‹ Études et portraits (volume 2)Chapitre 16 sur 28 · LES HOMMES DE LETTRES · texte numérisé non relu

LES HOMMES DE LETTRES

... La vaste salle du premier étage de VAthenaeum — ce club des savants, des artistes et des hommes de lettres anglais, — se développe avec ses colonnes, ses hautes fenêtres, ses rayons

emplis de livres. Tous les instruments qui peuvent rendre plus agréable encore la lecture studieuse sont épars dans cette salle : — petites tables placées sous le jour des croisées, profonds fauteuils garnis à leurs bras d un pupitre mobile, casiers chargés de la collection des Revues de 1 Europe entière, légers guéridons pour y installer à la portée du liseur la tasse de café ou le bol de thé. Sur ce même étage, d'autres salles pins petites et plus solitaires regorgent d autres livres. Le club entier, avec son portique grandiose que surmonte une statue de la déesse à la([uelle il est dédié, n'est-il pas un palais que dessert un escalier monumental? Mais c'est un palais muni de tout le comfort cjui se peut désirer, depuis ce premier étage où 1 on travaille, juscju au rez-de-chaussée où 1 on dine, où Ion parcourt les journaux et où l'on s'habille, jusqu au sous-sol où l'on joue au billard et où 1 on fume. Néanmoins la bibliothèque silencieuse et tiède est la pièce où il faut se tenir, pour bien goûter le charme de ce docte asile, tandis cjue le bruit des voitures roulant sur le pavé en bois de Pall-Mall arrive, adouci et lointain, par delà les balustrades du balcon de pierre, l^rescjue involontairement, rien c|u à feuilleter la liste des membres du club, et à y rencontrer des noms de poètes, de romanciers, d'essayistes, mêlés à des noms de grands seigneurs, de philt>>ophes célèbres, de peintres fameux, une conq)araison s'établit entre la vie (jue les circonstances se trouvent faire à Ihomme de lettres anglais, et celle (jue d'autres circonstances aménagent autour de Ihomme de lettres français. De telles comparaisons, forcément artificielles par (|ucl<|ue point, valent la peine d être esquissées. Klles éclairent d'un jour singulièrement vif les causes profondes de la diversité entre les productions intellectuelles des deux pays. On a souvent posé le problème de savoir si la liuéralure influe sur les inuurs. Nous uvons aujourd hui retourné les termes, et aperçu dans les (i"uvre« des écrivains la transcription directe ou dissimulée, de leur sensibilité. Moine les plus inqiersonnels d'attitude et de volonté n écrivent jamais (juel histoire de leur propre cceur.

C'est donc une question essentielle de savoir si les littérateurs d'un pays sont ou ne sont pas à l'état d'hostilité ouverte avec les mœurs de ce pays, s'ils s'y adaptent aisément ou s'ils en souffrent, s'ils doivent pour vivre en paix avec les préjugés de leur temps, mutiler et sacrifier leur idéal intérieur, ou bien si au contraire, leur libre développement leur est facilité par leur milieu. Ces influences du milieu produiront, suivant le cas, un art chargé de ferments révolutionnaires, ou bien un art plus équilibré, plus socialement sain et solide, des livres d'amertume inquiète et de violente découverte des misères de la vie, ou bien des livres d'acceptation optimiste, et à tout le moins de sérénité. Il me semble que l'homme de lettres français, pour toutes sortes de raisons inhérentes à l'ensemble de notre société contemporaine, est plutôt tourné du côté de la révolte, et qu'au contraire l'esprit de l'homme de lettres anglais s'aiguille d'habitude vers l'autre pôle. J'en crois apercevoir quelques causes qui tiennent à la manière dont cet homme de lettres anglais est d'ordinaire élevé, à la forme même de la production qui lui est imposée, au génie enfin du public qu'il lui faut conquérir.

C'est un fait aisé à constater que l'homme de lettres anglais a presque toujours passé par Oxford ou par Cambridge. Traduisez ces deux noms d'Université parles détails qu'ils représentent. Cela signifie qu'il a vécu, entre sa vingtième et sa vingt-cinquième année, dans un de ces vieux cloîtres qui servent de collèges, ayant une liberté d'études quasi entière, évoluant à son aise dans deux petites chambres qui lui faisaient un home^ prenant ses repas dans le réfectoire monacal où sont appendus les portraits des élèves illustres, adonné sur l'isis ou le Chervell à l'exercice du canotage, jouant au cricket ou à la paume sur la pelouse des verts jardins, fréquentant le Club de l'Union avec ses larges salles, sa bibliothèque énorme, ses discussions oratoires de chaque semaine, à peu près chaste, car la débauche est presque impossible sous la surveillance des proctors, et passionnément occupé de littéra-

ture ancienne. Une simple remarque montrera jusqu'à quelle profondeur Tétlucation classique a pénétré la pensée an^jlaise. Que 1 on feuillette seulement les œuvres des poètes, mêmes les plus nationaux: du pays, on les trouvera toutes pénétrées d'antiquité. C'est Milton qui a écrit deux livres de vers latins, ses Elégies et ses Sylves. C'est Cowper, l'étrange sonjjeur, et duquel date une rénovation de la poésie anglaise, qui a laissé une lamentation admirable, composée durant sa seconde période de folie, en strophes latines et sur le rythme alcaïque. C'est Byron, revenu de son premier voyage avec une imitation de V Art poétique d Horace qu il préférait à son Cliilde Ilarold. C'est 1 infortuné, le divin John Keats, dont le plus long poème est consacré à Endymion et 1 ode la plus ciiarmante à une urne grecque sur laquelle se voyait sculptée une danse d amoureux et de joueurs de flûte : « Les mélodies entendues sont douces, mais les inentendues — plus douces encore; aussi, vous, suaves flûtes, jouez toujours, — non pour l'oreille sensuelle, mais, plus précieuses, — jouez pour lesprit vos mélodies qui n'ont pas de son. — Hcau jeune homme, sous les arbres, tu ne [)eux pas finir — ta chanson, et jamais ces arbres ne se faneront... — Amant hardi, jamais, jamais tu ne prendras un baiser — (|uoique tu sois prêt d atteindre le but, mais, console-toi, — l aimée ne peut pas se flétrir ; — quoique tu n'en aies pas ton contentement, — pour toujours tu 1 aimeras, pour toujours elle sera belle... » — C est Shelley (|ue sa correspondance nous montre abimé tour à tour dans iMaton et dans Sophocle. C'est Tennysondont les deux chefs-d œuvre sont |)eut-étre un Tit/ionus et un Ulysses. C'est enfin Swinburne, la gloire du collège de Balliol, qui, prié par un éditeur parisien, d aj)porter une contribution au Tombenu de T/iéophile Gautier^ — livre collectif de piété posthume — étonna le l'arnasse français par l'envoi de ((uatrc odes, une dans sa langue, l'autre dans celle de (iautier, la troisième dans celle de Virgile et la (juatrième dans celle d Homère. Aussi bien la frè(|uentation de l'antiquité ne s'associe-l-cHe pas, pour l'élève d Oxford ou de Cambridge, ou même simplement d'Etou CniTi<ji-B. — IL 31

OU de Harrow, à des souvenirs de tristes prisons, de discipline étroite, d'asservissante besogne. Dans un livre qui demeurera comme la plus douloureuse monographie d'une enfance esclavagée et d'une jeunesse tragique, Jacques Vingtras^ M. Jules Vallès a montré sous quel jour de torture les restes sacrés des grands poètes de jadis peuvent apparaître au regard d'un lycéen révolté. «x\h! » disait ce même John Keats, « une chose de beauté est une joie pour toujours, — son charme grandit. Non jamais elle ne pourra — s'évanouir en néant, mais toujours elle doit garder, — comme un asile pour nous, paisible, et comme un sommeil — plein de suaves rêves, et de santé et de calme respiration... « Peut-être pour sentir ce charme de beauté bien longtemps à travers les années, vautil mieux avoir feuilleté les pages des grands livres ailleurs que dans une de nos casernes d'instruction, — à l'ombre, par exemple, d'une de ces heureuses oasis de lent travail qui sont les cellules de Maudlen ou de Trinity. Et de même, pour aimer sa jeunesse dans son passé, pour se complaire dans ses souvenirs, par suite pour avoir comme un fond de lumière à son imagination, peut-être vaut-il mieux n'avoir pas connu, autour de ses vingt ans, la solitude dans l'immense et meurtrier Paris... De combien d'hommes de lettres français, venus là comme le Lucien de Balzac et comme Balzac lui-même, pour mener l'existence d'écrivain, fut-ce pourtant la destinée? Le jeune Anglais qui sort d'Oxford ou de Cambridge, après y avoir pris ses degrés, grâce aune bourse d'études, ne connaît guère cette sensation d'isolement vis à vis d'une énorme ville. S'il est bon humaniste, il gagne un fellowship, — comme on dit ici, — et il a pour sept années de loisir assuré avec une rente d'un peu plus de six mille francs. S'il vient à Londres, c'est accompagné par l'attestation de ceux qui ont été des membres de son collège, enregistré d'avance dans un des clubs fondés pour réunir les anciens élèves de son Université, n'ayant pas devant lui la renommée à conquérir comme une place forte, parce que la réputation ne se fait pas ici, comme chez nous, sur un petit point central d'où elle rayonne ensuite

au dehors. Ce sont certainement des conditions moins douloureuses de lutte pour la vie. Cela n'empêche pas qu il n'y ait très probablement des réfractaires à Londres, voire même à Oxford, comme à Paris. 11 faut qu il y en ait par tous les pays, car eux seuls découvrent et disent certaines vérités sur l'âme humaine, et sans le Jacques Vingtras de M. Vallès, nous n'aurions pas une psycholo«;ie bien faite du révolutionnaire moderne. La grande affaire est que seuls soient des réfractaires ceux (jui portent en eu.v une ame indomptable, réapparition sans doute d'un atavisme de barbare dans le civilisé, tandis qu il est bon pour la santé de tout le corps social cjue <;eux-là trouvent le moyen de se développer, sans s'insurger ni se mutiler, qui ressentent l'invincible besoin de l'indépendance sans éprouver celui de la révolte.

Une seconde cause me parait influer, plus encore que cette jeunesse d'ordinaire heureuse, sur le développement d'esprit de l'homme de lettres anglais. Cette cause réside dans le caractère forcément anonyme du journalisme londonien. S il veut gagner sa vie avec ce journalisme, cet homme de lettres le peut, et, me dit-on, très largement. (Juant à se faire un nom dans le public avec ses articles, il ne le peut pas. Et cependant, il se dépense dans cette presse sans signature une somme de talent cjue peut seul apprécier celui (|ui a lu le Times tous les jours pendant des mois. Et il en est ainsi, dans combien de feuilles moins connues du lecteur continental! Je lisais l'autre semaine dans le Daily Telegvapli une page sur le Londres d'été d un tour d humeur et de plume à faire la fortune d'un chroni(jueur du boulevard. Ce soir, je lirai dans la gazette des libérau.v, la Pall Mail, ou dans celle des conservateurs, la Saint James s, ou dans le Clobe^ ce journal de laprès-midi imprimé sur {)apier rose, une série d'entrefilets de la plus malicieuse acuité et de l'ironie la plus savamment anglaise. Avec ces artides-lû, il y aurait de (juoi faire plusieurs célébrités, s'il n'y manquait 1 élément premier de toute célébrité, le nom. Ce n'est pas ici, dans cette vieille et libre maison des Débats^ qu'il y a lieu de discuter les avan-

tages du système généralement adopté en France. Nous lui avons dû la plus merveilleuse éclosion d'une littérature qui va des Lundis de Sainte Beuve à Hommes et Dieux de Paul de de Saint Victor, et de Chateaubriand à Prévost-Paradol, pour ne parler que de quelques-uns entre les morts. Mais si l'anonymat de la presse diminue évidemment sa valeur, il a cet avantage, tout pratique, si Ton peut dire, d'adoucir les âpretés de la polémique et de leur enlever peu à peu le caractère personnel. L'homme de lettres qui se fait journaliste en Angleterre s'absorbe dans une grande usine dont il devient un des rouages. Il n'a pas les profits d'un métier de combat, il n'en a pas non plus les inconvénients : les dures luttes d'amourpropre, les difficultés de faire honneur à sa renommée d'une manière fixe et tous les jours, quelquefois durant des années ! Sur ce point encore son existence est douce et n'a guère de chance d'aboutir à la révolte. Faut -il aussi attribuer à cette absence de signature, et à l'impersonnalité qui en résulte le beau respect de la vie privée dont, non seulement toutes les polémiques, mais les articles de portraits euxmêmes sont marqués dans cette vaste presse anglaise? J'ai suivi en détail, voici un mois, tout ce qui s'est écrit de ci delà dans les feuilles quotidiennes ou de semaine sur Mark Pattison, le recteur de Lincoln, qui venait de mourir. Je l'avais connu à Oxford. C'était un homme de premier mérite, avec une physionomie, un tour de conversation et des habitudes très originales. Il prétait d'autant plus aux anecdotes intimes que beaucoup des écrivains de la presse avaient pu le voir de tout près, en qualité d'étudiants. Ces anecdotes, ou malveillantes ou bienveillantes, vous les auriez cherchées vainement à travers toutes les notices consacrées seulement aux idées du défunt, à son rôle de professeur et à ses ouvrages. Cet anonymat des journaux a un autre effet : il pousse l'homme de lettres ambitieux à donner sa mesure dans des travaux de Revue, les seuls qui fassent pénétrer un nom jusque dans la masse des lecteurs. C'est un des motifs pour lesquels ces Pie vues foisonnent avec une telle abondance. Il y

LETTRES DE LONDRKS 485

en a plus d'une vingtaine sur le pupitre de VAthenaeum qui leur est réservé : — faut-il citer au hasard? — la Quaterly, VEdinburgh^ la Westminster ^ la Contemporary ^ la Fortniglitly^ le J\ùieteenthj le Macmillan s , le Longman s, le Blackwood'Sf et combien d'autres, sans compter les Magazines illustrés ou les fascicules spéciaux qui correspondent à notre Revue pliilosophique et à la Revue historique? Un peuple d'écrivains gravite autour de ces publications, tous obligés au patient et sérieux travail qu'exige la composition du long Essai, tous au service du peuple bien plus vaste de lecteurs auxquels arrivera leur travail. Car elles ne se contentent pas de séjourner sur les tables des clubs, ces livraisons de Revues; elles se dispersent, dans la campagne d'abord, parmi les châteaux et les villas, dont il faut bien distraire la solitude, puis, par delà les mers, aux extrémités de cet immense empire colonial, où se trouvent employés un peu partout d'anciens élèves de quelque collège d'Oxford ou de Cambridge. Des familles vivent làbas, aux Indes et en Australie, dans vingt endroits du globe, qui ont gardé le goût vif de l'instruction. Des femmes y abondent, qui lisent et écrivent elles-mêmes. C'est pour ce public que l'homme de lettres anglais se trouve écrire, qu'il se sent écrire, et c est la troisième influence qui vient achever l'orientation de son talent.

Vis à vis du public, l'écrivain peut se placer dans trois situations différentes. Parfois il conq)Ose sans même songer qu'il sera lu, et seulement pour satisfaire un besoin d'activité intellectuelle. Ce fut le cas du très glorieux Gœthe et du très obscur Stendhal Parfois il compose dans runi({ue but de recueillir le plus grand nombre de suffrages qu'il lui sera possible, et il est l'esclave du goût de son temps comme le fut Voltaire, ce passionné de la gloire viagère, à qui cet amour dicta ses trajjédies et sa Henriade. D'ordinaire, 1 écrivain écrit pour lui-même A la fois et pour le public. Il se représente un lecteur idéal par lequel il se voit jujjé i\ l'avance, et ce jugement lui est parfois une torture étrange. La corres-

pondance de Flaubert nous en a montré un bien mélancolique exemple. Le grand prosateur soumettait en pensée la pag^e achevée sur laquelle il avait peiné à un Homais ou à un Bouvard ; il se rendait compte des inintelligences profondes de ce u bourgeois » , et au lieu d'en sourire, il en saignait. J'imagine qu'un auteur anglais, et qui connaît bien son pays, se figure à l'avance un lecteur et une lectrice qui réunissent à une culture complète et au sens des choses de l'esprit un profond sentiment de respectabilité. S'il travaille à un roman, il est impossible que la seule idée de ce lecteur et de cette lectrice ne lui interdise pas les audaces physiologiques, la mise à nu de l'animalité humaine, l'analyse microscopique et misanthropique de la maladie sociale. Mais aurait-il par luimême le goût et la puissance de cette dissection où se complaisait le génie d'un Balzac? Dans la décente maison qu'il habite à l'extrémité d'un faubourg de Londres, marié comme il est le plus souvent, parmi ses filles et ses fils, appartenant à deux ou trois cercles qui lui font une société d'élite, n'ayant aventuré sa jeunesse à travers aucune expérience coupable ou trop dure, est-il outillé pour concevoir le père Goriot, la maison Nucingen, ou bien Madame Bovary, et l'amertume charnelle et nostalgique des Fleurs du mal? S'il veut imiter Baudelaire, ce sera comme Swinburne, en y mêlant l'ardeur d'un paganisme érudit, analogue à celui de la Renaissance, qui le transportera presque aux antipodes de son modèle. Qu'il est, en revanche, armé admirablement pour peindre en leur détail les plus fines nuances de la vie morale, pour se configurer des intérieurs de conscience, tout le tableau d'une âme qui cherche à se régler elle-même ! Et qui a mieux réussi dans des peintures de cet ordre que Georges Eliot, par exemple, le romancier que le dix neuvième siècle anglais peut mettre en regard de notre Balzac pour la profondeur de la pensée, la puissance de la création des types, l'originalité de l'observation? Je ne serais pas moi-même un homme de lettres français, si je n'avouais que La cousine Bette me passe plus près du cœur que Silas Marner. Mais le com-

mencement de la critique consiste à reconnaitre que la vie humaine est une chose très complexe et très variée. Elle peut être envisagée et peinte de bien des points de vue. 11 y a des états de Tàme tout troublés par les fièvres de la chair, par les angoisses du conflit social. Il est bon que de tels états soient étudiés et montrés, et, par suite, nous devons nous féliciter que notre société existe et qu'elle ait produit Balzac et sa descendance. Il y a d'autres états de Tàme, où la sensualité n'a plus sa place et où apparaît l'inquiétude purement morale. 11 est bon que la société anglaise aboutisse à créer d'excellents peintres de ces sortes de crises. Pour reprendre en la modifiant un peu la phrase que dit Hamlet à son Iloriato : il y a plus de choses entre le ciel et la terre que n'en saurait rêver notre esthétique. C'est pour cela que nous devons nous applaudir qu'il se rencontre toutes sortes d'esthétiques et toutes sortes de races d'écrivains pour les concevoir, les protéger et travailler au grand œuvre, éternellement pris et repris, de la littérature, ou pour employer un mot plus précis encore, de la psychologie.

PKÉRAPHAÉLITISHE

J ai Visité, durant mon séjour à Londres, plusieurs maisons de riches collectionneurs. Elles sont situées, pour la plupart, dans ce quartier du Sud-Ouest, le fashionable S.-\V., oasis d'opulence, à ce point comblé de luxe (ju'on pourrait y vivre des mois et des mois sans presque rencontrer un signe de la noire misère anglaise. A peine si, de place en place, une ruelle (jui joint ensemble deux squares élégants révèle qu'il existe cependant ici des gens n'ayant pas mille livres ùl dépenser par six mois, ni même cinquante livres, ni même vinq-cinq. Les enfants grouillent sur ce pavé malpropre, le teint hâve, les

membres pauvres. Un bar ignoble réunit des buveurs en haillons autour de sa table revêtue d'étain. De vieilles femmes, accroupies sur le seuil des portes, se drapent dans un châle déchiré... Mais qui traverse ces ruelles, sinon l'étranger en quête d'observation, quand il est si simple de suivre les rues décentes le long desquelles se dressent les coquettes habitations peintes en rouge sombre ou en vert pâle, avec leurs colonnettes, leur jardinet fleuri, leur encadrement de plantes grimpantes? Ils sont tous exquis à regarder, ces logis parés de jasmins et de géraniums. Ceux des collectionneurs ne diffèrent pas des autres par le dehors. Mais c'est en examinant l'intérieur en détail qu'on se convainc une fois de plus de la prodigieuse richesse et de la culture par laquelle se distingue cette classe moyenne anglaise dont j'indiquais l'autre jour quelques traits. Il y a tel armateur de Glasgow ou de Liverpool qui possède dans sa maison du voisinage de Hyde-Park plus de quatre cents toiles qui vont des peintres anciens les plus célèbres aux peintres qui habitent Londres en 1884. D'autres, négociants retirés des affaires font mieux encore. Ils ne se contentent pas d'acheter des tableaux, ils emploient leurs artistes de prédilection à décorer leurs home. Et ce sont alors, dans ces demeures de personnages pratiques, des caprices d'ornementation d'une poésie singulière, — de quoi réjouir le cœur subtil du héros de M. J. K. Huysmans, le compliqué Jean des Esseintes. J'ai vu ainsi une salle à manger que son propriétaire a livrée à M. Whistler, et que ce dernier a décorée tout entière avec des plumages de paon, étalés sur un fond d'un bleu de turquoise. Deux énormes paons traversent le panneau du fond, ayant pour œil, l'un une émeraude, l'autre un diamant. L'éclat de ces deux pierres qui rayonnent sur ce mur achève de donner à cette pièce une physionomie de chambre fantastique des mille et une nuits. Un autre a demandé au plus raffiné des songeurs, M. Edward Burne-Jones, de lui dessiner une série de sujets autour de la corniche de son salon, et l'artiste a mis là une histoire des malheurs de Psyché. Ce même M. Burne Jones a exécuté pour un autre

amateur un couvercle d'harmonium où se voient des femmes avec le type des vierges de Botticelli, vêtues de draperies 6.fjurées par des incrustations d'une nacre changeante. 11 a fait de même le projet d'un paravent avec des images de Déesses, une plaque de cheminée sur laquelle une Vestale est représentée entretenant du feu avec un brin de myrte. Un simple détail montrera jusqu'à quel point le problème de la décoration préoccupe les artistes anglais. Un d entre eux qui est à la fois peintre et poète, et des plus célèbres, M. William Morris ne s'est-il pas avisé d'ouvrir en plein Londres un magasin de tapisserie où l'on ne vend que des meubles et des tentures dont il a exécuté le dessin?...

Il faut parcourir ces collections privées pour se former une idée à peu près exacte du mouvement le plus important qui ce soit produit dans l'art en Angleterre depuis quarante années. Je veux dire le préraphaéhtismc, ou, comme on l'a nommé plus tard non sans une nuance d'ironie, l'esthêticisme. A ce mouvement se rattache l'œuvre de critique de l'éloquent M. John Ruskln et celle du plus délicat des prosateurs actuels M. \Valter Pater, dont le livre sur la Henaissance contient les vingt plus belles pages qui aient jamais été consacrées à Léonard de Vinci. Qui donc a mieux parlé du sourire des Jocondcs et des Hérodiades, » ce sourire, » dit-il, « où l'âme avec toutes ses maladies a passé ? " A ce mouvement se relie l'œuvre de poésie de Dante-Oabriel Rossetti et celle de M. Swinburne, les deux noms les plus remarquables à citer dans les lettres anglaises depuis ceux de Tennyson et de Robert Brownmg. — De ce même mouvement relève l'œuvre en peinture de ce même Dante Rosseti, celle de M. Millais, celle de MM. Maddox Rrown, Watts et Rurne-Joncs. 11 est difficile de résumer par une formule l'élément d unité qui rattache les uns aux autres tant d'efforts différents. 11 est plus difficile encore de ramasser les documents nécessaires pour bien juger la valeur de l'École préraphaélite dans sa partie artistique, car les tableaux de ces peintres appartiennent tous à des particuliers, et ceux-ci les placent, non pas dans des

galeries, mais dans les pièces mêmes qui servent à l'ordinaire de leur vie. C'est un des bénéfices de la morte-saison que la possibilité de voir ces collections. Et cependant les toiles sont à ce point éparpillées, qu'avec tous les efforts du monde j'ai pu à peine étudier ainsi 20 œuvres de Rossetti sur les 395 que mentionne le catalogue donné par M. William Sharp à la fin de l'étude consacrée à son maître (1). Pour juger M. Maddox Brown, il faut aller à Manchester. Des toiles de M. Millais, un certain nombre seulement ont été composées sous l'inspiration préraphaélite. Gomment discerner avec exactitude celles qu'il a exécutées comme un peintre « synthétique » et celles qui représentent sa manière d' «analyste » ? (2). Il est plus aisé de voir l'œuvre de Burne-Jones, quoique je n'aie pu prendre une connaissance directe que d'une assez faible portion de cette œuvre. Il resterait la ressource d'étudier au moins la reproduction photographique de tous ces tableaux, mais les préraphaélites ont gardé jusqu'à ces derniers temps un tel caractère de cénacle que les photographies de leurs peintures ne sont en vente que dans une certaine maison perdue au fond de Kensington. Néanmoins, même avec des renseignements incomplets, il est loisible, non pas de porter un jugement critique sur l'École, mais d'en caractériser du moins le principe et de marquer une tendance de l'âme anglaise contemporaine. C'est tout ce que je voudrais essayer dans ces quelques notes.

Rien de plus touchant ni qui révèle mieux la simplicité d'esprit qui se rencontre chez beaucoup déjeunes gens d'Oxford ou de Cambridge, que les débuts de cette École préraphaélite destinée à faire tant de bruit à travers le monde. Cela est presque romanesque au même degré que le cénacle imaginé par Balzac dans ses Illusions perdues. Un garçon de vingt ans se réunit un jour à six de ses camarades pour

(1) Dante-Gabriel Rossetti, A record and a study, by William Sharp. — Macmillan, 1882.

(2) Expressions de M. Sharp, p. 69, de son livre sur Rossetti.

réformer tout simplement l'art de son pays. Cela se passait en 18 49 à Londres, dans un pauvre atelier de peintre situé Newmann-Street. Le jeune homme s'appelait Dante-Gabriel Rossetti. Cétaitle fils d'un proscrit napolitain, commentateur de Dante, auteur d'un traité sur le mystère de l'amour platonicien (I) et de la propre sœur de Polidori, le médecin de lord Byron. Les six camarades étaient quatre peintres : William Holman Hunt, John Everett Millais, James Gollinson, Frédéric Georjje Stcphens; un sculpteur, Thomas Woolner, et un critique, le frère de Dante Gabriel, William Michaël Rossetti, alors â{jé de dix-huit ans. Ces sept personnes, u tlic sacred sevcn n , comme les appelle leur biographe, s'étaient liées les unes aux autres sous la formule cabalistique : P. R. B., — traduisez : u Pre-Raphaelite-Brotherhood, confrérie préraphaélite. » La première action de leur cénacle fut de fonder une revue qui eut quatre numéros. Elle avait pour titre, je traduis exactement : u Le Germe, pensées du côté de la nature dans la poésie, la littérature et l'art. » Au quatrième numéro, ce titre parut sans doute obscur, et fut remplacé par cet autre, ju[|é plus clair : « Art et nature, consistant en pensées du côté de la nature, — journal diri^jé surtout par des artistes. « L injjénuité mètaphvsicjuc de ce simple en-téte indiquait bien l'état d'exaltation passionnée, presque religieux, où vivaient ces jeunes {jens. Jusqu'à ses derniers jours, et même détruit par 1 abus du chloral, — dont il devait mourir, voici (juatre ans, — Dante Rossetti posséda un pouvoir d'influence intellectuelle réellement extraordinaire sur ceux qui rapprochaient. En ce tcmps-Ià, bridé des nobles fièvres de la jeunesse, venant d'écrire ce chef-d'œuvre de\a Detnoiselie ^t'/n'e aujourd'hui classique, avec la bouche frémissante, les yeux enflammés, le front sublime que nous montre son portrait peint par Watts, il devait être irrésistible, et il le fut, puis(|uc sa petite Revue justifia son litre. Elle fut bien réellement le {jermc, rhund)le {jrain que le

(1) // mistrio JetC amor ptatonico sveiuto, 1840.

passant ne voit pas, qu'il foule sous son pied, mais qui s'enfonce dans le sol et devient le principe de tout une large moisson^ — plus tard !

Oui, un germe, mais de quelle doctrine, et en quoi consistait la croyance qui distinguait les P. R. B. pour leur garder leur désignation première. Le lecteur étranger curieux de préciser ses idées sur ce point délicat ouvre tout naturellement un des livres de M. Ruskin. Puisque le célèbre professeur s'est fait l'apôtre du groupe, il en doit donner l'acte de foi, et il le donne aussi, mais dans quels termes! « La Vérité, » s'écrie-t-il dans une de ses lectures d'Oxford sur MM. Burne-Jones et Watts, « la Vérité, voilà le pouvoir vital de l'École ; la Vérité, voilà son armure ; la Vérité, voilà son épée de combat. » Làdessus le lecteur qui se souvient de l'effort des véritables préraphaélites, des contemporains du Ghirlandajo vers une copie exacte de la nature se dit qu'il se trouve en face d'une École de réalistes. Or, le réalisme, dans le sens où nous entendons d'ordinaire ce mot^ consiste dans la reproduction jSdèle de la vie contemporaine. Fort de cette conclusion, ce lecteur étranger consulte le catalogue de l'œuvre de Dante Rossetti, le fondateur du Cénacle, et voici les titres qu'il relève entre quatre cents autres : « l'Enfance de la Vierge, — Salut, Servante du Seigneur, — la Tombe d'Arthur ou la Dernière rencontre de Lancelot et de Ginevra, — Hamlet et Ophélie, — la Barrière du Souvenir, — Beata Beatrix, — le cœur de la nuit, — Méduse aperçue, — la Coupe d'amour, — Astarté Syriaque, — l'Esprit de l'arc-en-ciel, — Retour de Tibulle à Délie — Adam et Eve, — Marie-Madeleine, — Pandore... « Le lecteur croit rêver. Les mythologies, le christianisme, les souvenirs de toutes les littératures, la mysticité du moyen âge se mélangent dans cette liste qui se prolonge ainsi, indéfiniment. La Vérité, dit M. Ruskin. Mais quelle Vérité? Le lecteur soupçonne que les mots n'ont pas la même signification pour une tête anglaise et pour une tête française. Il prend de nouveau une brochure de M. Ruskin et il tombe sur cette phrase : «La première question d'une âme vraie doit toujours

être : Ai-je une relifjion, ai-je une patrie, ai-je une amour, telles que je sois prêt à mourir pour elles ? » Et ailleurs : a 11 faut en revenir au mot de Woodsmorth

Nou» vivons (l'admirer, d'espérer et d'aimer ^1\ ■

Le lecteur rejjarde le titre de 1 ouvra«;e : c'est bien un livre d'esthétique et non pas un recueil de sermons. Il prend le Germe et v rencontre dans le début d un des articles : » La pureté du cœur, la suppression de toute sensualité de Tcsprit c est par là que doit commencer celui qui veut entrer dans l'ère nouvelle » et M. Sharp n hésite pas à dire : « Si étran«je que cela puisse paraître, des hommes comme Ilolman Hunt, liossetti, ont marché dans les pas et à la suite de Newman, de Pusey, de Keble (2j. »» Avons-nous affaire à une réformation reli(;ieuse ou à une réformation artistique, à des ministres protestants ou à des peintres? Comment se mouvoir au milieu de ces définitions (|ui semblent si opposées et dont les unes conviendraient à un Fra Anjjelico, tandis que d autres ne seraient pas reniées par De[jas ?

Mon avis est que nous avons affaire à des artistes et à de très grands, mais que ce sont des artistes aufjlais : c'est dire que pour eux les problèmes de 1 esthétique ne sont pas distincts des problèmes de la conscience. Ils entrevoient cette grande loi de tout art digne de ce nom, à savoir (jue peintre ou poète, sculpteur ou prosateur, 1 iiomme ne doit rien produire qui ne lui soit nécessaire, rien qui ne manifeste son impression propre, sincère et directe de la vie. A cause de cela ils sont réalistes dans leurs études de paysages, de costumes, de types, de tout le décor visible. Ln même temps ils sont mvsti(jues : l'impression de la vie intérieure ne doit-ellf pas être traduite au même litre (jue les impressions de la vie extérieure? On raconte (|ue le maître d'Ornans, le puissant et illettré Courbet, avait coutume de dire : »» Des Anges? Estce que j'en ai jamais vu? « C'est le point de vue du réaliste

(1) \Vc livc by ailaiiialiuii, liupr and lu\e. (î) Page 41.

vulgaire. Écoutez maintenant le prophète du réalisme tel que le comprend une âme du Nord (1) toujours tournée, quoiqu'elle fasse, du côté du monde spirituel : « Ne confondez jamais, « dit M. Ruskin, « un mythe avec un mensonge. Non, vous devez être très prudent pour fixer le point sur lequel vous pouvez vous permettre de le traiter de fable. Prenez comme exemple le plus fréquent et le plus simple des mythes, celui de la Fortune et de la roue. Sans doute il n'existe pas dans Tunivers une femme réelle qui tourne une roue de diamant, capable d'influencer par ses révolutions l'humaine destinée. Mais sous cette image n'apercevez-vous pas plus clairement la loi du ciel : — Il a précipité le puissant de son siège, et il a exalté l'humble et le faible... » J'ai cité tout ce passage, parce qu'il est caractéristique, au plus haut point, de la différence qui sépare deux points de vue probablement irréductibles l'un à l'autre : celui du sensualiste grossier et celui de l'homme pour qui le monde des idées existe d'une réalité aussi forte, j'allais dire aussi concrète, que l'autre.

L'École préraphaélite a eu pour ambition , lors de ses débuts, d'unir en un seul ces deux réalismes, union qu'avaient réussie en effet les maîtres de la Renaissance florentine, si pieux d'intention et si exacts d'exécution. Aux débuts de l'École, plus d'un critique s'y trompa, et le préraphaélitisme fut accusé de n'être qu'une simple et vile photographie de la nature. Un signe aurait dû cependant servir de guide à l'appréciation de ce mouvement. C'est que, dès la publication du Germe, la plupart des artistes de ce groupe s'annonçaient comme étant à la fois peintres et poètes de la nuance la plus ardemment mystique. En fait, ainsi qu'il arrive toujours lorsque deux pouvoirs contradictoires sont en présence, une des deux tendances a, petit à petit, prédominé, puis transformé l'autre. Dante Rossetti, pour ne citer que le chef, n'a pas cessé d'être un peintre, mais il est devenu, comme il s'appelait luimême, un peintre poète. Il a continué d'avoir des idées de

(1; The art of England, lectures given in Oxford. Deuxième lecture de la seconde série.

peintre, c'est-à-dire de voir des juxtapositions de tons, des rapports de lignes, des attitudes, des formes; mais parmi ces idées de peintre, il a choisi uniquement celles qui étaient en même temps des idées de poète. 11 a ainsi abouti, peu à peu, à un art de son{;e, tout pénétré d'au-delà, d'inexprimable émotion et de beauté sentimentale. Dans le même ordre s'est développé le {jénie de M. Burne-Jones, le dernier venu de l'École, celui dont les toiles traduisent le mieux la tendance à fondre le monde visible et le monde invisible en une sorte de beauté dont jusqu'ici la musique semblait seule capable, à la fois matérialiste et mystique, caressante aux sens et caressante à l'âme. On se tromperait si l'on confondait cette peinture avec celle de nos peintres littérateurs ou de ceux qu'on a nommés idéalistes. Ce ne sont pas ici des pensées mises en couleur. C'est plutôt, si je peux dire ainsi, une vision colorée de la pensée. Cela prouve une volupté de contemplation analojjue à celle qui se dé{;a{je de la Galatee et de ÏJIeléne de M.Gustave Moreau. Et c'est qu'aussi la même nostal{]ie manifestée par les rêveries sin{julières de ce dernier peintre apparaît dans les toiles de M. lUirne-Jones, aussi douloureusement vague et aussi délicieusement ravissante.

Ah ! les étranges toiles et (jui vous poursuiven|. comme le souvenir d'un songe d'opium! J'ai là, devant les yeux de ma mémoire, celle qui est appelée Laus Venen's, — la louange de Vénus. — La déesse vêtue d'une robe de couleur rouge est couchée sur une chaise longue. Sa couronne est posée sur ses genoux. Quatre femmes assises auprès d'elle essayent de la charmer au son des instruments de musicjue. Une tapisserie sur laquelle est brodée son ima^je traînée par des colombes raiH pelle sa gloire anlicjue. Par la baie de la fenêtre une troupe de chevaliers apparaît (]ui {;alope sans doute vers la colline du Tannhii'user, et c'est la gloire de la déesse durant le movcn âge qui défile ainsi à travers les plaines. Kilo cependant, insensible aux accords des nmsiciennes comme aux splcn* dcurs évoquées par la tapisserie, comme aux cavalcades de

ses fervents, elle regarde à terre, les bras abandonnés, les yeux baissés, la bouche amère. — Elle regarde. Quel songe de mélancolie?... Le même sans doute qui harite les prunelles du chevalier assis à terre dans le tableau nommé Chant d'amour, tandis qu'une femme fait courir ses doigts sur les touches d'un orgue dans un paysage du soir, — le même qui ensorcelle le visage des anges debout, chacun le globe aux mains dans la série des Sept jours de la création. Ce songe de mélancolie, c'est bien celui qui vient troubler le cœur de rhomme moderne dans l'heureuse et séculaire Angleterre, comme dans notre pauvre France, épuisée de révolutions. C'est la plainte secrète de l'immortelle Psyché que ni les bienfaits de la science, ni ceux de la richesse, ni les promesses du progrès n'ont pu contenter. La voyageuse divine erre toujours, même dans notre monde d'industrie, de télégraphie et de chemins de fer, en quête du bien qu'elle a perdu. Hélas ! elle ne sait plus même de quel nom ce bien se nomme, ni s'il existe sous le ciel. Il arrive parfois qu'un artiste sincère entend cette plainte qu'il prend pour un sanglot de son propre cœur ou pour un rêve de son propre esprit, et le peu qu'il traduit de cet immortel sanglot suffit pour enchanter à jamais son œuvre.

Août-septembre 1884.

L'ESTIItnCISME ANGLAIS"'

Voici la traduction élégante et fidèle d'un étrange et puissant roman, qui souleva, lorsqu'il parut, des discussions passionnées dans les cercles littéraires d'Outre-Manclie. L'auteur, qui depuis a continué avec supériorité son œuvre parallèle de critique et de création, n'était (juère connu, quand Miss Brown fut publiée, que par deux volumes d'Essais sur la Renaissance, réunis sous le titre symbolique (ï Euphorion et dédiés au plus raffiné des prosateurs anjjlais contemporains, M. Waltcr Pater, l'artiste et le philosophe de Marias l Épicurien. Aujourd hui d'excellentes études, notamment celle de Mme lientzon dans la Revue des Deux Mondes , ont appris au public français le nom de la femme distinjjuée qui se cache sous le pseudonyme de Vernon Lee. On sait que miss I*a«jet vit habituellement à Florence, qu'elle est la sœur d'un poète remarquable et qu'elle a su faire de sa maison des bords de

l'Arno le rendez-vous de tout ce (jui a valeur d'écrivain ou de

• dilettante dans hi vieilh' ville de Toscane. Ce roman de Miss

Brown fut son début dans le genre difficile de 1 étude de mœurs sous forme narrative, et il y a en effet dans ce premier roman (piehjues inexpériences d'arl. lu lecteur français,

(1) On trouvera «Inn* crllr .inalvx- tic Mii>t Hrown (pirlquc* idôot •ipriiticc* déjà liant l.i IcUre lur le i'rrrupliaclttitme. (^Itc rcpvtitiun ctail n«ceMairc pour mieux raUachcr Irt ticus étudcc l'une k l'autre. La traduction de Mits Brown dont il cft parir ici est duc à M. Itolicrt de Séri/y.

Critique. — II. 3Î

habitué au «faire " précis et serré de nos conteurs, y trouvera matière à plusieurs critiques. Il y relèvera et des lenteurs, et des morceaux inutiles, et des disproportions. En revanche, il y trouvera une peinture entièrement neuve, et faite d'après nature, d'un coin singulier de la vie anglaise, je veux parler de ce petit groupe d'artistes et de gens du monde qui professent le culte de l'esthéticisme et que le langage courant appelle là-bas des esthètes. Grâce à Miss Brown, nous pouvons nous représenter assez exactement en quoi consiste cet esthéticisme, sur quels points il est en désaccord profond avec le reste de la société anglaise, et en quoi cependant il se rattache à une tendance constante de cette même société, puisqu'il est apparu déjà sous d'autres formes et à divers intervalles.

On confond d'ordinaire chez nous l'École esthétique anglaise avec l'École préraphaélite. C'est commettre à peu près la même erreur que si l'on identifiait nos parnassiens avec nos romantiques. Le Parnasse de 1860 a été en France un néo-romantisme, issu des théories de 1830, et cependant il s'est distingué de ces théories par plusieurs nuances originales. Les esthètes anglais dérivent, eux aussi, des maîtres préraphaélites, mais ils s'en séparent sur trop de points pour qu'il ne convienne pas de faire aux uns et aux autres une place à part. Les préraphaélites appartenaient presque tous à la génération qui a eu ses vingts ans entre 1845 et 1855. La plupart d'entre eux étaient des peintres-poètes, et le chef du chœur fut ce Dante Gabriel Rossetti, dont j'ai parlé dans ces notes à plusieurs reprises, à propos d'Oxford notamment et de sa revue Le Germe. Le cénacle préraphaélite — the Préraphaélite Brotherhood — a dû son nom, je l'ai marqué plus haut, à l'analoffie des tendances de ses membres avec celles

L ESTHETICISME ANGLAIS 499

des peintres italiens du xiv* et du xv* siècle. Comme Giotlo, comme Benozzo Oozzoli, comme Domenico Ghirlandajo, les P. R. B. s'efforçaient de concilier le (joût du svmbole mystique avec la copie la plus exacte de la réalité. Pénétrés d'admiration pour ces vieux artistes d'avant la Renaissance, ils leur empruntaient jusqu'à leur gaucherie. Ils lisaient la Vie nou' vcllc de Dante avec la même ferveur qu'avait pu le faire Sandro Botticelli. Les visages qu'ils évoquaient sur leurs toiles avaient cette expression û la fois sérieuse et candide, douloureuse et visionnaire (jui donne un charme si particulier à la célèbre Allégorie du Printemps qui se voit à l'Académie de Florence. On comprend qu'avec de telles doctrines, les frères préraphaélites dussent se trouver en désaccord avec les aspirations familières du monde au milieu duquel ils vivaient, il est plus facile de rêver à Béatrice et à son poète sous les voûtes du couvent de Saint-Marc ou parmi les narcisses en fleur du Campo-Santo de I*ise, au printemps, qu'au milieu du brouillard de Londres et dans cette Angleterre sillonnée de chemins de fer, hérissée de fabriques, noire de charbon. Aussi les préraphaélites s'enfermèrent-ils de plus en plus dans une intimité de cénacle, exagérant juscju'au parti pris leurs idées déjà très exceptionnelles, vivant de [)lus en plus parmi des impressions raffinées et réfléchies, dans une atmosphère artistique sinon tout arliHcielle, et de ce goût de l'artificiel nacpiit dans la génération suivante, durant ces quinze dernières années, l'csthéticisme proprement dit.

Composer la vie d'impressions d'art, et de cela seulement — tel fut, en sa dernière 8inq)licilé, le programme des estliètes. — Par ce progranmie, ils se trouvaient aussi distincts des premiers préraphaélites que les peintres de la Renaissance avaient pu l'être de leurs mysti(|ues prédécesseurs. On en jugera par ce seul fait <|ue leur livre de prédilection devint, au lieu de la Vita nuova^ la Mademoiselle de Maupin de Théophile (iautier, ce (|ui ne les empêchait pas de professer un culte d'esprit |)our les extases ima(;inatives des vieux poètes et d'admirer Dante avec idolâtrie. Mais c'était

plutôt une sorte de dilettantisme spécial qui les portait vers toutes les portions archaïques de la littérature, comme plus fécondes en sursaut nouveau du goût et de l'intelligence. C'est ainsi qu'à Dante lui-même ils préféraient Gino de Pistoie, — au lucide Shakespeare ses rivaux plus barbares : Marlowe, Ford et Webster, — à Ronsard le moins connu Joachim du Bellay, — et à ce dernier, Villon. Le poète de : Mais oit sont les neiges d'antan... devint ainsi à Londres plus populaire qu'il ne l'a jamais été parmi nous. De toutes jeunes filles, dévotes de l'esthéticisme, prononçaient son nom avec enthousiasme. Le malheur voulut qu'un des esthètes consacrât un jour deux conférences à ce Villon, admiré ainsi sur parole, et il se découvrit dès le début que ledit Villon était si parfaitement improper que les dames refusèrent d'assister à la seconde de ces conférences. Le goût de Tarchaisme n'en continua pas moins de sévir parmi les esthètes. Il se manifesta par une série d'adaptations au vers anglais des formes les plus reculées de la poésie française. Les auteurs de l'École esthétique se mirent à écrire ainsi, et des chants royaux, et des rondels, et des ballades, comme a fait M. Théodore de Banville, qui devint, avec Théophile Gautier et Baudelaire un des poètes favoris du groupe. L'affinité psychologique était trop grande entre les Esthètes et les Parnassiens pour qu'un accord ne s'établît point entre les deux écoles; mais l'esthéticisme anglais se trouvait, comme on va voir, bien différent du Parnasse, en ce sens qu'il ne se borna pas à demeurer une doctrine de littérature et qu'il essaya de s'attaquer aux mœurs elles-mêmes.

Parmi les thèses soutenues par M. John Ruskin, le prophète inspiré du préraphaélitisme, il s'en rencontrait une qu'un des amis de Rossetti, le peintre-poète et décorateur M. William Morris, avait déjà mise en pratique. M. Ruskin avait parlé de la nécessité de réformer l'aspect intérieur des logements anglais et M. Morris avait ouvert une boutique que tout voyageur peut visiter dans Oxford Street, boutique de tapisserie où ne se vendent que des objets fabriqués d'après les

L'ESTHETICISME ANGLAIS 501

dessins du peintre. Les Esthètes ne se contentèrent pas de demander qu'on modifiât l'ameublement, ils entreprirent une réforme du costume. C'est alors qu'on vit se promener en plein jour des jeunes femmes vêtues de costumes du moyen âge et, au cours des soirées, ces mêmes femmes apparaître dans des robes copiées d'après d anciens tableaux, avec des lis dans leurs cheveux. Certaines fleurs devinrent 1 apanage propre des Esthètes, â l'exclusion des autres : ainsi le lis blanc, le tournesol, la pensée, les roses blanches et rouges, l'œillet, cher à Bellini et â Carpaccio. Certains emblèmes furent adoptés, et, dans toute chambre disposée d'après les canons de l'école, des plumes de paon décorèrent les murs et les vases. Le type de beauté admiré comme supérieur fut celui qui se retrouve si souvent dans les peintures de Hossetti : des joues pâles, une bouche amère et sensuelle à la fois, de grands yeux fixes, une énorme chevelure, ou toute noire ou toute fauve. Comme il arrive lorsque la mode s'en mêle, d'étranges affectations se produisirent, qui, commentées dans le public, devinrent matière de blâme et matière d'imitation. Les fêtes esthétiques, où les invités étaient reçus dans des appartements jonchés de roses, furent parodiées dans une opérette dont le grand succès acheva de rendre fameux ce qui n'avait d'abord été que le goût original d'un petit cénacle. Les caricaturistes du Punch y ces observateurs narquois des mœurs contemporaines, firent, eux aussi, campagne contre les Eslhèles. C'était là des revanches légères de l'opinion bourgeoise moyenne contre les singularités d une poignée d'artistes. Le roman (jue voici peut en être considéré comme la revanche sévère; car, cette fois, ce n'est point par le ridicule que la satire s'exerce, c'est le principe de l'esthéticisme que l'auteur de Miss Brown met enjeu, avec une partialité passionnée. Mais cette partialité, en même temps qu'elle est un gage de bonne foi, s'offre comme un fait si{jnificatif de haute importance. Elle permet de mesurer le degré de retentissement que les idées favorites de l'École produisent dans la conscience d une âme profondément, intimement anglaise.

Pour que le lecteur français puisse se mettre bien au point de ce livre, qui se tient debout avant tout par sa force psychologique, il me paraît nécessaire de lui présenter les personnages avec lesquels il va se trouver en rapport tout le long du récit, — personnages si particuliers qu'ils risqueraient de lui paraître invraisemblables. Mais ils sont Anglais; et dira-t-on jamais assez jusqu'à quel point la vie anglaise est une chose différente de la nôtre ? Le héros de ce roman est un peintrepoète du nom de Walter Hamlin qui, voyageant en Italie, rencontre une servante, fille d'un ouvrier anglais mort d'ivrognerie, une miss Anne Brown, et s'en éprend. Un amour pour une fille de cette ordre ne saurait consister, quand il s'agit d'un Esthète, dans un vulgaire désir de séduction. Celui-ci a trouvé qu'Anne Brown, avec sa pâleur tragique, ses yeux d'un gris verdâtre, sa bouche triste, son épaisse et noire chevelure crêpelée, réalise d'une façon extraordinaire le type de beauté qui lui est cher. Comme d'autre part, la fille a de la noblesse et de la fierté, qu'elle est profondément pure, il rêve de l'arracher à son indigne sort, de lui faire donner une éducation en rapport avec cette beauté, en un mot, de se fabriquer en elle une sorte de Galatée vivante, dont il ait créé l'âme. Cet étrange projet devient, comme il sied chez un peuple positif, la matière d'un contrat passé dans les règles avec le tuteur de la jeune fille. Hamlin constitue une fortune indépendante à miss Brown. Il s'engage à ne pas en faire sa maîtresse et à l'épouser à sa majorité, — Anne n'a que dix-huit ans au début du livre, — si elle veut de lui à cette époque. Et la jeune fille est envoyée dans une pension anglaise établie à Coblence, pour y recevoir une instruction solide, puis passer de là chez une vieille tante de HamHn, en attendant que le mariage ait lieu, — si toutefois il doit avoir lieu.

L'ESTHETICISME ANGLAIS 503

II arrive que cette miss Brown est une créature très simple, douée au plus haut degré du sentiment moral. Cette éducation qu'elle reçoit a d'abord pour effet de développer chez elle davantage la notion du sérieux de la vie, du respect de soi, du bon emploi de ses forces, toutes ces qualités de selfrestraint qui sont le trait particulier de la race anglaise. Lorsqu'elle se trouve, au sortir de ses années d'études, lancée dans le monde des Esthètes où vit son bienfaiteur, qu'aperçoitelle et qu'entend-elle? Les poètes qui l'entourent [)arlent avec une admiration presque religieuse de Cléopàtre et de l'impératrice Faustine, de Messaline et d'Hélène, de toutes les grandes amoureuses en qui s'incarne, a travers les siècles, la légende de l'éternel féminin. Ces mêmes poètes professent un mépris absolu pour toute tentative utilitaire, lis considèrent le mal comme un élément nécessaire à la mystérieuse alchimie de la beauté. Ils sont pessimistes et ils se refusent à l'action, réduisant leur effort à la formation d'un paradis intérieur de songes rares et d'un paradis extérieur de décors exquis. Anne Brown assiste aux séances où ces idées sont exposées et sa nature se révolte contre cet épicuréisme tout intellectuel et cette sensualité raffinée. Elle reconnaît que Walter llamlin est l'incarnation même de ces façons de penser qui lui font horreur. Elle comprend (jue c'est pour satisfaire un caprice d'artiste blasé qu'il la tirée de sa condition infime, qu elle est à ses yeux comme une sorte de modelé façonné pour les besoins de ses tableaux et de ses poèmes. S'il la veut habillée avec des toilettes spéciales, c'est pour la peindre. S'il lui a fait donner une éducation fine, c'est pour qu'elle serve de prétexte à ses sonnets d'une mélancolie dantesque. Elle est un instrument d'art entre les mains d un homme incapable de sentir autrement qu'avec son imagination ; — et ce rôle, cet homme, ce monde lui causent petit à petit une horreur invincible où l'instinct de la conscience puritaine se mélange aux révoltes de la fille du peuple soudain transportée dans un milieu d'aristocratie.

C'est ici que se place la portion tragique du roman, — Ira-

gédie tout intérieure, mais dont la nouveauté singulière trahit un sentiment rare de la vie spirituelle. Anne Brown se rend compte que le développement moral qui lui permet de condamner le monde des Esthètes et Hamlin lui-même est dû cependant à cet Hamlin. Il se trouve être son bienfaiteur jusque dans les répugnances qu'il lui inspire, puisqu'elle n'aurait jamais eu sans lui la délicatesse d'âme que supposent ces répugnances. Cette conscience morale, au nom de laquelle elle condamne Tégoïsme inefficace de son protecteur, l'enchaine aussi à ce protecteur et lui défend de l'abandonner tant qu'elle pourra quelque chose pour lui. Or, il se trouve qu'Hamlin, tout en enveloppant miss Brown d'une adoration platonique, s'est laissé prendre aux séductions d'une cousine dont il est devenu l'amant. Ce malheureux poète, semblable sur ce point à beaucoup d'hommes qui ne voient dans l'émotion qu'une occasion de dilettantisme, s'est laissé aller à une dualité de cœur dont il souffre affreusement. Pour oublier ses propres fautes, il abuse de l'opium, — comme Rossetti se livrait au chloral dont il est mort. Anne comprend qu'elle seule peut le tirer de l'abîme de dégradation où il va rouler, en l'arrachant à l'Angleterre et en s'emparant de la direction de sa vie. Il faut pour cela qu'elle se fasse épouser par lui, et au nom de la promesse ancienne, elle devient en effet la femme d'Hamlin, afin que le poète qui se croit aimé d'elle trouve dans cet amour, lequel n'est pourtant qu'un sacrifice héroïque, une force nouvelle pour réparer un peu la misère de ses égarements.

Tel est ce livre qui se résume dans un verdict de condamnation contre le principe de l'esthéticisme incarné dans un artiste rare, mais impuissant, maladif et coupable. Il y aurait

L'ESTULTICISME ANGLAIS 505

lieu déposera cet endroit un des problèmes essentiels de la vie humaine, celui de Tantithèse entre lidée du Bien et l'idée du Beau. On pourrait repondre à lauteur de miss Brown que les conditions morales où se place l'artiste doivent être jugées du point de vue de Toeuvre qu'elles lui permettent de produire, et que Hamlin serait absous de bien des fautes si ses peintures et ses sonnets procuraient aux autres ce bienfait incomparable d'une beauté jusque-là inconnue. On pourrait objecter aussi que d'un fait particulier on ne saurait induire aucune conclusion générale. Mais c'est une esquisse de mœurs et non une discussion de philosophie que j'essaye ici, et ce que je veux indiquer dans ce roman, c'est 1 extraordinaire intensité d'antipathie (jue la doctrine de 1 épicuréisme intellectuel produit chez 1 auteur, antipathie qui n'est pas seulement un fait de raisonnement. Elle vient de la race et on l'expliquera mieux si l'on considère (jue l'esthéticisme est en définitive un cas entre vingt autres de l'influence du Midi sur le Nord et du génie latin sur le génie germanique, et, quoi qu'on prétende, ces deux génies se livreront toujours bataille dans l'intelligence humaine.

Lorsqu'on voyage en Italie, on est frappé de voir la quantité d'An;;lais qui sont venus chercher, au pied des Apennins et &ur les bords de la mer toujours bleue, une douceur inconnue du climat, et on constate aussi que chez la plupart, cette impression d'une vie plus douce n'entame pas 1 àpreté primitive du sang, si bien que des familles, établies depuis deux ou trois générations sous ce ciel tiède, n'ont rien perdu de ce qu'avait mis dans leur être l'influence séculaire des brumes de leur ilc du Nord, il arrive aussi que le charme italien fait la conquête de ces âmes anglaises et insinue en elles un germe de pa{;anisme. On peut suivre le détail d'une influence de cet ordre dans la poésie de lord Byron, qui n'aurait certes pas écrit l'épisode voluptueux d'Ilaydéc dans Don Juan s'il n'avait pas connu la paresseuse détente des dernières saisons pa>sées entre Venise et Livournc. D'autres fois, c'est de loin et par nostalgie que se produit cette conquête des âmes du Nord

par des sensations méridionales. Ce fut le cas pour Keats par exemple et, plus en arrière dans l'histoire, pour les prédécesseurs de Shakespeare. Il est visible, dans les drames de l'époque d'Elisabeth, que l'Italie hantait les imaginations des poètes d'alors. Ils l'apercevaient à travers une vapeur de cauchemar, et cependant leur naturalisme était fait de cette vision lointaine. Shakespeare lui-même ne place-t-il pas en Italie lés amours de Juliette et de Roméo, de Desdémone et du cruel Maure, de Miranda et de Ferdinand? On dirait que, par une magie digne de Prospero, sa fantaisie a pu s'asseoir au soleil couchant sur un banc d'un de ces jardins toscans, d'où Ton contemple, parmi les statues de marbre et les verdures, un horizon d'oliviers pâles, de cyprès noirs et de villas fleuries de roses...

Pareillement le principe premier de l'esthéticisme fut cette impression d'Italie, développée chez Rossetti par la race, par la lecture de Dante et la contemplation des chefs-d'œuvre des compatriotes de son poète. C'a été là le germe initial et dont l'efflorescence s'est finalement manifestée par le néo-paganisme des disciples immédiats de M. Swinburne.

Paganisme immortel, es-tii mort? On le dit, Mais Pan tout bas s'en moque, et la Sirène en rit.

S'il y a cependant une tendance qui répugne intimement à l'âme anglaise, c'est celle-là, tout composée de volupté, d'indolence et de stérile abandon. Il suffit d'avoir voyagé un peu de l'autre côté du détroit pour reconnaître que l'Anglais est avant toutes choses un animal actif, chez lequel une conception morale est d'abord envisagée de son côté pratique et utilitaire. Lorsque j'étais à Oxford, je m'étonnais de voir des étudiants en costume se mêler à ces processions de l'armée du Salut, qui, le dimanche, remplissent les rues de leurs grossières sonneries cuivrées et de leurs niais cantiques. Il me fut répondu que ces ridicules et basses démonstrations avaient pour effet de détruire l'ivrognerie chez quelques gens de la classe inférieure qui seraient demeurés réfractaires à toute

L'ESTHÉTICISME anglais 507

autre influence. C'en était assez pour que plusieurs jeunes élèves de Christ-Church et de Magdalcn crussent de leur devoir de s'unir à ces vuljjaires « Salutistes " . Même lorsqu'ils sont arrivés à l'agnosticisme, et qu'ils ont répudié tout rapport avec la relijjion révélée, la plupart des Anfjlais continuent d éprouver ce besoin d'une action morale, vraiment effective, et on voit des jeunes filles qui avouent ne pas croire en Dieu fonder des classes populaires, les associations plnIanlliropi(jues se multiplier, les œuvres que nous appellerons laïques foisonner de toutes parts. Dans les portions épisodiques de Miss Brown^ l'auteur a dessiné plusieurs personnajjes secondaires qui représentent ces préoccupations de morale utilitaire. Il est visible que sa sympathie profonde est pour eux, et il se comprend qu'à des âmes ainsi faites rien ne doive être plus odieux que la nonchalante indifférence des contemplateurs et leur dilettantisme. Comme la grande majorité des Anglais est ainsi, Testhéticisme n'aura été de l'autre cùté de la Marjche qu'un accident, mais, en dépit de Miss Brown et des éloquentes pages qui abondent dans ce livre, c'aura été un accident heureux, à cause de la fantaisie dont certains Esthètes auront fait preuve, à cause de quehjues œuvres d'un art raffiné qu'ils auront produites, à cause enfin de ce vigoureux roman lui-même.

Page 1