‹ Études et portraits (volume 2)Chapitre 15 sur 28 · FETE VILLAGEOISE · texte numérisé non relu

FETE VILLAGEOISE

... C'était dans un comté du centre de l'Angleterre et sur les pelouses du parc d'un des plus grands châteaux de ce comté, — palais de pierre dressé sur une colline d'où la vue découvre un immense horizon de vallées et de bois. Qu'il était joli, et coquettement vert par cette après-midi de jeudi, ce vaste parc, dans un des coins duquel le maître du château offrait à quinze cents personnes un school-tea ! — On nomme ainsi une sorte de fête villageoise que beaucoup de propriétaires terriens donnent une fois l'an aux écoliers de leur voisinage, à leurs parents et à leurs amis. — Dans ces occasions, l'entrée du parc est libre; et sur les allées et sur les gazons, c'était, sous un clair soleil, un défilé de promeneurs et de promeneuses rustiques : les hommes en chapeau à haute forme et en redingote, les femmes en toilettes de couleur violente, comme les Anglaises en choisissent, aussitôt qu'elles ne subissent plus l'influence des modes continentales. Autour de ces campagnards, le paysage déployait sa fraîcheur reposée. Le parc de ce château n'est pas très ancien. Il ne s'y rencontre donc pas de ces arbres séculaires, orgueil des vieilles familles, tels que j'en admirais l'année dernière à Blenheim, dans le domaine des ducs de Marlborough ; mais la grâce heureuse de ce paysage d'idylle semblait plus familière encore sur ces pelouses plus libres. Des garçonnets passaient, avec ces visages décidés

propres aux boys anglais de toute condition, et des fillettes dont la plupart étaient vêtues de blanc avec des bas tout noirs et des souliers vernis. Au cours de réunions comme celle-ci où Ton peut voir beaucoup d'échantillons de la classe populaire, il est aisé de constater dans cette classe la prédominance du type an^jlais, trapu et court, sur le type plus élancé (|ui se rencontre surtout dans les rendez-vous d'aristocratie. La race est toujours énerjjique et saine. 11 est visible qu'elle n'a pas subi l'entrainement quotidien de l'exercice en plein air depuis plusieurs générations. Peut-être aussi possède-t-elle une moindre quantité de beau sang normand.

Nous arrivons à la tente où se donne le thé, à travers toutes les installations improvisées des plaisirs habituels aux fêtes foraines : chevaux de bois, tourniquets et balançoires, l'n orchestre de musiciens militaires, linfaligable orchestre d instruments de cuivre sans lequel il n'est point de fêtes anglaises, éclate en sonneries retentissantes. Sous l'abri de toile, aménagé contre la pluie possible, et qui se trouve servir contre le soleil, un millier de personnes sont assises, ayant devant elles, disposées sur des tables immenses, les tasses où brunit le thé, — qui se prépare à pleins tonneaux dans une tente voisine, — avec des gâteaux et des tartines beurrées, des biscuits et des marmelades. Hommes, femmes et enfants sont là, pêle-mêle, mangeant, buvant, et causant à peine, sorte de kermesse paisible dont un voyageur français devait surtout remarquer la tenue décente. Par tous pays, la foule a sa physionomie saisissante. L'étrange puissance du »» quant à soi » dont l'Angleterre porte partout la trace, se manifeste dans la réjouissance comme elle se manifesterait dans la lutte et l'effort. u Plus un Anglais s'amuse, plus il se tait » , cette phrase que prononce à côté de moi un membre de la Chand)rc des C(unmunes <|ui connait très bien son pays a pour commentaire vi\ant tous ces visages, lis portent écrite sur eux une félicité cordiale, mais taciturne, et (pii n a pas besoin de s'exciter eu se communiquant, comme il arriverait chez nous ou dans une CntTiQUB. — IL 30

contrée plus méridionale. Et cependant à une certaine minute toutes ces joies isolées se réunissent en une allégresse générale, lorsque le clergyman de la paroisse prononce une allocution à laquelle répond le maître du château , et que les « bip ! hip ! hurrah ! » s'échappent de ces centaines de bouches entre deux gorgées de thé. L'entrain qui s'éveille alors n'a rien d'apprêté ni d'officiel. Il va droit au propriétaire qui a ouvert son domaine à tous; mais qu'il ait cru devoir le faire, lui, très nouveau venu dans le pays, mais que ses tenanciers soient ainsi heureux de lui montrer leur joie, n'est-ce pas le signe de la profonde entente qui unit encore le paysan anglais à son landlord? Un radical me disait que cette entente fait la principale force du parti tory. A coup sur, tout le long de cette après-midi, la bonhomie visible des rapports entre supérieurs et inférieurs, l'allégresse de ce peuple épars dans ce beau parc comme dans un jardin de plaisance, et avec cela le charme du jour, — car le ciel anglais, nettoyé de ses brumes, offre au regard une nuance divine d'azur velouté, — tout se réunissait pour faire de cette fête villageoise un spectacle unique, et, une fois achevé, ce spectacle devint le prétexte d'une conversation indéfinie le soir, sur la terrasse du château. Le vaste parc était rendu par la nuit à la solitude et au silence, les étoiles s'allumaient une par une, et nous causions du paysan de l'Angleterre et des conditions où il vit aujourd'hui. Cette causerie après cette fête, n'était-ce pas pour un étranger le texte qui explique la gravure?

De cette cordialité du paysan à l'égard de son landlord, mes hôtes ne s'étonnaient guère. Jusqu'à ces derniers temps, les circonstances ont été disposées, de telle sorte que les prétextes graves de conflits ont pu être évités à peu près complètement. Balzac, ce visionnaire parfois prophétique des lois vitales de la société française, a montré d'une façon tragique, dans son livre des Paysans, la lutte implacable entre la grande et la petite propriété. Finalement chez nous, la petite propriété a triomphé. Rien qu'à lire le texte de la loi sur les

héritages, ce résultat était à prévoir. En Angleterre, une loi inverse a produit un effet opposé. Des circonstances de tous ordres s'y «;ont jointes, telles que la clicrté croissante de la vie, et de fait, morceau par morceau, la grande propriété a dévoré la petite. Le yeoman a disparu, ce franc-tenancicr r|ui possédait, comme notre paysan, seulement un lopin du sol. C'est aujourd hui le tour du ^yw/Ve, de ce personnage si essentiellement anglais, dont George Eliot nous a laissé de très exacts portraits. Le squire était un propriétaire sans titre, dont le domaine, petit par rapport aux propriétés d'un duc de Bedford ou d'un comte de Lonsdale, était considérable par rapport à la paroisse. Mais ce domaine rapportait trop peu, et le sfjuire, dans la plupart des comtés, a préféré vendre son bien foncier, pour s'établir dans (|uel(|u une de ces innombrables villas qui se multiplient autour des grandes cités. Le gros propriétaire est donc demeuré seul. Son domaine a été comme le vaste lleuve où les minces rivières viennent se confondre. Mailre d un revenu dont le chiffre est inscrit au livre officiel des {jrandes fortunes publié par les soins du gouverneur, nanti des fonctions de juge de paix, c'est-à-dire chargé de régler les menus différends : rixes, maraudages et batteries, ce proj)riélaire a le plus souvent son siège dans l'une ou dans 1 autre des deux Chambres. Il vit dans son château une partie de l'année, le reste à Londres ou à 1 étranger, et son existence seigneuriale se trouve placée si haut que juscpi ici elle a paru inatta({uable. Au-dessous de ce personnage que 1 outillage de supériorités sociales dont il est muni fait pour ainsi dire d'une autre espèce, se place le fermier, puis au-dessous encore, — et c'est li le véritable paysan, celui au divertissement du({uel nous venons d'assister, — \c fann-laboitrer, le journalier (|ui se loue pour travailler à la ferme. Cet ouvrier rural est la canule du vaste organisme comme le mineur dans la mine ou le soldat dans 1 armée, et tant vaut la celhile, tant vaut le corps tout entier.

C'est donc avec le fermier d'abord que cet ouvrier est en relations. Mais qu'est-ce exacteuicnt que le fermier anglais?

Quantité de bons ou médiocres romans nous ont décrit ce personnage. On m'en a montré plusieurs dans cette fête, dont la massive encolure, la face carrée, le teint coloré, les vêtements rudes convenaient bien au type traditionnel. Jusqu'à ces récentes années, le fermier anglais a vécu dans sa famille avec une grande simplicité de mœurs, ce je ne sais quoi de fruste mais de patriarcal que produit la large existence campagnarde. G est en effet un gros capital que suppose l'exploitation d'une ferme anglaise, et les revenus furent longtemps en proportion. Ici comme partout la poussée démocratique a révélé cependant sa présence. Plusieurs de ces familles de fermiers ont aujourd'hui modifié ce que leur vie avait jadis de primitif. Les filles apprennent la musique, font des voyages. Ce sont de véritables ladies. Les fils vont à Oxford ou à Cambridge s'ils sont intelligents, et, s'ils le sont moins, se contentent de prendre les habitudes de la société élégante, depuis le goût du vin de Champagne jusqu'à celui du lawn-tennis. Cela ne saurait aller bien loin , car la hiérarchie qui subsiste encore en Angleterre rend le passage d'un milieu social à un autre aussi difficile qu'il est aisé en France. Le fond demeure donc et demeurera longtemps à peu près le même. Les filles continueront d'épouser des fermiers, les fils de louer des fermes à côté de celles de leur père, d'autres de partir pour les colonies, et quand le farm-lahourer viendra traiter du prix de son travail, il continuera d'avoir devant lui, comme patron, cet homme de mœurs véritablement rustiques dont toute la physiologie visible révèle la vie plantureuse parmi les interminables repas, composés de viande saignante, d'ale au tonneau et de liqueurs fortes.

Que pense-t-il cependant, ce farm-lahourer^ du fond de sa petite maison sise le long de la route ou dans un coin de village, lui qui ne possédera jamais rien en propre comme le landlord, et il ne connaîtra jamais non plus l'opulence matérielle de la vie du fermier? Que pense-t-il?... Cette question se pose à l'heure présente devant tous les politiciens comme la plus importante peut-être de celles qui intéressent l'avenir de

lAngleterre. Qu'il appartienne à l'ancien torysnic ou au torysme démocratique, qu'il soit vieux ^vhi{J ou radical, tout homme d'État tombe ici d'accord que le droit de suffrajje est destiné à s'étendre, et ce droit s'étendra jusqu'aux farmlabourers. C'est l'opinion de ces derniers qui , en dernière analyse, fera nombre. Tôt ou tard elle déterminera l'inflexion de la politique an[jlaise vers la droite ou vers la (jauche. Ces futurs maîtres de la vie publique, en attendant, sont-ils heureux? Bien des signes semblent attester qu'en effet ils le sont, et que, par suite, l'état de choses actuel trouverait en eux plutôt des défenseurs que des adversaires. A voir comment la petite maison du farm'labouîcr est d ordinaire tenue, avec ses rosiers devant la porte et ses géraniums sur les rebords de la fenêtre, et à se souvenir du sinistre abandon où le paysan irlandais laisse sa chaumière, on devine que l'ouvrier de la terre anglaise aime son home. Or l'amour heureux du chez soi n'est-il pas le signe le plus indiscutable d'une âme sans révoltes? — A considérer le fann-labourcr dans ses fctes, par exemple durant cette assemblée du scliool-tea, on constate le fond de jovialité que la race porte en elle, jovialité qui est souvent entrée en lutte avec le profond sentiment religieux, cet autre trait essentiel du caractère national, mais elle est demeurée jusqu'à présent invincible. — A regarder de quel respect familier ce farm-labourer entoure son clerjyman et son landlord, on reconnaît le plébéien sur lequel les autorités locales n'ont pas pesé trop durement et cjui voit encore en elles des alliées plutôt que des ennemies. On me dit aussi (jue beaucoup de ces ouvriers n'ont jamais fréquenté l'école. Au riscjue de froisser un des plus dangereux préjugés de celle époque, reconnaissons que les très petits inconvénients de cette absence d'instruction comportent un immense avanta{;e. celui de ne pas éveiller l'esprit de critique et de comparaison, source assurée de mécontcnlemenl. Si l'on joint i\ cela ce-^ autres avantages : — permanence séculaire de la vie locale, résidence des propriétaires, absence de capitale absorbante comme est Paris, absence aussi de service militaire, — ne

semble-t-il pas qu'on aperçoive un concours de causes destinées à faire du paysan anglais plutôt un instrument au service des conservateurs qu au service des révolutionnaires ?

— »... Il semble ainsi, » disait un de mes hôtes qui est pessimiste, car il est des pessimistes partout, même en Angleterre ; « mais quand vous parlez du paysan anglais , vous ne tenez pas compte des éléments de modification que ces dernières années ont apportés. Et d'abord cette disparition progressive du squire n'a-t-elle pas pour conséquence de supprimer le trait d'union nécessaire entre ce paysan et la grande propriété? Ce scjuire qui n'allait jamais à Londres, qui s'occupait quotidiennement des affaires de la paroisse, qui commandait la milice, dont un des fils entrait presque toujours dans le clergé, pensez-vous que l'on puisse le comparer comme chef immédiat du paysan au landlord actuel? Vous croyez que ce landlord réside parce qu il n'a pas de home à Londres ? En réalité il voyage sans cesse au loin, et n'est guère là que six mois de l'année. Le squire sera-t-il remplacé par le fermier, qui n'est après tout qu'un paysan plus cossu?... Croyez-vous aussi que le droit de vote n'introduira pas avec lui une agitation d'un ordre nouveau? Comptez-vous pour rien la propagande des Irlandais qui sont venus du Gonnaught, des comtés de Gahvay et de Mayo, louer leurs bons bras et apporter leurs idées dans toutes les parties du nord et du centre où les grandes villes industrielles enlevaient beaucoup d'hommes aux campagnes? Pensez-vous que le salaire an farm-lahourer augmentera en proportion du renchérissement de toutes choses, et s il n'augmente pas, estimez-vous que ce soit là encore une condition de contentement?... Sur ce point, comme sur tous les autres, moi, je vois la révolution qui monte et qui monte. L'Angleterre présente, c'est la France de 1786... " Et tandis que cet homme parlait ainsi, continuant de pronostiquer un sinistre avenir d'après des faits, que je ne saurais vérifier, je regardais, moi, le magnifique château, en ce moment éclairé par la lune. Je me représentais la quantité de civilisation que suppose une telle demeure, le luxe de son comfort.

LETTRES DE LONDUES 4T1

la multiplicité de ses objets d'art, la délicatesse de mœurs de ses habitants. Par contraste, d'autres châteaux s'évoquaient, que j'ai vus en Irlande, dont les maîtres, ruinés par la révolution, vivaient, à la lettre, le pistolet au poinjj. Serait-il vrai que toute cette société anglaise fut à la veille, elle aussi, d'une crise tragique?... Mais non, je me souviens de la physionomie des paysans que j ai vus aujourd'hui, de leur regard heureux, de l'évidence de leur bien-être et de leur tenue. Si la santé politique n'est pas dans ce peuple, c est qu'alors elle n'est pas de ce monde.

A TRAVERS L ILK DE WIGIIT

... A peine remué par la mer bleue, qui, dans ce détroit, se fait aussi douce qu'un lac, le paquebot s'éloigne de la rade guerrière de Portsmouth, et à chaque tour des deux énormes roues, la côte de l'ile de Wight se rapproche, plus distincte, dans la transparence douce du jour clair et je la reconnais avec délices, après quatre ans déjà. Les collines développent leurs courbes gracieuses, toutes semées de maisons dont la blancheur contraste joliment avec la verdure des arbres qui les entourent. Sur un point de celte côte, ces maisons se ramassent en une ville que des clochers dominent, que précède une vaste jetée et qui est Ilyde. Par cette tiède après-midi du mois d'août, un nombre incroyable de vapeurs sillonnent la surface à peine ondulée du Soient : — c'est ainsi qu'on nomme h' détroit «pii sépare la petite ile de la grande. — De ces embarcations, les unes gagnent Gowes, où se trouve le centre de la vie de yacht en An{;leterre. D'autres se hâtent vers la rivière de Southampton, plus paisible encore que le Soient. Sur le pont de (|uoI(|ues-unes, on aperçoit le lunch préparé, les jeunes femmes coiffées d une casquette marine; les hommes lisent un des énormes journaux

de Londres, étendus sur des chaises longues de paille. Le goût de l'existence en plein air et de la vigueur physique, si essentiel à cette race qu'il est impossible d'ouvrir les yeux sur un paysage anglais sans en rencontrer quelque signe, trouve sa plus complète satisfaction dans les sports de la mer, aussi communs ici qu'ils sont rares chez nous. La côte se rapproche encore. Une bande de musiciens militaires, vêtus d'uniformes rouges, donne son concert de cuivre qui me semble jouer le même air toujours, à la pointe de cette jetée où je retrouve le tramway électrique courant parallèlement à un chemin de fer. La foule va et vient, composée de promeneuses et de promeneurs, dont la seule toilette suppose une aisance déjà considérable. Je comprends mieux aujourd'hui que cette île de Wight se trouve être en effet un des lieux de rendez-vous de ce qu'on appelle ici la classe moyenne. Elle se recrute parmi tous ceux qui ne sont pas nobles, et qui cependant ne sont pas du peuple, autant dire qu'elle comprend les personnes dont la fortune est en argent et non pas en terre. Négociants ou avocats, médecins ou professeurs, membres du clergé ou simples rentiers, elle ramasse en elle toute la bourgeoisie du Koyaume-Uni. Cela vaudrait la peine de venir dans ce coin de l'Angleterre quand ce ne serait que pour voir cette bourgeoisie chez elle, et mesurer le degré du bien-être parmi lequel elle est habituée de vivre.

... J'ai parcouru de nouveau cette lie de Wight dans tous les sens, avec un esprit plus au courant des choses anglaises qu'à ma première visite. J'ai trouvé, bien nette, mon impression de ce temps-là, à savoir un étonnement insurmontable devant le nombre prodigieux des maisons de campagne, ou grandes ou petites, qui toutes supposent chez leurs habitants ce que nous appellerions, dans notre province française, une fortune. Qu'on se dirige à gauche de Ryde vers les deux petites villes de bains de mer, Sandown et Shanklin, ou bien qu'on remonte vers la droite jusqu'aux sites célèbres de Freshwater et d'Alumbay, ces maisons de campagne se succèdent d'une

manière presque ininterrompue, toutes d'aspect heureux et riche, toutes parées de roses, revêtues de lierre, ombragées d'arbres, entourées de pelouses. Derrière les fenêtres en sailHe, propres à Tarchitecture anjjlaise, et que I on désirrne du terme expressif de fenêtres en arc, — boiv xuindows, — des intérieurs s'aperçoivent tous à peu près pareils, et tous munis des phis injjénieux raffinements du comfort. L'opulence, tel est le mot qui revient sans cesse à la pensée devant cette évidente profusion du luxe privé. Un de mes amis américains qui habite TAnj^leterre depuis des années n'a pu se blaser sur la surprise que lui a infligée, lors de son arrivée, cette vision d'une énorme quantité de familles dont la vie est fondée sur la facilité des larges dépenses. C'est 1 aboutissement visible d'une longue série d'années de paix, d une extension énorme de commerce, de l'accumulation patiente et du labeur séculaire. Je ne crois pas que dans aucun autre pays d'Europe on trouverait une aussi complète et aussi fréquente réu>;site de la félicité matérielle, et, comme il arrive, 1 habitude de la satisfaction a exagéré le besoin. L'ampleur des exigences d'un Anglais quelque peu aisé se symbolise par le nombre et la qualité des trois repas qu il fait chaque jour, par la longueur des voyages qu'il entreprend, par la supérioiité de sa tenue, par l'abondance des ressources que doit lui offrir son club, par la (. :antité d'informations qu'il demande à son journal, par le luxe des innond)rables hôtels qui s'élèvent, pour le recevoir, dans tous les lieux intéressants du monde. On m'a raconté qu un personnage de la très haute société, visitant un Cercle de la bourgeoisie, s'écria naïvement : .. Je ne croyais pas que la classe movenne fût si comfortable î " A coup sur, pour tout ce qui touche à l'eiitentc et à la pratique du bien-être cpiotidien, la différence est petite entre celte classe et l'autre, cl il s'appelle légion, ce bourgeois (|uel((uc peu aisé, — ainsi (jue le prouve le nombre des filles non mariées qui vivent de leurs rentes, font des voyages, habitent tour A tour l'étranger et la campagne. Que de bras sont mis en ujouvemenl, que d'exiïilences

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employées pour soutenir ainsi cette population de gentlemen^ comme ceux qu'on aperçoit en train de prendre du thé devant un horizon de mer dans toutes les maisons de l'île de Wight! S'il est vrai que le lest de la politique d'un pays réside dans la classe qui a la plus 'grande somme d'intérêt à la conservation de l'état social, la classe moyenne fait le lest de l'Angleterre comme le paysan propriétaire fait le lest de notre France. On peut bien supposer qu'une révolution jette à bas les vingt-deux ducs, les dix-neuf marquis, les cent dix-sept comtes, les vingt-sept vicomtes, les deux cent soixante barons qui représentent l'aristocratie à la Chambre des Lords. Le nombre de ces privilégiés est bien faible si on le compare au total de la nation, mais cette bourgeoisie est par elle-même une nation entière, et si l'aristocratie titrée possède le sol, cette bourgeoisie a entre ses mains, elle, la grande arme moderne, l'argent.

Le bourgeois anglais ne se contente pas d'être opulent, il veut encore jouir de son opulence dans un beau paysage. Aussitôt qu'il le peut, il quitte la ville et se fait un home au milieu des verdures, au bord d'une étendue d'eau, — ou lac, ou fleuve, ou Océan. Il y aurait, pour un critique psychologue, de bien curieuses pages à écrire sur le sentiment anglais de la nature. Peut-être le meilleur document sur ce point délicat se trouverait-il dans la poésie de Wordsworth, à laquelle il faut toujours revenir pour comprendre la rêverie de ce côtéci de la Manche. Ce n'est plus le profond panthéisme germanique avec sa diffusion de l'âme humaine à travers les choses et ce n'est pas davantage la spiritualité sans contours tangibles d'un Lamartine. Non! Wordsworth, ce promeneur infatigable du district des lacs, a dans le regard la vision précise, minutieuse, et, pour tout dire, réaliste de chaque objet autour de lui. Mais en même temps, persuadé qu'un Dieu personnel a créé l'âme et la nature, il cherche et découvre dans ces objets qui l'entourent, montagnes ou ruisseaux, prairies ou étangs, le sens de vie morale qui s'y trouve enfermé. « Tout paysage est un état de l'âme. « J'en reviens à citer pour la

vingtième fois le nom d'Amiel. C'est une formule dont on peut >e moquer, mais qui sous sa préciosité est admirable, car elle résume Tessence même de la poésie du Nord. On pourrait écrire à la première page du recueil des vers de Wordsworlli cette ligne étrange en y introduisant un léger changement : « Tout paysage est un état de la conscience. "... De fait, est-ce une illusion? en me promenant à travers lile de Wight, il me semble, une fois de plus, que la moralité du paysage est ici perceptible à chaque pas, et, comme cette seconde impression vérifie exactement la première, il est probable qu'elles sont toutes deux vraies. Tous les détails no révèlent-ils pas ici quelque vertu humaine ? Les grands arbres, épargnés par les années, démontrent la grande qualité nationale, le respect séculaire du passé. Les pelouses, entretenues avec un soin pieux et cependant ouvertes à tous, attestent Tirréprochable tenue des promeneurs. L hospitalité prévenante des habitants aménage des bancs heureusement placés aux beaux points de vue, et la légère cotisation que le gardien prélève à l'entrée des chemins difficiles pour en continuer l'entretien vous parle de solidarité. Cette ile de Wight, où le paysage est plus gracieux que grand, s'est prêtée d'une façon si complète à ce maniement de l'homme qu'en beaucoup d'endroits elle en a perdu tout caractère de libre spontanéité. On dirait parfois d'une nature qui garde les convenances et qui a lu la IJible. La mer, le dimanche, lorsqu'elle est vide, absolument, de ses bateaux et de ses baigneurs, prend comme une allure de personne respectable et qui observe le repos du septième jour. Cette autre puissance, plus indonqjtable que la mer, la mort, se fait, elle aussi, décente et convenable dans les petits cimetières de campagne, salons du suprême sommeil, nettoyés avec autant de soin (jue ceux des cottages qui se voient de place en place, parmi les arbres. Et clhupie coin du paysage a en effet sa vie sociale, ainsi (pie l'attestent les barrières (|ui, d'espace en espace, coupent la route, représentant chacune un droit particulier du sol où l'on passe. On se demande comment un

homme pourrait sans honte se promener dans ces horizons, s'il n'avait la conscience d'être une personne de tout point respectable et correcte, comme la petite île. « Que nul n'entre ici, s'il n'est gentleman » semblent dire les menus brins d'herbe du gazon, et c'est à croire que cette injonction est entendue et obéie, tant il est rare de rencontrer sur les chemins des visages et des toilettes qui contrastent avec la tenue de cette nature !

N'importe, toute peignée, parée, humanisée qu'elle puisse être, cette île de Wight abonde en délicieux points de vue, dont les deux plus rares me paraissent être, le premier, sur la route qui va de Shanklin à Ventnor, en longeant la falaise et passant par Bonchurch ; — le second sur le promontoire, battu des vents, qui sépare la baie de Freshwater et celle d'Alum. — Il y a quelques années seulement que la petite ville de Shanklin a commencé à s'agrandir, et c'est sans doute à la promenade de Bonchurch qu'elle doit les visiteurs qui s'y pressent, — ainsi qu'au charme de son chine. J'ai déjà décrit ce vert ravin ouvert en pleine falaise. Il s'en rencontre plusieurs de la même espèce dans l'île. Celui de Shanklin est le <i lion 1) , ainsi que s'expriment les guides. Je le retrouve aussi frais, aussi vert que l'autre été : dans le profond abîme creusé par la fissure soudaine du terrain, toute une riche végétation foisonne, de grands arbres verdoient, des fougères revêtent les parois des roches, un ruisseau se tord dans le fond, et cela fait comme un gouffre de verdure et de fraîcheur à l'extrémité duquel la mer palpite, immense et libre. Elle déferle là sur une plage plus propice aux bains qu'une autre, et c'est encore une des causes pour lesquelles Shanklin a grandi. J'ai marqué déjà, dans mon premier journal de route, combien cette station diffère d'une station correspondante de la côte française. Celui qui vient faire une saison ici ne trouve ni casino, ni demoiselles à toilettes tapageuses, ni rien qui ressemble à la vie d'une plage élégante. Promenades en barque, parties de tennis, chevauchées dans l'Ile ou excursions à pied sur la

falaise, tels sont les plaisirs qui suffisent aux Anglais établis dans les villas des environs. Chacun d'entre eux ne compte pour s'amuser que sur les distractions qu'il se procurera, d après ses idées personnelles. A vrai dire, il est douteux qu'il se complut dans un lieu public, mêlé à des {jens qui ne lui auraient pas été présentés. C'est là un trait, facile à reconnaitre et qui explique pourquoi tous les plaisirs pris en commun deviennent aussitôt des prétextes à clubs, c'est-à-dire à sociétés fermées. — Clubs pour jouer à la paume, clubs pour jouer au cricket, clubs pour naviguer en yacht, tout s'organise de manière à ce que Ton se trouve entre personnes du même monde et des mêmes goûts. On ne dira jamais assez combien ces petites sociétés sont hospitalières pour l'étranger qui s'y trouve présenté par un des membres. Mais celui qui arrive sans lettre d introduction et qui compte sur les hasards des rencontres, que peut-il bien devenir?...

Ouel (jue soit Tattrait du chine de Shaiiklin et de la route de Vcntnor, ce coquet village de poitrinaires tapi chaudement au pied d une falaise, un dévot de la littérature leur préférera la baie de Freshwater pour cette unique raison que tout près de là est Farringford, la petite propriété où le poète Tennyson a vécu loiiglenq)s. C était son habitude de se promener la nuit sur les dunes, et on 1 imagine \t)lontiers sur le cap gazonné (jue terminent les blancs rochers des McchUcs ^ composant les stances de son poème de Locksley-haU : a C'est de là que je regardais le grand Orion s'abaisser lentement vers l'Ouest. — De là, plus d une nuit, j'ai vu les iMéiadcs, s'élevant à travers l'ombre veloutée, — briller comme un essaim de mouches de llamme enveloppées dans un tilel d'argent... " lia décrit lui-même sa maison de Farringford dans d autres vers adressés à un ami : •• i^à, loin de la fumée cl du bruit de la ville, — j épie le crépuscule et son ombre qui tond)e, — en errant dans mon jartiin sans art, — qui s'abrite au pied d'une dune. — Là, nulle médisance tandis que l'on dine, — mais d'honnêtes propos et du vin véritable — et nul

commérage que celui de la pie — bavarde sous une voûte de pins. — Car des bosquets de sapins, sur Tun et sur l'autre côté, — se dressent pour briser les rafales, — et plus loin au delà blanchit TOcéan — qui déferle sur la craie et le sable... » Tennyson a dû quitter cet abri, fermé, comme tous les enclos de l'île, avec des haies vives, tant la curiosité des visiteurs venait l'y tourmenter. Son portrait qui se trouve dans les hôtels du voisinage vous montre un profil songeur et sévère, d'une physionomie aussi profondément nationale que l'est sa poésie, cette poésie à la fois attendrie et surveillée, passionnée et contenue, pure et châtiée, que M. Taine a si curieusement étudiée. Tennyson aura été un des rares poètes enrichis par des vers exclusivement lyriques et portés par eux aux plus hautes dignités, puisqu'il est devenu pair d'Angleterre, après avoir succédé à Wordsworth dans le titre de lauréat, — position toute d'honneur dont les avantages se résument dans une pension de cent livres, et le droit, depuis Charles I", de prélever par an un tonneau de malvoisie sur la cave royale. Il aura dû cette fortune matérielle et sociale à ce fait qu'il représenta d'une façon supérieure les meilleures qualités de la classe cultivée de son temps et de son pays. C'est le grand honneur des familles riches d'Angleterre qu'elles aient eu ce génie virgilien pour poète favori depuis plus de trente ans, et sur cette œuvre de Tennyson, si adorablement noble et charmante, un seul regret reste à exprimer, c'est qu'il lui manque, ainsi qu'à la délicieuse île de Wight où l'artiste a vécu, un coin de libre sauvagerie.

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