèvres maintenant décomposées, les regards qu'elle nous jette et qui nous ensorcellent ont déjà passé par des prunelles maintenant éteintes. Les sentiments qui la poussent vers nous ont déjà remué des cœurs maintenant immobiles. Il y a de la mort derrière toute notre existence vivante d'aujourd'hui. Nos passions et nos bonheurs sont comme des habits de louage et qui ont déjà servi. Nous en userons quelques jours à peine, pour les passer à d'autres, et ainsi de suite jusqu'à l'accomplissement des temps.
Et lorsqu'on analyse ainsi les origines de la vie, comment ne pas conclure que l'Amour, ce Dieu célébré par tous les poètes, est le plus monstrueux agent d'injustice qui se puisse imaginer? Pour un ravissement de quelques secondes, nous nous faisons de gaieté de cœur les complices de cette abominable transmission, non seulement de tous nos vices, mais encore de ceux de nos ancêtres qui dorment en nous, car c'est un fait bien connu que l'hérédité saute par-dessus des deux et trois siècles et qu'elle ramène au jour des caractères que l'on pouvait croire disparus. Oh ! les délicieux dialogues mêlés de baisers tendres et de soupirs brûlants qui se murmurent, à toute heure du jour et de la nuit, dans des rencontres per-
SENSATIONS D'OXFORD ktt
mises OU défendues! II est vraiment domma(je que ces délices, ces tendresses et cette ardeur aient pour résultat final d infliger à des créatures, auxquelles ces adorables bourreaux qui sont les amants ne songent pas, le fardeau de toutes les infirmités, de toutes les fautes, de toutes les douleurs aussi de plusieurs générations... Mais à cela, aujourd'hui comme hier, le malin génie de la nature repond par sa cantilène enchanteresse qu'accompagnent les mélodies des ruisseaux, les étincel- Icments des étoiles, les souffles embaumés des fleurs, les soupirs caressants des nuits d'été... La vie est courte, et celle que tu désires est belle, sois enivré. La vie est courte, et celui qui te désire est jeune, sois abandonnée. — Et le tour est joué qui consiste à faire courir de père en fils le crime, la douleur, le vice et la mort, comme un prestidigitateur fait courir la muscade sous ses gobelets... J'en étais là de ma philosophie, quand le bibliothécaire me toucha doucement l'épaule. — u II est quatre heures, « me dit-il, » la bibliothèque va fermer... »
VUl
11 y a des bibliothèques par tous pays, et par tous pays l'enfant Amour mène à bien son œuvre de passagères délices et de durables douleurs. Tu jugeras donc, mon ami, que ce n'était pas la peine de venir à Oxford pour y découvrir d'aussi banales vérités que celles dont je viens de me faire le truchement, moi chétif après tant d'autres. Qui sait pourtant si de se baigner ainsi dans le pessimisme ne rend pas notre intelligence plus apte à goûter la vie? Klle nous apparaît alors, cette vie frénétique ou adoucie, comme une pièce de théâtre à laquelle nous assistons sans y prendre trop de part, et tout nous en intéresse, parce que rien ne nous en passionne. Bienheureux état qui dure si peu ! — Au borlir des rêveries, comme celles
que je viens de te conter, et quand j'avais quitté la Bodléienne, je me plaisais à gagner le Cojm Market street et de là une ruelle étroite à l'extrémité de laquelle se dresse un bâtiment moderne, mais de style gothique, dont l'entrée pourrait être celle d'un temple orthodoxe ou d'une maison de banque. C'est le rendez-vous habituel de l'étudiant désœuvré, le Cercle de l'Union, duquel tout Oxonien fait partie moyennant une livre d'entrée et une livre cinq shillings de cotisation. Voilà un établissement anglais s'il en fut, et qui n'a pas son analogue en France. Dans ce cluh de jeunes gens, large comme un palais, cinq ou six grandes pièces sont appropriées aux divers genres de lectures. Il y a la salle des gazettes du jour et la salle des périodiques de la semaine. Il y a la salle des magazines du mois et la salle des revues étrangères. Une bibliothèque, énorme, contient une collection de livres anciens et modernes, de quoi satisfaire les plus faméliques appétits des omnivores intellectuels. Il y a la salle des dépêches où les nouvelles du Royaume-Uni et du monde entier sont affichées, la salle de la correspondance et la salle du tabac, celle des boissons où les étudiants prennent, selon la saison et l'heure, du café ou des glaces, du soda-water ou de la limonade, et celle des débats où chaque jeudi des discussions publiques s'installent, avec le cérémonial obligé d'une séance parlementaire : président, secrétaires et vote final. Un jardin planté de grands arbres et garni d'un tapis de gazon occupe le centre des constructions dans lesquelles ces diverses salles sont aménagées... Te rappelles-tu les cafés du quartier Latin où les cénacles littéraires tenaient leurs soirées de notre temps, où, j'imagine, ils les tiennent encore?
Pauvres cafés assombris ! Je les revoyais en parcourant les pièces de ce club d'Oxford, et, autour des tables de ces cafés, les faces tourmentées des jeunes gens avec lesquels nous causions esthétique en des jours lointains. Dans les profondeurs, de futurs médecins et de futurs avocats, venus de leur province et qui en avaient gardé l'accent, jouaient aux cartes, interminablement : u Cinq cartes... Qui valent?... Le point... Qua-
SENSATIONS D OXFORD UVJ
torze de valets... Ça ne vaut pas... » Ces formules du traditionnel piquet nous arrivaient, solennelles ou lentes. Quelques journaux traînaient sur les tables de marbre, feuilles du boulevard ou pamphlets de polémique violente. Cette pauvreté du décor ne nous empêchait pas d avoir une abondance d'idées {générales supérieure à ce qu'en possède la moyenne des étudiants d'Oxford. Mais comme ceux-ci nous dépassent dans l'art d'installer leur travail et leur jouissance ! Quelles richesses ici et de toutes sortes ! Quelle opulence de documents pour celui qui désire suivre le mouvement Anglais et Européen des faits ou des idées! Comme chacun des étudiants qui vient dans ce cercle se sent dans une maison à lui, et non pas dans une tabagie su.^^pecte, parmi ses pairs et non pas dans un milieu d'oisifs et de déclassés ! Au sortir de l'antique collège où tout révèle la vie solide et large d'une puissante corporation, il retrouve ici la même atmosphère à la fois docte et comblée. Il n'est pas un détail, dans ces collèges comme dans ce club, qui ne contribue à rehausser en lui le sentiment de la dignité personnelle, pas un coin où il ne se trouve traité en yentletnan, et par suite obligé d'agir comme un gentleman.
L'observateur le plus superficiel peut mesurer le degré d'influence que dégage cet ensemble de conditions, rien qu'en assistantàunedes séances du jeudi soir dont je parlais tout à l'heure. Sur les murs de la salle des débats, se voient les portraits de ceux qui ont été présidents de la société au temps de leurs études. Quelques-uns de ces anciens membres deV Union sont devenus de grands personnages dans la politique, entre autres M. Gladstone. Le lien qui unit les occupations de la première jeunesse aux triomphes de lâge mur est rendu visible par cet exemple mieux que par toutes les déclamations des moralistes. Le soir où j'ai suivi une de ces séances, le sujet i\ débattre était la conduite du gouvernement en Irlande. Les spéculations de cet ordre sont si familières aux élèves de l'L'niversilé, que même leurs maîtres les invitent à s'y livrer. N'ai-jc pas vu, affichée sous la voûte d entrée de Balliol, cette matière de
composition : « Discuter cette pensée de Hume, que le système représentatif comporte deux Chambres : une haute et une basse ?j» Les jeunes gens se lèvent les uns après les autres et parlent de leur place. Chacun écrira son vote en sortant, sur un cahier affecté à cet usage. Comme il faut bien que même dans le sérieux Oxford la naïveté propre à la vingtième année éclate et se donne carrière, à la discussion sur l'Irlande succède une série de disputes d'écoliers. Un d'entre les assistants propose d'établir une tribune pour l'orateur, au-dessus de la table du président, à cette fin d'augmenter la majesté des débats. Un autre se plaint de ce qu'il y a eu disette de glaces au buffet. Ces petits incidents trahissent l'indépendance de ces jeunes gens, qui administrent librement une maison dont ils sont les maîtres. La gaminerie est absente, et aussi la gravité pédante ou technique de nos conférences d'avocat. Il y a une familiarité directe du langage, une franchise d'éclats de rire qui disent la jeunesse, en même temps qu'une préoccupation de la chose publique qui révèle des esprits politiques, et l'on devine une des idées directrices de l'éducation d'Oxford : le souci de préparer des recrues au personnel parlementaire du pays.
J'écoute parler ces futurs orateurs de la Chambre des Communes, et involontairement la vieille comparaison de l'État et du navire me revient à la mémoire. Il me semble qu'aujourd'hui ce navire marche à la vapeur, et que la manœuvre en est de plus en plus scientifique, comme la construction en est de plus en plus compliquée. Que de personnes humaines il est nécessaire d'instruire et de sacrifier pour que le steamhoat avance ! Il ne suffit pas qu'un peuple de chauffeurs halète dans l'entrepont autour du fourneau. Combien de journées d'efforts et de combien d'ouvriers, représentent le façonnement et l'ajustage des pièces d'acier qui mettent en mouvement les roues?... Et tout ce travail a pour suprême résultat d'assurer des loisirs à quelques passagers qui bâillent mélancoliquement sur le pont, symbole des riches qui sèchent d'ennui dans la misère de leur oisiveté. Les plus favorisés
sont ceux qui s'accoudent sur le bastingage pour regarder les plis démesurés de la houle, les espaces infinis du ciel et la magnificence des horizons. Mais, parmi ceux-là, qui sont les artiste» et les philosophes, beaucoup pensent que le vaisseau gigantesque est parti pour une terre où il n'arrivera jamais, — et ils portent envie aux emprisonnés de Tentrepont et de l'usine, qui croient travailler pour un but profitable. Car de toutes les vanités de ce monde, la plus vaine n'est-elle pas de se dire que tout est vanité?
Sur un des murs de la salle de la bibliothèque, dans ce cercle aimable de l'Union, j'ai regardé souvent les lignes d'une fresque pâlie et d'ailleurs masquée en partie par les livres, qui représente » La vision du Saint-Graal par Lancelot. " Ce que je vénérais dans cette fresque décolorée, c'était surtout le souvenir du peintre dont elle est l'œuvre et qui s'appelle Dante-Gabriel Rossetti. Peu d'artistes de nos jours eurent plus que celui-ci le respect de leur art et le culte pieux de la sublime, de l'adorable beauté. C'est en 185G et à l'âge de vingt-huit ans qu'il composait cette vision du Sainl- Graal, et il convertissait à sa foi esthétique deu.v étudiants de l'Oxford de cette époque, dont l'un s'appelait Burne Jones, et l'autre Charles Algernon Swinburne. Le premier est devenu le peintre le plus fameux de l'Angleterre contemporaine. Le second a écrit les Poèmes et Ballades, Atalante à Caiydon, Chastelajd, Erec/it/ieus, autant do chefs-d œuvre qui ont fait de lui le maitre incontesté de la jeune école poéticjue. Quelles causeries durent entendre les murs de cette salle entre ces trois fervents de l'Idéal, ({ui étaient aussi trois possédés du génie! Mais qui donc avait deviné leur génie en ces temps-là, et qui donc y croyait? As-tu songé (juel<juefoi>que le meilleur
de la vie des grands artistes se passe ainsi dans l'ombre et sans témoins? Cet âge de l'adolescence et de la virilité commençante, où leur invention déborde, où les fleurs de la fantaisie et de l'enthousiasme éclosent en eux naturellement, comme des lis d'eau claire, dans ce courant du génie qui coule si librement, cet âge de la candeur et de la découverte ravie du monde est aussi l'âge de la solitude, du silence dédaigneux et souvent de l'hostilité. Le grand artiste prodigue alors, dans une de ses causeries d'ateher ou de chambre d'étude, plus de pensée neuve, d'esprit charmant, d'imagination exquise qu'il ne fera plus tard en des mois entiers, comme il porte sur son jeune visaore plus de flammes heureuses qu'il n'y laissera voir un lourde tristes rides et de flétrissures ineffaçables. Et ce sont des trésors perdus! Mais cela n'ajoute-t-il pas à leur poésie qu'ils soient perdus ?
Énigmatique déjà et singulier par le caractère de son Idéal qui unit d'une façon étroite le goût du symbolisme et l'étude minutieuse de la réalité, Rossetti l'est davantage encore par la duaUté de son génie. Il fut, en effet, peintre et poète à un égal degré, traitant le plus souvent les mêmes sujets avec le pinceau et avec la plume. La rencontre est rare entre l'imagination du mot que suppose la poésie et l'imagination de la couleur que suppose la peinture. Pourtant les peintres s'accordent à reconnaître dans les tableaux de Rossetti des qualités qui sont seulement celles d'un peintre, tandis que les lecteurs de ses sonnets, de son poème de Lilith, de sa Demoiselle bénie, de sa Dernière Confession, ne sauraient lui refuser le don de la beauté poétique pure. Il faut dire que son éducation avait été assez étrange pour que le résultat exceptionnel de cette exceptionnelle culture apparaisse comme nécessaire. Rossetti était le fils aine d'un Italien qui, chassé du royaume de Naples après les événements de 1820, se réfugia en Angleterre et y devint le commentateur attitré de là Divine Comédie. C'est en témoignage de son admiration pour ce poème que le proscrit donna le prénom de Dante à son enfant. On imagine aisément dans quelle atmosphère de mysticité, cet enfant
grandit, et aussi combien ce mysticisme fut rendu plus singulier par le contraste de la vie anglaise, précise, saine, et si puissamment positiviste. De bonne heure aussi Dante Rossetti commença d'éprouver cette difficulté de s'accommoder aux exigences contemporaines qui est la cruelle rançon de la délicatesse trop affinée. Amoureux de son art et d'une certaine sorte de beautc^ complexe dont il poursuivit toujours la chimère, souffrant d'un excès de nervosité qui faisait de la moindre critique un coup de poignard, avec cela impatient de la contradiction et volontiers convaincu que ses ennemis inventaient contre lui des machinations ténébreuses, il vécut dans un cénacle de fidèles et de compagnons intimes. Il exposa au public très peu de ses œuvres peintes, et c'est seulement dans les dix dernières années de sa vie qu'il publia deux recueils de ses vers: les Poèmes elles Ballades et Sonnets. Même il voulut un jour que ces vers disparussent et pour toujours. Il venait de perdre, après deux années de mariage, une jeune femme qui avait d abord été son élève en peinture et dont le visage réalisait d'une façon saisissante le type de beauté féminine qui se retrouve dans toutes ses toiles. Cette jeune femme ayant eu à souffrir de fortes névralgies, se prit à boire du laudanum, et une dose excessive la tua. Dans le délire de sa douleur, le poète exigea qu'on ensevelit avec elle le recueil de ses poèmes encore manuscrits et qu il avait coj>iés pour elle sur un livre précieusement relié. « Je n'ai composé ces vers que pour toi et ils ne peuvent pas demeurer là où tu n'es pas..., » disait-il en pleurant. Il plaça donc le volume entre la joue et la chevelure de la morte déjà couchée dans son cercueil. On cloua la dernière planche, et la pauvre femme fut enterrée au cimetière de Ilighgate. Ilossetti semblait avoir luimême renoncé à la vie. il aurait pu dire comme le poète Armand Silvestre en des stances touchantes :
Sur tca If'vrcs (n finir j'ai lui l'uiilili dct rtitei, Ll dans te» yeux iiiofuiid» U- lurpris des lolcitc...
Tu vas sourire, mon ami, et une fois de plus nous allons
ClITIQlE. — II. S8
dire ensemble que le cœur d'un homme de lettres a pour maîtresse première et dernière la littérature. Nous n'aurons pourtant qu'à moitié raison !... Rossetti en arriva peu à peu, non pas à se consoler, mais à regretter sa résolution romanesque. Cet ensevelissement de ses poèmes, dont il n'avait pas d'autre copie et qu'il se sentait incapable d'écrire à nouveau, lui apparut comme l'ensevelissement du meilleur de sa gloire. Il avait été sincère en sacrifiant cette gloire à son amour. 11 fut sincère encore en se contredisant. Sept années et demie après les funérailles, le cimetière de Highgate vit, par une nuit noire, des ouvriers procéder à une funèbre besogne. On déterrait le cercueil de la femme de Rossetti. On put la revoir, couchée dans sa bière, conservée par l'embaumement dans la grâce de sa beauté mortelle, et le petit livre était demeuré entre la joue amincie et les beaux cheveux. L'ami qui s'était chargé de cette triste mission prit le volume. Quelques mois plus tard, les poèmes paraissaient en librairie et ils obtenaient un succès éclatant. Mais Rossetti ne se consola jamais d'avoir commis ce qu'il appelait son sacrilège... — Ne sourions pas trop de cette histoire, car il y a de quoi pleurer. N'en pleurons pas, car il y a de quoi sourire. Il se rencontrera toujours dans l'artiste un enfant vaniteux qui fait des bulles de savon avec ses larmes pour montrer aux passants assemblés autour de lui toutes les couleurs du prisme, — et cependant ce sont là de vraies larmes, versées par de vrais yeux sur une vraie souffrance !
Il en est du charme d'une poésie comme du parfum d'une fleur, comme du son d'une voix, comme de l'expression d'un regard. Cela ne se décrit ni ne se raconte. Il faut contempler soi-même les yeux, écouter la voix, respirer la fleur et lire les vers. Ceux de Rossetti, écrits avec un souci continu de la beauté la plus rare et la plus subtile, dans une langue d'une recherche savante et d'un extrême raffinement de détail, décèlent une âme singulièrement vibrante et passionnée, en même temps que le dessin net et précis des images trahit la vision du peintre. Volontiers Rossetti introduit dans ses poèmes une
sorte de refrain, un ou deux vers qui réapparaissent à chaque strophe, et qui, formant à eux seuls un tableau distinct, servent comme de fond de rêverie au reste du morceau. C'est ainsi que, dans une pièce où Hélène est décrite offrant à Vénus une coupe moulée sur le contour de son sein et demandant à la déesse d'aimer et d'être aimée, de stance en stance, et comme un tocsin d'alarme les vers suivants reviennent : u 0 ville de Troie!... — 0 Troie à terre!... — Troie la grande est en feu!... » Et par delà les tresses blondes de la fille de Léda, par delà l'autel d'Aphrodite et la coupe tendue, des champs de carnage s'évoquent, tragiquement. Volontiers encore Rossetti choisit des sujets légendaires qu'il interprète avec une sensibilité toute moderne. C'est ainsi qu'il fait parler Lilith, la première femme du premier homme avant la création d'Eve, cette Lilith qui, avant de revêtir une forme de femme, était un serpent : » / was tlir faircst snahc in Eden... )> Volontiers aussi tout son effort tend à emprisonner dans les quatorze vers d'un sonnet une pensée d'une suggestion puissante, et il y réussit. Quelle poésie grandiose et mélancollcjue dans ce début d'un de ces sonnets : » Regardemoi en face, on me nomme : Ce qui pouvait être. . . — Je m'appelle aussi : Plus Jamais, Trop tard, Adieu!... u Mais où Rossetti est, à mon avis, incomparable, c'est dans les morceaux lyriques d'une mesure courte et cependant d'un Infini prolongement de songe, comme celui qui s'intitule Ifelas, si longtemps ! . .. et dont la première strophe est bien doucement musicale : " Ah! chère, nous avons été jeunes si longtemps!... — Il semblait que la jeunesse ne s'en irait jamais, — car les cieux et les arbres étaient toujours en chanson, — et l'eau coulait en flots chantants, — durant ces jours comme jamais plus nous n'en connaîtrons. — llélas! si longtemps! — Ah ! n'était-ce alors que jours de printemps? — Non, mais nous étions jeunes l'un et 1 autre... » Et la seconde strophe reprend : « Ah! chère, j'ai été vieux pendant si longtemps... »• Et la troisième : »♦ Ah ! chère, vous avez été morte si longtemps!... » N'est-ce pas elle, l'ensevelie de Highgatc, qui sort de son
tombeau, avec ses yeux fermés, sa chevelure défaite, son visage pâle ? Et elle vient redemander le gage de tendresse immortelle, le livre compagnon de son sommeil solitaire. Quelle main criminelle a osé violer le silence où reposait la morte?... 0 gracieux fantôme, aujourd'hui que l'amant coupable de ce sacrilège est allé te rejoindre là-bas, réponds, lui as-tu pardonné d'avoir préféré le soin de sa gloire au respect de ton cercueil ? Ou bien êtes-vous entrés tous les deux dans un royaume où il n'y a de place ni pour le pardon ni pour la haine, ni même pour le sacrilège, mais seulement pour les froides et immuables ténèbres et pour l'anéantissement que ne traverse plus un souvenir, — plus un souvenir ! « Ah ! chère, vous avez été morte si longtemps!... »
Lazy laughing languid Jenny
Fond of a kiss and fond of a guinea...
H O paresseuse, rieuse, langoureuse Jenny, — tu veux un baiser, tu veux une guinëe... » Ce sont justement deux vers de Rossetti, et qui font le début d'un poème d'une douceur étrange sur une fille anglaise. Ces deux vers revenaient dans ma mémoire, indéfiniment, lorsqu'après avoir dîné entre le Times et une bouteille de claret dans un salon solitaire d'un petit hôtel contemporain de Shakespeare, je me promenais sur les trottoirs du High et du Corn, et que je rencontrais, allant par couples et se donnant le bras, les grisettes d'Oxford. Ils sont si justes, ces deux vers, et ils traduisent si bien ce je ne sais quoi de rêveur dans les yeux et de gai dans le sourire, cet air à la fois câlin et calculateur qui domine dans ces physionomies d'enfants de dix-huit ans. Honnêtes ou galantes, elles allaient, serrées dans leur robe un peu courte, le chapeau avancé sur le front, des gants noirs aux mains, aux
SENSATIONS DOXFOKD 437
pieds des bas noirs et des souliers vernis. La clarté de leur teint rose et de leurs cheveux blonds brillait dans le jour tombant. Elles s'arrêtaient, causant avec Tun, causant avec l'autre, rarement avec un étudiant, car les proctors auxquels est confiée la surveillance des mœurs de l'Université peuvent apparaître au détour de la ruelle. Mais à côté de la population universitaire n'y a-t-il pas la population demi-bourgeoise, demi-commerçante, qui habite la ville à demeure, et ces filles qui ont (jrandi entre ces maisons ne connaissent-elles pas tous les jeunes gens d'ici avec lesquels elles ont échangé des coups de poing en public, comme font maintenant les petits garçons et les petites filles de dix ans moins âgés? Ces bourrades violentes à toute rencontre sont un des traits de la rue anglaise qui choque le plus un de mes amis élevé en France. Vax ma qualité d Épicurien voyageur, moi, comment n'ainierais-je pas tout de cette rue que je regarde petit à petit se préparer au sommeil?
Les boutiques se ferment une par une, — celle du libraire où les œuvres des poètes sont en vente, c'est là que j'ai acheté mon Rossetti avec sa belle reliure verte étoilce de fleurs d'or; — celle du bottier où l'on vend des bottes dites anatomiques, et un double dessin montre le pied nu bien à son aise dans une chaussure à bout carré, puis ce même pied douloureusement emprisonné dans une chaussure à bout pointu. Le magasin i\\\ tailleur est clos aussi, où l'on peut voir des toges de bachelier et de maitre es arts entre des sacs Gladstone et des courroies de voyage. Les volets sont mis devant l'étalage du photographe, où les portraits des principaux docteurs des collèges se rencontrent avec ceux des actrices en renom. Les Ophèlies, les Dcsdémones et les Juliettes vont être ensevelies dans l'ombre juscpi'au lendemain. Il procède aussi i\ sa fermeture, le bou(|uinisle derrière les vitres durpiel sont affichées d'irrévérencieuses caricatures à la plume sur les récentes cérémonies (\q ITniversitè. Les marchands de tabac et les marchands d'alcool tiennent seuls leurs débits et leurs bars ouverts, tt les promenctirs se font plus rares entre les maisons qui bom-
bent leurs fenêtres et dont les formes différentes attestent les caprices d'architecture des époques successives. Derrière une de ces fenêtres, sans doute un étudiant libre donne un vin, car on entend le bruit d'un piano et un chœur de voix qui chantent la romance satirique sur « l'esthétique jeune homme... » D'une autre fenêtre, ouverte au premier étage d'un vieil hôtel, des cris s'échappent. Ce sont d'autres étudiants qui assistent à un grand dîner. Ils sont en habit et en cravate blanche. L'un après l'autre, comme j'en peux juger par les ombres dessinées sur les carreaux, ils se lèvent et portent des toasts. A en jugerj aussi parle tapage, le Champagne sec et le vin de Moselle mousseux ont fait leur œuvre, ce qui n'empêchera pas les buveurs d'entonner religieusement le God save the Queen à la fin du repas. Peu ou point de voitures. Le tramway passe pour la dernière fois, puis un vélocipédiste attardé qui arrive sans doute de Londres et gagne l'Ecosse en plusieurs jours. Et il ne reste plus guère que quelques-unes des sœurs de la Jenny du poète qui souriait paresseusement et langoureusement,
Fond of a kiss and fond of a guinea...
Ce n'est pas d'une guinée, c'est de quelques pièces d'argent qu'elles ont envie, et qu'elles ont besoin, les pauvres créatures qui continuent, lorsque la rue est presque déserte, à se promener deux par deux, mais d'un pas toujours rapide, sur le trottoir du High et celui du Corn. Quelques-unes ont des faces stupides de femmes abruties par l'ivresse habituelle. D'autres montrent de tout jeunes visages d'enfants, délicats et menus, avec des traits finement, ingénument gracieux. En ai-je assez vu de ces vendeuses de plaisir errer dans Paris et dans Londres, par les nuits d'étoiles ou de brouillard, de clair de lune ou de pluie battante? En ai-je assez vu me sourire avec leur bouche trop rouge et me regarder avec leurs yeux passés au noir? En ai-je assez vu? Et encore aujourd'hui j'éprouve à ces rencontres une même impression d'indicible mélancolie, et le sentiment de la brutalité de la vie sociale est aussi intense
qu'à l'époque où j'étais un très jeune homme, persuadé que le Bien est la loi de ce monde! Je n'i(jnore pas que pour la plupart ces filles ne sont pas malheureuses. Je sais qu'elles finissent par pratiquer leur métier comme l'ouvrier le sien, machinalement. Même dans la petite ville anglaise, plusieurs sont des enfants d'honnêtes familles qui gagnent ainsi, à l'insu de leurs parents, de quoi satisfaire leurs fantaisies. Et quelles fantaisies! Elles ont de petites salles réservées, dans de certains barsj où elles s'assoient sur un banc de bois, et par un guichet le maître de l'endroit leur sert de larges verres d'eaude-vie... N'importe, devant les plus avilies comme devant les plus gracieuses, une pitié invincible domine. Les larmes qu'elles devraient verser sur elles-mêmes montent au bord des paupières du passant qui songe que ces femmes ont été d'innocentes, de jolies enfants, avec de beaux regards clairs et transparents comme leurs âmes d'alors. De cette pitié au rêve du rachat par l'amour, il y a tout juste l'épaisseur d'un des cheveux de ces pauvres filles. Les attendrissements de cet ordre touchent de si près à la niaiserie!... Sois paresseuse, Jenny, sois langoureuse et sois rieuse. La race des dupes n'est pas encore près de s'en aller de ce monde...
Être dupé, d'ailleurs, cela est bientôt dit, mais est-on jamais dupe d'éprouver un sentiment? Et ce sentiment fût-il le plus déraisonnable du monde, est-on dupe encore d'en faire la règle de ses actions et de vivre comme on pense?... Continuant ma promenade le long de la rue solitaire et creusant ce problème qui reste celui de toute la moralité, je passe devant la ligne imposante des bâtiments d' Untversity collège , et l'image me revient du grand poète qui étudia dans ce collège durant sa première jeunesse et qui en fut renvoyé pour avoir précisé-
ment obéi à la sincérité de son cœur et traduit ses opinions religieuses dans une brochure publique. Noble et infortuné Shelley! Jusqu'à la fin de sa vie, il fut dominé, lui, par ce besoin de mettre sa vie extérieure en rapport avec sa vie intérieure. « Il me semble, » écrivait-il à Horace Smith un mois avant de mourir, « que les choses de ce monde en sont arrivées à une crise qui exige que tout homme proclame ses sentiments sur l'impuissance des systèmes religieux et politiques à guider Thumanité. Quelle que soit la Vérité, voyons-la... » Et il ajoute avec mélancolie : « Si chacun disait tout haut ce qu'il pense tout bas, ce monde social ne subsisterait pas un jour. Mais tous, plus ou moins, s'asservissent au milieu qui les enveloppe, et ils nourrissent le mal sur lequel ils se lamentent par le flot continu de leur hypocrisie... » C'est en vertu de cette doctrine que Shelley, encore élève à Oxford, imprima un écrit sur la Nécessité de l'Athéisme, à la suite duquel il dut quitter son collège. C'était en 1812. Le poète avait vingt ans à peine. Il devait mourir dix ans plus tard, emporté dans une tempête, après avoir mené la vie la plus romanesque et la plus errante (1), et comme on sait, quelquesuns de ses amis, parmi lesquels lord Byron, brûlèrent son corps sur un rivage désert d'Italie.
Le squelette était invisible
Aux temps heureux de l'art païen,
a écrit Gautier. Ce grand adorateur de la nature qui fut Shelley eut donc les funérailles qu'il eût souhaitées, celles d'un contemporain du tendre Virgile. Les hasards ont parfois de ces complaisances posthumes qui semblent une dernière ironie de l'ironique et mauvaise nature.
J'ai visité, l'autre jour, les deux chambres au premier étage
(1) Le lecteur trouvera dans le dialogue qui ouvre la seconde partie de ce volume, intitulé Science et Poésie^ et dans le fragment de la quatrième partie, intitulé les Derniers jours de Shelley, d'autres traits de cette étrange figure d'un grand artiste. Ce ne sont que des profils perdus et qui se ressemblent. Mais c'est tout un livre qu'il faudrait pour que l'Homme se dressât en pied, Shelley étant probablement avec Heine le premier lyrique du siècle.
SENSATIONS D'OXFOHD V41
de ce collège, occupées autrefois par le poète. Elles ressemblent aujourd hui à toutes les pièces où habitent des étudiants d Oxford. De son temps, s'il faut en croire les souvenirs d un de ses amis, c'était par terre et sur les meubles un bizarre désordre d'objets disparates. » Il y avait là des livres, des bottes, des instruments de physique, des vêtements, des pistolets, du linge, de la vaisselle, des sacs, des malles, un microscope solaire, une machine électrique, sur les tables et les tapis toutes sortes de taches de brûlures d'acides... »» Shelley, à cette époque, se trouvait hanté par les utopies révolutionnaires et par les curiosités scientifiques. Cette âme éprise d'Absolu était dominée par les plus impérieux besoins de lldéalisme pur. Pour Shelley, comme pour Spinoza, comme pour Hegel, il n'y eut jamais de différence entre l'Idée et le Fait, entre 1 Ksprit et la Réalité. N'y a-t-il pas, en effet, une étroite communion entre la pensée et la nature? N'est-ce pas une même puissance qui, soutenant et notre personne et les choses, se manifeste chez nous par la réflexion, en dehors de nous par les formes? Comprendrionsnous même le plus petit détail et le plus fragmentaire de ce qui nous enveloppe, si les lois de notre raison n'étaient pas du même ordre (jue les lois de l'existence? Applirjuée à la politique, cette conception de l'identité de l'Idéal et du Wvvl conduisit Shelley à la révolte contre la société établie. Il aperçut distinctement la justice et il n'eut pas de peine à comprendre (|iie 1 organisation de notre vieille Kiiropc est fondée sur des injustices séculaires. Ap|)li(|uée à la conduite privée, cette même conception le précipita dans le malheur. tt Je tombe sur les épines de la vie, je saigne, »» s'écrie-t-il dans son ode magnifique au vent d'ouest : .» / fall upon i/tc thorns oflife! l blecd ! . . . • l'n revanche, il dut à cette intensité de son Idéalisme la beauté suprême de sa poésie, — beauté si nouvelle et si ravissante que tout art semble grossier en regard de celui-là, comme toute destinée semble calculatrice et mesquine en regard de cette vie d'illusions sublimes et de tendresses infinies.
A la première page du recueil des vers de Shelley, on pourrait écrire cette phrase si souvent citée du subtil Amiel : a Un paysage est un état de Tâme. » La magie suprême de cette imagination, c'est qu'en effet tous les objets se spiritualisent pour elle et s'humanisent, mais cette spiritualité n'est le résultat ni d'un symbolisme ni d'une comparaison. Shelley considère qu'il y a entre notre âme et la nature, non pas une analogie, mais une identité. Une pensée diffuse s'agite dans la moindre parcelle de cet immense univers, et cette pensée n'est pas différente de notre pensée. Une sensibilité obscure frémit dans ce que nous appelons les choses, et cette sensibilité ne diffère de la nôtre que par le degré. Lorsque nous comparons une émotion de notre cœur à un aspect du monde visible, nous ne faisons que reconnaître l'unité secrète qui relie les unes aux autres les diverses manifestations de la vie universelle. Et cette vision de la sympathie profonde qui rattache notre personne à la nature est si précise, si obsédante, qu'involontairement Shelley intervertit l'ordre des comparaisons poétiques et qu'il crée un genre nouveau de métaphores. Au lieu d'assimiler, comme le veut la tradition, les impressions de l'homme aux phénomènes de la vie extérieure, il assimile ces phénomènes aux impressions de l'homme, suivant ainsi la marche même de la nature, car l'univers tout entier n'est-il pas suspendu à notre âme, par laquelle il s'achève et prend conscience? Shelley dira : « Our hoat is asleep in Serchio's stream, — Its sails are folded like thoughts in a dream.,. Notre bateau repose dans le courant du Serchio, — ses voiles sont repliées comme des pensées dans un rêve... » Il dira encore, parlant des parfums d'une fleur pendant la nuit, qu'ils défaillent « like sweet thoughts inadream... comme de douces pensées dans un rêve. » Et cette idée, que la pensée, cachée à l'intérieur de la nature, ressemble à notre pensée pendant le sommeil, lui est tellement familière, que ce mot de rêve revient toujours sous sa plume lorsqu'il veut décrire le monde végétal ou le monde minéral. Il dira des roulades du rossignol « qu'elles se mêlent auxreve^ de la plante sensitive. »
SENSATIONS D'OXFORD 44:i
11 évoquera dans le silence de l'hiver les jours où le printemps « souffle dans son clairon sur la terre qui rêve... » Et s'adressant à cette terre elle-même, il soupirera : » Too happy Earth, over the face shall creep — the xuakening vernal airs, ittitil thou leaping — from unremembered dreams... Trop heureuse terre, sur ta face glisseront — les souffles du printemps qui t'éveilleront jusqu'à ce que tu sortes — de rêves dont tu ne te souviendras pas... " Après une lecture prolongée de cette poésie, un déplacement singulier se produit dans la pensée. On cesse d'apercevoir les hommes et les choses dans leur caractère individuel. C'est une âme unique qui se révèle, dont tous ces êtres et toutes ces choses traduisent l'éternelle aspiration. C'est le vaste cœur de l'univers qui se manifeste, en proie à un infini désir qu'il ne parviendra jamais à satisfaire. C'est ce douloureux, cet immense Esprit qui est la Réalité suprême, et nous ne sommes, nous, que les ombres d'un songe, dans cette vie où tout n'est qu'apparence, « whcre nothinj is, but ail things seeni, — and tue the sliadows of the dream. »
... Mais voici que le clérical et silencieux Oxford des jours et des soirs de rêverie s'anime et s'éveille comme par la vertu d'un sortilège. La fête annuelle de la Commetnoration va commencer, et déji\ les rues paisibles sont remplies d'une foule bariolée. C'est l'époque où les familles des étudiants viennent leur rendre visite et assister aux réjouissances universitaires, lesquelles se composent surtout de quelques grands bals donnés dans deux ou trois collèges. Sur les trottoirs du Htgh et du Corn, c'est un passage continu de jeunes filles, sœurs ou cousines d'un des sons-gradués, avec cette bigarrure de toilettes essentielle à toute réunion de femmes anglaises. A l'approche de la nuit, ces rues s'illuminent. Des fusées par-
444 ETUDES ET PORTKAITS
tent SOUS les pieds des promeneurs. Des drapeaux ondoient à toutes les fenêtres. Des lampions dessinent sur le fronton des maisons les initiales de la reine : Victoria Regina .• V... R... et aux portes des hôtels les enfants se pressent pour voir monter dans le landau de louage quelques jeunes femmes en toilettes de soirée...
Entre tous les divertissements officiels de cette semaine de liesse, deux m'ont frappé comme plus particulièrement anglais. Ils suffiraient seuls à marquer les traits les plus saillants de l'éducation d'Oxford, où le goût de l'athlétisme se mélange au goût des lettres classiques et le culte de la tradition aux habitudes de la plus large indépendance. C'est d'abord le défilé des barques des collèges, dans l'ordre où elles ont été placées aux dernières courses. Ij'lsis coule dans son paysage de prairies, avec de molles collines vertes dans le fond, et, pour faire l'autre fond, c'est le gracieux déchiquetage des constructions de la ville gothique. Sur chacune des deux rives du fleuve une foule énorme est tassée. Les pontons des collèges amarrés le long de la berge regorgent de monde. Tous les pères, toutes les mères et toutes les sœurs des étudiants, — my people, comme ils disent, — garnissent les terrasses de ces pontons, hissés sur des chaises ou des bancs. D'autres personnes, pour mieux voir, sont assises dans de petits bateaux. Un orchestre caché sous les arbres du jardin de Christ Churc/i joue des airs à la mode, avec force ronflement de cuivre, et par-dessus cette rivière, ce fourmillement de têtes, ces arbres et cet horizon, chatoie un joli ciel d'été anglais d'une pâleur bleue et tendre. Les têtes se penchent et les corps. C'est à qui plongera de l'œil au loin sur le fleuve pour voir les barques arriver d'Iffley, d'où elles ont dû partir il y a un quart d'heure... La première approche enfin, garnie de ses huit rameurs et de son pilote. Des acclamations l'accueillent. Elle fait halte devant le ponton où se trouvent les représentants de l'Université. Les huit rameurs se dressent, lèvent leurs rames toutes droites, poussent trois hurrahs, se rassoient et passent. C'est le tour ensuite de la seconde barque
et ainsi à la file. Le costume des rameurs varie suivant les collèges. Ceux de Majdaleu sont en rose, ceux de Brasenost, en noir avec une écharpe jaune, d autres en bleu et en blanc. 11 y a des barques où les rameurs sont coiffés d'une casquette de la nuance de leur costume. D'autres ont un cJiapeau de paille rond avec un ruban multicolore. C'est une merveille de voir avec quelle perfection les huit avirons marchent ensemble. On devine, à cela seul, les longues journées d'entrainement, avec un mélange savant de nourriture réduite à son niinitnuni et d exercice progressif. l*ar un caprice qui ne peut venir qu à des familiers de la rivière depuis des années, quelques équipages s amusent à faire chavirer leur barque, au moment même du passage devant la tribune des autorités. Les huit rameurs et celui (|ui {jouverne tombent à la fois dans 1 eau. La barque bascule et montre sa coque, puis les neuf tètes des nageurs apparaissent, riant à la foule qui les applaudit. Ils vont gagner ainsi le ponton de leur collège, — tandis (jue leur bateau continue de flotter sur le fleuve. 11 sera recueilli (juand la foule se sera dispersée à travers les prés de Christ Churc/i sur lesquels, à la tombée de la nuit, passent des sonneries de cloches finement argentines. . . Il y a tant de piété ancienne dans les voix de ces cloches ! C'est une vibration, émue et douce, de l'atmosphère, après les cris de l'enthousiasme qu'ont jetés les spectateurs au défilé des barques. Et dans le ciel (jui se brouille un croissant de lune se lève, mystérieusement mouillé et voilé, une lune en deuil, mais d'un deuil si tendre!... Après dix voyages en pays anglais, mes yeux ne sont pas blasés sur cette nature si aisément vaporeuse et fondue, où la féerie de la brume est toujours là pour corriger le positivisme de la vie praticjue, nature dans laquelle on peut, au sortir d'un spectacle de force physi(|ue, voir un clair de lune tel cpie telui-ci, caressant et incertain comme un souvenir. Cette première cérémonie nauli({ue est pour les athlètes. La cérémonie i\ la({uelle j assistai le surlendemain dans le Shcldonian thcutrc est toute en l'honneur des liumanistcs. L aspect extérieur de ce bùti-
ment en rotonde est rendu singulier par une rangée demicirculaire de bustes colossaux, — sortes de caricatures de pierre dont on a tour à tour prétendu qu'elles représentaient les Césars et les Sages de la Grèce. A Fintérieur, une galerie se développe qui contourne un parterre où l'on doit se tenir debout. Une estrade est aménagée à l'extrémité de ce parterre. Deux tribunes analogues aux chaires d'une église surplombent et sont destinées à servir de lieu de récitation. Vers onze heures du matin, le parterre et les galeries sont envahis par la foule. L'estrade seule est encore vide. Là doivent prendre place les femmes des dignitaires d'Oxford et leurs invités, tandis que des fauteuils aménagés sur le devant attendent le vice-chancelier et ses assesseurs. L'habitude veut que les étudiants , disséminés dans les parties supérieures de la galerie, lancent des exclamations de toutes sortes à propos du moindre incident. Une dame vêtue d'une toilette jaune se présente pour monter à l'estrade. " Trois encouragements pour la dame en jaune « crie une voix, et trois hurrahs suivent, lancés par des centaines de poitrines. « Trois encouragements pour la belle-sœur du veuf... » crie une autre voix, faisant allusion à un projet de loi déposé à la Chambre à cette fin que le mariage soit permis entre un homme resté veuf et la sœur de sa femme morte. Et trois hurrahs s'élèvent de nouveau. «Trois encouragements pour le docteur N... » Ce bon docteur est un vieillard qui garde parfois trop longtemps les journaux au cercle de l'Union et que les étudiants accusent de sommeiller au lieu de lire. Il est sur l'estrade en tenue de professeur; ce qui n'empêchera pas que, de quart d'heure en quart d'heure, et tout le temps que durera la cérémonie, une voix ne s'élève jetant cette exclamation : «Le docteur N... dort de nouveau... » C'est ainsi un roulement continu de clameurs et de brocards jusqu'à ce que l'orgue attaque le God save the Queen, et que des huissiers avec leurs masses d'argent fassent écarter la foule pour livrer passage au vice-chancelier en grand costume et à son cortège. Les hurrahs ne s'interrompent pas pour cela, mais ils ont un objet précis,
et tous les figurants de ce cortège sont ainsi acclamés tour à tour, tandis que du haut de sa place de président le vicechancelier commence un discours en latin. Des commentaires accompagnent sans cesse sa voix, partis des quatre coins de la salle et soulevant des tempêtes de rire dans Tassemhlée. On dirait d'un meeting politique, sauf qu'une cordialité heureuse est comme répandue dans Tair. Ni le vice-chancelier ne songe à se fâcher contre les interrupteurs, ni ces derniers à lui être désagréables. N'est-ce pas un trait bien national que cette union de respect foncier des autorités établies et de l'absolue indépendance des faits et gestes des individus ?
Le discours du vice-chancelier est fini. Voici le moment de recevoir les étrangers de distinction auxquels Il'niversité confère cette année le rang de docteur honoraire. C est sans doute des cérémonies de cet ordre que Molière raillait dans sa réception fantaisiste du Malade imaginaire. Les futurs docteurs sont amenés jusqu'au pied de l'estrade. Ils ont sur le dos la toge noire avec l'épaulette de soie rouge. Tn introducteur prononce leur éloge en latin et conclut que le candidat doit être admis à la dignité de docteur, honoris causa. Le vice-chancelier prononce alors une sorte de clignus est intrare qui se termine par un honoris causa que la salle entière répète, et le nouveau membre de 1 Université va s'asseoir sur un banc réservé à cet effet, tandis que, s il faut en croire une clameur venue du fond du théâtre : « Le docteur îî... dort de nouveau... « Et déjà une voix forte et grave résonne; c'est celle de V orateur public, lequel du haut dune tribune prononce en latin l'éloge funèbre des membres des collèges morts dans l'année. Il n'est pas plus tût descendu que deux lauréats lui succèdent, qui viennent lire chacun quelques pages d'un essai couronné à l'un des concours, l'n de ces essais a pour matière a la vie des l'niversités au moyeu âge, » l'autre « le commerce maritime de l'Angleterre. ■ Cette fois les clameurs redoublent et la voix des lauréats est souvent couverte. Si le docteur N... sommeille de nouveau, comme le prétendent encore ({uel({uc^ mauvais plai»aiitë,
c'est qu'il est sourd. Une pluie de flèches de papier tombe des hauteurs. La violente jovialité physique se fait jour librement, tandis que d'autres lauréats récitent des pièces de vers grecs, de vers latins et de vers anglais. — Le vice-chancelier se lève à la fin. L'orgue joue à nouveau le God save the Queen, et la foule se disperse, regardée sous le péristyle parles bustes gigantesques dont les nez interminables, les mentons baroques, les barbes comiques ont vu depuis des années tant d'étudiants passer et tant de maîtres. 11 en fut d'illustres, il en fut d'obscurs, — et les bustes sourient toujours.
... Et ainsi s'en allaient les jours, entre des lectures et des observations, entre des pensées et des promenades. Ainsi s'en allaient les jours, et je t'écrivais, ami, un peu au hasard, ces notes telles quelles. Je n'ai pas eu, en les rédigeant, la prétention de te tracer de la vieille ville d'université anglaise une peinture documentaire, comme on dit aujourd'hui. Le charme des endroits comme Oxford, où le passé s'unit si étroitement au présent et qui sont à la fois très traditionnels et très vivants, est de fournir matière à des réflexions de l'ordre le plus divers. Chaque espèce d'hommes y peut rencontrer de quoi nourrir ses idées favorites. Un politique étudiera ici sur place la valeur du procédé qui consiste à élever ensemble les jeunes gens destinés à composer le personnel dirigeant de la nation, comme membres du clergé et comme membres de l'aristocratie laïque. Un curieux d'architecture trouvera dans le détail de ces constructions d'époques si différentes, qui sont les collèges et les chapelles, un objet de contemplations indéfinies. Un amateur de pédagogie vérifiera ses théories sur le degré de bienfaisance des études classiques et sur les avantages ou les inconvénients d'un développement parallèle entre
les forces de Tesprit et celles du corps. 11 m'a semblé qu'en dehors de ces analyses spéciales, il était curieux de noter quelles sensations flottent pour un lettré français dans l'atmosphère de cette ville de littérature, où chaque pierre parle des choses de l'esprit et du travail des générations mortes... Maintenant les étudiants sont dispersés, les collèges sont vides. A peine si de place en place on rencontre dans les rues quelque /e//o/t' retardataire qui n'est pas encore parti pour la campajjne. La semaine de la Commemoraiion une fois close, c'est vacance jusqu'à l'automne. Je vais, moi aussi, quitter le tranquille séjour où j'ai passé deu.x mois comme dans un songe, grâce à linfluence apaisante de ces antiques cloitres, de ces verts jardins, de cet horizon docte et charmant, — et longtemps je suivrai du regard, à la portière du wagon, les édifices et les maisons d'Oxford, paradis d étude habité si peu de temps! Et je me rappellerai les vers du Pcnseroso de Milton qu'un de mes aimables hôtes d Oxford me citait souvent : « But let tiiy due feel never fail, — to walk tlie studious cloisters pale... Puissent mes pas errer toujours le long des cloitres d étude, " disait le grand puritain. Chimérique souhait, car il me fiiut rentrer dans le remuant et dur Paris. Mais si l'on ne vivait d'ordinaire dans ce mouvement et cette dureté, comprendrait-on les délices de ces cloitres et de ces jardins '!...
Mai-juin 1883.
Cnni'jiK. — Il 20
A Monsieur Georges Patinot, Directeur du « Journal des Débats » .
Vous m'avez demandé, mon cher Directeur, au moment où j'ai quitté Paris, de vous adresser quelques notes sur mon voyage en Angleterre. Vous m'indiquiez, avec bien de la justesse, l'intérêt prodigieux que présente à l'observateur la transformation actuelle des mœurs dans ce pays où le décor d'un passé grandiose demeure debout, tandis que la démocratie y fait sa triste besogne, comme dans l'Europe entière. Et vraiment il y aurait lieu d'écrire, non pas de courts articles, aussitôt disparus que publiés, mais un grand livre de philosophie sociale sur cette Grande-Bretagne de 1884, où un vieillard de soixante-quinze ans préside un cabinet de réformes, où des orateurs célèbres traitent tout haut la Chambre des Lords d'oligarchie sans patriotisme, où des milliers et des milliers de manifestants réclament l'extension du droit de suffrage, où l'Irlande obtient pleine justice, pendant que cette même oligarchie a pour défenseurs des hommes du talent de lord Salisbury et de lord Randolph Churchill, que d autres milliers de manifestants acclament ces chefs du torysme avec enthousiasme et que l'accomplissement régulier des formalités séculaires se continue dans sa pompe. Quel sera le lendemain de cette Angleterre d'aujourd'hui, si mêlée d éléments contradictoires, si prospère à la fois et si anxieuse, si habile à la vie pratique et si préoccupée de ne pas se sou-
LETTUES DE LONDRES 451
mettre au bas empirisme des politiciens sans idéal, si traditionnelle par tant de ses côtés, si voisine d'une distribution entièrement nouvelle de ses partis?... Un simple homme de lettres n'a pas qualité pour répondre à des questions de cet ordre. Il ne peut que les indiquer, afin d évoquer comme un fond larjjc et mystérieu.\ derrière ses légers croquis de mœurs. Tenir un exact journal de ses impressions, petites et grandes, dessiner au passage quelques scènes pittoresques, caractériser les tendances qu il croit apercevoir dans Tart et dans la vie, vérifier sur lui-même les idées de ceux qui lont précédé dans son voyage, et parfois les corriger, c'est là toute sa tâche et de plus compétents concluront pour lui. Je tenais à vous dire cela, mon cher Directeur, à vous et aux lecteurs du Jounud des Dcbats, pour mieux préciser l'humble portée de ces notes dont le principal mérite est de venir d un écrivain passionnément épris de son sujet. A dix reprises, j'ai séjourné outre Manche, et je ne suis pas encore blasé sur le plaisir que procure aux anglomanes la vision d une petite ville de Kent ou du Sussex, avec ses maisons basses, garnies de fenêtres en saillie, avec ses pelouses sur lesquelles des raies blanches marquent les places des joueurs de tennis. Est-ce aux charmes d une hospitalité incomparable, est-ce à de secrètes affinités que je dois d avoir pris, moi aussi, ce goût extrême de la vie anglaise? Mais pour qui veut essayer de voir clair dans les mœurs d un peuple étranger, le mieux n est-il pas de s'abandonner à lattrait de ces mœ'urs ? Saurait-on jamais trop aimer ce que Ton veut comprendre un peu ?
DANS IIYDE-I'AllK
... six heures du soir, en juillet, c'est le meilleur instant pour venir dans le parc à la mode. Il fait un joli ciel anglais, tout bleu et clair, mais comme ouaté d une brume vague, il
faut renoncer à rendre avec des mots la douceur molle et fondue de ce jour qui velouté les massifs des arbres, opalise les eaux et noie la ligne de Thorizon dans une vapeur de rêve. Il y aura demain un meeting contre la Chambre des Lords dans ce Hyde-Park doucement éclairé, à travers ce brouillard bleuâtre, par la lumière du soleil tombant; mais, que la procession politique dirigée contre les pairs compte 20,000, 50,000, 200,000 citoyens, il n'y a pas dans Londres entier une seule personne qui soit inquiète sur l'issue immédiate de cette démonstration, et comme la » Saison » n'est pas encore finie, comme Tair est tiède et frais tout ensemble, pourquoi les voitures ne rouleraient-elles pas paisiblement entre YAlberi- Gate et l'entrée de Kensington, sur le sable de cette allée, que pas un fiacre ne déshonore? Pourquoi les cavaliers ne galoperaient-ils pas le long de la Serpentine, accompagnant des amazones dont beaucoup portent sur leurs cheveux massés un petit chapeau rond ? Et pourquoi les simples spectateurs ne viendraient-ils pas, comme d'habitude, s'asseoir sur une des chaises disposées le long du gazon? Les chevaux piaffent, les devises anciennes décorent les portières blasonnées, les cochers, dont plusieurs sont en grande livrée et en perruque poudrée, se tiennent droits sur les sièges à côté des « tigres » minuscules, et à quelques centaines de pas dans l'intérieur du parc, des hommes en haillons sont couchés sur l'herbe. C'est un des coins du monde où doit le plus souffrir un partisan de l'égalité, tandis que tout y réjouit un cœur atteint de snobisme. — Quel autre mot employer pour définir cette naïve maladie de la vanité qui se développe surtout ici et qui consiste dans une sorte de culte superstitieux pour toute supériorité sociale, de naissance, de fortune ou de renommée ? — Le voyageur désintéressé trouve à ce coup d'œil un double plaisir : d'abord, quelques-uns des visages de femmes qui passent et repassent dans la gracieuse lumière sont d un charme unique, puis, des réflexions de tous ordres sur la physiologie de la classe riche ne sont-elles pas suggérées par ce spectacle ? Or, pour juger de la valeur animale, si l'on peut dire, d'une société,
n'en faut-il surprendre ainsi les représentants au cours d une de leurs distractions coutumières? Une rue, c'est le raccourci de toute une ville. Deux milles promeneurs dans une allée, c'est le raccourci de tout un monde.
En dépit des pronostics pessimistes, il n'offre aucun signe d'une décadence prochaine, ce {jrand monde anglais, du moins jugé ainsi, au hasard des yeux. L impression totale qui se dégage du défilé des promeneuses et des promeneurs, est, au contraire, celle d'une race très solide et très hien portante. C'est par la santé presque athlétique et intacte que se distinguent ces femmes élégantes qui, étendues sur les coussins de leur calèche, qui, assises sur la selle de leur monture, qui, suivant à pied la contre-allée, vont et viennent dans leurs toilettes de cheval, ou dans celles de ville, volontiers intenses de couleur. Pour qui les regarde seulement à la tète, cette santé n'est pas aussitôt perceplihle. Il est rare qu'une Anglaise, lorsqu'elle est jolie, n ait pas dans les yeux cette candeur grave, sur les lèvres ce pli sérieux, sur le front ce vague songe et dans la ligne du menton cette volonté, <jui disent une certaine profondeur de la vie morale, difficilement compatihle, d'après nos préjugés, avec l'allégresse physique. Devant ces physionomies d'une idéalité de Kcepsake, on songe plutôt à des êtres frêles, on se souvient de llmogènede Shakespeare, de la dame que Shclley évoque dans ce jardin où palpite la plante sensitive, de la Mariana de Tennyson, qui, seule « dans la ferme entourée de fossés » soupire : »* Ma vie est triste, il ne vient pas ", dit-elle, — et encore : » Je suis fatiguée, fatiguée. — Ah! que je voudrais être morte. » (i) On imagine, derrière ces prunelles, des sensihililés douloureuses, semhlahles à celles de la jeune fille (jue ce même Tennyson décrit dans sa Princesse, versant en présence d'un paysage d'automne des larmes sans molif, des larmes »» profondes comme l'amour —
(1) Shc only iai»! : - My life it tlreary
lie niiiicth not > . «he taid ; Sbe «aiil : • I ain awcary, aweary I vuuld lliJl I wero ilcad. ■
454 ÉTUDES ET PORTHAITS
— profondes comme le premier amour et farouches comme tout regret. — Oh! la mort dans la vie! Les jours qui ne sont plus... " (1). On dirait que par une mystérieuse analogie, les grands poètes dessinent leurs vers à la ressemblance des veux des femmes de leur pays... Mais après avoir goûté le charme presque immatériel de ces profils et de ces sourires, on r egarde mieux et l'on s'aperçoit que ces têtes suaves reposent sur des corps d'une évidente robustesse. Les épaules souvent trop larges, les pieds longs comme ceux d'un jeune homme, les mains d'une énergie masculine, tous les gestes enfin et jusqu'à l'assurance de la démarche bien soutenue par la bottine à talon plat, révèlent chez ces femmes au visage rêveur le continuel exercice, les longues excursions dans là campagne, le mouvement de la raquette au jeu du laïun-tennis , Demain sans doute cette jeune fille revêtira la robe de flanelle, passera des souliers à semelle de caoutchouc, et renverra la balle sur la pelouse de quelque jardin entouré de grands arbres. Au lieu de se perdre dans ses imaginations souffrantes, comme Mariana ou Imogène, elle se mariera, et, si elle est mère, ses enfants seront de jeunes athlètes, semblables à ceux que je voyais l'an dernier, à Oxford, manœuvrer les canots sur l'Isis ou nager dans le Gherwell. Quel peuple a su depuis la Grèce réaliser mieux que celui-ci l'équilibre heureux de l'âme et du corps?
Oui, ce sont les jeunes athlètes d'Oxford, ces « chrétiens musclés » , comme les appelle un grand essayiste, qui me reviennent en mémoire devant les cavaliers de Hyde- Park. Je les admirais, eux, les élèves des vieux collèges, d'associer les supériorités de l'énergie physique aux supériorités du développement intellectuel. Il faut bien constater que, pareillement, les oisifs de la grande vie peuvent revendiquer avec la suprématie de l'élégance celle de la force corporelle. Le secret de la durée de la haute Société anglaise ne
(i) ... — (Icep as love,
Deep as first love, and wild with ail regret; 0 Death in Life, the tlays that arc no more !
LETTRES DE LONDRES 4î5
réside-t-il pas en ce point surtout que la richesse est ici un instrument d'amélioration de la race et non pas, comme trop souvent chez nous, de destruction? Ilvde-Park est, en ce moment de Tannée et de la journée, peuplé de mashers, terme intraduisible qui vient du verbe to mas/i, « écraser v et par lequel 1 arjjot mondain de ces tout derniers temps désigrne ceux qui se sont tour à tour appelés chez nous des noms trop significatifs de petits crevés et de gommeux . Mais que le mas/ter de Piccadilly reproduit donc peu le tvpe étriqué de son confrère des Cbamps-Elysées ! Sa construction de corps, d'ordinaire massive, son toint coloré, l'ampleur de tout son être, témoignent de la vie au grand air. Le masher est accoutumé de chasser au renard, — on sait du reste que cette chasse fait le fond de 1 existence pour la gentry anglaise, — de tirer en Ecosse le daim et le grouse, de monter en vaclit, de jouer à tous les jeux violents qui se résument sous le nom de sport. Entre l'homme du peuple et le cavalier à la mode, s'il devait y avoir une bataille à coups de poing, je ne parierais pas pour le premier. De fait, des tempéraments fortifiés par le constant entraînement d'une gymnastique violente peuvent seuls résister à ce qu'on appelle ici ^ les plaisirs de la Saison. » Il se fait, durant prés de trois mois, une si exorbitante et si quotidienne dépense de force que beaucoup soupirent après la fin de cette éporjue de fêtes comme les écoliers après les vacances. Mais le masher se doit à sa mission. Il est un des dix mille d'en haut, des upper ten tlinusnnds, comme on dit encore en Angleterre, et il le prouve en suffisant à toutes les exigences du rôle.
Tous les jours, en effet, llionime à la mode a été sous les armes depuis que la Saison a commencé. II a pris tous les jours son lundi au dehors, c'est-à-dire qu'il a fait un second repas à la fourchette après le premier, et, dans l'entre-deux, il a sans doute monté un cheval. Entre le lunch et le dîner, il a dVi assister à quehjue partie, c'est-A-dire le plus souvent se rendre i\ la campagne, soit trois quarts d heure de chemin de fer pour aller et autant pour revenir, î\ moins qu'il n'ait fait
quelques visites, et avec Textension démesurée du Londres d'aujourd'hui, quatre visites dans une après-midi, mises bout à bout, font un voyage. Tout à l'heure l'homme à la mode ira dîner. Il est entendu que ce dîner est un dîner en ville. Les invitations se lancent trois , quatre , cinq semaines à l'avance, et l'homme à la mode est prié ainsi tant à Londres que hors de Londres pour une période qu'il n'oserait mesurer, s'il n'avait un estomac d'airain, comme les entrailles du Scoliaste de la tradition grecque. Après le dîner, le théâtre; après le théâtre, le bal ; après le bal, le souper, souvent le jeu, sans compter le reste, et le masher n'est pas vaincu. Que dis-je? Il est innombrable autant qu'invincible. Ce qui le distingue de l'ancien dandy, c'est que ce dernier était solitaire. L'élégance de Brummel n'était pas celle de Byron, qui n'était pas celle que pratiqua plus tard le spirituel comte d'Orsay, — lequel se battit, prétend-on, en duel pour la sainte Vierge, contre un impie qui s'était permis de mal parler d'elle. « Je ne saurais souffrir, » dit d'Orsay, « qu'on manque à une femme devant moi. » La marque propre de l'élégance, telle qu'elle se pratique aujourd'hui à Londres, réside dans une correction poussée jusqu'à la plus complète uniformité. Mais il est vraiment prodigieux de constater le nombre de personnes qui se soumettent à cette discipline de la vie mondaine. Le gentleman est ici légion. Entre sept heures et demie et huit heures, lorsque ce parc se videra de ses promeneurs, ce sera d'un bout à l'autre du quartier riche, entre Régents Street eiKensington, le plus étonnant défilé de légères voitures à deux roues, emportant, avec leurs cochers juchés haut par derrière, un peuple d'hommes en costume de soirée. Ce ne seront que plastrons de chemises tendus comme des cuirasses, cols droits et roides, luisants comme de la porcelaine, nœuds de cravate ayant la rigidité du marbre, chapeaux noirs lustrés comme du métal, boutonnières fleuries de bouquets blancs où verdoiera un brin de fougère. De ces habitudes rigoureuses de tenue, le satirique peut sourire; le moraliste, lui, ne saurait les négliger sous peine de méconnaître un signe, fri-
vole si l'on veut, mais bien caractéristique de la (jrande vertu anglaise : cette capacité d'exiger beaucoup de soi-même qui fait qu'un gentleman., ici, vit et meurt en tenue, comme un soldat. Qui peut dire que l'étiquette n'est pas une arme comme une autre dans le conflit entre les classes? Ainsi l'ont pensé Louis XIV et l'Empereur, lesquels s'entendaient pourtant à gouverner les hommes... Et de fait, comment se croirait-il l'égal d'un gentleman de cette perfection de mise, le malheureux qui demain matin, couvert d'indescriptibles débris de vêtements, poussera la boue avec un balai sur les pavés en bois de Piccadilly et sous un ciel couvert de bitume? N'en ai-je pas vu un l'autre jour, qui avait sur ses épaules en guise de manteau, comme le personnage de Charles Dickens, une pièce de toile d'emballage où se lisait un fragment d'adresse d'un magasin de nouveautés? Et ce n'était pas une réclame !