‹ Études et portraits (volume 2)Chapitre 14 sur 28 · COMÉDIE DE SOCIÉTÉ · texte numérisé non relu

COMÉDIE DE SOCIÉTÉ

... Il est une heure de 1 après-midi, et sur Londres pèse un ciel de menace, chargé de nuages bas vers lesquels montent de noires fumées. Pleuvra-t-il ou non d ici à ce soir? G est une question que se pose rarement un habitant d'une ville anglaise. La vie n'est-elle pas organisée ici de manière à ne jamais compter avec cette pluie toujours attendue? Aujourd hui pourtant beaucoup de personnes auront regardé cet horizon brouillé avec inquiétude, et le baromètre avec angoisse. Il s'agit de savoir s il sera donné suite à une représentation des » Scènes dans la forêt " du Comme il vous plaira de William Shakespeare. Songcz-y donc, la troupe se compose en partie d acteurs et d'actrices du plus grand monde. Le nom d'une lady inscrite au livre d'or <lc la noblesse britannique brille sur le programme, et, détail d'un suprême attrait pour un dévot de Shakespeare, c'est en plein

air, sous les arbres d'un vieux parc, que la comédie doit être jouée, avec le décor le plus réel qu'ait jamais pu souhaiter le plus lanatique amateur de la précision dans la mise en scène. Oui, mais la dernière ligne de la lettre d'invitation contient ces deux mots redoutables : " Weather permitting , . . Si le temps le permet. » De ce côté-ci de la Manche et même au mois de juillet, les gens chagrins prétendent qu'autant vaudrait dire : jamais.

... Il est trois heures et la pluie ne tombe pas encore. Nous voici rendus à l'endroit Çi^é pour la représentation. Il a fallu prendre uncab, puis monter dans un train, puis derechef dans un landau. C'est presque le trajet de Paris à Orléans par voie rapide, et tous ceux qui auront fait cette expédition comptent bien rentrer à Londres ce soir, assez tôt pour s'habiller et dîner en ville. A des signes pareils, et ils sont innombrables, se reconnaît la faculté que l'Anglais possède d'acheter ses plaisirs par un effort qui, pour un méridional, gâterait d'avance tout plaisir. Un de iTies amis me raconte qu'ayant, lors de son premier séjour ici, accepté une invitation à un pique-nique sans demander d'autre renseignement, il dut, pour se trouver au rendez-vous, voyager une heure et demie en train express et faire dix milles en voiture... Qu'importe, puisque nous sommes arrivés dans le parc où se donnera la comédie, un vaste et paisible parc, planté d'arbres séculaires, et qui fut jadis la dépendance d'une maison seigneuriale. Qu'importe surtout, puisque les nuages semblent moins noirs et moins bas? Sur une pelouse d'un vert humide et tendre, les groupes s'acheminent vers une sorte d'enclos de toiles, à l'intérieur duquel une estrade est aménagée. Des gradins, garnis de chaises, descendent en pente douce jusqu'à un rideau, tendu en ce moment. Un orchestre caché attaque des airs où le cuivre domine, tandis que les spectateurs, au nombre d'une centaine environ, tous appartenant au même monde et formant comme un salon en plein air, prennent leurs sièges et échangent des signes de reconnaissance. Le signal est donné.

LETTRES DE LONDRES U'yQ

Le rideau s'abaisse comme à Bayreulh et découvre le coin du paysage choisi pour servir de cadre à la comédie. Des hêtres aux troncs énormes dressent leurs branches qui mêlent une verdure plus claire à la noire verdure d'un cyprès. Par derrière, un étang miroite. Des feuillages jonchent le gazon. Une sonnerie de cor éclate, et le duc de France apparaît suivi d'Amiens et d'autres seigneurs u en habits de veneurs « ainsi qu il est écrit dans le livre. Nous sommes dans la forêt d Arden et au commencement du deuxième acte. Mais la comédie est si joliment fantasque et si capricieusement menée que cette suppression du premier acte, le seul qui ne se passe point dans le décor d'un bois, se remarque à peine, et le duc récite les vers célèbres sur le charme de son exil dans la solitude : « Allons, " dil-il, " et en chasse, — et cela m'afflige pourtant que ces pauvres bétes Lichetées, — les natifs bourgeois de cette cité sauvage, — doivent ainsi mourir, dans le domaine où ils promoiinlcnt leur tète branchue, — le flanc déchiré. . . »

... Oui, la capricieuse, la fantasque comédie! Il non est sans doute aucune à travers laquelle apparaisse mieux l'âme de Shakespeare, — cette âme effrénée et maladive, si douloureuse à la fois et si aérienne, âme étrange où la gaieté confine toujours au rêve et la douceur attentlrie à la violence. Oui, c'est bien ici une imagination de féerie, le feu d'artifice enivré (ju un poète se tire à lui-même pour éclairer d un pétillement de lumière les ténèbres de ce tlur, de ce rude monde, comme il est dit dans les vingt derniers vers du J(oi Lear Q{ iV llnmlct [\). Ce sont des personna(;es de songe qui vont et qui viennent sous les feuillages de cette forêt du Nord, où un duc cliiméri(|ue a trans|)orté sa cour. D intrigue dramatique, il n'en est pas trace. Mais demandez-vous à une idylle d'être construite comme une pièce du (iymnnse ou du Théâtre- Français? Et le Comme il vous plaira n'est que l'enlrelace-

(I) Tlie rark of ihi» loujjh world... A'in^ l.ear^ V, 3).

.\n«I in (his harih world... I/amlet, V, î .

ment de plusieurs idylles d'amour. Rosalinde , fille du duc exilé, se costume en jeune garçon et prend le nom de Ganymède. Ainsi déguisée, elle rencontre celui qu'elle aime et dont elle est aimée, Orlando. Ce dernier ne la reconnaît pas et la spirituelle enfant de lui dire : « Supposez que je sois votre Rosalinde, et faites-moi la cour. » Et lui de se prêter à ce jeu si tendre où toutes les paroles se trouvent être à la fois vraies et fausses, sincères et menteuses. Sous ce même déguisement, Rosalinde se fait aimer de la bergère Phebé, qui à son tour est aimée du berger Corin, tandis que Gélia, la nièce du duc, la propre cousine du faux Ganymède, est aimée d'Olivier, frère d'Orlando, et la paysanne Audrey du bouffon Touchstone. Dans cet imbroglio sentimental, les mignardises de la passion la plus compliquée alternent avec les couplets de l'émotion la plus naïve, et les bouffonneries d'une gaieté toute populaire éclatent dans l'intervalle. Des seigneurs entièrement étrangers à l'action apparaissent soudain parmi les clairières, tels que ce Jacques le Songeur qui se couche au pied d'un chêne pour gémir sur la mort d'un cerf ou pour écouter un air de musique. « Je suce la mélancolie d'une chanson, » dit-il, « comme une belette suce un œuf. " Deux pages arrivent, chantant l'amour couronné de primevères, et disant que la vie passe comme une fleur du printemps,

« How that a life was but a flower In the spring time... »

et tout ce défilé de jeunes femmes et de jeunes hommes qui vont, caressés par le parfum des roses, éventés par les feuilles des arbres, enchantés par le sourire du ciel, s'achève sur un hymne de félicité. Le duc dépossédé reprend ses États. Rosalinde épouse Orlando, Gélia devient la femme d'Olivier, Phebé celle de Corin, Audrey celle de Touchstone, et Jacques rentre dans la solitude. Leur devinez-vous à tous un avenir de bonheur ou de malheur? Gomme il vous plaira... Cette comédie cache-t-elle un symbole ou bien est-ce seulement le rêve amusé d'une heure? Gomme il vous plaira... Y a-t-il

de quoi s'attendrir en écoutant Orlando dire de sa maîtresse qu'elle est juste à la taille de son cœur, ou de quoi sourire en parodiant avec Touchstone ces madrigaux d'amoureux? Comme il vous plaira!... Et le tout, en effet, vous plaira jusqu'au ravissement, pour peu que vous ayez (jardé le sens de la fantaisie tendre et moqueuse, de l'ironie passionnée et légère, de celte rêverie qui ne sait si elle est gaie ou triste, magique fleur de l'imagination du Nord dont quelques pétales se retrouvent entre les feuilles des volumes qui contiennent les Reisebilder de Heine et les comédies de notre Musset.

... Les acteurs et les actrices jouaient cette pièce uni(jue, dans ce coin de parc et sous le ciel voilé de cette tiède aprèsmidi, avec une grâce émue dont on ne saurait faire un plus bel éloge qu'en disant qu elle ne déparait pas le texte divin du poète, et la compagnie suivait le spectacle avec une attention sérieuse qui attestait, une fois de plus, la profondeur û laquelle le génie de Shakespeare a pénétré l'âme anglaise. Mais ce n'est pas seulement 1 âme de sa patrie qui a passé dans cet écrivain sans rival, c est aussi son paysage, et, si Ton peut dire, la couleur de ses horizons. Four ma part, j'étais venu à cette représentation, persuadé que le réalisme du décor constituait une erreur complète d interprétation. N'est-il pas bien connu (jue Shakes|)eare composait ses drames et ses comédies pour un théâtre primitif, où les forêts, comme les armées, étaient Bgurées par une élicjuette sur un écriteau? Entourer d'un cadre précis un dialogue écrit pour être prononcé sans le secours d'aucun artifice de mise en scène, n était-ce pas aller exactement contre 1 intention de l'auteur? L é|)reuve cependant ma prouvé le contraire, et je m'en suis expliqué la cause en relisant le Cmmue il vous plaira vers par vers, et constatant (|u en effet toutes les évocations de nature qui s'y rencontrent s'adaptent au paysage anglais avec une exactitude merveilleuse. Il n'est pas une des images du poème qui n'ait sa correspondance dans la nuance de ce ciel, dans la verdure de ce gazon, dans la douceur voilée de ces

eaux, et dans la magnificence de ces arbres. Si Ton écarte de cette forêt d'Arden l'invraisemblable lionne avec laquelle Orlando entre en lutte, on trouvera que chaque trait de description est copié d'après la réalité même du climat que le voyageur peut observer ici à chacun de ses pas. Qui a traversé un seul des grands parcs seigneuriaux, orgueil de la campagne anglaise, sans y rencontrer des chênes pareils à celui sous lequel Jacques est étendu : « Un chêne dont les antiques racines perçaient la rive — du ruisseau qui murmurait le long du bois. » L'horizon qui sans cesse apparaît dans les chansons des clowns et des pages, c'est bien celui de ce ciel incertain et meurtrier : — « Souffle, souffle, ô brise d'hiver, — tu n'es pas plus cruelle que l'ingratitude de l'homme » , chante Amiens; et ailleurs : « Glace-toi, glace-toi, ciel amer, — tu ne saurais mordre aussi profondément — qu'un bienfait oublié. " Mais aussi l'épithète de « vert » revient à chaque minute, égayant de sa couleur fraîche les rudesses et les âpretés de cette contrée, comme les prairies font pour l'Angleterre : « Sous l'arbre du bois vert, — qui veut s'étendre auprès de moi? » murmure un des personnages; et plus loin : (i C'était un amant avec sa maîtresse, — avec un hey, avec un ho, avec un hey nonino, — qui passaient le long des verts champs de blé. " La maison qu'habite Rosalinde est un cottage pareil à ceux qui se cachent le long des routes de tous les comtés, entre des clématites violettes, des chèvrefeuilles dorés, des roses pâles, et certes les yeux bleus de cette Ilosalinde, de cette « Elle blonde, chaste et inexprimable ') comme la nomme Orlando, ne se sont pas reposés sur une autre nature que celle-ci, fraîche et jolie comme ellemême, comme elle-même souriante et cependant toujours à la veille d'être baignée de larmes... Non, ce n'était pas une faute de goût que d avoir choisi aux scènes du Comme il vous plaira le décor réel d'un véritable parc, puisque ce sont bien ces arbres et ce ciel qui s'évoquent derrière tous les vers du poète, le plus national qui fut jamais, en même temps qu'il reste un des plus humains.

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... Les actes cependant succédaient aux actes. Comme il faut que le comique ne perde jamais ses droits, même parmi les plaisirs les plus choisis, tantôt il arrivait qu un domestique trop pressé ou maladroit se laissait voir sous les arbres, tantôt c'était le passajje d'une ondée subite. Les parapluies s'ouvraient alors, et le crépitement de leau sur la soie tendue couvrait la voix des acteurs. Quelquefois encore le sifflement d'un train éclatait entre une phrase d Orlando et une réplique de Rosalinde, comme pour rappeler que la Vie, rimplacablo et infati^^able Vie continuait son œuvre pendant que ce petit cénacle de femmes parées et d'hommes épris des lettres se livraient dans le parc ancien à ce délicat plaisii- d'intcili- {jencc. N'était-ce pas aussi, ce sifflement lointain, un svmbole du monde moderne, de son labeur industriel et démocratique pour lequel il n'existe ni Connue il ,i'4)us pLiini, ni esthéticisme, mais seulement le domaine du fait et du besoin.' Par une invincible analojjie, cha(|ue fois (ju'un de ces sifflets aigus m'arrivait par-dessus les voix des acteurs, je me ressouvenais de la France vers la Hn du siècle dernier et des fêles pastorales qui se donnaient sous la direction de la reine, tandis que la marée populaire commençait de rouler ses flots vers les palais. La fantaisie opulente et fine d'une aristocratie comblée se jouait alors là-bas, comme elle se joue aujourd hui en Anjjleterre, en mille délicatesses (|ui eurent leur trajjique interru[)ti()n.. . Mais non, cette analo;;ie n'est (|u'apparente. Ln reprenant le train tjui me ramène à Londres avec tous les spectateurs du Cnnune il vous plaira, je regarde le sommaire d un grand journal du malin : deux tneetings gigantesques sont annoncés, l'un j)our défendre, l'autre pour atla(juer le Francliise lUll. iJaii- 1 un comme dans 1 autre, (}ui doit prendre la parole? Un mend)re de la Chambre îles Lords. Ah! si notre aristocratie française avait été mêlée de celte maniére-h\ aux activités quotidiennes de la vie politi(|ue, Marie-Anloinelle et ses amies auraient pu sans crainte aucune, s'abandonner sous les arbres de Versailles à leur goût des bergeries, — suprême raffinement des sociétés trop

civilisées. Tant que la noblesse anglaise continuera d'être ainsi vivante et militante, elle n'aura pas à trembler au milieu de ses plaisirs, quoique les voix qui tonnent contre elles soient parfois terribles, et que l'un des plus grands poètes, non seulement de l'Angleterre, mais de l'Europe, Charles Algernon Swinburne, ait pu commencer une ode par ces mots : « Clear the way, my lords... — Videz la place, messeigneurs... «

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