‹ Études et portraits (volume 2)Chapitre 17 sur 28 · EN » HANSOM CAB · texte numérisé non relu

EN » HANSOM CAB

A deux jours de distance, deux sensations contraires, et cependant si justes!... — Je suis en cab^ par un beau matin de ce mois d'août dans Piccadilly. De la brume traîne dans Tair, mais toute bleue, toute trempée de soleil, juste de quoi velouter les pelouses du grand parc, le long duquel court la légère voiture. Elle va, silencieuse et preste, sur le pavé de bois. Le cocher qui me conduit est juché par derrière; je ne le vois pas, mais je le sais pareil à ceux que je regarde aller et venir, juché sur le siège des autres voitures. Avec leur costume de drap brouillé, leur chapeau rond, l'épingle de leurs cravates, leurs gants de cuir brun, ils ont tous une physionomie de gentleman. Le fringant cheval qui traîne le cab à deux roues, cabre sa tête busquée en mâchant son mors, et les deux roses qu'il porte à ses œillères tremblent à ce mouvement. La coquette voiture est, à l'intérieur, lustrée et parée, comme le cocher, comme le cheval, comme la rue, comme les passants et les passantes. De chaque côté, une petite glace, deux boîtes en métal blanc, l'une qui sert de cendrier, l'autre qui contient la boîte d'allumettes, sont appendues, avec cette inscription : « Veuillez ne pas endommager le cab. H Les coussins se creusent doucement sous le poids du

corps; le tapis est épais sous les pieds; la brise arrive, fraiche et tiède à la fois, du feuillage des grands arbres qui ondoient par delà les grilles. Qui donc a parlé de la sombre tristesse de Londres?...

Je suis en cab de nouveau, le surlendemain, par une aprèsmidi de pluie battante. La voiture, couverte de boue, est garnie à lintérieur d un tapis de paille tout liumide des pieds qni s'y sont posés. La pluie me coupe le visage par devant, et lorsque le cocher abaisse la vitre, plice deux fois sur ellemême, il faut se rejeter en arrière pour qu'elle ne vous frappe pas. 11 est vêtu de caoutchouc des pieds à la tète, ce cocher, comme tous ces confrères qui fuient dans la pluie, le vent et le brouillard noir, pareils à de vagues fantômes. Le cheval piétine dans les flaques d'eau, glisse et agite sa tète avec douleur. Des balayeurs en loques attendent, abrités sous un bouquet d'arbres tristes, que 1 ondée soit moins forte, avant de recommencer le vain labeur de repousser la boue qui englue les pavés. Je gagne une gare, à travers un quartier pauvre. Les maisons succèdent aux maisons, uniformément petites, malpropres et suintantes. Les haillons qui garantissent de la pluie les lamentables passants me serrent le cœur; et intarissable, et sinistre, et noire, la pluie tombe toujours, toujours. Comment peut-on vivre à Londres sans y être contraint par la force ?... — C'est toute la vie anglaise, que ce contraste!

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